D'EMILE SOUVESTRE
quand il n'eût écrit que les Derniers Bretons, vaudrait bien qu'on l'honorât autrement que par une plaque commémorative et ailleurs qu'à Montmorency.
(Armand de Chateaubriand — Hippolyte DE La Morvonnais - Maurice de Guérin)
Aux touristes qui, pendant la « saison », s'arrêtent devant l'élégante conciergerie et les beaux ombrages du manoir du Val, sur la rive droite de l'Arguenon, le guide explique, comme on récite une leçon : « C'est ici que vécut Hippolyte de la Morvonnais, né à Saint- Malo en 1802, mort en 1854 au Bas-Champ, près Pleudihen. Il est l'auteur des Elégies et de la Thébaide des Grèves ».
Comme le nom de La Morvonnais n'a pas franchi lé cercle d'un petit groupe de lettrés et d'amis et que les nouvelles générations n'ont guère le loisir de rechercher par "où ce délicat aède se distingue de la postérité chlorotique et larmoyante- du poète des Méditations (1), il est rare que les touristes éprouvent le désir de pousser plus loin. Peut-être leur curiosité s'éveillerait-elle si le guide ajoutait :
« Avant La Morvonnais, c'est ici que vécut Armand de Chateaubriand, le courrier des Princes, et c'est encore ici que Maurice de Guérin s'ouvrit à la vie universelle, écrivit les plus belles pages du Cahier Vert et conçut le CeHtauro ».
(1) Rien ne serait plus facile cependant, grâce à la belle thèse de M. l'abbé E. Fleiuy : Hippolyte de La Morvonnais. sa vie. .icn mim-es, ses idées, d'après des documents inédits (Champion, édit.).
AU VAL DE L'aRGUENON 143
Les nmrs anonymes ne sont que des murs : ils s'animent, ils s'éclairent dès que l'histoire ou la poésie les touche. Gomme ces nues qui s'empourprent après que le soleil est descendu sur l'horizon, ils gardent sur eux l'ardent reflet du passé. Nos yeu.x les interrogent avidennnent; nos oreilles leur prêtent un langage. Ce ne sont plus des pierres mortes : ce sont des témoins qui survivent aux acteurs évanouis...
Ici pourtant une déception nous guette : le manoir du Val, habité par un descendant de La Morvonnais, M. de la Blanchardière, et composé d'un corps principal, d'une aile avec voûte servant de passage dans l'arrière-cour et d'un pavillon à toiture triangulaire, est un monument assez banal de la fin du xviii* siècle. Sis dans la commune de Saint-Potan (Côtes-du-Nordj, le château primitif, dont il subsiste quelques vestiges, s'élevait à une centaine de mètres de la construction actuelle et portait le nom de Vau- Balucon ou Balisson, emprunté à la famille qui l'avait fait bâtir et qui est une des plus anciennes de Bretagne.
Par parenthèse, c'est un des membres de cette famille, Geoffroy du Plessis-Balisson, protonotaire apostolique, qui, à Paris, en 1322, fonda le collège du Plessis, presque en même temps qu un autre Breton, Guillaume de Goetmoan, y fondait le collège de Tréguier : la Sorbonne devait s'annexer l'un; François P' devait faire du second le GoUège de France.
On ne sait trop comment le domaine, passa aux Gouyon et si ce fut par mariage ou par acquêt. Amaury de Gouyon, puis son fils Gharles entreprirent de rebâtir le château et substituèrent à la revêche construction féodale un manoir plus conforme au goût raffiné de leur époque (1582). Henri de
Gondé y trouva un asile en 1585; les Anglais le brûlèrent en 1758 et n'en laissèrent debout que l'aile ouest. Il appartenait alors aux Hallay de Montmoron qui le transmirent aux Boisgelin, qui le vendirent à « haut et puissant Pierre-Anne-Marie de Chateaubriand, chevalier, vicomte du Plessix », le 15 octobre 1777, pour le prix de 98.000 livres en prmcipal (1). Deux ans plus tard, « le manoir du Val était entièrement réédifié, dit M. Herpin, et Pierre de Chateaubriand venait l'habiter avec sa famille » (2).
Il y demeura jusqu'à son incarcération dans les geôles de la République, où les privations, un régime barbare, vinrent promptement à bout de sa santé et de celle de Madame de Chateaubriand. Son fils aîné était mort; le cadet Armand, un matin de 1792, avait décroché son fusil de chasse, sifflé ses chiens et sauté dans la lande : depuis on ne l'avait pas revu. Du Val et de ses dépendances, mis sous séquestre et pillés entre temps par la soldatesque malouine, le directoire du district fit quatre lots : deux qu'il s'adjugea comme parts d'émigrés, deux qu'il laissa aux filles de Pierre de Chataubriand, Marie et Emilie, restées en France. Le manoir se trouvait dans ces derniers lots, mais il n'était plus qu'une ruine et la fortune réunie des deux sœurs n'aurait pu suffire à réparer ses brèches. Un acquéreur se présenta : Michel Morvonnais, ancien jurisconsulte à S*-Malo, qui offrit du domaine la somme de 49.762 francs, dont il paya moitié comptant le 26 prairial an IX, le solde
(1) Le Val prit alors, d'après l'abbé Fleury, le nom de Val-Plessis
(2) Cf E Heepin : Jrrmndde Chateaubriand, correspondant des Princes entre la France et V Angleterre, d' après des documents inédits.
un an après, jour pour jour. Il jouissait en paix de son acquisition quand, par une nuit sombre de l'hiver 1808, deux hommes frappèrent à sa porte : l'un était M. de Boisé-Lucas, l'autre Armand de Chateaubriand, traqué par la police impériale, qui avait éventé sa présence sur le continent. L'héroïque courrier des Princes, « l'ami des vagues », comme l'appelle M. Herpin, menait, sous le nom obscur de Terrier, l'existence la plus rude, la plus aventureuse qu'on puisse imaginer : sans cesse ballotté entre l'Arguenon et Jersey, il s'exposait sur de frêles planches aux tempêtes et aux balles des gardes-côtes pour porter en France la correspondance de Louis XVIII et du comte d'Artois. A la vue de ce revenant, Morvonnais faillit tomber en syncope. Il n'eut que le temps de murmurer ;
— Partez ! Pour rien au monde je ne vous recevrai ici !
— Du moins, gardez-moi le secret, dit Armand, qui s'attendait à un autre accueil dans la maison de son enfance.
Morvonnais avait déjà refermé la porte : le proscrit s'en alla vers sa destinée. On sait le reste, son arrestation, sa mise en jugement, son exécution sur le boulevard de Grenelle, et les lignes vengeresses de René dans les Mémoires (T Outre-Tombe :
« Le jour de l'exécution, je voulus accompagner mon camarade vers son dernier champ de bataille. Je ne trouvai pas de voiture. Je courus à pied à la plaine de Grenelle. J'arrivai tout en sueur, une seconde trop tard : Armand était fusillé contre le mur d'enceinte de Paris. Sa tête était brisée; un chien de boucher léchait son sang et sa cervelle... Lorsque je me promène sur le boulevard de la plaine de Grenelle, je m'arrête à regarder l'empreinte du tir en-
146 AU VAL DE l'ARGUENON
core marquée sur la muraille. Si les balles de Bonaparte n'avaient pas laissé d'autres traces, on ne parlerait plus de lui ».
Au Val de l'Arguenon, tout nous parle encore d'Armand, sauf le manoir lui-même. La nature est plus constante que les hommes : voici la grève des Quatre-Vaux, où il s'embarcjua pour sa dernière chevauchée marine; les souterrains du Guildo, où il demeura caché trois semaines; le vieux colombier des moines de Saint-Jacut, d'où il guetta pendant tant de nuits la goélette jersyaise cjui ne vint jamais; la Vallée-aux-Chênes où il pleura les seules larmes que le regret du sol natal plus que l'appréhension de la mort arracha à ce grand cœur... Et, par une rencontre étrange, ce sont les mêmes lieux, générateurs d'héroïsme, qui vont tout à l'heure éveiller à la conscience de l'obscure vie élémentaire l'âme assoupie d'un hôte de passage plus heureux qu'Armand et accueilli en frère au foyer du fils de l'acquéreur du Val.
