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embrasser à la fois ; il effleure beaucoup, il approfondit rarement ; il est basé sur la confiance illimitée en lui-même qui a réussi partout à l'A méricain, dans le domaine matériel.
L'habitude de la réclame et du Hiimbiig^ les applaudissements exagérés donnés au succès, lu , prédisposition signalée par M. James Bryce, à découvrir facilement des hommes de génie, constituent également une entrave à la réalisation des hautes ambitions.
On s'inquiète moins d'être réellement un lettré ou un savant que d'en avoir l'apparence. Ainsi, dans certaines institutions décorées pompeusement du nom d'université*» et dont les programmes, plus chargés que ceux des hautes écoles de l'Allemagne, comprennent toutes les sciences, tous les arts, les langues modernes, les langues anciennes, l'hébreu, le sanscrit, le phénicien etc., etc., un diplôme de docteur omnium scientiariim et artiiim s'obtient en deux ou trois ans. On oublie trop souvent que la haute culture ne s'improvise pas, comme une de ces villes de l'Ouest qui font l'étonné ment des étrangers.
11 manque encore aux Etats-Unis les cercles raffinés des vieilles cités européennes, la centralisation des grandes capitales où des hommes de valeur dans des champs divers s'instruisent au contact les uns des autres, la concentration en un même endroit d'un grand nombre de littérateurs, d'artistes et d'érudits. Il est vrai qu'à l'époque
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de la plus grande éc^osion littéraire et artistique qu'aient vu Tîtalie et l'Allemagne, la rivalité de petites capitales a produit les mêmes résultats qu'un groupement unique. Peut-être verrons-nous, un jour, des rivalités de ce genre s'établir entre les capitales des grands Etats de l'Union, New- York, Boston, Chicago, Philadelphie, San-Francisco.
A l'heure qu'il est, quelles que soient les perspectives de l'avenir, il faut admettre que la parlie du bilan de 1900 relative aux conquêtes scientifiques, littéraires et artistiques ne sera pas brillante. Dans l'élite dont j'ai constaté la formation il faut chercher plutôt la bonne volonté, la compréhension large, le désir du mieux, les aspirations ardentes de l'Ame vers le Beau, le Vrai et le Bien que cette virtuosité, ce savoir profond, cette habileté à manier les idées et à revêtir le rêve des formes ailées qui sont le propre des centres de culture ancienne et de traditions littéraires séculaires.
Mais, peut-être vaut-il mieux que les esprits supérieurs ne se laissent pas emporter par le rêve, et ne s'amusent pas à cueillir des fleurs au bord de la' route. Leur mission est plus haute, ils ont le devoir de regarder vers l'avenir, d'interroger l'horizon, de tracer les voies à suivre ?
Ce pays est en état de croissance, les idées,
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les principes qu'on lui inculquera se développeront avec lui, telles les lettres gravées sur l'écorce d'un jeune arbre grandissent avec cet arbre. Il faut graver dans la chair du peuple américain les grands principes d'humanité, de justice, de tolérance qui ont été, qui sont sa raison d'être et lui constituent une mission dans le monde.
On l'a compris, et les Etats-Unis ne manquent pas d'apôtres et de sages conseillers. Des périodiques importants, comme le Forum, VArena, VAthlantic Morithly, la Nation, signalent chaque jour, ies écueils qu'il faut éviter, les guides qu'il faut suivre, et les routes qui conduisent au véritable progrès. L'élite dont ces publications et quelques autres sont les organes finira certainement, je le répète, peut-être après des catastrophes ou de graves désastres, par exercer une influence efficace sur la nation toute entière.
Oui sait encore si ce que nous appelons les Belles-Lettres, les Beaux-Arts, ne vont pas (\k\choir bientôt de quelques degrés dans l'appréciation de l'esprit humain, si la science de ciseler des phrases, d'agencer des vocables, de reproduire des formes et des couleurs ne sera pas bientôt impuissante à faire vibrer les âmes ? Le trop plein de la production littéraire et artistique en Europe, et l'extrême virtuosité d'un grand nombre de littérateurs et d'artistes sont deux des faits les plus caractéristiques de cette fin de siè-
de; toutes les sources de beauté semblent avoir été épuisées et déjà le vide de Tidée paraît sous l'élégance de la forme. Dans un type nouveau de société que créera peut-être le siècle qui va commencer, l'esthétique et l'éthique devront trouver des formules nouvelles ; Et antiquum documentum Hovo cedebit ritui.
