‹ L'âme américaineChapitre 64 sur 113 · Lettre à William Tudor · texte numérisé non relu

Lettre à William Tudor

sur le thé. Lord North,très maladroitement, encouragea la Compagnie des Indes à en expédier de grandes cargaisons en Amérique. Les premiers navires qui entrèrent à Boston furent enlevés par les révolutionnaires organisés sous le nom de Fils de la Liberté et le thé jeté à la mer.

Ce fut ce qu'on a appelé le <( Boston tea partij » (16 avril 1773). Le port de cette ville fut fermé et dès ce moment, la crise entra dans sa période aiguë, restant cependant limitée au Massachusetts.

Un Congrès fut convoqué à Philadelphie, Tannée suivante, qui réunit des représentants de toutes les colonies, la Géorgie exceptée.

Devant le spectacle que nous donnent encore de nos jours, après les conquêtes humanitaires de tout un siècle, des nations privant d'autres nations de Jeurs droits les plus sacrés, allant jusqu'à interdire aux vaincus l'usage de leur langue nationale dans les tribunaux et les écoles, les causes qui ont amené la révolution américaine peuvent nous sembler assez anodines. II est certain que le désir de l'indépendance absolue, l'instinct libertaire, les aspirations vers un développement autonome eurent une bien plus grande part dans l'esprit des initiateurs du mouvement insurrectionnel, que le ressentiment des griefs que l'on entretenait contre l'Angleterre.

Dans la plupart des provinces, les masses restaient plutôt froides et indifférentes. « Le fer-

mier de la Nouvelle-Angleterre lui-même, dit Mac-Master, (1) était zélé dans là cause des Etats, non pas parce qu'il considérait l'impôt sans la représentation comme injuste ou la loi du timbre comme tjrannique, mais parce que les hommes qu'il regardait comme ses supérieurs, étaient patriotes et parce qu'il croyait que le roi d'Angleterre avait sérieusement l'intention de faire de l'Eglise établie dans le royaume, la religion de l'Amérique. » Les chefs de la rébellion ne voulaient rien brusquer et cherchaientà gagnerlentement les esprits Jefferson avait pensé que même dans la Virginie» on ne pourrait révolutionner le peuple sans mêler à ses griefs, la pensée rehgieuse et il raconte dans son autobiographie, comment il eut l'idée d'organiser, de < monter» un jeûne public, idée qui fut approuvée par ses amis. « Meisnous n'étions guère dévots, dit-il, et nous ne savions comment nous y prendre, pour trouver le langage convenant à la situation ; nous cherchâmes dans un ancien auteur, les formules bibliques des vieux Puritains et à l'aide de quelques bouquins, en rajeunissantquelques phrases, nous parvînmes à « cuisiner » tant bien que mal des résolutions fixant un jour de jeûne, d'humiliation et de prières pour supplier Dieu de détourner de nous, la terrible calamité qui menaçait nos droits de destruction, de nous épargner les malheurs d'une

i. Op. cil. vol. 1", p. 20.

guerre civile et de donner au peuple américain, un cœur et un esprit prêts à combattre, par tous les moyens justes et raisonnables, toute infraction aux droits américains ».

La réunion d'un Congrès des colonies, à Philadelphie, constitua un pas important vers l'union, mais fut loin de produire les résultats auxquels on aurait pu s'attendre. L'idée de l'indépendance était probablement dans l'esprit de la plupart des délégués, cependant il ne semble pas que le mot en ait même été prononcé et les discussions s*éternisèrent sur les moyens de concilier les intérêts divers, de faire taire les jalousies et les défiances particularistes, de trouver une base solide d'entente, d'obtenir des concessions de la métropole. Les aristocrates du Sud redoutaient l'influence des niveleurs de l'Est ; les anciennes victimes de l'ostracisme religieux tremblaient devant l'influence prédominante des Puritains ; les petits Etats craignaient que leurs droits ne fussent foulés uux pieds parles grands États; tous hésitaient devant l'inconnu. On finit par s'entendre sur la manière dont le vole serait distribué au Congrès et sur le nombre de Délégués auquel aurait droit chaque province; ce fut à peu près le seul résultat appréciable de celte première assemblée fédérale. Très sagement on avait décidé que les dé-

bals auraient lieu à huis-clos, de sorte que l'écho des querelles auxquelles ils donnèrent lieu ne pénétra pas jusqu'au peuple.