Il n'est pas contestable, en effet, après les documents produits par M. Abel Lefranc dans son beau livre sur Guérin (1), cjue celui-ci ait dû à la mer bretonne la révélation de son génie et la conscience de cette vie universelle dont il n'avait jusqu'alors que le confus pressentiment. A plus juste titre peut-être que René, bercé sur le même rivage, nourri des mêmes spectacles, il aurait pu dire que la mer a formé le fond du tableau dans presque toutes les scènes essentielles de son œuvre. Mais, cette mer, comme il la voit et là sent et l'interprète d'une autre âme que
(1) Abel Lefeaxc : Maurice de Guérin, d'après dus documents inédits (Champion, édit.). Voir aussi le Maurice de Ghiérin d'Ernest Zyeomski qui, même après M. Abel Lefranc, a trouvé le moyen d'être original dans uu sujet où tout semblait avoir été dit.
M VAL DE I/ARGUENON \M
René ! Si Guérin arriva en romantique au Val de l'Arguenon, il y laissa sa défroque et en partit un autre homme. C'est à quoi l'on n'a pas assez pris garde. La mer l)retonne fut pour lui une éducatrice latine. II l'aima, non pour ses colères et son écume, pour sa stérilité et sa tristesse comme René, mais pour sa majesté, sa fécondité, son eurythmie, la puissance d'organisation qu'il devinait en elle. Il ne se frappa point la poitrine devant elle, comme un Michelet sur la falaise du Piaz; il n'essaya pas de mesurer sa petitesse à son infini, comme un Hugo sur le rocher de Guernesey. Et, à vrai dire, ces idées de néant, d'infini, propres aux races occidentales, lui sont totalement étrangères. Loin qu'il éprouve devant la mer cette oppression, cette détresse, sous lesquelles nous les voyons qui ploient, il s'exalte, il se dilate, il aspire à se fondre en elle; le « divin » océan, c'est aussi pour lui le « bon » océan, la force mâle, ordonnée, créatrice, source de toute énergie, le sang riche et harmonieux qui bat dans les artères du monde. Son flux et son reflux de six heures, cette montée et cette descente régulières du flot, quelle image mieux faite pour évoquer la respiration du grand être universel !...
Mais il faut ajouter que, nulle part mieux que sur les rives de l'Arguenon, Guérin n'aurait pu saisir le rythme de cette respiration. La mer bretonne, qui gonfle et abaisse deux fois le jour son sein, découvre ici, dans ses retraits, d'immenses étendues sai)lonneuses et recule jusqu'aux limites de l'horizon : ses retours n'en sont pas dérangés et rien n'égale la vigueur et l'élan dont, aux marées d'équinoxe, son jet puissant pénètre jusqu'au cœur du pays. M. Lefranc note avec raison l'équilibre surprenant qui s'établit pour la première fois dans l'âme tourmentée de
Maurice presque à son arrivée au Val et il en fait honneur surtout à l'heureuse influence d'Hippolyte et de sa femme : autant qu'à l'amitié, cet équilibre ne fut-il pas dû au spectacle de la mer bretonne et à l'espèce de vertu organisatrice que Guérin lui attribuait ?
« Là se sont tus durant quelques heures, écrit-il, tous ces bruits intérieurs qui ne se sont jamais bien calmés depuis que la première tempête s'est élevée dans mon sein. Là, toutes les mélancolies douces et célestes sont entrées en troupe dans mon âme avec les accords de l'Océan, et mon âme a erré comme aans un paradis de rêveries. »
Un paradis ! Que nous sommes loin de la géhenne marine des romantiques, de la mer aux « lugubres histoires » du vieil Hugo !... Pour visiter cette baie admirable de l'Arguenon, le meilleur guide est encore Guérin. La plaie du « balnéisme » a épargné le paysage : rares sont les villas rococo qui troublent ses lignes simples et graves. La grande route de Dinard à Saint-Gast franchit bien maintenant l'Arguenon sur un viaduc en fer de cinq travées. Ce viaduc, postérieur au séjour de Guérin, n'a qu'une excuse, c'est qu'il fait belvédère et qu'on peut capter de là toute la baie : la mer et les îles au fond; à gauche, la tour croulante du Guildo, drapée de lierre comme un hidalgo dans sa cape; à droite, sur la grève, le chaotique amas des Pierres-Sonnantes, blocs d'amphibole qui rendent sous le pied un tintement argentin; plus loin l'entrée, à demi masquée par les lianes, de cette Grotte-de-la-Fée décrite dans le Cahier Vert et qui fut l'original de la grotte du Centaure; sur la hauteur enfin, émergeant des taillis, le manoir du Val, dont les allées, le « petit bois », les bosquets de roses se souviennent peut-être du
romantique visiteur qu'il accueillirent dans l'hiver de 1833 et qui emporta de chez eux la vision d'un univers rajeuni aux sources vierges de la Nature bretonne.
Saint-Brieuc vient de fêter la mémoire d'un écrivain qui, en son vivant, la laissait totalement indifférente et qu'elle revendique aujourd'hui avec fracas : Villiers de l'Isle-Adam. Entra une ode de Théodore Botrel et une cantate de M. Colin, des bouches aussi éloquentes que radicales ont célébré ce parfait réactionnaire.
Il y a toujours eu de l'ironie dans la vie de Villiers de risle-Adam et il convenait qu'il y en eût jusque dans sa glorification posthume. C'est une ville charmante que Saint-Brieuc, eh dépit de son sobriquet. Pourquoi l'a-t-on surnommée Saint-Brieucles-Choux et non, par exemple, Saint-Brieuc-les- Bains ou les Caleçons ? (1) Sans doute la plage est loin de la ville. Celle-ci est bâtie sur une éminence granitique dominant l'abrupte vallée du Gouet.Mais, de ce grand balcon de cent mètres de haut, l'œil enveloppe un admirable horizon de mer, les falaises lointaines de Paimpol, le rude Fréhel et cette tour prochaine de Cesson, vieux burg démantelé, mais toujours solide, qui signale aux navires l'entrée du port et dont le nom ressemble à un impératif.
C'en est un. Vous savez qu'en Bretagne la Vierge, certains jours, vient rendre visite à ses féaux. Au cours d'une de ces tournées mystérieuses, où l'ac-
(1) Il y a un Saint-Brieuc-les-Ifs dans un département voisin.
compagnaient saint Jean et saint Symphorien, Marie s'arrêta au pied de la falaise à un endroit qu'on appelle encore le Pas de la Vierge, puis reprit sa montée et, un peu lasse en arrivant au sommet, tentée peut-être aussi par le charme du paysage, elle dit :
« Assez cheminé, cessons ! »
Et l'écho répéta : « Cessons ! » Us tomba dans la suite, avec un pan de la tour sans doute, mais la légende est restée.
Il y a d'autres monuments d'ailleurs à Saint- Brieuc : la cathédrale d'abord, qui date en partie du xiir siècle, et l'hôtel de la préfecture, qui emprunte (juelque grâce d'une ancienne prébende du Saint- Rsprit qu'on y a enclavée, surtout de son beau parc de plusieurs hectares où les Briochins, en 1896, donnèrent à un prédécesseur de M. Alillerand le régal nocturne dune « dérobée » aux flambeaux, sorte de bourrée ou mieux de farandole armoricaine. Dans les rues même de Saint-Brieuc on trouve plusieurs maisons de haut stvle, comme le Pavillon de Bellecize, l'hôtel Quiquengrogne (ancien palais épiscopal), l'hôtel Le Ribault, Ihôtel de Rohan et l'hôtel des Ducs de Bretagne, où descendirent Jacques II à son retour d'Ecosse, le grand-duc et la grande-duchesse de Russie en 1782, et qui n'est plus aujourd'hui qu'une auberge de rouliers.
Grandeur et décadence ! Précisément c'est dans une de ces antiques « demeurances », qui regardait par son unique tour le port du Légué et la baie, que naquit "Villiers de l'Isle-Adam. Je ne sais si elle existe encore. Saint-Brieuc s'est beaucoup rajeunie en ces dernières années et la maison natale de Villiers n'avait rien d'un palais. Plus que de ses hypothétiques aïeux de l'ordre de Saint-Jean de Jérusa-
lo2 LES DEUX VILLIERS
lem, peut-être conviendrait-il, à cette occasion, d'évoquer la mémoire de l'ascendant direct du romancier des Contes cruels et de Tribulat Bonhomet, cet étonnant Joseph Villiers de l'Isle-Adam, une des figures les plus originales de l'ancien Saint-Brieuc, hanté à ce point par la manie des trésors cachés qu'il avait fait de leur recherche une véritable profession.
