‹ L'âme bretonne (volume 2)Chapitre 12 sur 53 · LE PASSAGE · texte numérisé non relu

LE PASSAGE

A moins d'emprunter la voie maritime el de gagner Plougastel par TAuberlac'h ou l'anse du Teven, il n'est, du reste, qu'un moyen pratique de se rendre à Plougastel pour le voyageur qui arrive de Paris ou de Brest : c'est de s'arrêter à la station de Kerhuon et de descendre jusqu'à la cale du bac à vapeur qui fait communiquer la rive droite de lElorn avec le petit port du Passage.

L'Elorn, quoique resserré à cet endroit, y mesure encore près de 700 mètres. C'est un vrai fleuve; mais^ comme tous les fleuves bretons, un fleuve très succinct : à deux lieues en amont, il n'était qu'un ruisseau; la mer a brusquement élargi ses berges et le voilà qui prend des façons de Mississipi. Son flot d'un gris mauve, moiré par les courants, s'enveloppait d'une imperceptible buée le matin d'avril où nous le traversâmes. Le soleil riait à travers cette gaze qui ne cachait point l'horizon et en amortissait seulement les contours. Brest, au creux de sa rade, en paraissait tout argentée, comme une ville musulmane, une cité en burnous. Et, sur nos têtes, le vent balançait de minces et languissants stratus qui ressemblaient eux-mêmes à de grandes palmes d'argent. Fugitive impression d'exotisme, bien vite dissipée par la vue des blocs de roches accores qui bastionnent la rive gauche de l'Elorn, Roc'h-Nivelen, Coat- Pehen, Roc'h-Quilliou, et qui, dans cet épanouissement de la lumière, continuaient à se draper d'une ombre hargneuse. Des orfraies tournoyaient autour

de leurs crêtes avec des cris aigus. Une tradition locale veut que ces romantiques cailloux n'aient pas toujours habité la rive plougastéloise : ils flanquaient la rive opposée du fleuve, quand le diable, certain jour, las d'entendre célébrer sur tous les tons la charité du peuple léonard et pour en avoir le cœur net, prit une besace et un bâton, s'habilla en « chercheur de pain » et se rendit, ainsi déguisé, dans les chaumières de Kerhuon. Par malheur, il avait négligé de changer aussi de figure; les Léonards, qui ne sont point des sots, eurent vite fait de l'éventer. Repoussé de partout, vilipendé, houspillé, notre « Polik (1) » ne savait plus à quel confrère infernal se vouer. Cependant, avant de jeter le manche après la cognée, il voulut tenter une dernière expérience et se présenta chez la veuve d'un cultivateur qui ne fut pas plus dupe que les autres de son travestissement, mais qui, plus avisée, réfléchit qu'obliger le diable n'était peut-être pas faire une si mauvaise opération. Notre Polik se lamentait, criait famine.

— Entrez, pauvre homme, dit la veuve, et, qui que vous soyez, mangez et buvez à votre contentement.

Ce disant, elle plaça devant lui une chaudronnée de bouillie d'avoine et une pleine bassinée de lait doux que le gouliafre engloutit instantanément.

— Eh bien, demanda la veuve, quand il eut mangé et bu, êtes-vous satisfait ? En voulez-vous encore ?

— Merci, dit le diable, j'en ai jusque là (et il ponctua d'un rot sonore sa déclaration et son geste). Mais, par Belzébuth, j'estime qu'on a fort exagéré l'esprit de charité des Léonards. Puisque vous faites exception au commun, il ne sera pas dit que, moi

(1) Surnom du diable en Bretagne. On y ajoute quelquefois une épithète : Pol gornek (Paul le cornu).

non plus, je n'aurai pas fait une exception en votre faveur. Il n'est guère dans mes habitudes d'obliger les gens. Une fois n'est pas coutume. J'ai quelquevigueur dans les bras et, s'il vous convient, je la metS' à votre disposition. Commandez : j'exécuterai.

— Et que voulez- vous que je vous commande ? dit la veuve d'un air détaché. Je n'ai pas de besoins; j'ai de quoi élever mes enfants; mes terres sont les meilleures de la paroisse... Ah ! pourtant si, puisque vous tenez tant à m'obliger, il y a un service que vous pourriez me rendre. Voyez-vous ces roches au milieu de mes cham.ps ? Ce n'est pas qu'elles gâtent le paysage, mais elles tiennent bien de la place et j'aimerais autant les voir ailleurs.

