XA
des morceaux de cent quinze poètes, citoyens de la grande république, la plupart nés aux Etats- Unis, quelques-uns appartenant à l'immigration postérieure à 1848. Plusieurs de ces poètes ont aussi publié des œuvres en prose, pièces de théâtre, romans, nouvelles, etc, etc.
Je choisis au hasard les titres d'un certain nombre de poèmes du recueil ; ils indiquent bien comment l'amour de la patrie et le souvenir pieux du pays des ancêtres peuvent faire bon ménage dans une âme bien née : Pour Canni versai rtt de Flumboldt. Le drapeau étoile, Guillaume TelL La fleur fanf^e. Amérique. Fiançailles. Sur le chemin de fer du Pacifique, Gemi'ith. Finis Poloniae. Le réveil de C Allemagne. lî. W. Longfellow. La langue allemande. Ave Maria. I^e fantôme du Niagara. Plainte. Consolation. Frédéric l/I. Sur POhio. La langue maternelle. La petite maison d* école près de la crique. Sur le Michigan. La statue de la liberté. Le fermier allemand. Le lied de Vémigrant, Salut à Washington. Californie, etc, etc.
Il y a dans ce recueil plusieurs pièces d'une grande beauté ; les quelques extraits qui suivent ne sont pas empruntés aux meilleures, mais ils témoignent éloquemment de l'état d'âme de leurs auteurs, relativement à la fidélité au passé.
D'une pièce intitulée « La langue Allemande en Amérique » par Friedrich .AI brecht Schmitt :
« Tu n'es pas une étrangère sur le sol de la liberté^ Ma chanson allemande aux accents si vibrants et sipurs. Loin, biett loin des rivages de la mère-patrie. Tu f envoles dHune aile légère vers des milliers de cœurs. Et tu les consoles, et tu les unis par les liens les plus doux Qu'un destin propice ait jamais tissés
€ Tu n'es pas une étrangère f à langue allemande^
Car plusieurs millions d'hommes te chérissent loin de la
Tu constitues leur trésor le plus précieux [terre natale ; |
«Nous ne nous inclinons plus devant les trt'tnes des princes. Mais devant toi seule, à langue des aïeuXf ... Dès que ton premier chant a retenti. Tu as conquis ici ton droit da cité » .
Une autre pièce. « /m lamjue maternelle », a pour auteur le curé de l'église catholique de Saint-Louis (Missouri), M. Tabbé W. Fârber. On y trouve la trace de ce sentiment d'orgueil froissé dont j'ai parlé ailleurs, et dont pendant longtemps ont souffert tous les «^inigrés; elle est, dans la simplicité de sa fd me, une protestation contre le mépris dans lequel l'élément de langue angliu^;c a longtemps tenu la langue allemande :
« 0, loi, ma belle langue allemande, toi
Que la première ma mère m'apprit.
En laquelle, pour la première fois, fai prié.
Nulle autre ne m'est chère comme toi.
C'est toi seule que faime, loi seule, toi seule !
Comme elle s* affliger ait ^ ma mère
Si Jamais, 6 lanffue allemande^ Je te rertiais, f avais hnnle Mais cela ne se peut pas, cela ne sera pas ! \de lui /|
Quoi ! je nC efforcerais de V oublier
Croyant par là nCanoblir
El devenir un être (tune essence supérieure ?
En vérité ce serait trop stupide !
Que Von m'appelle un lâche^ si jamais je cesse de Vêtre
0 langue de ma mère ! » \ fidèle \
M. Wilhelm Mûller, de New- York, aulear de plusieurs ouvrages remarquables, répond dans un poùme portant le môme litre, aux réné«jats opportunistes qui ont élé si nombreux dans le passé, parmi les Allemands des Etats-Unis.
« Oh ne vous laissez plus leurrer par un fol espoir La fin approche, . ..
La langue de notre vieille mère-patrie ïcif bientôt, ne sera plus parlée ; Et lorsque la migration des tribus germaines Aura cessé de remplir les vasles flancs des navires^ Vous verre:: sombrer faialemeni le bien que, dans votre
{illusion insensée,^ Vous vous efforcez de conset'ver, au prie de pénibles
[sacrifices^.
Pourquoi gaspiller^ pendant de longues années. Vos meilleurs efforts à cet amusement enfantin ? Donnez un but plus digne à voire force virile. Avant que les prix les plus élevés aient été distribués. Si vous voulez vous consacrer au service de ce riche
[continent, \
Que ce soit tout entiers, sacrifiez-lui votre langue en même
[temps que vous lui donnez votre cœuvtj
'J'est de cette manière reniement que vous pourrez éton-
\dre votre renom 'née \ Et que vous acquerrez gloire et richesse ».
Ainsi raisonne à mon oreille le conseil de l'habileté; Ce sont là les pensées insidieuses de la cupidité. Je regarde autour de moi, aucun champion ne s'avance? Hé bien, je jette hardiment le gant dans l'arène.
Aussi longtemps, ô sceptiques ! que la troupe des pèle-
\rins\ Portera ses pas, des pays allemands vers les régions dt;
\rOuesf,\ Aussi longtemps que les victimes de. la pauvreté cl de la
{servitude \ Viendront chercher un asile sur celte terre de liberté. Aussi longtemps nous ferons tous les sacrifices. Pour conserver notre langue maternelle dans la patrie
I américaine. \ Elle ne nous procurera pas de monceaux d'or, il est vrai, Mais nous puiserons en elle de plus nobles biens.
Car c'est elle qui nous vient du pays. Qui a donné à nos pères un tombeau.
Elle est la source à l'onde limpide, ail nous nous réconfortons, après un pénlfAe travail. Et qui, de même que Jadis, le sang du dragon fortifia
[Siegfried, \ Nous donne la force d'accomplir des œuvres élevées.
La langue allemande est le lien sacré Qui maintient l'intimité entre iious et nos enfants ; Et, aussi longtemps que nous resterons fidèles à cet au-
[guste héritage,} Le cœur de la jeunesse nous sera conservé
*- IIIIM
Photographie
Sciences
Corporation
xV^'^^
Les plus précieux souvenirs que nous a légués la mère-
[patrie,] Les plus grands bonheurs que nous y avons éprouvés. Les sentiments les plus saints dont nous y avons été
{pénétrés^ Ne peuvent trouver d'expression que dans la langue
lallemande.'\
Une pièce intitulée, « A mon pays natal » et écrite en 1868, a pour auteur M. Conrad Kretz, citoyen américain très distingué qui, après avoir été condamné par contumace à Berlin, en 1848, s'enfuit en Amérique, où il résida successivement à New-York, Sheboygan et Milwaukee, prit part part à la guerre de sécession et devint général de brigade. En 1892, il exerçait à Milwaukee la profession d'avocat.