Il est évident que ceux des délégués qui étaient favorables à l'indépendance, durent se concerter en secret et se raffermir dans leur foi patriotique, en constatant qu'ils comptaient parmi eux, les hommes les plus instruits, les plus intelligents et les plus éloquents de la nation.

Dans l'intervalle, les milices de la Nouvelle- Angleterre étaient sous les armes et se préparaient par des exercices et des manœuvres, à une guerre possible bien qu'elle ne parût pas encore probable; de son côlé, le gouvernement anglais dressait des Hstes de proscription dans lesquelles figuraient les noms des deux Adams, de Hancock, de Patrick Henry, de Randolph et de Jefferson.

Franklin qui se trouvait alors à Londres n'avait songé d'abord qu'à une union des colonies, mais humilié et bafoué par des membres du gouvernement de la métropole, il devint irréconciliable et se rallia avec ardeur à la cause de l'indépendance.

« Le D' Franklin est un Américain de cœur et d'âme, écrivait à cette époque un ferme républicain, JosiahQuincy,... ses idées ne sont pas resserrées dans les étroites Hmites d'une exemption de taxes, elles reposent sur les larges bases d'une émancipation totale ; son espoir dans le triomphe

de la liberté en Amérique, est aussi ardent que le mien ».

Les premiers coups de feu qui furent tirés, le furent un peu à Timproviste. Les Fils de la Liberté avaient créé dans le New-Hampshire un dépôt de munitions ; on en informa immédiatement le gouverneur du Massachusetts qui envoya un détachement de la garnison de Boston pour le détruire et pour arrêter en même temps, s'il était possible, les chefs révolutionnaires John Adams et Hancock; mais des compagnies de milice se portèrent à la rencontre des soldats anglais, les attaquèrent, les forcèrent à la retraite et les poursuivirent jusque sous le canon de la capitale. Ce fut le signal des hostilités ; toute la Nouvelle-Angleterre courut aux armes; des bandes de miliciens allèrent assiéger Boston et livrèrent aux troupes royales, avec un véritable héroïsme, le combat de Bunker Hill (16 juin 1775).

Quelques jours après, un peu en raison de l'estime qu'ils portaient au colonel virginien Washington, et beaucoup par diplomatie, afin d'attirer dans la rébellion la Virginie, la plus puissante et la plus populeuse des colonies, les milices de la Nouvelle-Angleterre, de concert

avec celles des autres provinces, nommèrent cet officier, généralissime des troupes américaines.

La parole définitive de rupture ne fut pas encore prononcée cependant; le Congrès voulut limiter les hostilités au Massachusetts, le pays insurgé; de nouvelles pétitions furent envoyées à Londres et plusieurs provinces, le Nev^york, les Garolines, la Pennsylvanie, la Virginie proposèrent d'attendre la réponse du roi.

Une lettre violente de John Adams interceptée par les autorités anglaises et publiée à Boston, posa carrément devant la nation, la question de l'indépendance. Cette publication fut accueillie avec stupeur, surtout dans le New^york et les Carolines. Puis, vint la réponse du roi qui traitait les colons de rebelles ; on apprit en même temps que le gouvernement de Londres s'occupait d'engager des mercenaires pour les envoyer combattre les Américains; le Congrès se décida enfin à agir.

Les troupes royales ayant évacué Boston, les douanes furent supprimées, les ports ouverts aux navires étrangers, la course contre les Anglais autorisée et le commerce déclaré libre.

On ouvrit des négociations secrètes avec des envoyés de la France afin de se procurer de l'argent, des armes et des munitions, car on manquait de tout. Dans le même temps parut le livre de Thomas Plaine « Le sens commun », plaidoyer éloquent contre la royauté et en faveur de l'indé-

pendance et de l'égalité, livre qui fut répandu ki un grand nombre d^exemplaires dans toutes lesj colonies el qui exerça une influence profonde.

Le 4 juillet 1776, fut signée à Philadelphie la^ Déclaration de /* indépendance, i

Procédant toujours de la même pensée qui était ] d'assurer à la rébellion le concours dévoué de ; la Virginie, les délégués de Massachusetts auj Congrès proposèrent qu'un Virginien, Thomas] Jefl*erson, fût choisi pour en rédiger le projet.

