‹ L'âme américaineChapitre 75 sur 113 · RecoUecdons of Sarmiel Breck, p · texte numérisé non relu

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nouille. Le premier officier qui aperçiît le batracien fut naturellement stupéfait puis éclatant de rire, il prit la grenouille par une patte et l'éleva au dessus de sa tête ; chacun des officiers français en fit autant et ce fut un fou rire général. Pendant ce temps là, M. Tracy restait sérieux, agitant un peu nerveusement sa cuiller et se demandant ce qui pouvait provoquer une gaîté aussi extravagante chez ses convives d'outremer. « Qu'est-ce qu'il y a ? » demanda-t-il, et levant les yeux, il aperçut dans toutes les directions les grenouilles, suspendues par une patte. « Pourquoi ne les mangent-ils pas ? s'écria-t-il. S'ils savaient tout le mal que je me suis donné pour leur procurer un plat de leur pays, ils se rendraient compte que pour moi, au moins, la chose n'a rien de plaisant ».

En peu de temps on fut mieux renseigné sur leur compte. Les officiers qui séjournèrent, en nombre assez considérable, dans le Rhode-Island, n'eurent qu'à s'applaudir de l'hospitalité qui leur fut accordée. On abrogea même à leur intention dans la charte de cet Etat, les restrictions qui interdisaient l'exercice de la religion catholique- La Fayette est resté et à bon droit, Tun des héros'Jes plus populaires de la République.

Af cette époque, les Français, Huguenots et autres, sont nombreux à New-York, dans la Pennsylvanie et les Carolines. Plusieurs jouent un rôlje important dans les conseils de l'Etat et exer-

c.nt une influence considérable. Comme nous l'avons vu plus haut, John Jay, Charles Boudinot et Jean Laurens furent tous les trois, présidents du Congrès, le premier fut, en outre, nommé ambassadeur à Londres et c'est lui qui conclut le premier traité avec TAngleterre. Gallatin qui fut secrétaire du trésor sous l'administration de Jefferson, était originaire de la Suisse française ; il prononçait très mal l'anglais et il reste des pamphlets de l'époque dans lesquels on fait de l'esprit à ses dépens et où tourne au burlesque ses discours au Congrès. Le premier Board du Trésor qui fut '^tabli, eut pour directeurs ^^rya/5,Livingstone et Osgcod. Le plus ancien poète américain, Freneau, était de famille huguenote ; Hamilton l'un des lieutenants politiques les plus brillants de Washington était Ecossais par son père, mais sa mère était Française. « De sa mère qui était d'une famille française et fille d'un réfugié hug lenot, dit MacMaster (1) il tenait les manières aisées, l'enjouement, la vivacité, le sens délicat de l'humour, le désir et la facilité de plaire qui distinguent les ge is de race celtique ». Le plan de la ville de Washington fut tracé par le major L'Enfant. L'édifice qu'on appelle « le Berceau de la Liberté », à Boston, fut donné à la ville par un Français dont il porte le nom ». Avant la bataille de Bunker-Hill, ce fut un Huguenot, Paul Ri-

i,Op, cit. vol. 1", p. 126.

voire (l)qui dans une marche resiée célèbre, vint annoncer aux Américains, l'approche de l'armée anglaise.

Au parlement britannique, lorsqu'il s'était agi de voter la loi du timbre, un orateur du parti ministériel, Charles Townshend, s'étant écrié que les colonies américaines avaient été établies par les soins des Anglais, maintenues parla tolérance anglaise et protégées par les armes anglaises, un Huguenot membre du parlement, Isaac Barré, s'était fait le défenseur des Américains et lui avait répondu: « Les colonies américaines établies par vos soins? C'est au contraire votre oppression qui a forcé les colons à s'expatrier et à s'établir en Amérique. Maintenues par votre tolérance? Elles se sont développées grâce à votre négligence. Protégées par vos armes? Elles ont noblement pris les armes pour votre défense ». Dans son discours, Barré appelait les Américains « Fils de la Liberté » et les rebelles adoptèrent ce nom.