Dans Tespace intermédiaire entre Pélite intellectuelle et les travailleurs manuels, entre les diplômés des grandes universités et les ouvriers, se *rouvent les citoyens que l'on peut ranger sous la dénomination d'hommes d'affaires, business men : négociants, boutiquiers, spéculateurs, mécaniciens, fermiers, artisans, la plupart des avocats et des médecins, etc. Il est facile de déduire leur état psychique et moral, des circonstances dans lesquelles ils ont évolué, des forces qui agissent sur eux, des préjugés qu'ils entretiennent, (les institutions dont ils bénéficient et que j'ai suffisamment énumérés plus haut.
Actifs, intéressés, habitués à une vie large, cordiaux dans leurs rapports entre hommes, nourris de la lecture des journaux où ils puisent lii masse de leurs connaissances, curieux de
faits, amoureux de nouveauté, jaloux de liberté et d'indépendance, ilssont certainement inférieurs, au point de vue de la culture générale, aux classes bourgeoises de l'Europe ; mais, ils seraient plus prêts, les circonstances s'y prêtant, à emboîter le pas à un mouvement généreux, à une initiative bienfaisante ; ils sont moins routiniers, ils ne constituent pas un obstacle au progrès intellectuel et moral, s'ils ne sont pas non plus un des éléments qui en favorisent l'éclosion. Le type du bourgeois repu, à idées étroites, qui s'indigne à l'idée que le pauvre, lui aussi, ose aspirer au bien-être, el dont la femme fera des gorges-chaudes de la petite ouvrière endimanchée ayant l'audace de porter un chapeau aussi joli que le sien, ce type n'existe pas en Amérique.
Les business meii américains, d'ailleurs, ne sentent guère les lacunes de leur civilisation, le vide de leur existence sociale, l'étroitesse de leur idéal ; ils n'éprouvent pas la nostalgie de l'audelà ; ils n'ont pas d'aspirations postiques vers une vie supérieure; ils ne souffrent pas du manque de sympathie dans leur entourage, parce qii'i/s n'en ont pas le temps.
Le bonheur, aux Etats-Unis, consiste dans l'activité constante qui laisse peu de place à l'ennui et
nu dégoût; dans la satisfaction de créer sans cesse et d'ouvrir des champs nouveaux; dans les espérances grandioses ; dans la liberté illimitée, dans la gloire proclamée par tous les échos d'être citoyen du plus beau, du plus riche pays de l'univers. Ce bonheur existe, en thèse générale, pour l'émigré lui-même, en dépit des dédains et des antipathies auxquels il a pu se heurter, car, pour lui la vie matérielle s'est améliorée ; lui l'ancien prolétaire besoigneux, incertain du lendemain, soumis à des lois d'airain, écrasé sous un édifice social contre lequel il se senlait impuissant, il connaît l'aisance et la sécurité du lendemain, il possède une installation confortable et des habits décents. Il est heureux, au moins tant qu'il ne s'est pas trop habitué à ses nouvelles conditions d'existence, aussi longtemps qu'il reste pénétré de leur supériorité sur celles qui lui étaient faites au pays natal, aussi longtemps surtout que la vie pour lui peut se limiter à la satisfaction de besoins matériels.
Il est pour chaque peuple une manière différente d'être heureux ; l'Américain des masses a l(^ bonheur du soldat d'une armée en marche et victorieuse ; il est fier du drapeau et avance vaillamment sans s'inquiéter des richesses gaspillées, (les ruines amoncelées, des camarades restés sur la route.
Le bonheur prôné par les philosophes et les penseurs et dont la formule se trouve presque
toujours la même, dans les rom.nns comme dans les traités de morale ; ce bonheur qui comporlo avec la sécurité de Texistence matérielle Tamour, Famitié, le milieu sympathique, le voisinage d'esprits congéniaux, la facilité de satisfaire ses aspirations intellectuelles ; ce bonheur là n'est pas américain.
Le principe fécond de toute vie complète, la sympathie, est encore aux Etats-Unis ce qui manque le plus. Les âmes sont vides, en général, de tout ce qui est le passé. On ne s'attache guère aux choses, aux paysages, aux maisons, à certaines physionomies de murs, de rues et d'allées, car tout cela se modifie et se transforme sans cesse ; les souvenirs d'enfance ne peuvent se retremper dans la vue des objets aimés autrefois, ces objets ont été remplacés par d'autres. Avec la prédominance du divorce l'affe^'tion s'éloigne de plus en plus du foyer familial et conjugal ; avec le déclin des religions, elle cesse de se manifester sous cette forme idéale, la prière.
Il faut mentionner dans le compte du passif les fails dont j'ail.lché d'expliquer la genèse au cours de ce volume et sur lesquels je ne reviendrai pas : Appauvrissement de la culture morale, absence de la vie sociale, vulgarité des mœurs, médiocrité intellectuelle générale, dépression nerveuse, perversion de l'opinion publique, prt';-
disposition à l'excitation, aux emballements et à l'exagération, règne du politicien, influence déprimante des journaux.