Quelques vers de cette pièce, d'un sentiment très délicat et très noble, rappellent le fameux poème. Le château de Boncourt, d'Adalbert de Chamisso :
Pas un arbre de tes forêts ne m'appartenait. Pas un épi n'était mien dans tes champs de seigle, Tu m*as chassé de Ion sein et Jeté, sans abri, dans le
[vaste monde]
Et cependant je faime, ô mon pays natal
Oh! si ceux qui sont restés dans leurs foyers.
T aimaient seulement autant que ceux qui Vont quitté.
Tu deviendrais bientôt un puissant empire ;
Tes fils marcheraient la main dans la main.
Et feraient de toi le plus glorieux pays du monde ^ Comme tu en es le meilleur, à mon pays natal !
Gustave Kôrner qui fut lieutenant-gouverneur de rillinois et qui a rempli plusieurs charges importantes aux Etats-Unis, termine par les lignes suivantes, la préface de son livre, V Elément allemand aux Etats-Unis (1) :
« Que l'Allemand garde religieusement l'amour de sa langue et de sa littérature et qu'il s'efforce d'inspirer cet amour à ses enfants I Qu'il n'abandonne rien de ce que lui ont légué ses ancêtres et qui constitue ce qu'il y a de plus noble en lui. Qu'il ne s'abaisse jamais jusqu'à renier sa mèrepatrie ; ce serait de l'ingratitude et de la folie. Lorsqu'en cultivant ses vertus allemandes, il donne fermement sa foi politique au pays de son choix, il s'honore lui-même et honore en même temps le pays dont il est issu ».
Le réveil de la fierté nationale a fait éclore des poètes, des auteurs dramatiques, des romanciers ; il reste aux Allemands d'Amérique, s'ils veulent se mettre en état de jouer sur ce continent le rôle qu'a joué et que joue l'Allemagne dans l'Europe intellectuelle, à édifier à la science et à l'art les monuments qui sont la gloire la plus pure de la patrie de Goethe et de Wagner. Une grande
1. Das deutsche Elcme U in den Vcrnnigten Staalen (Milwaukee 1880).
lu
l'Ii
:t rm
université allemande (1) à Milwajkee, New- York ou Saint-Louis; des conservatoires allemands dans les grandes villes de TOuest, constitueraient des forces précieuses pour l'avenir artistique et scientifique de l'Union.
Les écoles primaires où Ton enseigne l'allemand sont relativement nombreuses. En 1886, d'après le professeur Wolffradt, on en comptait 2.364, avec (3.772 professeurs et 430,405 élèves. On m'assure que ce nombre a augmenté dans de grandes proportions depuis lors. L'enseignement de l'allemand s'est surtout développé dans les écoles publiques et ce progrès ne pourra que s'accentuer.
La presse germano-américaine s'occupe activement de la question ; j'extrais d'un journal de Milvvaukee les lignes suivantes, publiées il y a quelques mois :
« Que l'on mette les diverses nationalités qui peuplent l'Union dans le même moule national, pour qu'elles aient les mêmes aspirations patriotiques, c'est le désir ardent de tous les bons citoyens ; mais serait-il sage de forcer les gens
1. Une université aliemandede demiep ordre, a dit Renan, Giessen ou Greisswald, avec ses petites habitudes étroites, ses pauvres professeurs à la mine gauche et effarée, fait plus poiii' l'esprit humain que l'aristocratique université d'OxIbrd avec ses millions de revenus, ses collèges spleiidides, ses riches traitements, ses /etlows paresseux », {Questions conlempor aines ^ p. 8i). .
(i*origiiie élranfjère à oublier leur langue et à perdre avec elle leurs idéaux ? Les idéaux sont ce qui donne de la saveur à la vie et celui qui n'en a pas devrait être considéré comme impropre à jouir des privilèges attachés au titre de citoyen américain. L'enseignement de l'allemand est conforme à l'éthique poUtique ; ce qu'il coûte est une chose insignifiante comparée aux avantages qu'il procure dans le sens de l'avancement intellectuel et matériel de notre population ».
Dans un grand nombre de districts de l'Ouest, les Allemands constituent la majorité absolue des contribuables et rien ne s'oppose à ce qu'ils fassent enseigner leur langue maternelle à leurs enfants.
Si la partie la plus éclairée de la population germano-américaine, celle qui a su s'assimiler complètement les principes de la Constitution, tient à conserver l'héritage des ancêtres, il n'en est probablement pas ainsi chez beaucoup d'Allemands d'immigration récente. Pour ceux-ci qui, au pays natal, se sonthabituésàconsidérer comme équitables, les mesures les plus oppressives et les plus rétrogrades et qui ont vu dans la proscription des langues nationales en Lorraine et en Pologne (l), l'exercice légitime du pouvoir ;
1. Lors de la Conférence de la paix qui s'est tenue devnièrement à La Haye, la Pologne a protesté contre l'oppi'ession allemande.
'ïf Toutfi la miehino souveiMienienlale, est-il dit dans cette
Si
ww
pour ces hommes, dis-je, la pairie reste encore sans doute, une eatité tyrannique, un moule dans lequel tout doit se fondre et se dissoudre.
Quoi qu'il en soit, il ne paraît plus possible que la langue allemande disparaisse désormais aux Etats-Unis.
Dans certains quartiers de New- York et dans
pi'otestatiuD, toutes les lessources de radministration oui été ciuployées pour lutter contre la religion calholique qui est celle de l'iuinieuse majorité des Polonais, contre leur lan^ïue et leur uationalité. Un organise la commission de colonisation pour enlever, par voie d'achat, les propriétés des mains de leurs possesseurs polonais, afin d'installer sur ces territoires parcelles, le plus grand nonibre possible d'Allemands luthériens.
