AU X\T SIÈCLE
tie de Mgr l'évêque de Nantes et de « beaucoup d'autres seigneurs et gentilhonimes » présents, que, << de la putréfaction des mâts de navires, naissent certains oiseaux qui ne sortent de l'eau pour vivre sur la terre que lorsqu'ils ont toutes leurs plumes; jusquelà, ils restent fixés au mât par le bec. »
Beatis en demeura estomaqué.
« Ceci est contraire aux lois naturelles, ne put-il s'empêcher de remarquer. Cependant beaucoup de ces oiseaux, au dire des seigneurs, existent en Bretagne, et l'expérience semble contredire la raison. Ils ont la taille d'un gros canard et sont très amusants à voir. Mon illustrissime maître en reçut deux de l'évêque de Nantes, mais, par l'incurie du charretier qui les transporta dans une cabine découverte, ils moururent de froid près de Marseille... »
M. Henry Cochin, dans son introduction, avait pris soin de nous prémunir contre le « gasconisme » des Bretons. M"** Havard de la Montagne exprime à son tour la crainte que le comte de Laval et le duc de Rohan, en narrant à leurs hôtes toutes ces choses singulières, n'aient voulu se payer leurs têtes. Peu satisfaite de cette précaution, elle rappelle encore dans une note que les « affirmations » du comte de Laval ne doivent être acceptées que sous bénéfice d'inventaire.
Eh bien ! j'en demande pardon à M"* Havard et à M. Cochin, mais ni le comte de Laval, ni le duc de Rohan ne gasconnaient. En l'état des connaissances sans doute, les faits qu'ils racontaient avaient toute l'apparence du merveilleux : la science en a expliqué quelques-uns; elle expliquera peut-être les autres.
Je ne sais (et j'en doute) si le « miracle » de la cane et de ses petits se produit toujours à la fête de
saint Nicolas; mais il en demeure quelque chose dans le nom que porte la localité où il se produisait et qui, nommée administrativement Montfort-sur- Meu, s'appelle aussi Montfort-la-Gane (1). Le phénomène de la fontaine qui se met à bouillir dès qu'on lagite et dont les vapeurs troublent l'atmosphère est bien connu depuis les romans de la Table- Ronde : c'est à Baranton, dans la fameuse forêt de Brocéliande (aujourd'hui Paimpont), qu'il est loisible au premier venu de le provoquer, sans avoir besoin pour cela d'être en état de grâce. Les végétaux à l'intérieur desquels, « lorsqu'on les coupe, on voit les armoiries de Rohan » — de simples macles — sont sans doute une variété de ces fougères qui, transversalement sectionnées, font apparaître dans leur tissu la très nette image d'une aigle bicéphale. Et les oiseaux qui naissent « de la putréfaction des mâts de navires » sont tout bonnement de ces coquillages appelés bernaches ou anatifes, qui ont en effet une prédilection pour les épaves marines et dont la double valve reproduit à s'y méprendre la forme d'un bec d'oie sauvage. Et l'oie s'appelle elle-même bernache. L'origine végétale de ces volatiles était une croyance répandue dans l'antiquité chez les savants aussi bien que parmi le populaire (2). Nos savants d'aujourd'hui en ont fait bonne justice, mais le peuple est resté fidèle à la légende : pour tous les pêcheurs du littoral de la Manche, les bernaches-oiseaux sont le produit des bernaches-coquil-
(1) Voir les pièces de diverses sortes publiées par Kerdanet à la suite de son édition de La Vie des Saints, d'Albert LE Gbaxd.
(2) Pline en parle, et témoignage en demeure, au Moyen-âge, dans les sculptures, longtemps mystérieuses, du portail de l'église romane de Moissac.