M. du Pontavice nous a décrit ce bonhomme maigre, aux pommettes saillantes, au nez busqué, aux yeux vifs et ronds, et qui dansaient comme des feux follets sous des sourcils ravagés. Tout Saint- Brieuc le connaissait. Persuadé, sur la foi d'on ne sait quelle légende, que le relèvement de sa famille tenait à l'existence d'un trésor caché dans les décombres d'un des innombrables châteaux qu'elle possédait autrefois ou croyait avoir possédés, il avait commencé par exécuter des fouilles pour son propre compte en différents endroits du pays. Ses échecs successifs et la diminution de son patrimoine ne le découragèrent pas et, voyant dans l'idée qui l'avait conduit le germe d'une entreprise à généraliser, il s'établit à Saint-Brieuc découvreur de trésors pour le compte d'autrui. Héraldiste de premier ordre, possédant sur le bout du doigt son armoriai breton, le vieux Villiers lança des circulaires de tous les côtés, tant sur les familles que la Révolution avait dépouillées et qui pouvaient espérer rentrer ainsi dans une partie de leurs biens que sur les familles encore en possession de leur patrimoine et qu'il alléchait par l'espoir d'un accroissement de fortune.
Il ne paraît point qu'aucune d'elles ait répondu aux invites du tentateur. Le vieux Villiers était sans doute de bonne foi : l'illuminisme celtique n'en est
LES DEUX VILLIERS lo3
plus à compter ses victimes. Un érudit breton, M. Théophile Janvrais, dernièrement, voulut tirer au clair cette légende de l'opulence ancienne des Villiers.
(( Il était de tradition dans la famille Villiers, ditil, que celle-ci avait été dépossédée par la Révolution d'une fortune considérable. Il n'est donc pas surprenant que, par la suite, les biographes du grand écrivain, impressionnés par les récits captieux qu'enfantait sa féconde imagination, aient pu attribuer, comme propriétés authentiques, différents manoirs bretons à Villiers de TIsle-Adam et à ses ancêtres ».
En fait, M. Janvrais l'a démontré, pièces en mains, tous ces manoirs se réduisaient à un. Et quel manoir ! Une minable bâtisse paysanne, longue, laide, grise, à laquelle le cintre de sa porte et les meneaux d'une demi-douzaine de fenêtres Fienaissance s'essaient vainement à donner quelque grâce. Il est vrai que Penanhoas — c'est le nom du manoir — est aujourd'hui tombé en roture; un fermier y habite; la chapelle a été rasée; une aile du corps de logis est détruite. Mais, avec la meilleure volonté du monde et quand on aurait l'imagination de Villiers lui-même, il serait difficile de prêter un air seigneurial . à cette gentilhommière mesquine, bonne tout au plus pour abriter un petit « faisant valoir ».
Il faut en faire notre deuil : toute la richesse des Villiers de l'Isle-Adam était dans leur cerveau; c'est là que gitait leur vraie fortune, et non dans les souterrains et les pans de mur oîi le père de l'auteur des Contes cruels s'obstinait à la chercher. Le peu d'argent qui lui restait se consuma dans ces entreprises extravagantes. Les décombres féodaux que
fouillait le pic de cet halluciné ne lui livrèrent que des nids de chouettes et d'orfraies; les souterrains ne se révélèrent abondants qu'en vipères.
Mais la folie du vieux Villiers se transmit à son fils qui demeura toute sa vie en proie à l'obsession de l'or, — l'or des chevaliers de Rhodes mystérieusement enfoui, par le dernier grand-maître, dans un de ses trente-six châteaux de Bretagne. Axel, le Vieux de la Montagne, ne sont que l'adaptation dramatique du rêve paternel. Et c'est ce rêve encore que Villiers mettait en action quand il se portait candidat au trône de Grèce. Les journaux du temps prirent sa candidature pour une mystification. Ils étaient loin de compte : jamais Villiers n'avait été plus sérieux. Personne ne lui aurait ôté de la tête que, sans la jalousie inexplicable de Napoléon III, qui l'avait attiré aux Tuileries avec l'intention bien arrêtée de le faire étrangler par les sbires du duc de Rassano — tentative qu'il déjoua par une prompte retraite — , cette candidature eût obtenu l'assentiment des grandes puissances européennes. Vieilli, malade, sans ressources, ce demi-génie, sur son grabat de Montmartre, continuait de caresser sa chimère. Dans son agonie il jonglait avec les millions; il croyait avoir mis la main sur le trésor de l'Ordre...
Pauvre Villiers ! M. Janvrais nous apprend ce qu'il faut penser de ces divagations : tout l'apanage de la branche bretonne des l'Isle-Adam consistait en un castel branlant, sis au pays de Lopérec, dans la plus pauvre partie de la Cornouaille finistérienne; encore lui était-il échu par alliance. Et cette révélation, il faut bien le dire, ne nous diminue pas Villiers. Elle nous le rendrait plutôt sympathique. Espérer contre tout espoir, croire contre toute raison, élever jusqu'au bout la jDrotestation du rêve contre
LES DEUX VILLIERS VoO
les platitudes ou les injustices de la réalité, quel magnifique programme de vie pour un poète, un gentilhomme et un Breton !
R08MAPHAM0N (')•
« Rosmapamon, cet assemblage de syllaljes qui a quelque chose d'un peu féerique... » (Maurice Donnay.)
Rosmaphamon, la chère et glorieuse maison d'été qui abrita la vieillesse de Renan et dont sa famille était restée locataire, et, avec Rosmaphamon, le pavillon voisin, la ferme, le « salon des Ecureuils », le magnifique bois de châtaigniers, la blanche hêtraie aux troncs droits et lisses comme des fûts de colonnes doriques, tout ce ravissant domaine, dédié aux muses de l'Hellade par un nourrisson des fées bretonnes, va être morcelé, dispersé au vent des vaca-
(1) Ou, plus couramment, Rosmapamon, de trois mots celtiques signifiant « colline du fils Hamou ». Les bi'èves impressions qu'on va lire remontent à l'automne de 1921. Elles complètent et rectifient sur certains points le récit d'une autre visite faite à Renan de son vivant même et parue dans la Collection des Amis d' Edouard. Le supplément du Fif/riro, où elles furent l'eproduites à l'occasion du Centenaire, contenait en outre ce passage :
<( Puis-je, en tant que Breton, me permettre d'ajouter combien il eût été souhaitable qu'on profitât de la commémoration qui approche pour encastrer dans le piédestal du monument élevé à Tréguier en l'honneur de Renan les médaillons d'Ernest et de Michel Psichari ? La volonté d'apaisement qui hante à cette heure tous les cœurs droits eût ainsi reçu satisfaction ; le monument, érigé au temps du combisme, en pleine bataille anticléricale, aurait perdu son caractère agressif, et la présence de ces deux héros chrétiens y eût agi à la manière d'un respectueux, mais décisif et nécessaire exoi'cisme. »
Ma suggestion, provisoirement écartée, sera peut-être entendue un jour.
ROSMAPHAMON l.')7
tions publiques : les efforts tentés par la fille du grand écrivain pour en éviter l'aliénation n'ont pu aboutir, et des camions ont emporté hier, vers un toit plus hospitalier, le mobilier de l'auteur des Souvenirs (Tenfance e^t de jeunesse. Rosmaphamon survivra sans doute, en tant qu'immeuble. Mais Rosmaphamon sans Renan sera-t-il encore Rosmaphamon?
J'ai voulu voir au i7ioins, une dernière fois, a\'ant qu'elle n'ait changé d'hôtes et perdu la physionomie que la piété filiale de Madame Noémi Renan lui avait conservée, cette maison naguère si accueillante, où passèrent tant de visiteurs illustres et qui ne rebutait pas des pèlerins moins fortunés. Le ven- ,dredi est le « jour des pauvres » en Bretagne et chaque semaine, ce jour-là, leur procession loqueteuse emplissait l'avenue de Rosmaphamon : les aumônes qu'ils recevaient de la main du maître ou de sa femme, ils les payaient en patenôtres.
— C'est encore moi qui gagne à l'échange, expliquait Renan avec bonhomie, et je reçois de ces pauvres gens infiniment plus que je ne leur donne.