Le gouvernement persécute systématiquemenl toutes les associations et corporations polonaises. Après avoir banni le polonais de toutes les écoles, il en défend l'enseignement privé, il ne le tolère même pas pour rensei.*?nement de la religion et, par l'intermédiaire de ses instituteurs primaires, il essaie d'interdire aux enfants l'usage de leur langue nationale Jusque dans leur famille. 11 ruine la presse pai" des procès continuels et expulse en masse les ouvriers cl les travailleurs polonais sujets de l'Autriche et de la Russie. Il emploie les anciennes donations polonaises en argent pour des buts de germanisation ou pour des bourses données à des Allemands, à condition que les bénéficiaires de ces bourses d'origine polonaise s'engagent à rester quelque temps dans les provinces polono-prussiennes pour contribuer à germaniser le pays. Enfin, il soutient et protège les sociétés allemandes ayant pour but avoué de détruire la civilisation et la nationalité polonaises
Dans les derniers temps la persécution a atteint un tel
îiicore e dans
ossible ormais
;t dans
ation oui )lique qui mtre leur ission de )ropri6t<!'s d'installer e possible
— oU«> —
un bon nombre de villes de TOuesl, un Allemand d'habitudes casanières, pourrait sans beaucoup d'efforts, à l'heure qu'il est, se figurer qu'il n'a pas quitté sa mère-patrie ; il y possède ses cercles intimes, ses Bier-gariens, ses salles de concert, ses théâtres, ses journaux, ses églises, ses écoles ; il peut s'y approvisionner chez des hommes de sa race de tout ce qui est nécessaire à sa vie matérielle, et trouver également à satisfaire, parmi les siens ^i par l'intermédiaire de sa langue maternelle, tous ses besoins intellectuels et moraux.
degré de barbarie que l'on a interdit aux Polonais employ<'*s aux travaux publics et à ceux qui travaillent dans les bureaux de parler polonais entre eux. Il y a même eu des eus où l'on a essayé de défendre aux Polonais de parler leur langue dans les réunions pubjques polonaises. »
Les procédés dont on se sert pour germaniser les Lorrains et les habitants du Schleswig-Holstein sont à peu près les mêmes.
Est-il donc écrit dans le livre des destinées que chaque nation devra, à son tour, pratiquer l'oppression et la tyrannie?
Alors que la France expulsait les Huguenots, que l'Espagne allumait des bûchers, que l'Angleterre martyrisait l'Irlande, l'Allemagne n'eut ni inquisition, ni auto-da-lés, ni édits de proscription ; elle prend sa revanche.
En Russie, au contraire, la langue polonaise va revivre. Le 3 octobre dernier (1899) tous les journaux publiaient la nouvelle suivante qui aurait mérité d'être comment«''e plus longuement. « Le polonais vient d'être rétabli dans la Pologne russe à tous les degrés de l'enseignement. Des cours d'histoire et de littérature polonaises ont même été créés à l'Université de Varsovie ».
« L'élément allemaïKi en Amérique, écrivait, il y a déjà dix-huit ans, Frédéric Bodenstedt (1) se ressaisit de telle manière qu'on peut désormais lui prédire un fjrand avenir. Il s'accroît non seulement par rimmigration mais surtout par le développement naturel de sa population, et cela, dans les mêmes proportions que décroît Pélément anglo-américain, chez lequel un grand nombre de familles n'ont que peu d'enfants ou n'en ont pas du tout. Les Allemands comprennent également de plus en plus que l'union fait la force ; ils se groupent, s'unissent el, chaque pas qui les rapproche du hut augmente, en môme temps, leur influence poHtique ».
Les Scandinaves qui sont fort nombreux dans certains états de l'Ouest tendent plus à conserver leur langue qu'autrefois, cependant, en majoriié cultivateurs et disséminés au milieu de colonies allemandes, tchèques et autres, il leur est à peu près impossible d'entretenir des écoles où on l'enseigne. Dans quelques grandes villes où ils se trouvent groupés il s'est formé parmi eux en ces derniers temps, m'assure-t-on, une classe éclairée qui tient à ses origines. Les documents précis me manquent à leur sujet; j'ai pu constater,
1. Vom atlantisçhcn zum stillen Ozean (p. oii) Leipzig, 1882.
toutefois, qu'à Chicago un quart des volumes de la bibliothèque publique sont en lanque suédoise et norvégienne.
Si les Scandinaves ne réussissent jamais à fonder dans l'Union, un foyer où leur langue et leur civilisation seront prépondérantes, il est assez certain, dans tous les cas, qu'ils ne deviendront jamais fanatiques de l'hégémonie anglo-hibernienne ; ce fanatisme n'étant ni dans leur tempérament, ni dans leur hérédité, et n'étant pas stimulé, en général, par les circonstances de leur assimilation.
Notre situations nous, Canadiens-français, est toute spéciale, car nos ancêtres furent les premiers colons qui fondèrent des établissements dans l'Amérique du Nord ; ils furent les explorateurs qui parcoururent les premiers et inscrivirent sur les cartes géographiques, une partie importante (les territoires que protège aujourd'hui le drapeau étoile (1).
Notre expansion sur le sol américiiin a une histoire à part, une histoire toute semée de
1. Un grand nombre dft localités de l'ouest des Etals- Unis portent des noms français. Parmi les principaux pionniers et fondateurs de villes dont l'esprit d'entreprise et l'audace aventureuse ont bénéficié à l'Union, en ce siècle, les .luneau, les Franclière, les Uulutli, les Dubuque.etc, etc sont au premier rang.
Ml
— :îOO —
traits héroïques ; l\.ml>itioii à laquelle nous devons l'<Hre fut gifjantcsque ; les sacrifices accomplis, les efforts tentés pour créer une France d'outre-mer furent généreux cl magnanimes ; et les grandeurs de ce passé illuminent encore notre route de quelques rayons.
Issus du pLiS pur sang de France, resté jusqu'à nos jours presque sans mélange ; fiers et glorieux de notre ascendance, revendiquant comme nôtres toutes les conquêtes intellectuelles de notre mère-patrie, nous avons conscience cependant, de former un peuple distinct. Sous le régime anglais qui nous fui longtemps hostile, nous nous sommes habitués à lutter avec nos seules forces et à ne chercher refuge qu'en nous-mêmes.
C'est pourquoi nous avons un motif de résistance à l'absorption que n*ont pas les autres nationalités dans lesquelles s'est recrutée l'immigration européenne. Le Français venu directement de France, l'Allemand venu directement d'Allemagne peuvent se dire, après tout ; «Qu'importe ma personnalité ? Que je reste fidèle à mon passé ou que je le renie, la situation de la patrie que j'ai quittée n'en sera pas pour cela modifiée ou diminuée. »
Nous avons à défendre, nous, l'existence de la France d'Amérique qui a déjà survécu près d'un siècle et demi à la conquête anglaise et qui ne veut pas mourir. Quiconque parmi les nôtres
al)nmloiiin» si ti;i(ii):i;iliti' of s:i I.iii'j^ue «éprouve iiislinctivemeiif,, lorsfju'il n'est pas un pauvre ouvrier absolument illettri^, la honte de tous les iransfujes et de fous les réné(jats.