Cette Déclaration de /* indépendance est la pre-'i mière affirmation par un acte législatif, des] grands principes auxquels les nalions du vieux \ monde se rallieront peu à peu, mais qu'après ; plus d'un siècle, elles n'ont pu encore mettre en | pratique.

Il y est dit:

Nous regardons comme évidentes par elles-! mêmes, les vérités suivantes : :

Que tous les hommes ont été créés égaux ; i

Qu'ils ont tous reçu de leur créateur, cer- 1 tains droits inaliénables ; :

Que parmi ceux-ci il faut placer la vie, la liberté \ et la poursuite du bonheur; ]

Que les gouvernements ont été institues parmi] les hommes, pour assurer l'exercice de ces droits ;

Qu'ils tiennent leurs justes pouvoirs du consentement des gouvernés;

Que chaque fois qu'une forme quelconque de gouvernement tend à la destruction de ces fins, c'est le devoir du peuple de la changer ou de l'abolir et d'établir un nouveau gouvernement, en le basant sur les principes ci-dessus énoncés et en organisant les pouvoirs de la manière qui leur semblera garantir au mieux leur sécurité et leur bonheur (1).

1 . Les signataires de la déclaration de Tindépendance représentant les treize États, se nomment : John Hancock' Button Gwinnet, Lyon Hall, Geo Walton, Will Hooper, Joseph Hewes, John Penn, Edw. Rutledge, Thomas Lynch, Arthur Middleton, Samuel Chase, William Paca, Thomas Stone, Chs. Garroll, Geo Wythe, B. H. Lee, Thos. Jeflferson, Benj.Harrisson, Ths. Nelson, F. L. Lee, Carter Braxton,R. Morris, Benj. Rush, B. Franklin, John Morton, Geo Glymer, James Smith, Geo Taylor, James Wilson, Geo Ross, César Rodney, Geo Reed, Thos. Mac Read, W. Floyd, P. Livingstone, Francis Lewis, Lewis Morris, Richard Stockton, J. Witherspoon, Fr. Hopkinson, Joh. Hart, Abr. Clark. Josiah Bartlett, W. Whipple, Samuel Adams, R. T. Paine, Elb. Gerry, S. Hopkins, W. Ellery, R. Sherman, Sam. Huntingdon, W. Williams, 0. Wolcott, M. Thornton et John Nixon.

Neuf de ces signataires sont Irlandais,ce sont: Charles Carroll, ThomasLynch, Edward Rutledge, Matthew Thornton, Thomas Mac Read, James Smith, Georges Reed, Georges Taylor et John Nixon ; John Morton, malgré l'allure anglaise de son nom, était d'origine suédoise.

J'ai eu plusieurs fois Poccasion, lors de la fête nationale du 4 juillet, d'entendre des orateurs américains emboucher la trompette épique pour célébrer les faits glorieux de la guerre de l'Indépendance ; évoquer, avec des accents émus, la mémoire des humbles miliciens qui ont versé leur sang pour la liberté ; énumérer en des phrases inspirées, les combats qu'ils ont livrés, les souffrances qu'ils ont endurées, les obstacles qu'ils ont vaincus. C'est le propre de l'éloquence de donner de la couleur et de l'éclat à tout ce qu'elle touche. En réalité, si nous étudions le détail de cette guerre dans les mémoires du temps, dans la correspondance de Washington, de Franklin, de La Fayette, de Laurens, par exemple, nous y trouvons fort peu d'actions d'éclats ou de faits héroïques qui puissent prêter à l'enthousiasme des esprits même les mieux disposés.

Ce sont du côté des Anglais des manœuvres insidieuses tendant à diviser les colonies entre elles et à empêcher leur union, des déprédations inutiles sur les côtes maritimes, des atermoiements, des mouvements mal combinés, des succès momentanés dont on ne sait pas tirer parti.

Chez les Américains, en même temps que s'exerce le dévouement admirable de Washing-

ton, et d'un certain nombre d'hommes appartenant à Pélite de la nation ; l'indiscipline, Tamour du gain aussi profond chez les officiers que chez les soldats, les rivalités intestines, les jalousies, les désertions constantes jettent dans Tombre les quelques beaux mouvements, les initiatives généreuses qui signalèrent l'ouverture des hostilités. La poursuite des troupes anglaises par des milices à peine armées qui surgissent de tous côtés, dans les campagnes du Massachusetts; le combat acharné de Bunker-Hill où ces mêmes milices tiennent en échec, pendant toute une journée, des soldats aguerris et supérieurs en nombre; les enrôlements rapides de volontaires dans presque toutes les provinces à l'appel de Washington et du Congrès ; ces faits constituent un premier élan magnifique. Malheureusement il ne devait pas se répéter ; l'enthousiasme se calma, l'intérêt particulier et Tégoïsme reprirent le dessus, et bientôt pour les miliciens la question importante devint uniquement celle de la solde, tandis que les contribuables cherchaient à échapper, par tous les moyens, aux impositions votées par les législatures, en vue de l'équipement de rarmée,et à se soustraire aux fatigues et aux charges (1).