Où sentirait-on mieux qu'ici, d'ailleurs, l'espèce de vertu pacifiante que la mort peut dégager du conflit des idées ? Cette maison de Renan, c'est aussi la maison de ses deux petits-fils, Ernest et Michel Psichari, les deux héros chrétiens tombés à Rossignol et en Champagne. Je les y ai vus, enfants, autour de leur grand-père dont ils étaient l'orgueil. Je retrouve leur image auprès de la sienne, dans le salon du rez-de-chaussée, tendu de la même andrinople écarlate, décoré des mêmes toiles des frères Scheifer, où l'illustre philosophe me reçut un jour avec
l.'JS ROSMAPHAMON
Maurice Barrés que je lui présentaisr.. La visite dura bien dix minutes qui devinrent les fameux Huit jours chez M . Renan (1), dont le bruit fut si vif et qui fâchèrent un peu — bien à tort — le grrand vieillard dérangé de ses songeries crépusculaires par la turbulence de nos vingt ans.
Il avait loué cette maison une ou deux années auparavant, après les fêtes de Tréguier qui l'avaient rassuré sur les dispositions de ses compatriotes à son égard. Le besoin de revenir au pays natal, quand les premières ombres commencent à descendre sur nos têtes, n'a peut-être d'égal que notre empressement à le quitter quand nous sommes a l'aube de la vie, et l'on ne cite guère que Léopardi qui ait gardé jusqu'au bout l'horreur de la maison où il était né et dont il s'était évadé comme d'une prison. Renan, resté Breton dans l'à'me et qui souffrait d'être devenu un étranger, presque un ennemi, dans le pays qui avait gardé toute sa tendresse, fut ravi à l'idée d'y passer désormais ses « vacances ». Des amis s'employèrent à lui chercher 1' « ermitage » qu'il souhaitait, « ni trop loin, ni trop près de la mer », et crurent l'avoir découvert dans la banlieue de Lannion, à la Haute-Folie. Mais cette Haute-Folie, au carrefour de deux routes fréquentées (2), manquait de recueillement, et Renan lui préféra Rosma-
(1) « Eh oui, je n"ai pas passé huit jours avec M. Renan, et, comme lïllustre vieillard Ta dit, dans une heure de sévérité, il ne m'a jamais offert sous son toit un veii'e d'eau, mais j'ai bu largement, sur la place publique, à sa coupe enchanteresse, et voici près d'un demi-siècle que je vis familièrement avec ses meilleures imaginations. » (Discours prononcé par M. Maurice Barrés, à la S(>rb(nuie, au nom de l'Académie française, à l'occasion du centième anniversaire de la naissance d'Ernest Renan. — Voir aussi plus loin la réponse de Barrés à ma lettre sur les Cimetières bretons.')
(2) Celles de Perros et de Trégastel.
ROSMAPHAMON 459
phainoii qui,- à nii-chemin de Perros et de Louannec, ans une anse solitaire de la côte trégorroise, s'envelnppe d'ombre et de silence.
Lliai)itatiori elle-même, de forme rectangulaire, navait rien de princier : c'est une de ces maisons des champs construite par la bourgeoisie du second Empire sur l'emplacement et peut-être avec les débris d'un ancien manoir (1); elle ne comporte qu'un étage et des mansardes, mais ses quatre portes-fenêtres, dont les cintres de pierre blanche tranchent sur le crépi jaunâtre de la façade, ouvrent de plain-pied, au rez-de-chaussée, sur une terrasse d'où l'on voit scintiller la mer à travers le -feuillage. Par les temps clairs. Tome (en breton, Tavéac, la « silencieuse »), que Renan comparaît à un léviathan marin, soulève à l'horizon sa rugueuse échine de granit. Un jardin potager occupe les derrières de la maison. Et, tout de suite après, le long d'un ruisseau qui prend sa source à Carac'h et que la route de Louannec franchit au hameau de Truzuguel, s'étend à perte de vue le royaume enchanté des futaies, la Brocéliande adoptive de ce nouveau Merlin.
— Oui, nous disait Madame Noémi Renan, que nous trouvâmes occupée aux mélancoliques apprêts de son déménagement et qui voulut bien les interrompre un moment pour nous guider dans notre pèlerinage,ce sont ces bois surtout qui séduisirent mon père. Il aimait y rêver : u les meilleures pensées, di-
(1) Ogée cependant ne la cite pas au nombre des maisons noble.«i de la paroisse et peut-être était-ce une simple dépendance de la seigneurie voisine de Barac'h.
160 ROSMAPHAMON
sait-il, viennent en rêvant ». Et, pour avoir constamment leurs beaux feuillages sous les yeux, il voulut installer sa chambre, qui était aussi son cabinet de travail, dans une pièce de derrière qui donnait sur eux et où je vais vous conduire.
Je la connais bien, cette pièce : Renan m'y reçut autrefois et je pourrais la décrire les yeux fermés. Elle n'a pas changé : voici l'alcôve, avec sa portière de cretonne à fleurs; la commode Louis-Philippe; la table de travail, si simple, que le maître portait près de la fenêtre et devant laquelle je le trouvais assis, les mains croisées sur son ventre débonnaire, dans un vieux fauteuil Louis XIII en tapisserie reprisée. La même aquarelle de Scheffer — une cascade anonyme dans un paysage de fantaisie — se balance audessus de la cheminée; le papier de la pièce, à fond vert jaune, est seulement un peu plus fané. Aucun luxe céans : à peine le nécessaire. Renan était bien de sa race, la plus indifférente qui soit à un certain ordre de contingences et, en vérité, il ne manque que lui ici — et Madame Cornélie Renan, à qui était réservé cet autre fauteuil en moleskine noire, rangé contre la cloison. Madame Renan dont la chambre, située sur le devant, communiquait avec celle de son mari.
L'émotion fait trembler légèrement la voix de notre hôtesse en nous montrant ce modeste intérieur si chargé pour elle de souvenirs.
— C'est ici, nous dit-dlle, que mon père m'a dit ses plus belles paroles.
Quelles étaient ces paroles ? Celles qui avaient trait à la vérité, toujours triste, et qu'il faut chercher
ROSMAPHAMON 161
quand même, ou celles qui, pour ennoblir la vie, conseillent de donner à chaque acte sa signification mystique ? Nous n'osons pas le lui demander. Mais il en est d'autres, qu'elle se rappelle, et dont l'écho ne retentit pas moins profondément dans cette âme si tragiquement partagée entre sa piété filiale et sa tendresse maternelle. Car c'est la destinée étrange de cette demeure illustre que les mêmes murs devaient entendre tour à tour, et de bouches pareillement sincères, la voix captieuse du doute et l'accent souverain de l'affirmation chrétienne. La messe que Renan n'avait pas dite, l'aîné de ses petits-fils voulait la dire pour lui, et il l'annonça ici même à sa mère : une balle, avant qu'il eût mis son projet à exécution, le coucha sur sa pièce, à l'entrée du village belge qu'il défendait pour protéger la retraite de ses hommes.
Celle qui concilie peut-être en elle les deux thèses, mais qui garde son secret (1), nous dit sa tristesse de quitter une maison qui recelait de si chers fantômes.
— Il y a trente-cinq ans que nous étions ici. Nous avons tout fait pour y rester : n'y pensons plus ! Ma fille Euphrosine, qui est mariée au D"" Revault d'Allonnes et mère de quatre enfants, a fait l'acquisition d'une villa dans la vallée de Trestraou; j'ai acquis
(1) Un peu de ce secret ne transparaît-il pas cependant dans ces confidences faites par M™« Noémi Renan à M. Fernand Hanser, la veille de la commémoration de la Sorbonne : « Michel était devenu très réactionnaire ; Ernest était retourné à la religion catholique : il y avait en lui une réminiscence étrange du mysticisme breton. Je les ai laissés évoluer selon leur nature. Je crois que leur grand-père aurait fait comme moi î>. A remarquer encore que cette évolution, chez les petits-enfants du grand philosophe, ne s'est manifestée que chez les garçons, — de quoi ne s'étonneront pas trop ceux qui ont bien voulu adopter le point de vue développé par nous dans notre étude sur Henriette Renan (V. le t. I de VAme Bretonne).
162 ROSMAPHAMON
moi-même une maison plus simple, pour ma seconde fille Corrie et pour moi, sur la corniche de Trestignel. Et nous avons baptisé l'une le Jaudy et l'autre le Guindy, du nom des deux rivières qui mêlent ^^ leurs eaux à Tréguier.
Ainsi Andromaque, chassée de Troie, donnait au ruisseau qui coulait près de sa nouvelle demeure le nom du Simoïs.
TRISTAN CORBIERE
Le l^"" mars 1875, dans la trentième année de son âge, s'éteignait à Morlaix un pauvre être falot, rongé de phtisie, perclus de rhumatismes et si long et si maigre et si jaune que les marins bretons, ses amis, l'avaient baptisé an Anhou (le Spectre).
