Rapporteur VEducalion 1894. (Cité par M. liarneaud
2. OvcHooh mid Outlook in Southern Education (Cité par M. Barneaud).
d'électeurs ignorants, tantôt sous le charme d'un parti, tantôt sous la domination de l'autre, instruments inconscients pour tout excepté pour ce qui serait le bien de la patrie. Une quantité de questions vitales ont été posées, qui seront dans ces vingt prochaines années, résolues de manière à appauvrir le peuple, à exaspérer, à armer les uns contre les autres les diverses classes de la nation, parce que les politiciens connaissent l'art de jeter le trouble dans l'Etat et de faire manœuvrer des bandes d'illettrés. C'est ainsi que directement ou indirectement cette république est aujourd'hui presque entièrement gouvernée par des députés élus par les voles de citoyens que tout homme de sens déclare être indignes de voter ».
Les moyens de « faire manœuvrer ces bandes d'illettrés » sont très divers ; ceux qui s'adressent au sens de l'humour, très vif chez tous les Irlandeaméricains, ne sont jamais négligés. La scène suivante qui s'est passée à St-Louis, lors de la dernière convention républicaine, pour le choix d'un candidat à la présidence, alors que de si graves intérêts étaient en jeu, est typique.
« Dans les rues avoisinant la salle où siégeait la Convention, raconte un journaliste qui était présent, se promenait gravement un individu de haute taille, maigre, hâve, la barbe longue, vêtu de haillons et portant grand ouvert un parapluie en lambeaux, avec une bannière sur laquelle on Usait : « Attendez-vous à des temps difficiles et
à (les jours froids si Mack est laissr de côté ». Plus loin on voyait deux hommes sandwiches ; \\\\\ ffros et fjras, habillé avec une certaine éléfjance portait sur le dos et sur la poitrine, des inscriptions ainsi conçues « Vouvrier sons le ré' (finie du hill Mac-Kiiileij » ; Pautre déguenillé, minable, les joues creuses et l'air affamé promenait des placards sur lesquels on lisait: <kVou-' vrier sous le régime du hill Wilson » (1).
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Le troisième souverain, le plus puissant de tous, car son influence s'exerce immédiatement, non seulement sur la vie politique, mais encore sur les mœurs, les usaçjes, le cœur et l'esprit delà nalion, c'est le journaliste.
On l'a souvent répété, ce siècle qui finit aura été le siècle des journalistes. Dans tous les pays, pour le citoyen qui sait lire, l'habitude s'est développée à l'état d'un besoin absolude voir, chaque jour, ses opinions répercutées, expliquées, exa-
1. Des paris plus baroquos les uns que les autres ont lieu, dans toutes les parties de l'Union, à l'occasion des élections présidentielles. L'un des plus en vogue consiste pour le perdant à promener son heureux concurrent à traveis les rues de la ville où tous deux demeurent, dans une lic'iilo voiture à bras, ou à circuler lui-même une heure ou deux, vêtu d'un costume burlesque.
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gérées dans des phrases écrites ; d'être tenu an courant de ce qui se dit et se fait d'un bout du monde à l'autre.
Acharné à la poursuite de la fortune, rivé du matin au soir, à un travail assidu qui ne lui laisse que de rares moments de loisir, l'Américain s'en rapporte aux rédacteurs de son journal du soin de penser pour lui et quant aux opinions et aux sympathies à entretenir sur les faits qui se déroulent dans l'univers, les acteurs qui y jouent un rôle, les héros et les bouffons qui le troublent et l'amusent.
Le système d'instruction, générale mais très sommaire, qui est en force dans ce pays, a fait du citoyen des masses la proie inévitable du journaliste, et celui-ci est devenu l'éducateur sans contrôle de l'immense majorité de la population.
Dans certains pays d'Europe, comme PAlle magne par exemple, l'instruction générale est plus répandue qu'aux Etats-Unis ; mais en Allemagne l'habitant de la campagne, de même que l'ouvrier pauvre ou le journalier des petites villes a rarement le moyen d'acheter un journal ; en Amérique il n'est pas un homme sachant lire qui ne se nourrisse quotidiennement de la lecture d'une feuille locale toujours très volumineuse et généralement indigeste.
Plus une influence est puissante, plus ceux qui l'exercent devraient être désintéressés, sages et
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justes (1) ; il n'en est pas ainsi mnlheiireiisement pour la majorité des journalistes en aucun pays du monde, et, en Amérique moins que partout ailleurs.
Les directeurs des journaux américains, sauf de très rares exceptions, ne se croient pas une mission à remplir ; ils exploitent une industrie, une affaire ; le gain est leur but uniqje. Or, pour que la publication d'un journal rapporte de gros bénéfices, il faut intéresser la masse du peuple, llalter ses passions, exciler sa curiosité, faire appel à ses sentiments, parler h ses nerfs. Aucun de ces moyens n'est négligé par la presse des Etats- Unis.
L'Américain a la curiosité des faits ; on lui en sert, chaque jour, de nombreuses colonnes ; il s'éprend facilement des manifestations extraordinaires de la passion ou du caprice, de tout ce qui sort du cadre banal de l'existence bourgeoise; aussi, ce que son journal lui communique est-il toujours empreint d'exagération. La moindre émeute devient une révolution ; la moindre
1. La plupart des hommes habitués à gagner leur vie dans une carrière régulière, quelle qu'elle soit, finissent généralement par perdre le senliment de la responsabilité qui leur incombe vis-à-vis de l'humanité, en raison de leurs fonctions. Ainsi dans l'enchevêtrement des procédures l'homme de loi perd souvent de vue l'importance des intérêts dont il est chargé ; il en est de même pour le chirurgien devant un beau cas, pour un président d'assises devant un beau réquisitoire à prononcer. Le journaliste subit lui-même cette loi.
