‹ L'âme américaineChapitre 73 sur 113 · MacMaster, op. cit., vol. UI, p · texte numérisé non relu

MacMaster, op. cit., vol. UI, p

L'Union se faisait, peu à peu, entre les différents groupes de la population, de Toeuvre d'émancipation et de législation accomplie en commun, des intérêts généraux identiques, des mêmes aspirations vers Tavenir. Elle se fortifiait des leçons de civisme données par les orateurs et les hommes d'Etat du haut de la tribune du Gong rès et qui s'adressaient indistinctement à tous les citoyens.

D'autres facteurs secondaires contribuèrent encore à la cimenter ; ce furent des affections et des haines, des emballements passagers, des courants enthousiastes de sympathie ou d'animosilé qui, à certains moments, inclinèrent uniformément tous les cœurs dans le môme sens ou les divisèrent en deux fractions puissantes, indépendamment des limites d'Etats ou de villes, de la diversité d'origine ou de religion.

Le premier sentiment collectif qui se fit jour, pendant et après la guerre, ce fut l'hostilité contre les LoyaUsles.

Peu nombreux dans la Nouvelle-Angleterre et

dans la Pennsylvanie, les Loyalistes avaient un parti important dans les Carolines, la Géorgie, le Delaware et le New-Jersey et étaient puissants à New-York, où, pendant Toccupalion par l'armée anglaise, ils avaient persécuté les « rebelles ».

Ces derniers, dès que la paix eut été signée, voulurent prendre leur revanche et l'opinion du pays tout entier les approuva bruyamment. On vit, à plusieurs reprises, des malheureux tories enduits de goudron, roulés dans la plume et chassés dans ce costume à travers les rues de la ville, aux acclamations de la foule (1).

Ce sentiment servit en quelque sorte de base à la première division des partis qui se fît, après le vote de la Constitution. Washington, Hamilton, Jay et leurs amis furent accusés d'avoir des sympathies pour l'Angleterre, de rêver l'établissement d'un gouvernement aristocratique aux Etats-Unis, de viser à une concentration absolue des pouvoirs; et le parti républicain dont Jefferson fut le chef se forma en opposition au parti de Washington et du gouvernement qui prit le nom de fédéraliste.

1. Ce mode de châtiment paraît avoir été en vogue aux Etats-Unis, à la fin du siècle dernier. Ainsi en 1791, les Irlandais de la Pennsylvanie qui s'opposaient à l'impôt sur le whisky firent subir le même sort aux agents du fisc, envoyés par le congrès pour percevoir cet impôt.

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Immédialement après la guerre, l'opinion publique se souleva contre les avocats et hommes de loi à qui Ton reprochait de s'enrichir aux dépens des travailleurs et de pressurer les populations. «Z)^fiez'vous des avocats ! » Tel était le mot d'ordre donné dans beaucoup de circonscriptions, lors des élections aux législatures.

« De toutes les aristocraties, disaient les journaux, l'aristocratie des avocats est la pire ».

Pendant la guerre, un grand nombre de citoyens avaient dû s'endetter, il s'agissait de payer maintenant, or le numéraire était rare et le papiermonnaie déprécié ; les Loyalistes réfugiés au Canada ou en Angleterre avaient des réclamations à faire valoir ; des difficultés s'élevaient au sujet de la validité des titres de certaines propriétés occupées par des colons, au cours des dernières années de la domination anglaise ;les avocats bénéficiaient de tout cela. Il arriva souvent dans la Pennsylvanie et le New-York, qu'on les insulta dans les rues.

Ils étaient, paraît-il, excessivement nombreux. « Peut-être ne se trouve-t-il pas un seul pays au monde, disait Edmond Burke aa Parlement anglais, quelque temps après la guerre, où l'on trouve autant de science légale. Ceux qui en font une carrière son t nombreux et puissants et dans la plupart des provinces ils donnent le ton. Toutes les personnes qui savent lire, et c'est le cas

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du plus grand nombre (1), s'efforcent d'obtenir quelques connaissances dans cette science ».