Il portait à l'état civil le nom prédestiné de Cor- ■ bière : une « Corbière », c'est, dans la langue maritime, le liseré de côtes sur lequel s'exerce la surveillance des douaniers et qui est hanté par la contrebande et la quête des épaves. Poète, il garda le nom, mais remplaça ses prénoms (Edouard-Joachim) par celui de Tristan, peut-être en souvenir de ce Tristan de Léonois qui fut la première et la plus illustre victime des fatalités de la passion, peut-être pour obéir à la mode romantique des prénoms moyenâgeux, peut-être pour se moquer de lui-même et de sa figura d'enterrement, peut-être pour toutes ces raisons à la fois. Et, par bravade ou sympathie, il donna le même nom à son chien, le plus crotté des barbets d'Armorique. Ils n'allaient jamais l'un sans l'autre. On n'a pas encore oublié les deux Tristan à Roscoff, où se déroulèrent, de 1866 à 1872, les plus palpitants chapitres de leur carrière accidentée. La famille Corbière possédait dans ce « trou de flibustiers », près
(1) Cette étude a paru comme préface aux Amours Jaunes, dans la nouvelle édition publiée par l'éditeur Messein et revue par Charles Morice.
de réglise italienne de Notre-Dame de Croaz-Batz, une vieille maison du seizième siècle qu'elle avait aménagée en villa pour ses résidences d'été; son arrivée mettait régulièrement en fuite les deux fantoches qui, plutôt que de se plier à la régulante d'une existence bourgeoise, préféraient s'accommoder d un simple hamac chez un pêcheur du voisinage. En automne seulement, au départ de ses hôtes, ils reintégraient la villa familiale. Tristan Corbière prenait possession du salon et y remisait son canot dont il faisait son lit; Tristan, le chien, couchait à lavant, dans une manne à poissons !
Ces excentricités — et d'autres moins innocentes valurent rapidement à leur auteur une manière de célébrité locale, d'assez mauvais aloi d'ailleurs. Transportées à Paris, elles n'intéressèrent que quelques artistes, amis du pittoresque, et quand Tristan Corbière, dans les derniers mois de 1873, s'avisa de publier chez les frères Glady son premier et unique recueil de vers, les Amours jaunes, le livre, malgré | le tire-l'œil du titre, passa totalement inaperçu. Corbière mourut peu après; les Glady déposèrent leur bilan et tout parut consommé : le soleil des morts fut seul à se pencher, pendant huit longues années, sur cette ombre douloureuse et grimaçante comme les gargouilles de nos cathédrales. Il est fort possible en effet, et j'en croirais volontiers M. Luce , et M. Paterne Berrichon, qu'un exemxplaire des ^ Amours jaunes, découvert sur les quais par le des- i sinateur-poète Parisel, ait été communiqué d'assez ^^ bonne heure aux « Vivants », le cénacle poétiquej fondé en 1875 par Jean Richepin, Raoul Ponchon et Maurice Bouchor. Mais il faut donc que les membres du cénacle aient gardé jalousement pour eux cette révélation, car il n'en transpira rien dans le public
jusqu'en 1883. C'est seulement à la fin de cette année-là que Pol Kalig, pseudonyme du docteur Chenantais, cousin et ami de Corbière, parla des A77iours Jaunes à Léo Trézenic, lequel dirigeait, avec Charles Morice, une petite revue d'avant-gardè nommée Luièce où Verlsine collaborait. On sait le reste et comment Verlain?, à qui Morice et Trézenic avaient porté l'exemplaire prêté par Pol Kalig, le lut, s'enflamma et rédigea, séance tenante, l'élude fameuse qui ouvre sa série des Poètes maudits :
« Tristan Corbière fut un Breton, un marin et le dédaigneux par excellence, œs triplex... Comme rimeur et comme prosodiste il n'a rien d'impeccable, c'est-à-dire d'assommant... Son vers vit, rit, pleure très peu, se moque bien et blague encore mieux.Amer d'ailleurs et salé comme son cher océan, nullement berceur, ainsi qu'il arrive parfois à ce turbulent ami, mais roulant comme lui des rayons de soleil, de lumières et d'étoiles, dans la phosphorescence d'une houle et de vagues enragées !... Il devint Parisien un instant, mais sans le sale esprit mesquin : de la bile et de la fièvre s'exaspérant en génie et jusqu'à quelle gaieté !... ..
Suivaient quelques citations : Rescousse, Epi/ajjhe, etc.
« Du reste, ajoutait Veriaine, — qui donnait cependant et avec raison la préférence au Corbière marm et breton sur le Corbière parisien. — il fauarait citer toute cette partie du volume, et tout le volume, ou plutôt il faudrait rééditer cette œuvre unique, les Amours jaunes, parue en 1873, aujourd hui introuvable ou presque, où Villon et Piron se complairaient à voir un rival souvent heureux, et le=; plus illustres d'entre les vrais poètes contemporains un maître à leur taille, au moins ! ...
{QQ TRISTAN CORBIERE
Sept ans devaient s'écouler avant qu'un éditeur se rendît à la sommation du « pauvre Lélian ». La gloire de Corbière, en 1891, avait pourtant commencé d'émerger à la lumière des vivants, mais ce n'était encore qu'une gloire de cénacle. Le public et l'Académie l'ignoraient. Catulle Mendès, l'éternel pasticheur aont Corbière dérangeait les ambitions rétrospectives et qui travaillait à se donner pour un précurseur du symDolisme. lui contestait — ainsi qu'à Rimbaud d'ailleurs — toute influence sur la nouvelle génération poétique et l'appelait un « Pierre Dupont bassement transposé, vilainement parodie ». Mais Jules Laforgue, Gustave Geffrov Léon Bloy, Charles Morice, Jean Ajalbert, d'autres que j'oublie, se rangeaient à l'opinion de Verlaine et parlaient de Corbière avec la plus sincère admiration.
Sans doute ils n'acceptaient pas tout du poète; ils faisaient certaines réserves sur sa syntaxe vacillante le dégingandement de sa prosodie, l'outrance de son dandysme baudelairien. « Pas de métier », disait Laforgue. Et le des Esseintes de Huymans s'exprimait plus librement encore sur ces Amours jaunes « où le cocasse se mêlait à une énergie désordonnée» où des vers déconcertants éclataient dans des poèmes d'une parfaite obscurité... L'auteur parlait nègre... affectait une gouaillerie, se livrait à des quolibets de commis voyageur; puis, tout à coup, dans ce fouillis, se tortillaient des concetti falots, des minauderies interlopes, et soudain jaillissait un cri de douleur aiguë, comme une corde de violoncelle qui se brise... »
Jugement assez dur pour Corbière, au premier abord. Prenez garde cependant que, sous sa phraséologie impressionniste, il lui accorde tout l'essentiel, la spontanéité, l'énergie, la beauté du cri; ses fortes restrictions ne surprennent que par comparaison avec le long dithyrambe de Verlaine, dont il est contemporain, ce qui le fait antérieur de plusieurs années à la réédition de 1891. p:t c'est ce jugement un peu trouble, dont on ne peut pas dire qu'il soit complètement injuste, m qu'il soit complètement équitable, parce qu'il est beaucoup trop général, qui ralliera la plupart des lettrés et le public lui-même, admis enfin à pénétrer dans l'œuvre du poète autrement que par des citations habilement choisies. L'un des hommes qui, avec le moins de dispositions indulgentes, ont le mieux et le plus profondément parlé de Corbière depuis qu'il nous a été restitué, ,Rémy de Gourmont, écrira, par exemple, que son « talent » est un composé d'esprit vantard, de blague impudente et d'à-coups de génie. Le génie est-il donc monnaie si courante qu'on ait le droit a en faire fî, même à l'état d'alliage ? Mais la vérité je crois, est qu'il importe de distinguer 'dans l'œuvre de Corbière et que l'incertitude de la critique sur la valeur de cette œ-uvre vient en grande partie de ce qu'elle a confondu des choses très différentes d'inspiration et d'accent.
Le recueil de Corbière comprend sept groupes de pièces qu'on pourrait aisément ramener à deux • dans le premier groupe on rangerait les pièces sentimentales, gouailleuses et généralement parisien-
168 TRISTAN CORBIERE
nés (A Marcelle, Les Amours jaunes, — qui ont donné leur nom au recueil, — Rondels pour après) ou exotiques (Sérénade des Sérénades et Raccrocs); dans le second groupe, les pièces bretonnes et maritimes [Armor et Gens de Mer).