1. Un Huguenot, P. Manigault, qui avait amassé une grande fortune en Amérique, la consacra tout entière au service de sa nouvelle patrie.

Le colonel John Hencock, dès l'ouverture des hostilités, écrivit à Washington, s'ofifrant à servir sous ses ordres

Le Congrès, seul lien fédéral entre les Etats, n'avait en réalité aucune autorité, aucun pouvoir de coercition ; pour faire exécuter ses décisions il avait besoin du libre consentement de treize colonies souveraines et rivales. Les taxes nécessaires au paiement des milices et à leur équipement n'étaient prélevées qu'au prix de mille difficultés et après de longues négociations entre le Congrès et les législatures.

Washington avait reçu du Congrès, l'autorisation de placer des troupes là où il le croirait nécessaire; les provinces persistaient à retenir certains contingents pour leur défense, de là des conflits d'autorité.

Comme on manquait d'armes et de munitions, il fallait temporiser, lasser l'armée anglaise par la longueur des opérations, lui rendre l'occupation du pays de plus en plus difficile, attendre des secours efficaces de la France. Or, beaucoup de patriotes qui dans le premier moment d'enthousiasme avaient fait quelques sacrifices, voyant les résultats si lents à venir, se décourageaient et retombaient dans l'indifférence et l'inertie. Les esprits, en outre, étaient éveillés au danger que pourrait faire courir au pays, le mili-

comme simple soldat, s'il le fallait. Il y eut un bon nombre de ces cas pai*ticuliers de dévouement.

Tocqueville considère que l'un des plus grands sacrifices faits par le peuple Américain à cette époque fut de renoncer à l'usage du thé.

tarisme; on se rappelait Texemple des Romains, si défiants qu'ils ne laissaient pas les troupes s'approcher de Rome en deçà du Rubicon ; ainsi une partie de la population instruite et éclairée était balancée entre le désir de l'indépendance et la crainte d'un régime militaire.

Les milices ne v^oulaient obéir qu'aux chefs qu'elles s'étaient choisies elles-mêmes ; lorsque Washington voulut faire des bandes de soldats enrôlés sous ses ordres une armée organisée, et la diviser en régiments et brigades avec des officiers de son choix, un grand nombre des recrues quittèrent le camp.

La guerre ne se faisait pas seulement entre Anglais et Américains, c'était une guerre civile. Dès les premières hostilités, trois compagnies de milices avaient été formées à Boston pour venir en aide à l'armée anglaise et, lorsque celle-ci évacua la capitale du Massachusetts, plus de mille personnes quittèrent cette ville avec elle. Dans le New- York, le New-Jersey et le Delaware, il y avait autant de soldats loyalistes que de républicains. Dans les Carolines, en 1776 et 1779, deux régiments loyalistes purent être levés en quelques jours.

Aux premiers engagements, à Long-Island et à Kips'-Bay, les milices s'enfuirent devant les soldats anglais et les mercenaires allemands, ce qui eut un effet déplorable sur l'opinion publique-

En présence de l'admirable spectacle que

donne actuellement au monde le petit peuple boër, luttant pour ses libertés, une comparaison nécessairement s'impose, car les Boêrs ont été, comme les Américains, des réfugiés religieux, et cette comparaison ne sera pas à Tavantage de ces derniers. Mais en 1776, je dois le rappeler encore, il ne s'agissait pas pour des asservis de conquérir le droit à la vie libre ; la lutte, au moins telle qu'elle devait se présenter à Tesprit des masses, en dehors de la Nouvelle-Angleterre, n'avait pour objet que d'assurer à des populations jouissant déjà d'une plus grande liberté que tous les peuples des deux mondes, l'exemption de quelques impôts, la levée de quelques restrictions. Et les Américains d'alors n'étaient pas un peuple belliqueux. Un agent français, de Bonvouloir, écrivant au ministre de Louis XVI, le comte de Vergennes, lui exposait le peu d'enthousiasme de la population pour la rt^bellion et lui disait que les chefs comptaient sur les déprédations des Anglais, s'attendaient à voir les maisons des Américains brûlées et leurs villes dévastées « ce qui achèverait de leur faire abhorrer les léopards ».