— Rien de plus facile, dit Polik, qui mit bas incontinent sa chupenn et, en moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire, transporta de l'autre côté de l'Elorn les énormes roches qui hérissaient autrefois, la rive droite.

Ce sont ces roches que nous avons devant nous et qui sont comme suspendues sur les coquettes maisons du Passage. Un éboulement général n'est point à craindre sans doute ; encore arrive-t-il qu'un bloc se détache et roule dans la grève... Le bao accoste. Nous remettons nos tickets au contrôleur et prenons pied en terre plougastéloise. Du même coup» nous entrons en Gornouaille, que l'Elorn sépare du Léon.

Gornouaille et Léon formaient jadis deux diocèses distincts. La Révolution les a fondus en un, avec Quimper pour siège; mais, si elle les a fondus administrativement, elle n'a pu les fondre moralement et intellectuellement. Le Léon et la Gornouaille ont gardé leurs mœurs, dialectes et costume^ respectifs. Quoi de plus différent, par exemple, des

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Plougastéloises aux coiffes blanches et aux vêtements bariolés que ces pêcheuses de Kerhorre, dont une demi-douzaine, qui ont pris place avec nous sur le bac, s'en vont pêcher les palourdes et les praires dans les anses de Saint-Adrien et de Saint-Gwénolé ? En noir des pieds à la tête, elles aggravent la sévérité de ce costume par le grand béguin de couleur sombre dont les pans retombent sur leurs épaules et qui leur donne un air monacal. Rudes femmes au demeurant, ces Kerhorraises, et qui ne boudaient pas à la besogne du temps où elles embarquaient pour la pêche du merlus et du maquereau. Bien qu'elles ne fussent pas inscrites sur les rôles, l'Administration tolérait leur présence à bord; elles maniaient l'aviron et levaient les filets aussi dextrement que les hommes; elles passaient avec eux toute la semaine en mer, rentrant le samedi et repartant le dimanche soir. « J'ai fait ce métier-là pendant quinze ans, me disait l'une d'elles. Il n'y avait pas d'offense entre honnêtes gens. La nuit venue, on mouillait, on abattait les mâts, on tendait une voile par dessus et Ton repartait à l'aube. » Aujourd'hui, les bateaux de Kerhorre, ces habitations flottantes que Pol de Courcy comparait à des jonques chinoises, n'ont plus que des équipages masculins, et le silence des beaux soirs d'été n'est plus interrompu par les chants alternés qui s'élevaient de leurs tentes.

Nous quittons nos pêcheuses au haut de la cale : le havenet sur l'épaule, elles embouquent lestement un sentier de traverse qui mène à Saint-Adrien.

— Le bonjour pour moi à saint Languy, nous jette la plus vieille qui n'est pas la moins alerte.

Ce petit saint d'allure inoffensive et que Rome a négligé d'inscrire dans son calendrier paraît être pour les Bretons un des synonymes du Destin. Il n'a

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de chapelle qu'au Passage (i) et Ton vient l'y consulter de très loin pour les enfants atteints de « langueur ». Dans sa fontaine, que la mer emplit deux fois par jour, on pose la chemise du malade : si elle flotte, c'est que l'enfant vivra; si elle s'enfonce, c'est que l'enfant est condamné. D'où le surnom de Tu-Pe- Tu (littéralement : d'un côté ou de l'autre) donné à saint Languy. Sa chapelle est fort modeste, d'ailleurs, au dedans comme au dehors. Cambry a bien parlé aussi d'un puits extraordinaire qui se voit près de là ^t dont les eaux baissent quand la mer monte, et montent quand la mer baisse. Mais on me dit que tous les puits publics et privés sont dans le même cas sur les rives de l'Elorn. Biffons le puits. Aussi bien une demi-heure de marche nous sépare encore du bourg de Plougastel, premier, mais non le seul de mes « objectifs » et d'où je compte rayonner en divers sens à travers la péninsule. Parvenus sur la crête du plateau, nous nous arrêterons un moment pour contempler du haut de la Roche de l'Impératrice (elle porte ce nom depuis la visite que lui rendit, en 1858, l'impératrice Eugénie) le magnifique panorama de l'Elorn et de la rade de Brest. Nous voici maintenant sur une grande route nue, bordée de friches et de maigres boquetaux. La flèche du clocher de Plougastel pointe entre les arbres; la petite ville détache vers nous un de ses faubourgs. Nous avons fait trois quarts de lieue; nous avons embrassé du regard cinq ou six kilomètres carrés de pays, et nous n'avons pas encore aperçu un seul champ de fraises !

