‹ L'âme bretonne (volume 2)Chapitre 11 sur 53 · XXII A MAURICE BARRES · texte numérisé non relu

XXII A MAURICE BARRES

entre votre rationalisme et ces appels de VAu-Delà, ces bourdonnements de vos plus anciens globules qui vous troublaient sans vous décider à leur donner votre adhésion ! Le Lorrain, là-dessus, chez vous, malg-ré de brèves défaillances, des minutes où on le crut près de se rendre, jusqu'au bout résista. Mais qu'il ait tant eu à se défendre, qu'entre le Celte et lui le débat ait pris cette ampleur, cette douloureuse noblesse, ce haut son liturgique, c'est ce qu'on nautait ipds cru qui se pût voir au pays du cuvdinal Mathieu et de M. Poincaré, et c'est de quoi l'on ne sera jamais assez reconnaissant à la Bretagne : si elle n'a point été votre mère, ne lui marchandez poi7it plus longtemps, ami, d'avoir été V accoucheuse de la partie la plus profonde de vous-même.

Aussi bien en avez-vous quasi fait l'aveu. « // est des lieux, dites-vous dans la Colline Inspirée, qui firent l'âme de sa léthargie... » .1// premier rang de ces lieux privilégiés, baignés de mystère, « élus de toute éternité pour être le siège de Vémotion religieuse », vous citez Lourdes, le MonJ Saint-Michel, les Saintes-Maries-de-la-Mer, le rocher de Sainte- Victoire, Domrémy, — enfi)i celle qui aurait dû tenir chez (\ous la tête de la nomenclature, et par droit d' ancienneté et jmr droit de primauté d'influence, la forêt de Brocéliande, à demi-païenne encore parmi tous ces chrétiens et ces chrétiennes d'une absolue orthodoxie, Brocéliande, si confornit à la figure fie votre dme nostalgique, bruissante et profoîide, qu'au lieu de vous chercher à Charmes, c'est peut-être là, Barrés, qu'en définitive, quelqi/e soir de Varrièreautomne, au bord des étangs rouilles, sous les chênes fatidiques, j'irai vous évoquer...

Paris, 25 avril 1924.

ITNE CELLULE DE LORGANISME BRETON

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A Cliarles Cottet.

Plougastel est triplement célèbre dans le monde : par son calvaire, par ses mariages, par ses fraises. Il devrait 1 être encore par le pittoresque de ses mœurs, la douceur de son climat, le charme et la variété de ses paysages, surtout le bel équilibre de sa population et l'accord harmonieux qu'elle a su établir entre la tradition et les formes les plus perfectionnées du progrès économique.

Cette presqu'île du Finistère, taillée en bec d'espadon, qui s'allonge entre la rade de Brest, l'Elorn, les landes de Loperhet et le cours inférieur de la rivière de Daoulas, est l'une des mieux délimitées qui soient; c'est à peu près aussi, malgré son étendue (4.682 hectares) et l'importance de sa population (8.000 âmes), la seule commune de ce département, si riche en tramways, que ne sillonne aucun rail. Mais les routes y sont bonnes, sans être larges: montueuses, mais bien entretenues. Point d'ornières, fût-ce dans les chemins de petite communication et d'intérêt privé.

Voilà qui n'est pas si commun en Bretagne. Les Plougastélois, de toute évidence, connaissent le prix du temps et diraient volontiers qu'une bonne route c'est de l'argent. Croyez, d'ailleurs, que, s'ils avaient trouvé quelque avantage à l'établissement d'un railway, ils n'eussent point attendu jusqu'à ce jour pour en demander l'exécution. Mais la mer leur suffit. Elle est la grande voie naturelle de cette région péninsulaire qu'elle étreint et qu'elle sculpte amoureusement. Son flot y pousse des pointes profondes et pénètre, par les quatre anses du Garo, de Penavern, de l'Auberlac'h et du Teven, jusqu'au cœur du pays. Brisé à son entrée dans la rade de Brest par la formidable barricade granitique de Roscanvel, il n'a plus ici aucune âpreté ; il s'est fait souple et insinuant. Pourquoi la terre résisterait-elle à ce séducteur ? Même en hiver, il ne lui apporte que des caresses, de molles écharpes de vapeurs irisées et la tiédeur de ses courants; aux syzygies, il chasse vers elle les dépôts de fucus et de sable coquillier dont elle amende son sol siliceux; en mai et en juin, il s'attelle aux steamboats rebondis, où elle entasse les prémices de ses fraisières et qui laissent derrière eux, à travers la Manche, un sillage parfumé.

On peut avancer sans témérité que la péninsule plougastéloise est l'œuvre de la mer. C'est comme une seconde Floride que ses effluves ont créée à l'autre extrémité du Gulf-Stream, une Floride bretonne, presque aussi lumineuse et aussi luxuriante que la Floride américaine. Mais, cette Floride, il faut la découvrir. Elle ne se livre pas du premier coup d'œil à l'observateur superficiel, et les touristes qui abordent Plougastel par le bac de Kerhuon sont loin de la soupçonner. Vu de la rive droite de l'Elorn, le pay-

UNE CELLULE DE f/ORGAMSME BRETON 3

sage plougastélois est, en effet, un des plus tourmentes que je connaisse. Une côte à pic, où l'ajonc et les pins ont peine à s'agripper et que crénelle une chaîne denormes roches schisteuses, veinées de quartz blanc, donne à cette face septentrionale de la presqu'île l'aspect d'un vaste camp retranché. Et i'nnpression n'est pas tout à fait trompeuse : de Roc'h-Nivelen au bourg de Plougastel, sur une demi- ■lieue de plateau, s'étend une zone rase et désertique comme les zones militaires. Mais quel changement, sitôt le bourg franchi !... Brusquement le plateau fléchit, cède, s'échancre et coule, dirait-on, vers les bords de sa mer intérieure par toutes les pentes de ses vallées et de ses criques. Autant la rive de l'Elorn €st sombre, hérissée, verticale, autant la rive opposée, qui regarde Logona-Daoulas et Crozon, est déclive, facile, accueillante. Nulle contrée n'a de routes plus délicieuses au printemps ; on glisse sous un entrelacs de néfliers, de pommiers, de cerisiers, ■de pruniers, dont le moindre frémissement de l'air secoue sur le promeneur la neige odorante. Et peutêtre, dans cette configuration singulière de la péninsule plougastéloise, faut-il voir "autre chose qu'un simple hasard et y distinguer une attention délicate de la Nature. On croirait volontiers qu'en mère pru- 'dente elle a voulu favoriser l'isolement des Plougastélois, sauvegarder l'intégrité de la race: elle a ■entassé les obstacles sur la frontière nord de la presqu'île, directement exposée à l'invasion bres- •toise et insuffisamment défendue par le fossé de l'Elorn ; vers le sud, où les risques étaient moins grands, elle n'a pas eu besoin de prendre les mêmes précautions et elle a laissé la mer et la terre consommer à loisir leurs fécondes épousailles.

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