La division n'a rien d'arbitraire, tant le caractère des pièces est bien tranché généralement. Le Poète contumace, par exemple, qui termine les Amours ja2m.es, se passe « sur la côte d' Armor », mais son lyrisme tout intime le classe d'emblée dans le premier groupe. C'est d'ailleurs — avec des trous et les inévit'^ables coq-à-l'âne — une des plus belles pièces de cette série, qui en contient tant de déconcertantes et, pourquoi ne pas dire le mot, de franchement insupportables. ^ ^
Pour les Amours jaunes, comme pour Sérénade, Raccrocs, etc., le verdict de Huymans, aggravé par M de Gourmont, serait parfaitement acceptable en somme, s'il faisait la part plus large aux beautés de premier ordre qui étincellent « dans ce fouillis ». Du petit nègre ? Ma foi oui, ou presque. La phrase s'achoppe àWt instant, ou, prodigieusement elliptique, emportée dans un vent de folie, n'est plus qu'une ruée de syllabes quelconques. On s'y perd, et l'auteur n'est peut-être pas logé à meilleures enseignes que son lecteur. Il y a chez lui un besoin visible de l'ahurir et peut-être de s'étourdir lui-même. Un cliquetis perpétuel d'antithèses, les alliances de mots les plus baroques, du charabia romantique et de l'argot de barrière, des blasphèmes et des calembours, des pirouettes et des génuflexions, que ne trouve-t-on pas dans cette première partie du
recueil ? . • -
Que n'y trouve-t-on pas en effet ? Ecoutez ceci, qui
est la finale d'un sonnet « espagnol » intitulé Heures:
J'entends comme un bruit de crécelle :
C'est la maie heure qui m'appelle.
Dans le creux des nuits tombe un glas, deux glas.
J'ai compté plus de quatorze heures.
L'heure est une larme. — Tu pleures, Mon cœur ?... Chante encor, va ! Ne compte pas.
C'est du Verlaine tout simplement et du meilleur, €t c'est du Verlaine d'avant Verlaine. Quand Corbière écrit : « Il pleut dans mon foyer; il pleut dans mon cœur », cela ne vaut pas sans doute le délicieux, l'inoubliable andante :
Il pleure dans mon cœur Comme il pleut sur la ville...
Et cependant, plus que l'octosyllabe de Rimbaud qui leur sert d'épigraphe, le pauvre vers boiteux des Amours jaunes ne fait-il pas songer à ses frères ailés des Romances sans paroles ?...
Il ne faut pas s'exagérer sans doute l'influence de Corbière sur Verlaine. Il ne faut pas davantage la contester : par tout un côté de son génie étrange et maladif, Corbière a certainement retenti sur Verlaine en 1883, comme Rimbaud en 1871. Et il a retenti du même coup sur toute l'école décadente et symboliste. Tel lui a pris sa blague gamine ou féroce, qui pouvait être d'essence baudelairienne, mais qui était bien quelquefois aussi du bel et bon esprit français, comme quand Corbière appelait Hugo « garde national épique » ou quand il parodiait à la Banville, mais avec plus de gaieté véritable, de libre et naturel humour, les Orientales de l'ancêtre :
N'es-tu pas dona Sabine ?
Carabine ?
Dis : veux-tu le paradis De rodéon ? Traversée
Insensée I On emporte des radis...
Et VOUS trouveriez chez d'autres contemporains ses césures libertines, ses hiatus, ses élisions, son dédain des règles et, chez les meilleurs, ses langueurs de rythme, ses assonances mystérieuses, ses phrases brusques, frissonnantes et sans liaison immédiatement sensible, même son vocabulaire personnel qui a fourni au symbolisme ce verbe -plangorer, emprunté de la vieille souche latine et si beau et si large qu'on peut regretter qu'il n'ait pas survécu... Refuser tout métier à Corbière, comme le fait Laforgue, est une jDure plaisanterie, et il aurait fallu convenir d'abord du sens qu'on donne au mot métier. Corbière avait lu les romantiques, Musset surtout et sans doute Baudelaire. On peut croire cependant que, dans sa lointaine province, les parnassiens n'avaient pas pénétré. Mais eût-il été homme à se plier au joug de leur étroite discipline ? Ce qui est vrai, c'est qu'assez fréquemment son vers excède ou ne remplit pas la mesure. Examinez-le d'un peu jDrès : vous verrez que c'est seulement quand il contient une diphtongue. On dirait que, par esprit de contradiction, Corbière pratique la diérèse partout oià les autres poètes se l'interdisent (à l'exception de Musset, qui n'était pas un très bon modèle à suivre sur ce point) et, réciproquement, qu'il fait exprès de se l'interdire là où ils se la permettent. C'est ainsi qu'il compte pa-piers, fi-èvre, mili-eir^ pi-erre pour trois syllabes, nu-il, ci-el, -pi-ed pour deux, et qu'en retour, dans tué, fiancé, diamant, muet, viatique, harmonieux, il compte la diphtongue pour une seule syllabe. Cette libre arithmétique dut fort choquer les parnassiens, gens méticuleux, qui pesaient les diphtongues au trébuchet : nous en avons vu bien d'autres depuis Corbière, et il serait peut-être excès-
sif de continuer à lui faire grief d'une liberté que tout le monde s'arroge aujourd'hui.
Car c'est à quoi se réduit son prétendu manque de métier. Les quelques élisions qu'on rencontre dans son œuvre (sans voir scelle était blonde), les suppressions de pronoms [vais m'en aller, fut quelqu'un ou quelque chose), même les accrocs à la règle de l'alternance des rimes ne peuvent décemment lui être imputés pour des négligences et sont parfaitement prémédités. Corbière rompait là, délibérément, avec la prosodie romantique pour en adopter une autre, plus proche de sa nature, plus répondante à ses secrets instincts, et qui était la prosodie même des chansons populaires. Il est tout imprégné de cette poésie primitive, rondes, berceuses et complaintes, qui, à chaque instant, comme une bulle légère, remonte à la surface de son inspiration. Et cela encore, en 1873, était une nouveauté. Et c'en était peut-être une autre, malgré la Botnie chanson, que l'étrangeté et le trouble de l'émotion sensuelle, traduits en des rythmes d'une si extraordinaire fluidité :
Il lait noir, enfant, voleur d'étincelles !
Il n'est plus de nuits; il n'est plus de jours.
Dors, en attendant venir toutes celles
Qui disaient : Jamais ! qui disaient : toujours !...
Buona vespre ! Dors. Ton bout de cierge, On l'a posé là, puis on est parti.
Tu n'auras pas peur seul, pauvre petit ? C'est le chandelier de ton lit d'auberge...
Poésie de clair-obscur, chuchotée plus que chantée, si musicale cependant, pleine de lointames résonnances, de prolongements mystérieux, expression d'un état d'âme inconnu de la génération parnasienne et qui allait devenir celui de la génération de 1884. Elle ne durait pas; ce n'était qu'une rose
dans les ténèbres, comme dit quelque part un personnage de Mœterlink. Oui, sans doute. Et le démon du poète, son besoin morbide d'effarer le bourgeois, peut-être tout simplement sa peur du ridicule, étouffaient presque tout de suite ces adorables préludes de viole. Un vertige l'emportait. Il redevenait la proie des mots. Et il assistait, témoin impuissant, mais lucide, aux convulsions de son misérable génie:
Va donc, balancier soûl affolé dans ma tête... Je parle sous moi...
L'effroyable aveu, quand on y songe ! Et n'avonsnous pas prononcé un peu vite tout à l'heure ? N'y-at-il en effet que dandysme et affectation dans le « cas » de Tristan Corbière ? Vraiment on hésite et l'on a le droit d'hésiter, quand on connaît l'homme, déséquilibré de génie, incapable d'accorder les contradictions de sa nature, mais non de les analyser et celui de nos poètes qui, après Baudelaire, a porté peut-être sur lui-même le coup d'oeil le plus aigu.