La révolution française avait amené un bon nombre d'émigrés aux Etats-Unis. « C'est à quelques dames françaises, dit un Anglais, John Davis (2), que les demoiselles de Philadelphie doivent la démarche gracieuse qui est la leur aujourd'hui. La révolution française a produit une révolution dans

L On a célébré dernitTement son centenaire à Boston. 2. Travels in America^ p. 323.

la manière de marcher des Philadelphiennes. Autrefois les Américaines ne sacrifiaient guère à Télégance dans leur démarche, ou, pour mieux dire, elles n'avaient pas de modèles sur lesquels elles pussent se former. Mais lorsque la révolution de 1789 amena sur les bords du Delaware un si grand nombre de Françaises, les jeunes Américaines rougirent de leur gaucherie et toutes cherchèrent à imiter cette grâce aisée, cette nonchalance de poses, ce naturel parfait qui caractérisaient les Françaises. Quand celles-ci passaient dans les rues, hommes et femmes couraient aux fenêtres et s'exclamaient involontairement: Oh Ciel ! voyez celte jeune dame comme elle marche avec grâce ! »

Les mémoires et relations de voyage publiés au cours des vingt années qui ont suivi la guerre mentionnent très fréquemment des noms français. A Gharleston, la ville aristocratique par excellence de l'Union, un grand nombre de réfugiés de Saint-Domingue s'étaient établis, et vers 1792-95 on y entendait parler autant de français que d'anglais. Les Français étaient nombreux à Savannah, à Philadelphie ; mais c'est surtout à New-York qui jusqu'à nos jours a conservé,, dans une certaine mesure, un cachet de* ville française, que les sympathies pour eux étaient vives. Le parti anglais, cependant, y avait conservé de nombreux adhérents, les navires de la Grande- Bretagne entrant continuellement dans ses ports.

En 1792, on vit dans la rade de New-York un duel d'un nouveau genre et qui rappelle les folies héroïques du temps de la chevalerie. L'amiral anglais, Courtney, ayant appris que Tamiral français, Bompard, se trouvait dans les eaux de New-York, lui adressa un cartel ainsi conçu : « Le sujet Courtney, du navire de guerre le Boston, serait enchanté de rencontrer le citoyen Bompard de la frégate rEmbuscade.k quelques lieues de Sandy Hook (1). 11 attendra dix jours ».

Bompard n'attendit pas et partit immédiatement. En vain voulut-on, à New- York, dissuader les adversaires et empêcher une inutile effusion de sang, rien n'y fît, et quelques heures après l'Embuscade s'approchait du Boston à portée de la voix. Bompard coiffé d'un bonnet phrygien et debout sur le pont, cria trois fois : Courtney I Courtney ! Courtney ! On lui répondit par une bordée. La lutte fut chaude, mais finalement Courtney dut s'enfuir avec son navire très avarié.

Tout New-York avait voulu assister au duel, à dislance respectueuse, et ce furent au retour, des acclamations bruyantes dans le camp francophile.

Rappelons que le voyage de La Fayette aux Etats-Unis, après la guerre, avait été l'occasion de manifestations unanimes de sympathies frari-

i. Sandy-Hook à l'enlrCe du port de New-York,

çaises et que la reconnaissance des Américains s'était affirmée par des ovations enthousiastes.

Les excès de la Terreur, et le manque de tact du représentant du Directoire à Philadelphie, le citoyen Genêt, eurent un fort mauvais effet sur Popinion américaine. Il s'établit alors, à Tégardde notre mère-patrie, un courant hostile qui, pendant les guerres de Napoléon, ne fit que s'accentuer. En 1797-98, la capture de navires de l'Union faillit, comme je l'ai dit, amener une rupture. On vit alors, du côté favorable à l'Angleterre, Jay et Hamilton, de sang français, alors que Jefferson, de race galloise, resta toujours le plus fidèle ami de la France et le plus fervent de ses admirateurs.

A partir de 1812, on voit peu de noms français mêlés à l'histoire ou à la vie américaine ; ceux de Beauregard, de Bayard, de Frémont de Coudert et quelques autres ont brillé cependant, en ce siècle, d'un assez vif éclat.

Les rivalités et hostilités géographiques ne laissèrent pas de se manifester fréquemment, pendant la période dont je viens de parler; il y eut au Congrès des séances très agitées et les causes de conflit nemanquèrentpas entre le Nord et le Sud. Il fut même, à différentes reprises, question d'une sécession, et cela particulièrement en 1798. Jefferson fait allusion à cette éventualité

dans une lettre datée du 17 juin de la même année. « Puisqu'il faut que nous ayons quelqu'un avec qui nous puissions nous quereller, dit-il, je crois qu'il vaut mieux que nous gardions nos associés de la Nouvelle-Angleterre, que de voir nos rancunes transportées à d'autres. Ils sont circonscrits entre des frontières si étroites et leur territoire est déjà si peuplé qu'ils se trouveront toujours en minorité ; en outre ils se distinguent, comme les juifs, par une telle perversité de caractère qu'ils constitueront de ce fait la division naturelle de nos partis ».

L'établissement des territoires de l'Ouest a été le fait décisif qui a cimenté définitivement l'Union et apaisé, au moins temporairement, les animosités et les défiances particularistes.

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