Dans les Etats de la Nouvelle-Anffleterre et de New- York où nous sommes fortement fjroupés et qui sont limitrophes du Canada t'ranrais, nous avons toute raison de croire que le mouvement de ranrjlicisation est désormais enrayé. Entre le Vermont, le Maine, le Massachusetts, le New- Hampshire, le Conneclicut, le Rhode-Island, le New- York et la province de Québ(3c, les rapports sont constants, le va et vient est continuel. Presque pas une famille canadienne qui n'ait des représentants des deux côtés de la frontière et dont quelque membre n'ait annuellement l'occasion de traverser cette frontière. Les jeunes Canadiens de la Nouvelle-Anrjleterre se destinant aux carrières libérales et au commerce fréquentent les établissements d'éducation secondaire de la province de Québec, les journaux de Montréal, de Québec, de Fall-River, de Lowell, de Manchester, ont beaucoup de lecteurs communs et s'aUmentent, dans une grande mesure, aux mêmes sources. Bref, en dehors des périodes électorales où l'intérêt général se concentre nécessairement sur des questions différentes, il semble à chacun de nous que nous habitons des provinces voisines d'une même patrie ; un courant sympathique et fraternel circule librement à travers les
Whii
— .".os —
unes et les autres et tient en union les ccrurs et les esprits (1).
Dans les sept Etats que je viens de nommer, une élite intellectuelle assez nombreuse constitue des cadres à nos classes ouvrières ; nous possédons des écoles, des journaux, des sociétés de bienfaisance et notre orcjanisation paroissiale, en dépit de l'hostilité ffénérale de l'épiscopat irlandais, est excellente. Les i ansiuijes se font de plus en [)lus rares parmi nous et se recrutent parmi des éléments absolument inférieurs de la population.
Nous savons, enfin, qu'un jour viendra où la frontière qui sépare le Canada des Etats-Unis aura disparu, où l'Amérique du nord ne formera plus <|u'une seule vaste république et nous avons l'ambition de constituer dans l'Est, un foyer de civilisation française qui fournira son apport au proqrès intellectuel, à la moralité et à la variété de l'Union.
C'est dans l'Ouest que nos pertes ont été et sont encore le plus considérables, et elles portent, malheureusement, enqénéral, sur la classe saine, robuste et morale des cultivateurs. Cependant qrAce au dévouement des membres de notre clerqé et d'un certain nombre de citoyens appartenant aux classes diriqeantes, il se fait là aussi, un tra-
i. Pendant trois ans de s(^jour dans le Hliode-Islandjo n'ai guère en que quatre ou cinq fois roccasion de parler l'anglais.
IM
~ ;!<iï) —
vail de fffniip»*mt*nt et d'oiNjanisilion ell'espoirde la coMservalioii ne nous y est |tliis interdit, s'il n'a pas les hases puissantes ({u'il a <lans l'Kst.
Nous avons vu que les Polonais sont au nombre de deux millions aux Etals-Unis; presque fojis dans l'Oiiest. Depuis loïKjtenips ils soiit des vaincus, de môme que les Irlandais, et ils pleurent leur patrie morcelt;e et opprimée. De même que les Irlandais ils ont eu leurs (juerres liéroï-^ qties, leurs révoltes désespérées, leurs lonj i-es périodes d'anarchie, génératrices de dévouements et de Iraliisons. iit» furent, eux ausbi, des soldais d'une bra oure incomparable « hommes de parole brillante et d'épée rapide ». Ils eurent une littérature qui fut grande, un art qui fut admirable et leur civilisation rayonna un moment sur tout l'Occident. Civilisation basée surdes insiiiutions incohérentes et faite de contrastes et d'antithèses, chevalerie et vénalité, orgueil et bassesse, splendeur et misère, mais à laquelle donnaient un charme incomparable, les femmes les plus séduisantes de l'Europe.
Les Polonais, comme les Irlandais, peuple ar tiste se pliant mal aux formes rectilignes des constitutions politiques, ont peu accompli dans l'ordre du progrès matériel, mais ils ont créé pour la poésie et la légende. Il semble qu'il y ait î^nsi des nations dont la destinée soit d'être
l'ht
l'iii
^f^^mim
opprimées et de soulï'rir et d't^tre héroïques afin de fournir des matériaux aux articles de l'avenir.
Ne serait-il pas suprêmement intéressant de voir s'organiser dans l'Ouest américain des groupes homo'gènes de race polonaise, au sein desquels pourraient éclore, sous le chaud soleil de la liberté, de la tolérance et de la prospérité, tous les germes d'excellence et de beauté q«ic l'oppression a étouffés au pays d'origine ? Ne serait-il pas digne de l'Amérique qui donne du pain à tous les déshérités, de favoriser une résurrection de ce genreet de permettre à ces fds de vaincus de montrer ce qu'ils peuvent édifier et accomplir sous le règne de la justice et du droit ?
Les Polonais sont d'immigration récente, cependant ils ont déjà fondé plusieurs sociétés nationales, des écoles paroissiales ainsi que quelques journaux. Ils ont entre autres à Détroit, (Michiga'i) un séminaire de théologie fréquenté par cent vingt élèves. Les meilleurs d'entre eux tiennent à parler dans leurs familles la langue maternelle que l'oppression n'a pu détruire.
'il
L'élite de la population irlando-américaine ellemême rêve de ressusciter la vieille langue celtique. En 1897 il existait aux Etats-Uni,s cinquantequatre écoles nationales irlandaises dans lesquelles on enseignait le «jaëlique ; il y en avait soixante-
cliia au cornmeiicerncrit de 1898, ce nombre a augmenté depuis lors.
La ligue gaélique eu Irlande a décidé de donner chaque année, des prix aux auteurs desnneilleures compositions originales, aux meilleurs morceaux littéraires en prose ou en vers gaéliques. « En Irlande dit la Irisfi Bepiibllc de New-York, seize journaux consacrent plus ou moins de leur espace aux études gaéliques, et, aux Etats-Unis huit journaux irlandais suivent maintenant cet exemple. Des sociétés pour l'étude du gaëliqne existent à Boston, à New- York, à Philadelphie, à Providence et ailleurs » (1).