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altercation, une l)a<|arre ; un simple accident, un meurtre horrible; un assassinat banal, un véritatable roman. Il a l'amour des personnalités et se délecte des anecdotes touchant des hommes cit vue ; on lui en donne plus que sa part. Des interviews apocryphes sont publiées trèsfréquemmo;.t par des reporters qui n*ont môme pas vu le personnaqe avec lequel ils prétendent avoir eu un long entretien et auquel ils font tenir des propos plus ou moins bizarres. Le journal 7he Worid, de New- York, dont le propriétaire est un Juif autrichien du nom de Pullitzer, s'est souvent fait adresser des dépêches de la reine Victoria, de Bismarck, de Gladstone, voire de Léon XIII.
Le peuple, môme dans ce pays d'hommes d'arfjent,aunfond de sentimentalisme nerveux; le journal y fait appel le plus souvent possible, en ayant soin de faire pencher les sympathies des lecteurs, du côté le plus profitable, c'est-à-dire du côté de l'accusé ou de raccusateur,du fort ou du faible, selon qu'il y voit de meilleures chances de prolonger la sensation.
Pourne parler que des questions de ces derniers temps, je me trouvais aux Etats-Unis lorsqu'éclala Taflaire Zola-Dreyfus. Peu dV vènements à l'horizon; le procèsd'uncharcu«iei allemand de Chicafjo accusé d'avoir servià ses pratiques sa propre femme, sous forme de saucissons, venait de se terminer. Il faut voir avec quel entrain on se jeta sur la nouvelle proie qui s'offrait, comme on se passionna
pour ïe prisonnier de l'Ile-du-Diable et son chevalier et comme on B\ivenlura avec assurance dans le dédale des bordereaux, des petits biens et des expertises d'écriture.
Des feuilles à grand tirage publiaient des numéros illustrés, où rex-olficier juif était représenté dans un horrible cachot, avec des légendes eu gros caractères énumérant les tortures qu'on lui faisait subir.
Les prétendues cruautés des Espagnols à Cuba, avaient fourni pendant longtemps un autre thème: Lettres des victimes, tableaux lugubres de la misère qui régnait dans l'Ile, gravures représen. tant des scènes d'horreur et de désespoir; tout fut mis en usage, et c'est ainsi que lors de la catastrophe du Maine, l'opinion publique se trouva préparée. Une certaine photographie surtout, lut reproduite par tous les journaux ; elle montrait une victime de la tyrannie espagnole, une pauvre femme épuisée par les privations et les souffrances, véritable squelette, image de douleur devant laquelle tous les cœurs se fondirent. Puis ce fut la guerre avec l'Espagne ; en somme, les années 1898-1899 ont été bonnes pour les journalistes.
En d'autres pays, lorsqu'il s'agit d'une querelle internationale, il arrive que les journaux du parti opposé au gouvernement discutent la justice de la cause soutenue par celui-ci et, assez souvent même, laissent supposer que les adversaires
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pourraient peut-être avoir raison. Aux Etats-Unis l'opposition se contente d'aller plus loin que le gouvernement et de se montrer plus hostile et plus intransigeante ; aucun parti ne voudrait encourir le blâme d'être moins chauvin que le parti opposé.
La grandeur de la patrie, la gloire du drapeau étoile, rexcellence, la supériorité de tout ce qui est américain, voilà encore un sujet sur lequel toutes les exagérations sont permises et accueillies avec délices.
Le journal américain est volumineux, il est encyclopédique ; en dehors des nouvelles urbi et orbif il contient des articles spéciaux intéressant les mécaniciens, les avocats, les médecins, les négociants, les mondains, les gens de sport, les curieux d'histoire et d'archéologie, etc., etc; il constitue un recueil de toutes les connaissances humaines. La page attribuée au sport y est toujours rédigée avec une grande minutie de détails, et rien de ce qui se rapporte aux faits, gestes, paroles et démarches des héros de la 1- xe, aux paris dont ils sont l'objet, aux projets de leurs entraîneurs n'est ignoré du bon public. Cette page est celle que l'on déguste avec le plus de joie.
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En France, en Allemôcjne, en Angleterre, le journal, chose moins familière, ne prend pas le ton du peuple, ne se sert pas exaclement des mômes expressions que lui, vise plus ou moins à la littérature, cultive le beau langage. Aux Etals- Unis il parle la langue de la foule, il la flatte, la cajole, Tinstruit parfois, mais l'induit en erreur sur beaucoup de questions ; c'est un ami complaisant qui sait se rendre indispensable. Je détache d'un ancien numéro d'une revue anglaise, le Blackwoods Magazine (l),le paragraphe suivant, très pessimiste et probablement trop sévère pour les journaux américains : « Naturellement, les jeunes gens ont accès aux journaux quotidiens; par eux ils apprennent toutes sortes de choses et acquièrent le goût d'une écriture épicée et de la pourriture morale. On fascine leur imagination, on provoque leurs instincts de sensualité, ils ne savent pas résister à leur curiosité, commettent une faute, ne peuvent retourner en arrière et tombent. C'est la même chose pour les deux sexes. lî vaut mieux tirer le rideau ici ».
Ce que le journal américain alimente plus particulièrement, c'est la soif de réclame, la vanité,