On pourrait y ajouter encore Talcoolisme. Ce fléau ne sévit probablement pas plus en Amérique que dans la plupart des grandes villes d'Europe, mais alors qu'en Europe il ne décime que les classes ouvrières, en Amérique il porte ses ravages dans toutes les classes de la population (1). Et c'est encore là un des germes de mort que le dix-neuvième siècle va léguer au vingtième, l'hérédité dans l'alcoolisme.
Le siècle dernier avait accumulé pour l'Améririque des forces de vitalité, de moralité, de vi- (jueur, de santé ; le surmenage de ce siècle les a épuisées et il a épuisé en même temps, dans une (jrande mesure, les forces neuves qui étaient venues se joindre aux premières.
1. Il SR consomme probablement plus de boissons frelatées aux Etats-Unis qu'en aucun autre pays du monde ; car les droits sur les alcools y sont très élevés, on veut que ce négoce rapporte 200 pour 100 et le patron d'une buvette est généralement un homme influent dans la politique. Un prêlre de la Nouvelle-Angleterre me disait tenir d'un de ces industriels que le baril de whisky qu'il servait à ses pratiques ne lui revenait pas à cinq dollars ; il y entrait un peu d'alcool, de l'acide siilfurique et certaines autres drogues. Un jour, pris de remords, il avait servi à l'un de ses bons clients du whisky pur, mais celui-ci avait protesté. Pas de ça ! s*<^tail-il écrié, donne-moi de ton whisky ordinaire, du vrai, de celui qui gratte le gosier.
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Que réservent à l'Union l'hérédité dans l'alcoolisme, et l'hérédité dans la neurasthénie? Que seront les enfants nés de femmes nerveuses adonnées à une grande activité intellectuelle et s'occupantde politique, de théologie elde spéculation? Que seront ceux d'entre ces enfants surtout, qni n'auront pas grandi dans un milieu de pureté, de confiance et d'affection?
Mais un bilan n'a pas à tenir compte de ces échéances éloignées et peut-être problématiqnes. Il reste encore aux Etats-Unis des millions d'acres de terre à coloniser, il reste encore des millions d'hommes d'une saine hérédité. La terre, la campagne va continuer à donner à l'Union des hommes forts et vigoureux; les épuisés tomberont sur la route ; les robustes compléteront l'œuvre commencée, jusqu'au jour où TAmérique sera aussi peuplée que TEurope.
Dans le bilan de 1900 de la République américaine, la somme de l'actif remportera dans d'énormes proportions sur celle du passif, car les statisticiens et les économistes qui vont le dresser n'y feront enlrer, et cela avec raison, que les réalités actuelles, les choses palpables et tangibles. Ils énuméreront les richesses amassées, les vastes cités, les demeures aux assises de pierre, les champs immenses asservis à l'agriculture, les voies ouvertes au commerce, les merveilles accomplies par la vapeur et l'électricité soumises à la volonté de l'homme. Ils constateront la généra-
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lité du bien-être de l'est à l'ouest, du nord au sud (le l'Union, et toutes les théories sur la haute culture et le raffinement des mœurs pâliront devant cette simple constatation. En présence du fait que des millions de familles ont été enlevées, au cours (le ce siècle, au prolétariat sans issue, nul ne sonfjera à rerjretler l'absence de quelques phrases arlistement ciselées, de quelques gammes de couleurs ou de sons harmonieux, de quelques rêves brillants, de quelques pensées qui auraient éveillé de vibrants échos au fond des âmes.
Le jugement de la postérité sans doute sera plus sévère.
« Le siècle présent dit Renan (1), n'apparaît qu'à travers un nuage de poussière soulevé par le tumulte delà vie réelle; on a peine à distinguer dans ce tourbillon les formes belles et pures de l'idéal. Au contraire, ce nuage de petits intérêts étant tombé, le passé nous apparaît grave, sombre et désintéressé. Ne \e. voyant que dans ses livres et ses monuments, dans sa pensée, en un mot, nous sommes tentés de croire qu'on ne faisait autrefois que penser. Ce n'est pas le fracas de la rue qui passe à la postérité. Quand l'avenir nous verra dégagés du tumulte qui nous étourdit, il nous jugera comme nous jugeons le j)assé. La race des égoïstes qui n'ont le sens ni
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i. Questions contemporaines, p. 291.
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de l'art, ni de la science, ni de la morale est «le tous les temps, mais ceux-là meurent (out entiers, ils n'ont pas de place dans le grand tableau que rhumanité contemple derrière elle ».