M. W. B. Yeals écrivait, il xx"^' a pas longtemps, dans le Boston Eveidnfj Transcript : « Nul ne peut mesurer de quelle importance sera pour l'avenir, ce réveil de la lanyue celtique ; car chaque nouvelle source de légendes est une nouvelle jouissance pour l'imagination des hommes.
« Il se produit à un moment où l'esprit humain est aussi préparé qu*il l'était, lorsque parurent les Contes de la Table ronde et les légendes du Saifit- Graal, pour une nouvelle ivresse intellectuelle.
1 . Il y a encore dans l'Ouest et h- Sud-Ouest de l'Irlande des endroits où l'anglais n'a pa^ encore pénétré, on y parle exclus! veulent le gaëli([ue. Ces Irlandais, disent les voyageurs qui les ont visités, soni excessiviMuent pauvres, mais ils sont tiers et méprisent les anglicisés, se considérant euxmêmes co inme les seuls vrais Irlandais. Ou tixe leur nombre à environ cent mille.
Chacun le sent, deux réactions tendent à se produira, l'une contre le rationalisme du xviii* siècle et l'autre contre le matérialisme du xix" ».
Il est impossible de prévoir ce qui adviendra des Italiens dont l'immigration depuis une dizaine d'années est la plus nombreuse, mais qui presque tous sont pauvres, ignorants et manquent d'organisation. Ils vont pn^^er inévitablement un lourd tribut à l'assimilation.
Les émigrés danois, belges, suisses, portugais, tchèques, hongrois, insuffisamment nombreux et disséminés, cèdent à ce qu'ils considèrent comme une nécessité et laissent peu à peu leur passé s'effacer dans le lointain. Chez tous cependant, des efforts, des sacrifices sont faits pour relarder l'échéance fatale ; les plus nobles esprits, les membres de l'élite de chaque race se cramponnent au rameau tremblant de la nationalité qui sombre. Et de ces efforts, même lorsqu'ils sont vains, il reste quelque chose, car c'est un pas en dehors de l'égoïsme, c'est l'affirmation d'un idéal supérieur.
A l'heure qu'il est, en dehors de l'anglais, la certitude absolue de la conservation n'existe que pour la langue française dans l'Est et pour la langue allemande dans l'Ouest. Ainsi les trois langues auxquelles la civilisation européenne doit le plus
et q ji ont le plus contribué à faire le monde moderne ce qu'il est, seront, au cours du siècle prochain, les canaux par lesquels la civilisation américaine sera fécondée.
in
11 arrive de temps à autre que c«tte perspective du maintien au sein de l'Union, de groupes homogènes dont la langue ne serait pas l'anglais est évoquée dans des articles de journaux et de revues publiés en Europe, mais toujours les auteurs de ces articles confondent le groupement ethnique et social avec le groupement politique. Un foyer de langue et de civilisation françaises, un foyer de langue et de civilisation allemandes deviennent pour eux, un Etal français et un Etat allemand. Ce malentendu résulte de ce que la patrie ne peut pas être pour un Européen ce qu'elle est pour un citoyen d'Amérique.
Dans le Vieux-Monde, les empires, les royaumes, les républiques représentent l'effort continu de siècles de luttes livrées en commun ; pour cimenter l'union et établir la cohésion entre les éléments qui les composent, il a fallu des flots de sang versé sur les mêmes champs de bataille, il a fallu l'action du fer et du feu, le contact des chairs vives. La conception de la patrie ne s'y est pas encore dégagée des fictions qui l'ont obscurcie et
9 ji
faussée aux âges d'oppression et de tyrannie. Les nations européennes sont exclusives; nous les voyons se hérisser les unes contre les autres, et nous trouvons légitime qu'elles se campent sur leur territoire comme dans une forteresse ; nous approuvons qu'elles se défendent contre les infiltrations étrangères qui pourraient compromettre leur existence ou leur sécurité. Le fardeau de rancunes que leur a légué le passé est quelquefois si lourd qu'un puissant penseur comme Tolstoï a osé écrire : « Lorsque je songe aux maux que j'ai vus et soufferts, provenant des haines nationales, je me dis que tout cela repose sur un grossier mensonge : l'amour de la patrie ! »
La Confédération américaine, telle qu'elle se trouve constituée, marque un pas en avant dans la L.arche historique de l'humanité. Elle doit peu au hasard et aux forces aveugles. Elle a surgi et s'est développée en un siècle de lumière ; la solidarité qui s'est établie entre ses cifoyens est basée impliciiement sur un contrat social ; elle est, en même temps qu'un puissant agrégat d'intérêts, une œuvre de logique et de raison. Elle ne saurait vouloir se modeler sur le type des nations européennes, car les circonstances qui ont créé celles-ci ne se reproduiront plus.
On peut constater à l'heure qu'il est, dans l'orientation des peuples et des Etats deux tendances bien marquées dont l'une est l'affirmation d'un progrès politique et l'autre celle d'un progrès
Èàï
intellectuel et moral. La première s'est manifestée par la formation de grandes entités gouvernementales prenant pour base la race, les intérêts ou les convenances géographiques. Ainsi, notre époque a vu disparaître un grand nombre de frontières et d'effigies de monarques ; elle a vu l'unité allemande, l'unité italienne, elle verra prochainement l'unification du monde slave. Le projet d'une fédération impériale britannique qu'ont inscrit sur leurs programmes quelqueshommes d'Etat anglais est également, bien qu'il ne soit guère réalisable, une manifestation de cette tendance.
D'un autre côté, au sein de ces vastes agglomérations, les diverses variétés de la race aryenne qui ont derrière elles plusieurs siècles de vie collective, se solidarisent plus étroitement, revendiquent leur droit à l'existence, se liguent pour la sauvegarde de leur commun héritage. Il existe, maintenant, dans chaque individu la volonté d'être socialement, mais cette volonté elle-même n'est pas libre, elle subit l'impulsion dupasse. Un Français ne saurait vouloir être Anglais; un Polonais ne saurait désirer être Russe; un Tchèque, Allemand, et vice-versa.LaL/iationaiité est deve^ nue un fait social qui domine les concepts anciens d'empire et de république lorsqu'il ne se confond pas avec eux, qui défie les frontières et peut ignorer les drapeaux.