Il était né, le 18 juillet 1845, dans la banlieue de Morlaix, à Coatcongar, domaine noble tombé en roture et dont il ne reste que d'admirables futaies et un beau puits de la Renaissance aux colonnes doriques recoupées. Ses parents appartenaient à la meilleure bourgeoisie morlaisienne. Tour à tour corsaire, journaliste, combattant de Juillet, romancier et négociant, Edouard Corbière — Corbière l'ancien, comme l'appelle M. Martineau — avait épousé en 1844, à près de cinquante ans, une jeune fille de dix-
huit ans, Marie-Aniiélique-Aspasie Puyo. On a vu des mariages plus disproportionnés et dont les fruits n'avaient rien d'amer. C'est à cette disproportion d'âges cependant que Tristan Corbière attribuait sa disgrâce physique et les terribles crises de rhumatism.es qui le déformèrent dès l'âge de seize ans. Il avait été jusque-là un enfant très normal et même presque joli, — autant qu'on en peut juger du moins par une photographie de l'époque qui le représente en costume de lycéen : la maladie en fit une pauvre caricature d'homme, l'espèce d'Ajikoîi, de spectre ambulant, dont se moquaient les Roscovites et qui, par bravade, put bien se draper dans sa déchéance, mais non la pardonner complètement à ses auteurs réels ou supposés. Tout le caractère et l'œuvre elle-même de Corbière, où tant d'ironie tapageuse est mêlée à tant d'amertume secrète, s'expliquent par une rancune de paria. Aux premières atteintes du mal, sa mère l'avait conduit dans le Midi. Mais la lumière effarouchait ce maigre oiseau des brumes, et la Bretagne, d'ailleurs, n'a-t-elle pas^ aux portes mêmes de Morlaix, l'équivalent des stations méridionales les plus tempérées ? Sur les conseils d'un médecin de ia famille, Roscoff fut substitué à Cannes, et Tristan n'en bougea plus jusqu'en 1868. Il prenait ses repas chez un restaurateur de la localité, M. Le Cad, qui vit encore et qui lui a gardé le plus indulgent souvenir; des artistes, Hamon, Michel Bousquet, Besnard, Charles Jacques, fréquentaient en été la pension Le Gad. Tristan les amusa par son humeur fantasque et un talent de caricaturiste qui, à s'en référer aux quelques spécimens dont nous avons pu avoir connaissance, notamment au portrait d'un capitaine blohaic'h (morbihannais), peint sur panneau et conservé chez
M. Le Gad, n'était pas sans analogie avec la manière large de Daumier.
C'est à l'instigation d'un de ces artistes, Breton comme lui, le peintre pompéien Jean-Louis-Hamon(l), que Tristan, à la fin de 1868, s'embarqua pour l'Italie, visita Gênes, Ptome, Capri, Naples, Palerme et poussa peut-être jusqu'à Jérusalem. Mais il ne semble pas que la séduction des pays du soleil se soit davantage exercée sur lui en 1868 qu'en 1863. On dit qu'à Naples, costumé en mendiant breton, la vielle en sautoir, il demandait l'aumône par les rues. Farce de rapin qui faillit lui coiiter cher, cette tentative de concurrence à l'industrie nationale de la mendicité n'ayant que médiocrement séduit le lazzaronisme indigène ! Nous ne la rapportons ici qu'à titre de document et parce qu'elle fait éclater une fois de plus ce goiit maladif de la charge qui n'était peut-être, chez Corbière, qu'une forme de sa détresse intime devant la magnificence de l'univers. «Je suis si laid !» gémira-t-il dans les Amours jaunes. Les René et les Obermann, dont on a voulu le rapprocher, n'ont souffert que dans les parties nobles de leur être. C'étaient des âmes « en exil » dans des corps parfaitement constitués. Chez Corbière, au contraire, c'est l'être tout entier, corps et àme, qui souffre de son esseulement; sa détresse morale est le réflexe de sa détresse physique. Elle n'a rien d'intellectuel, — ni d'imaginaire. En est-elle moins humame ? Je n'excuse pas Corbière; je goiàte peu sa parodie sacrilège de l'Italie romantique (Raccrocs). Artiste et poète, il aurait dû symphatiser doublement avec l'Italie sans épithète : il n'en sentit ou n'en voulut sentir, par une
(1) Voir, sur Hamon, VAme bretonne, t. I. : Le Peintre de la JRenaismnce néo-grecque.
TRISTAN CORBIKRK 173
infirmité de sa nature, que les ridicules, la pouillerie et l'emphase, qui lui cachèrent le visage immortel de la déesse. Et, plus féru que jamais de solitude, de ciel gris et de grand vent, il retourna s'enfermer dans son « trou de flibustiers ».
ÎV.
Trou de flibustiers, vieux nid A corsaire, — dans la tourmente Dors ton bon somme de granit Sur tes caves que le '^lOt hante...
Ton pied marin dans les brisans, Dors : tu peux fermer ton œil borgne, Ouvert sur le large et qui lorgne Les .\nglais depuis trois cents ans.
Dors, vieille coque bien ancrée :
Les margats et les cormorans.
Tes grands poètes d'ouragans, Viendront chanter à la marée...
Quelle fougue et quel coloris ! Et quelle largeur d'expression ! Mais c'est la nouveauté du sentiment qu'il faut surtout remarquer ici : le railleur n'a pas désarmé chez Corbière; il aura plus d'un retour offensif dans Arnior comme dans Ge?is de Mer; mais la « vertu » bretonne a pourtant commencé d'opérer et le ton de son ironie n'est plus le même; en un mot, rien ne ressemble moins aux médiocres facéties de Raccrocs et de Sérénade des Sérénades que « le grand pathétique amer (1) » de la Rapsode foraine, du Bossu Bi/or, de la Fin ou de la Pastorale de Conlie. Qu'est-ce à dire, sinon que les ressources de la
(1) Expression de Léon Bloy.
Viviane armoricaine, ses puissances de séduction, sont proprement infinies et que tel qui restera insensible à sa grâce ou à sa langueur ne résistera pas à sa rudesse ? Ubique veneficium. Corbière, si bien gardé qu'il se crût contre toute surprise, n'y résista pas plus que les autres.
Nul doute, en effet, qu'il n'ait senti profondément la poésie d'une certaine Bretagne au moins, de celle qui étend ses grands horizons mélancoliques à l'ouest de Roscoff, entre Sibiril et l'Aber-Vrac'h et qui est la plus deshéritée des Bretagnes. Il lui annexa dans la suite quelques croupes pelées de menez et la triste méotide de Sainte-Anne-la-Palud, avec son placitre grouillant de stropiats et d'ivrognes. Mais ses préférences le reportaient vers la « Corbière » du Léon, plus âpre et mieux accordée à sa détresse intime. Pays plat et pauvre, hérissé de calvaires, sans arbres, sans moissons, pays des naufrageurs et des brûleurs de varech, des landes crispées sous le vent du large, des cirques de sable pâle et ténu comme une poussière d'ossements, des rochers au pacage dans les dunes comme des troupeaux de mammouths... Et tout cela, qui était une Bretagne dure, rugueuse, deshabillée de ses grâces déglogue, s'incrustait dans ses yeux profonds et sans indulgence, des yeux qui « voyaient trop » — pour nous changer peut-être de ceux qui ne voyaient pas assez ! Aussi, l'heure venue, comme il la peindra au vif, cette Bretagne insoupçonnée des Chateaubriand et des Brizeux, comme il la campera sur son roc de misère, dans la grande immensité hostile, avec ses haillons, ses plaies, sa vermine et ses oremus !
C'est le Pardon. Liesse et mystères !
Déjà l'herbe rase a des poux...
Il faut lire toute la pièce [la Rapsode foraine) ou plutôt il faut la laisser se déployer devant soi. C'est le chef-d'ajuvrei du réalisme lyriique. Dans cette grande fresque barbare, violemment coloriée et d'une fougue d'exécution prodigieuse, tient à l'aise toute la Bretagne des pardons et des calvaires, celle qui chante et celle qui mendie, celle qui titube et celle qui s'agenouille et qui est la même parfois, à des heures différentes de la journée. L'orgie sacrée se déroule pendant quatorze pages, sur cinquanteneuf strophes de quatre vers. Et le miracle est qu'au milieu de cette sauvagerie éclosent par instant les plus délicieuses effusions mystiques, des stances d'une douceur et d'une beauté incomparables, comme ce fragment du Cantique spirituel à sainte Anne:
Des croix profondes sont tes rides.
Tes cheveux sont blancs comme fils...
— Préserve des regards arides Le berceau de nos petits-fils !
Fais venir et conserve en joio Ceux à naître et ceux qui sont nés, Et verse, sans que Dieu te voie, L'eau de tes yeux sur les damnés !
Reprends dans leur chemise blanche Les petits qui sont en langueur; Rappelle à l'éternel Dimanche Les vieux qui traînent en longueur...
Prends pitié de la fille-mère,
Du petit au bord du chemin;
Si quelqu'un leur jette la pierre.