Telles étaient les difficultés dont avaient à triompher Washington et les initiateurs de la Révolution, tels étaient les éléments avec lesquels

il leur fallait mener à bonne fin contre un puissant empire une guerre qui n'avait pas été préparée.

A partir de 1776, jusqu'à la fin de la guerre, tout le poids des destinées de la nation américaine repose sur le général Washington, bien qu'il n'ait été investi officiellement de la dictature militaire qu'en 1779.

De la déclaration de l'indépendance jusqu'à l'établissement définitif de la République, l'histoire des Etats-Unis ressemble, par certains côtés, à celle des anciennes monarchies ; elle est l'œuvre d'un homme, d'un souverain sans couronne, qui au lieu de ministres a des collaborateurs dévoués et qui impose ses volontés par la persuasion, par le respect qu'il commande, non par la force ou le prestige d'une investiture de droit divin.

« La publication de la correspondance de Washington, a dit un des biographes du fondateur de la République, est le plus bel éloge que l'on ait pu rendre à sa mémoire.

La partie de cette correspondance qui a trait à la guerre comprend neuf forts volumes et couvre un espace de neuf années (1785-1783). La plupart des lettres sont adressées au président du Congrès et aux gouverneurs des Etats. Presque toutes nous apportent la preuve de l'esprit d'indiscipline, d'insubordination et d'égoïsme qui prévaut dans l'armée et surtout de l'instinct particulariste invincible qui y domine. Quelques courts

extraits nous édifieront suffisamment à ce sujet. Dans une lettre datée de septembre 1775 et adressée au gouverneur duConnecticut, Washington se plaint que des miliciens absents de Tarmée et travaillant sur leurs fermes, sur les fermes de leurs officiers ou ailleurs, veuillent cependant toucher leur solde « Tous mes efforts, dil-il, ne peuvent empêcher celte conduite basse et pernicieuse ».

Quelques jours plus tard, il dénonce un navire américain chargé de vivres qui est entré dans le port de Boston et a vendu sa cargaison pour ravitailler l'armée anglaise, legrettant « que des circonstances aussi (jraves ne puissent refréner Tesprit de gain et de commerce ».

On a cherché à gagner le concours des Canadiens ; des émissaires ont été envoyés à Montréal et à Québec et Washington, d'après les rapports qui lui ont été adressés, croit, un moment, avoir réussi; le .25 novembre 1778, il rend Tordre du jour suivant qui est tout à fait typique :

« Le général en chef ayant été informé de l'intention manifestée dans le pays d'observer cette coutume ridicule et puérile qui consiste à brûler le pape en effigie, ne peut s'empêcher d'exprimer sa surprise qu'il puisse ^e trouver dans l'armée, des officiers et des soldats si dénués de sens commun, qu'ils ne voient pas l'impropriété d'un tel acte, dans les circonstances actuelles.

Nous sollicitons et nous avons réellement obtenu Tamitié et Talliance des habitants du Canada et nous devons les regarder comme des frères collaborant avec nous à la liberté générale de TAmérique ».

, Les Canadiens qui se rappelaient la déportation des Acadiens et redoutaient avec raison le fanatisme des puritains, préférèrent reprendre la lutte avec leurs vainqueurs, sur le terrain constitutionnel.

En décembre 1775, Washington écrit au gouverneur du Connecticut qu'un grand nombre de miliciens de cette province dont rengagement n'est pas expiré, quittent Tarmée, quelques-uns avec leurs armes.

Au commencement de janvier 1776, il apprend à M. Joseph Reed que le désir de retourner dans leurs foyers a saisi les troupes du Massachusetts, du New-Hampshire et duRhode-Island, de même que celles du Connecticut. « Depuis deux mois, dit-il, je ne sors d'une difficulté que pour retomber dans une autre. Comment cela fmira-t-il ? Dieu, dans sa grande bonté, y pourvoira ».