Or, la conciliation de ces deux tendances paraît en Europe un problème presque insoluble.
ïï
L'Angleterre, l'AUemafjne, rAulriclie-îïoiiffrie nous donnent le pénible spectacle de nationalités aspirant à la vie que Ton opprime, de langues organes de cultures anciennes que Ton proscrit au nom d'une prétendue raison d*Etal.
Il appartient à rAmérique d'enseigner au reste du monde comment dans la liberté et la tolérance, plusieurs races peuvent contribuer à formsr un pays puissant et uni, sans rien abdiquer de ce qui fait l'originalité de leur existence particulière, comment plusieurs petites patries peuvent lleurir au cœur d'une grande patrie.
Ce fut un rêve supérieur caressé par quelques nobles esprits que la création, en Europe, d'une confédération embrassant tout le continent : Les Etats-Unis d'Europe ; mais, seuls, quelques grands conquérants en ont tenté la réalisation par la force des armes. Ce rêve, n'en doutons pas, sera réalisé en Amérique dans la paix et la concorde ; Il l'est déjà partiellement.
N'y a-î-il pas dans l'universalité même de celte appellation, les Etats-Unis d'Amérique, de ce mot. Américain, appliqué sur notre hémisphère aux seuls habitants de l'Union, une indication du destin ; n'y peut-on pas voir une prévision inconsciente de ce que réserve l'avenir ?
Au commencement du siècle les quinze Etals qui longeaient la côte occidentale de l'Atlantique avaient rang de puissance de troisième ordre. Aujourd'hui les quarante-cinq Etats qui s'étendent
de l'Atlantique au Pacifique et comprennent plus (le la moitié de TAmérique du Nord sont, de tous les pays civilisés, le plus peuplé après la Russie. Mais alors qu'en Russie cent millions de moujiks constituent des éléments d'une vie encore primitive, une masse moralement inerte, l'individualisme s'affirme aux Etats-Unis dans chaque unité, dans chacun des quatre-vinqts millions de citoyens, et fait, de cette nation, la plus grande collectivité d'être pensants qui existe.
Au cours du vingtième siècle, lorsque l'annexion du Canada aura eu lieu, les Etats-Unis ne seront plus une nation, ne seront plus un peuple, tels que nous les concevons aujourd'hui, mais une immense amphyctionie continentale. « Et, nous aurons alors, ainsi que le prédisait .lefTerson, un pays de liberté comme il n'en a jamais existé depuis la création ».
Certains faits, même, qui ont pu, à bon droit, être regardés comme des symptômes fatidiques, semblent avoir été combinés par une sagesse supérieure, dans le but de diminuer le nombre des obstacles qui pourraient s'opposer au bon fonctionnement delà confédération que j'entrevois pour l'avenir. Ainsi la déconsidération dans laquelle sont tombés aux Etats-Unis les offices gouvernementaux que la classe supérieure ne cherche pas à briguer, fera qu'aucun des groupes qui doivent survivre ne revendiquera jalousement, en tant qu'élément distinct, sa part des hautes fonctions
■] iiii i
liJ- 4
de l'Etat (1). On ne conçoit pas une Union continentale européenne sans des iivalilés et des intrigues autour de la dignité suprême. Quel serait le président de l'amphyctionie, serait-il alternativement, slave, allemand, anglais, français? Quelles balances assez précises pourraient faire à chaque Etat grand ou petit, sa part exacte ? L'Amérique n'aura pas à se heurter à des difficultés de ce genre.
D'un autre côté, l'unification anormale qui s*est accomplie pendant ce siècle et dont les résultats à beaucoup de points de vue, ont été néfastes, a permis aux enseignements de la Constitution de pénétrer, à la faveur d'une langue unique, la masse entière de la nation et de s'y affirmer à l'état de dogmes indiscutables ; elle a permis à l'aptitude au self gover riment du Yankee, alors que celui-ci constibuait la classe dominante, de se communiquer à toute la collectivité.
Et maintenant, chaque citoyen de l'Union sait
1. En Amérique, l'État n'a pas cette omnipotence qu'il possède dans les pays fortement centralisés où il est, en quelque sorte, une idole en qui se résument toute la vie et toutes les aspirations nitionales, un maître t>rannique, une providence universelle chargée de r'^soudre toutes les difficultés. On ne conçoit même pas très bien aux Etats- Unis une émeute qui s'attaquerait au gouvernement. C'est contre d'autres forces sociales : les grands industriels, les administrateurs des chemins de fer, les boursiers, les accapareurs que l'on s'insurgerait plutôt.
que les lois de son pays lui assurent comme un droit inaliénable « la recherche du bonheur », et cela à toutes les sources où la Providence et la civilisation dont nous avons hérité l'ont localisé.
Non, la conception de la patrie pour l'habitant de TAmériquedu Nord ne peut être ce qu'elle est pour un Français, un Allemand ou un Anglais. Supposons un instant que l'union américaine se dissolve, que la République se subdivise en plusieurs républiques. Quelle serait la répercussion d'un événement aussi important sur la conscience universelle ?
L'Europe intéressée regarderait et laisserait faire, se demandant seulement ce qui va advenir de chacune des nouvelles divisions politiques. Les grandes puissances se réjouiraient de voir amoindrie une rivale redoutable. Les philosophes regretteraient la disparation du spectacle consolant et plein de promesses qu'offrait au monde la grande République. Au sein de l'Union même des intérêts multiples seraient lésés, l'orgueil du drapeau étoile, du starsprangleism, recevrait un rude échec, car, notre hérédité fait que nous mettons de l'orgueil dans cet emblème collectif et que nous sommes fiers de former partie d'un grand tout. II y aurait l'inconvénient de frontières et de douanes entre les Etats disjoints, peutêtre encore pourrait-on redouter que la désu-
mr^
— :',Hi) —
nion des intérêts ne fît niiître des conflits entre les diverses républiques, mais nul cœur ne sai- (jnerail. et ne se sentirait profondément blessé. Les îlmes des citoyens américains ne seraient pas endeuillées ainsi que les âmes des fils de la Pologne morcelée ou de la Lorraine captive.
Les Etats-Unis appartiennent à l'ordre des annelés ; une vie indépendante réside en chacune de leurs parties. Ils sont un af|réf)at d'intérêts, un concert de volontés; ils resteront tels et ne sauraient être autres.