(1) Je me trompais, et VEnvoûté de François Menez m'apprend qu'il en avait au moins nne antre au Boulc'h en Quemper-Guézennec (Côtes-du-Nord).

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La fraisiculture plougastéloise serait-elle un mythe, un bluff, une « galéjade » de ces Marseillais du nord qu'on prétend que sont quelquefois les Bretons? Je commence sérieusement à me le demander.

LK CALVAIRK.

Du moins, le calvaire de Plougastel existe. Et, à la vérité, il est le seul monument artistique de ce gros bourg cossu, mais affreusement banal. L'église même n'a de remarquable que l'énormité de son vaisseau. Elle date de 1870, époque oii fut démolie l'ancienne église, trop étroite pour les besoins du culte, mais dont il eût fallu respecter au moins la flèche flamboyante à crochets et un gracieux portail latéral de la Renaissance. Ajoutez qu'elle n'est pas en proportion avec le calvaire, qui en est comme écrasé.

Ce calvaire fut-il élevé, comme le disent Souvestre et Courcy, « par souscription publique, à la suite d'un vœu solennel fait en 1598 pour obtenir la cessation de la peste qui désolait la Cornouaille et le Léon ? )) Ou faut-il l'attribuer, comme le veulent Violeau et la tradition locale, à la générosité personnelle d'un gentilhomme de la paroisse, le « sieur » de Kerérault, qui, « atteint du fléau dont il devait périr, aurait demandé à Dieu d'être la dernière victime de la peste, promettant, s'il en était ainsi, de faire ériger un calvaire dans le cimetière de Plougastel »? (1)

(1) Un Kerérault est cité, sous le nom de sieur de Kergourmarc'h, par le chanoine Moreau (v. plus loin, p. 11, en note) et donné pour

Le fait est qu'on voyait jusqu'à ces dernières années, dans le cimetière paroissial, la pierre tombale du brave sire, une grande dalle oblongue de schiste noir, autour de laquelle courait cette inscription :

CY GIST LE FEU SIEUR DE KERERAULT MORT DE LA PESTE LE DIMANCHE 27 SEPTEMBRE 1598.

J'ai cherché vainement dans le nouveau cimetière (l'ancien a été désaffecté) cette dalle émouvante. On ne put me l'indiquer et il y avait une bonne raison à cela : c'est qu'elle a été transportée à Kerérault même où je l'ai trouvée le surlendemain, verdie de mousse et adossée à la chapelle privative de la famille Romain-Desfossés, propriétaire actuelle du domaine. Peu s'en fallut que je ne la prisse pour un banc : la plus grande partie de l'inscription est illisible, la terre et les graminées ayant envahi les creux et débordé tout autour. Seul le mot peste se détache nettement et donne à cette dalle un accent lugubre. Après trois cents ans, le souvenir du terrible fléau ne s'est pas encore effacé de la mémoire populaire : une croix écotée, à l'entrée de l'Armor, porte toujours le nom de Croaz ar vossen (croix de peste); à Kerhalvez, on montre un puits, aujourd'hui comblé et qui passe pour receler les ossements d'un grand nombre de pestiférés. Sur l'origine et la marche de l'épidémie, nous possédons le témoignage d'un contemporain particulièrem.ent averti, farouche ligueur, mais probe historien, le chanoine Moreau, conseiller au Présidial de Quimper.

« Après ce troisième fléau (la guerre, la famine, les loups), dit-il, s'ensuivit la peste, qui était le quatrième, qui fut l'année 1598, un an après la paix,

un des chefs qui conduisaient, en L590, une a troupe assez gaillarde de royaux » contre Caihaix. C'est peut-être le même.

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qui commença par les plus pauvres, mais enfin elle attaqua, sans exception de personnes, aussi bien aux riches qu'aux pauvres et en moururent les plus huppés..., et ce en punition des péchés des hommes qui y étaient si débordés que l'on n'y savait plus prier Dieu que par manière d'acquit (i) »

Le « sieur » de Kerérault était sans doute de ces « plus huppés ». Encore est-il qu'il racheta par sa fin les désordres de sa vie, si tant est qu'on lui en puisse imputer. L'ancien manoir de Kerérault, lune des très rares maisons nobles de la paroisse, n'existe plus : il a été remplacé par un manoir plus moderne, dans lequel on a encastré quelques débris de l'ancien, comme le joli arc en ogive de la porte principale et la pathétique inscription qui le surmonte :

MOVRIR POVR VIVRE

VERTV SVIVRE

VRAY HONEVR RETNIR

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