Un Anglais qui visitait les Etats-Unis plusieurs années plus tard, en 1818, M. J. Fearon (2), constate que « les avocats sont aussi communs aux Etats-Unis que les indigents en Angleterre ». « Sur 190 députés au Congrès, dit-il, 150 sont avocats. Les causes qui ont donné la vie à tant de procureurs sont en dehors de ma sphère de pénétration. Peut-être pouvons-nous attribuer la fréquence des procès, aux subtilités et à Fenchevêtrement de la procédure, basée sur le^ coutumes anglaises. Le bon marché de l'instruction secondaire permet aux artisans et aux ouvriers de gratifier leur vanité, en faisant de leurs fils des gens instruits ; l'instruction ouvre à ceux-ci la porte des emplois et, soit dit en passant, les Américains sont de grands chasseurs d'emplois ».

La haine des Anglais fut le plus intense et le plus persistant des sentiments collectifs qui pénétrèrent toute la nation, car depuis la guerre jusqu'après 1812 des griefs nouveaux vinrent constamment l'exacerber.

L'Angleterre chercha par tous les moyens, à entraver les premiers efforts de la République.

1. Ici le grand orateur fait erreur, comme nous l'avons vu plus haut.

2, Sketches of America, p. 27,

Ses journaux qui contribuaient puissamment à former l'opinion publique de l'Europe, sur ses anciennes colonies, faisaient tout en leur pouvoir pour déprécier les Etats-Unis et leur rendre difficile l'accès des marchés financiers. « Les journaux anglais, écrivait Jefferson le 28 août 1785, répètent sans cesse et avec tant d'unanimité les mêmes mensonrjes au sujet de l'anarchie, de la confusion, de la déiresse qui régnent aux Etats-Unis, des banqueroutes qui s'y produisent, etc., qu'on y ajoute généralement foi en Europe ».

Dans toutes les parties de l'Union qui avaient été le théâtre des hostilités, les rancunes inséparables de l'occupation d'un pays par une armée ennemie, s'étaient nécessairement amassées au cœur des habitants ; il s'y ajoutait chez les planteurs du Sud, le ressentiment des manœuvres employées par les Anglais dans le but d'exciter les esclaves à la révolte. Dans un article de la Déclaration de l'indépendance qui fut omis, lors de la rédaction définitive, JefTerson avait formulé ce grief en termes énergiques. « Le roi d'Angleterre, disait-il, a déclaré une guerre cruelle à la nature humaine elle-même en violant les droits les plus sacrés de la vie et de la liberté chez des personnes appartenant à une nation étrangère, dont il n*a reçu aucune offense, en les enlevant et en les réduisant en esclavage dans un autre hénu'sphère... Et maintenant, il excite ces mômes

personnes à prendre les armes contre nous et à acheter la liberté dont il les a dépouillées, en assassinant les gens à qui il les a imposées ».

Les colons du littoral maritime furent longtemps à oublier les déprédations dont ils avaient eu à souffrir, au cours des sept années qu'avait duré la guerre. Ces déprédations, il est vrai, avaient eu pour résultat assez souvent d'agrandir le champ de la colonisation, mais les riverains n'en avaient aucune reconnaissance à leurs ennemis. Chastellux visitant le comté de Washington deux années après la guerre, constate qu'un grand progrès y a été fait. « Ce progrès est dû en grande partie, dit-il, aux malheurs mêmes de la guerre. En effet les Anglais étant maîtres de la mer, faisaient ou pouvaient faire des incursions sur toutes les côtes, ce qu'ils appelaient depredatory expéditions, expéditions de pillage, mais ce mot, honteux à adopter dans le vocabulaire de la guerre, ne désignait qu'une petite partie des ravages qu'ils exerçaient ; le meurtre et l'incendie en étant toujours les suites funestes. Il est donc arrivé que les citoyens les plus aisés, c'est-à-dire ceux qui réunissant le commerce à l'agriculture, avaient leurs plantations près de la mer ou de l'embouchure des rivières, les ont abandonnées pour chercher dans l'intérieur des terres des demeures plus tranquilles ». (1)

^ 1. Op. ci7. vol. 1"% p. 202.