Mais une nation ainsi composée de différentes races non fusionnées sera-t-elie en état de résister à une agression d'ennemis puissanls?rja diversité des langues n'y sera-t-elle pas la source d'une foule d'inconvénients d'ordre pratique ; ne contribuera-t-elle pas à perpétuer l'absence de vie sociale que l'on déplore aujourd'hui dans l'Union?
La Suisse qui compte des populations de trois langues différentes est, depuis cinq ou six siècles, l'un des pays les plus pacifiques, les plus unis et les plus prospères du Cilobe. La France, nation militaire, a été formée de plusieurs groupes ethniques juxtaposés, au sein desquels des idiomes divers se sont perpétués et cela n'a pas nui à son
unilc. En 1871, ou pariail [ircsquc exclusivement l'allemand en Alsace, on parle encore dans certaines provinces le basque, le breton, le provenral, el cependant Miclieiel a pu dire:« La France n'est pas un empire, ce n'est pas une nation, c'est une personne ». Si les patois tendent à disparaître actuellement, c'est qu'ils n'ont guère amassé de richesses à travers les Ages et qu'on les abandonne comme des outils démodés qui ne répondent plus aux besoins modernes.
En Autriche, la lutte des nationalités va probablement amener la fin de l'Empire, mais cette lutte est née de l'intolérance germanique, et c'est parce que les droits des langues y ont été méconnus que l'instinct dynastique si fort autrefois, est impuissant aujourd'hui à maintenir l'union entre les éléments hétérogènes devenus hostiles les uns aux autres.
On a prétendu pour expliquer les efforts en vue de la germanisation en Autriche-Hongrie, qu'on obéissait à un intérêt supérieur, que l'école est l'antichambre de la caserne, etc., etc. » Ne pourrait-on pas faire observer, dit à ce sujet M. .Iules Preux (1), que les armées où l'unité de langue existe ne sont pas toujours forcément pour cela môme victorieuses ? Ne pourrait-on surtout insister sur ce fait : c'est qu'en Autriche, après l'ère
1. La (juestioii des iaiijïues et des natioaalités en Autriclie- Hoiigrio, p. o(J, (Paris, 189;:^).
il!
d'absolutisme et de germanisation, en 1859 et aussi en 1866, il y avait dans l'armée un nombre considérable de sous-officiers qui avaient prouvé leur connaissance parfaite de l'allemand. Ësl-cc que ces connaissances linguistiques ont changé rissue des journées de Soiférinoet de Sadowa?»
La langue anglaise restera nécessairement sur le continent américain, la langue du Congrès et des législatures, comme le français est, en Europe, celle des chancelleries, car on en a fiiit une langue parlementaire ; car en elle se sont incarnées les meilleures conceptions politiques ; car elle a été illustrée par les Pitt, les Fox, les Chatham, les Gladstone. Avant tout, elle est l'idiome dans lequel ont été rédigés la Déclaration de l'indépendance, la Constitution, les écrits de Washington, de Jefl'erson et de Franklin.
Ne sera-ce pas pour les citoyens des différentes nationalités, une sécurité et une garantie que d'être représentés dans les conseils de l'Union par des hommes parlant plusieurs langues et ayant, ainsi qu'on l'a dit, plusieurs âmes ?
Les inconvénients d'ordre pratique ne seront guère sensibles, car une loi d'équilibre fait que rarement plus de deux langues peuvent se maintenir dans un même milieu.
Les frontières morales qu'établira la diversité des idiomes au sein de la grande république auront entre autres résultats, celui-ci : c'est qu'elles empêcheront les grands courants fiévreux et
malsains de pénétrer aussi facilennient tous les centres, les emballements factices de se répercuter à l'infini, Texubérance de Tespril celtique de tout embraser. A l'heure qu'il est, pour les raisons que j'ai énumérées plus haut, ce pnys est trop propre à la combustion, l'idée chauvine, l'exagération ridicule y gagnent trop rapidement d'un océan à l'autre. Il faut ça et là des remparts, des digues qui g«>nent le va et vient du flot, qui enrayent l'influence morbide des venins, qui, par le canal d'une langue unique, se disséminent dans toutes les veines ' i jiénètrent le corps entier de la nation.
Il en sera de ces frontières morales comme des frontières politiques entre pnys voisins, à travers lesquelles des produits avariés s'expédient rarement, car ils sont inspectés au passage et ne peuvent pénétrer à l'étranger sous une fausse étiquette.
On a appelé la société américaine, une société basée sur le mécanisme. Il est certain que ce qui a le plus manqué aux Etals-Unis, tout le long du dix-neuvième siècle, ce sont les rapports d'intimité, les relatioïîs aimables entre gens habitant les mêmes localités.
I/unificalion qui s'est faite dans les tempéraments, dans les aspirations et dans la langue, a laissé les cœurs à l'écart.
:iX4 —
Quand les usines et les comptoirs sont fermés, il semble qu'un vaste souffle d'fnnui passe sur toute la surface de l'Union.
Ainsi qu'au temps du paqanisme, on veut des plaisirs bruyants, le théâtre, le cirque, la danse, le sport sous toutes ses formes; la vie intérieure est absente. Pour un bon nombre de citoyens, la buvette; est, aux heures de re[)os, le seul refuge.
La raison de ce fait, c'est que, pour la plupart des familles, étrangères les unes aux autres, que le hasard a rassemblées sur un même point du territoire, il n'existe aucune source où peuvent s'alimenter les sympathies nmtuelles et les amitiés.
Le cosmo[)olitisme, en des milieux opulents peut bien servir de base à ce qu'on appelle la oie mondaine, il n'est pas pro[)ice .i la constitution de la vie sociale telle que le peuple la comprend.
Mais au sein môme des groupements homogènes qui se sont formés depuis trente ans parmi les émigrés, il est facile de constater un vague malaise et, souvent, l'absence de cordialité et de franchise. C'est qu'on ne sent pas le terrain solide sous ses pieds et qu'il semble que l'état que l'on traverse ne soit que transitoire. On craint que la culture de sa langue maternelle n'éveille l'hostilité des autres éléments de la po[Milalion ; on vit, en quelque sorte, dans des catacombes mo-
raies où l'on ne rend au passé le culte qui lui est (li\ que flans la contrainte et la défiance (1).
(le n'est que lorsque ce malaise aura disparu et (pie les yroupeinents de langue non anglaise se seront huuitués à affirmer leur identité fièrement et sans arrière-pensée, qu'une vie sociale agréable pourra se développer et fleurir dans l'Union.