Que la pierre se change en pain .'...
Merveilleuses litanies ! Et que Verlaine avait raison d'évoquer le souvenir de Villon à propos de stan-
ces comme celles-là, qui n'ont d'analogues, dans notre littérature, que certaines octaves du Grand Testament ! Corbière ne s'est jamais élevé plus haut, même dans ses pièces maritimes. Et c'est ici qu'on commence d'apercevoir ce qu'avait de trop général la critique d'un Huysmans, déniant à l'auteur toute « capacité de réalisation » et ne lui accordant que des sursauts, ou, comme Rémy de Gourmont dira, des à-coups de génie. Acceptable pour une partie de l'œuvre de Corbière, ce verdict ne l'est plus pour l'ensemble : Corbière s'est « réalisé » au moins une fois dans la Rapsode foraine et, quand il n'eût écrit que ce poème (le plus important des Amours jaunes, remarquez-le), il mériterait encore de survivre. Mais il en a écrit d'autres qui le valent presque et, dans Armor même, le Vieux Roscoff et cette Pastorale de Conlie dédiée à Gambetta et dont restera ineffaçablement marquée l'imbécile méfiance des politiciens qui, en 1870, par crainte d'un coup de force royaliste, immobilisèrent dans la boue une armée de 50.000 Bretons; il a écrit Matelots, Aurora, le Novice en partance,, le Douanier, Lettre du Mexique, la Fin surtout, cette réplique cinglante au Victor Hugo (ÏOceano Nox, dont il n'est pas sûr, comme le disait Verlaine, qu'elle contient toute la mer, mais qui contient certainement toute l'âme orgueilleuse et nostalgique des marins. Corbière est le premier qui les ait compris, qui les ait fait penser et parler comme ils pensent et comme ils parlent, et c'est de lui que date leur entrée dans la poésie :
Eh bien, tous ces marins — matelots, capitaines, Dans leur grand océan à jamais engloutis, Partis insoucieux pour leurs courses lointaines. Sont morts — absolument comme ils étaient partis...
Pas de fond de six pieds, ni rats de cimetière : Eux, ils vont aux requins ! L'âme d'un matelot, Au lieu de suinter dans vos pommes de terre. Respire à chaque flot...
Ecoutez, écoutez la tourmente qui beugle !... C'est leur anniversaire. Il revient bien souvent. O poète, gardez pour vous vos chants d'aveugle;
— Eux, le De profundis que leur corne le vent.
...Qu'ils roulent infinis dans les espaces vierges !
Qu'ils roulent verts et nus, Sans clous et sans sapin, sans couvercle, sans cierges...
— Laissez-les donc rouler, terriens parvenus !...
L'apostrophe est belle assurément. Je ne jurerais point que toute rhétorique en soit absente et je n'oserais point jurer le contraire non plus. Où commence la rhétorique et où finit-elle ? Et, chez Corbière, ie sentiment de la mer était si profond ! Il avait vraiment pour elle des tendresses et presque une jalousie d'amant; il veillait sur elle comme sur son bien. Passion trop explicable ! N'était-ce pas à la mer qu'il devait ses seules satisfactions d'amourpropre ? Ce pauvre déchet d'humanité, qui traînait sur la terre ferme avec des gaucheries d'échassier dont on a rogné les ailes, la mer en refaisait un homme à l'égal des plus robustes, un matelot « premier brin ». Verlaine parle des « prodiges d'imprudence folle » qu'il accomplissait sur son cotre le Négrier. Il n'y a rien là d'exagéré. Vingt fois il faillit couler dans les terribles chenaux de la côte léonarde; il attendait exprès, pour s'embarquer, que le cône des basses pressions atmosphériques fût hissé à la drisse du sémaphore; il eût souhaité peut-être que la sirène répondît à ses provocations et, par quelque belle nuit d'équinoxe, le couchât dans sa robe «toilée...
Ce ne fut pas la mer qui le prit. Une femmepassa, une « Parisienne ". Belle, jeune, élégante et titrée, elle devina le secret si bien caché à tous les yeux; elle aima Corbière : il était trop tard, et cette conjonction romanesque d'une héroïne de Feuillet et d'un triton des eaux bretonnes n'enrichit pas d'un brillant chapitre la littérature sentimentale du dixneuvième siècle.
La faute n'en fut peut-être ni à l'un ni à l'autre, mais à la vie : le bonheur demande un apprentissage que n'avait pas fait Corbière. Un homme qui a connu profondément l'auteur des Amours jaunes^ son cousin Pol Kalig, l'a défini « un tendre comprimé ». Il y a sans doute des compressions trop violentes et trop longues après lesquelles le cœur n'a plus la force de se détendre; le pli est pris : ce fut toute l'histoire de Corbière. Il a vingt-sept ans au moment où nous voici (1872); sa disgrâce personnelle et la solitude ont encore développé et presque poussé au paroxysme les instincts anarchiques qui sommeillaient en lui comme au fond de tous les Celtes (i) ; la révolte est devenue son état normal; la raillerie et la pose lui ont fait une seconde nature; il en est arrivé au point de cultiver sa laideur comme une originalité. Quelle forme prendra l'amour chez ce malade ? On le devine assez et qu'incapable d'aimer simi3lement, il cherchera — et trouvera — toutes les raisons de se déchirer et de déchirer celle qu'il aime; il lui supposera des calculs d'intérêt, de la compas-
(1) Voir à ce sujet, au tome II de V Ame hrrtonne. le chapitre sur La Résignation hretonne et spécialemeut les dernières lignes sur « la fonction véritable » du Celte.
sion, du sadisme, tout, excepté un sentiment sincère, ru et franc; il saura qu'il est injuste; il conviendra de son humeur rebourse :
Mon amour à moi n'aime pas qu'on l'aime...
Mais l'orgueil chez lui aura le dernier mot et, le jour venu de baptiser dans un livre cet étrange commerce sentimental, il l'affublera, par bravade, par dérision, de l'épithète à double sens qui trompa le public et qui lui fit croire, dit Pol Kalig, que les Amours jaunes étaient un recueil de vers libertins.
Le poète avait quitté Roscoff sans esprit de retour. Il avait retrouvé à Paris les artistes qui fréquentaient la pension Le Gad: il n'eut guère le temps ou il dédaigna de se mêler au mouvement littéraire. Cependant il donna quelques vers à la Vie Parisienne de Marcellin, publia son livre et en rêva un autre, qu'il voulait appeler Mirlitons.
Qu'aurait été ce livre ? Une réplique de la première partie des Amours jaunes ? On peut le craindre, d'après les deux pièces qui nous en sont parvenues. Pour nous, le vrai Corbière n'est pas là, malgré les étranges musiques qui y résonnent par moment, si douces et si déchirantes qu'elles font songer à cet oiseau dont parle Renan et qui se sciait le cœur avec une scie en diamant. Le Corbière que nous retiendrons, c'est surtout le Corbière (XArmor et de Gens de Mer, le poète inégal encore, mais puissant et savoureux, sincère jusqu'à la brutalité et soudain d'une infinie tendresse, comme ce canon désaffecté de son Vieux Roscoff dans la gueule duquel s'était logée une candide touffe de jonc marin. Il ne serait pas difficile de montrer que ce Corbièrelà n'a pas eu moins d'influence que l'autre sur les directions de la poésie contemporaine et que le
Richepin de la Chanson des Gueux et de la Mer, par exemple, lui est aussi redevable que le Verlaine de Jadis et Naguère, d'Amour et de Parallèlement au poète de Raccrocs et des Rondels pour après. S'il est. vrai, comme le croyait Jules Tellier, que les choses imparfaites procèdent dans l'absolu des choses parfaites et n'en sont qu'un reflet, il est vrai aussi que l'historien des lettres, habitant du relatif, courrait certains risques à trop vouloir négliger les misérabels contmgences de la chronologie terrestre. Peutêtre que le principal mérite des Amours jaunes est d'avoir paru en 1873, dix ans avant la révolution symboliste et trois ans avant la Chanson des Gueux. Encore y aurait-il une injustice véritable à ne pas faire la part des « réalisations » dans l'œuvre de Corbière. Il y eut autre chose chez lui que des intentions et, si gâté de puérilités qu'il soit, si insupportable même souvent par sa jactance, ses bouffonneries et son débraillement, la postérité en fin de compte restera indulgente à ce « grand poète d'ouragan »,. dévoyé sous le ciel parisien, qui tourna un moment sur nos têtes, ijoussa un cri bref et disparut dans ses brumes.