« Avant Tarrivéc do Tarmée française dans le pays, rapporte le même auteur (1), les habitants de la Nouvelle-Angleterre croyaient que la langue anglaise était universelle en Europe, mais s'ils devaient cette opinion à un préjugé d'éducation, à une espèce d'orgueil national, ce même orgueil avait à souffrir, lorsqu'il se souvenait, et cela arrivait souvent, que la langue du pays était celle des oppresseurs. Aussi, évitaient-ils ces expressions : Vous parlez bien l'anglais, vous entendez bien l'anglais ». Je les ai entendus dire souvent: Vous parlez bien l'américain. L'américain n'est pas difficile à apprendre ».

Quelques Américains conçurent même le projet de se créer une langue particulière et certains journalistes de l'époque publièrent leurs vues à ce sujet. On sait que D. Webster tenta plus tard de réformer l'épellation et de créer une langue américaine claire et peu compliquée. La presse se moqua de lui.

Les pionniers qui s'en allèrent coloniserles territoires de l'ouest eurent, également, beaucoup à souffrir du fait des Anglais qui excitèrent les Indiens contre eux. De 1790 à 1795 surtout, les troupes de l'Union durent défendre leurs frontières du Kentucky contre des tribus belliqueuses armées par l'Angleterre et qui ouvrirent les hostilités par d'horribles massacres.

i. Op.cit. vol. II, p. 202.

La Grande-Bretagne, enfin, ne voulait pas renoncer à son commerce avec ses anciennes colonies et, à travers les péripéties diverses qui aboutirent à la guerre de 1812, elle persista dans sa résolution. Après cette guerre même, lord Broughton conseillait aux marchands anglais d'expédier des marchandises aux Etats-Unis et de les faire vendre aux enchères, alléguant « qu'il valait mieux perdre surles premières exportations, afin de tuer dans le berceau, les manufactures nouvelles que la guerre avait fait naître à Pencontre du cours naturel des choses. »

« La haine des Américains pour notre pays, écrivait Fearon(l),n'estpas basée sur des causes dictées par la raison; ses principes constitutifs ne peuvent être appelés ni rationnels ni fondés sur la réflexion. Elle est, dans sa source et dans son mode d'expression, exactement celle que professent en Angleterre pour le peuple français, les classes les plus ignorantes de la population, qui ont toujours détesté les Français parce que ce sont des Français et que les journaux disent qu'il faut haïr les Français ».

La révolution française eut sa répercussion aux Etats-Unis et principalement à Ne\v-York et

i. Op.ciL, p. 367

à Philadelphie, où Ton arborait la cocarde tricolore, on damnait les aristocrates et on se donnait du citoyen. Les journaux injuriaient les souverains d'Europe, appelant l'impératrice de Russie un ours femelle; l'Empereur d'Allemagne, un coquin et un voleur; la reine de Portugal une folle ; le roi Georges d'Angleterre un monstre et un roi de pirates (1).

Le sans-gene qui, jusqu'alors, avait été absolu dans les rapports sociaux, s'exagéra encore, principalement dans les Etats du centre. On s'étonnait dit le Comte de la Rochefoucauld (2) qui, à cette époque, voyageait en Pennsylvanie, que nous ne mangions pas avec notre domestique.

La mode était aux chambres à plusieurs lits; une chambre d'hôtellerie en contenait quelquefois cinq ou six; le voyageur se glissait sous la couverture du premier lit qu'il trouvait occupé par une seule personne, sans songer à s'excuser. Si un individu demandait des draps propres on le traitait d'aristocrate (3) et on le faisait payer en conséquence. Un grand nombre d'assemblées eurent lieu où l'on déclama contre les tyrans, et Washington eut de la difficulté à empocher le peuple de déclarer la guerre à l'Angleterre.

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