Le 6 février 1778, un traité a été signé à Paris entre la France et la Répubhque américaine et une flotte française, sous les ordres du comte d'Estaing, s'en vient prêter main-forte à l'armée confédérée. L'arrivée des Français a, entre autres résultats, celui de faire mieux saisir par tous les esprits la réalité de la situation, de stimuler les

courages et de faire comprendre à tous, qu'il n'y a pas à revenir sur le passé, qu'il faut vaincre à tout prix (l).Mais d'un autre côté beaucoup de miliciens, surtout duns les provinces qui ne sont pas immédiatement menacées, croient qu'ils peuvent se décharger sur leurs alliés du soin de la défense. Un terrible ouragan ayant empêché d'Estaing de livrer bataille à la flotte anglaise et l'ayant forcé d'entrer dans le port de Boston, pour réparer plusieurs de ses navires qui se trouvaient avariés, le peuple s'emporte contre les Français et les accuse de trahison en même temps que les officiers américains rédigent une lettre de blâme contre d'Estaing. Là, encore, Washington doit i itervenir pour rétablir l'harmonie et chercher des excuses à ses compatriotes. Il écrit à La Fayette : « Je comprends tout ce qui peut blesser la susceptibilité d'un gentilhomme et en conséquence dans la circonstance présente, je souffre pour vous, mon cher marquis, pour nos bons et grands alliés, les Français. Je regrette amèrement toute parole irréfléchie prononcée au sujet du comte d'Estaing et de la flotte qu'il a sous ses ordres, enrm,je souffre pour mon pays. Ne faites pas attention à des paroles arrachées aux premiers transports d'espérances désappointées.

1. Washington avait écrit à Franklin quelque temps auparavant : « Si nous n'avons pas l'ai'gent et les soldats de la France notre cause est perdue »,

Mais sous un gouvernement libre et républicain comment réprimer la voix de la multitude ? Chacun veut parler comme il pense ou plutôt sans penser. Chacun veut juger les effets sans considérer les causes... Les reproches qu'on a adressés aux officiers de la flotte française seraient tombés, sans doute, avec bien plus de force, sur une flotte américaine, si nous en avions une dans la même situation... Je vous supplie de travailler à guérir la blessure qui a été faite sans intention »...

A certains moments, Washington ne peut réprimer un mouvement d'aigreur et il juge sévèrement ses compatriotes. Le 30 décembre 1778, il écrit à Benjamin Harrison... « Si Ton me demandait de peindre le temps et les hommes d'après ce que j'ai entendu, ce que j'ai vu, et ce que je sais, je résumerais mon opinion en ces quelques mots: La plupart des hommes semblent avoir été envahis par la paresse, la dissipation et l'extravagance ; la spéculation, le péculat et une soif insatiable de richesses remplissent toutes les âmes, dans toutes les classes de la société ; les disputes des partis et les querelles particulières sont la grande affaire du jour. Quant aux intérêts en péril de tout un pays, à notre dette publique qui s'accumule, à nos finances ruinées, à notre manque de crédit, à notre monnaie dépréciée... ce ne sont là que des questions d'ordre secondaire ».

D'autres lettres ont trait à des rivalités, à des jalousies entre les officiers dont les uns, ayant d'anciens états de service, ne veulent pas être subordonnés à des colonels de milice nouvellement gradés, dont les autres prétendent à un avancement rapide (les officiers étrangers surtout) ; à la discipline qu'il faut établir dans l'armée (1); aux conditions qu'il faut faire aux officiers, etc., etc.

Un vieux soldat, le major général Schuyler, offre sa démission, parce que les milices du Connecticut ne veulent pas servir sous un général appartenant à une autre province que la leur ; Washington le supplie au nom du patriotisme, de rester à son poste et il adjure les officiers du Connecticut de chercher à apaiser l'esprit particulariste qui anime leurs hommes.

Il dit à ses officiers : « N'engagez personne qui soit hostile aux libertés de l'Amérique, non plus que des gens pour qui tous les pays et toutes les causes sont indifférents ». Aux législateurs, il écrit : « Ne prenez pour officiers que des Gentlemen ». Il entre en correspondance avec les présidents des législatures, les comités locaux, les citoyens influents ; pas un concours qu'il sent pouvoir être utile à la cause américaine qu'il ne cherche à gagner ; pas une rivalité ou une querelle qu'il sait devoir lui être préjudiciable qu'il ne s'applique à apaiser.

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