« Un continent tout entier offre au patriolisnic un objet vague à embrasser », disait Tocqueville Si donc, nécessairement, de petites patries doivent se former au sein de la grande patrie, ne Vtiut-ii pas mieux qu'elles soient fondées sur des affinités naturelles, une langue commune, des souvenirs communs, des habitudes de collaboration déjà anciennes. Un groupement homogène est un mil'eu propice aux germinations intenses et aux éclosions fécondes, car il [)osscde la chaleur qui donne la vie.
Ce lien indestructible de solidarité qui est Tua des cotés les plus séduisants de l'existence dans une ville du Vieux-Monde et qui résulte de la conscience qu'ont ses habitants de descendre de longues générations d'ancêtres ayant, à travers les âges, partagé les môï.es joies, les mêmes espoirs, les mêmes douleu ; lien peut se Irou-
1. .l'ai vu (les villages pnuplés exclusiveiiiont (rouvriors el de boutiquiers aitpartenant à une luôuio nationalité étrangère où, copendaut, toutes les ensci^îne.s sont, eu langue anglaise.
ver encore fortifié en Amérique, du fait même de rémigration, de la similitude d'aventures à travers trois continents.
Ainsi, ces quelques bourgeois germano-américains attablés dans un Bier Garten de Milwaukee, que de phases de vie nationale ils évoquent à la pensée 1 Leurs ancêtres faisaient partie, il y a quelque vingt ou trente siècles, des tribus indoaryennes quittant les champs asiatiques à la recherche de terres nouvelles et longeant le Volga elle Danube. Ils furent plus tard, les guerriers d'Arminius aux longs cheveux et aux longues barbes, luttant contre la toute puissance de Rome; puis les sujets pressurés des roitelets de l'Empire ou les soldats mercenaires, ou les compagnons des corporations ouvrières. Leurs ancêtres immédiats ont été, il y a soixante ou quatre-vingts ans, les exilés craintifs traversant l'Atlantique, et Ic;s rudes pionniers des champs fertiles de l'Ohio ou de l'Illinois.
Ne Rent-on pas qu'il doit y avoir dans cette sympathie, cette solidarité si anciennes, des germes de richesse morale et que les collectivités qui ont ainsi reçu l'effigie de trente siècles sont des œuvres d'art qu'il serait criminel de détruire ?
L'histoire est faite d'évolutions successives et chaque série de faits doit être épuisée avant de céder la place à une autre.
De même qu'en passant de la féodalité aux
monarchies absolues, et des monarchies absolues aux (jouvernements constitutionnels les nations européennes n'ont pas rejeté toutes les institutions des régimes antérieurs, mais ne les ont laissé tomber que peu à peu ; de même l'Amérique libre et égalitaire, en s'affirmant comme un Etat d'un type supérieur, devra garder des siècles évolus ce legs précieux, les nationalités.
Peut-être quelques-uns des éléments amputés de leur passé, ne verront-ils pas sans aigreur cet échec à l'uniformité et à l'ennui ambiants que constituera pour la République le maintien des races et des langues dites étrangères. Un moment viendra peut-être, où poussés par la disette de scandales et de nouvelles sensationnelles, certains organes de la presse Jaune se diront que la lutte contre le développement des nationalités pourrait être un excellent moyen d'intéresser le grand public.
Et qui sait ce qui adviendra alors ?
Le grand obstacle qui s'oppose à l'avènement de l'état de liberté absolue auquel doivent aspirer tous les patriotes sincères, c'est le vasseiage intellectuel dans lequel l'Amérique se trouve encore vis-à-vis de l'Europe et surtout de l'Angleterre, se combinant avec la prépondérance de
Téléinent d'origine irlandaise qne des siècles d'intol(^rance ont rendu intolérant.
Le spectacle des faits de ces derniers temps nous instruit suffîsamment à ce sujet. La poussée vers l'impérialisme et le pansaxonnisme que l'on constate en certains milieux a été, dans une grande mesure, stimulée par la presse anglaise.
Les publicistes d'Albion ont su très habilement jouer des mots Greater B ri tain, solidarité ang/o-saxonne, supériorité britannique.
Entre Anglais et Américains, un phénomène, en outre, se produit que les romanciers notent fréquemment dan 5 leurs tableaux de la vie sociale et dont chacun de nous a pu avoir l'occasion d'être témoin.
Une famille dont la situation mondaine est bien établie a un parent éloigné, riche mais d'allures peu élégantes, de manières un peu frustes, un parent pas chic avec lequel elle ne fréquente que quand la chose est indispensable. Les relations sonl tendues, mépris d'une part, aigreur de l'autre. Mais voilà qu'à un moment donné, l'aristocrate invite le roturier, le cajole, l'appelle cher cousin, lui fait toutes sortes de protestations d'amitié; immédiatement celui-ci oublie ses rancunes, se laisse séduire et ne sait rien refuser à son distingué parent.
Il en est de la psychologie des peuples comme de celle des individus.
l'ous ceux qui ont lu les études si nombreuses
publiées par les Anglais sur les Etats-Unis ont pu se rendre compte de ce fait que le cousin d'outre-mer n*esi guère mieux traité dans la plupart d'entre elles qu'un parent pauvre, mal dégrossi, qu'on a tenu à l'écart et même ridiculisé. Le besoin de mépris de l'Anglais s'est de tout temps exercé aux dépens de l'Américain autant qj'aux dépens de l'Irlandais.
« Les Anglais, dit Hamerton (1), ont un molil d'orgueil qui est inconnu aux Français, leurs voisins. Ils tiennent la première place dans une famille de nations. Ils se sentent supérieurs aux Américains des Etats-Unis par l'antiquité et la priorité de leur civilisation et ils se prétendent leurs supérieurs dans la culture et les manières.» Ailleurs, le même auteur ajoute ; « L'habitude de mépris des Anglais est calme, sans vantardise, sans vanité, mais elle est presque constante ; ils se tiennent difficilement dans cet état moyen ou neutre qui n'est ni la déférence ni le mépris. »
Or, sa supériorité, l'Anglais l'a fait sentir à l'Américain, sur tous les modes; son mépris il en a accablé Jonathan dans toutes les circonstances et Jonathan l'a vivement ressenti.
Ajoutons à ce qui précède l'engouement des héritières américaines pour l'aristocratie anglaise, le mal qu'elles se donnent pour être présentées à la Cour de Windsor, l'anglomanie des membres