‹ L'âme bretonne (volume 2)Chapitre 35 sur 53 · UNE RELATION INEDITE DE L'EXPLOSION DU PANAYOTL · texte numérisé non relu

UNE RELATION INEDITE DE L'EXPLOSION DU PANAYOTL

Qu'il est donc malaisé d'écrire l'histoire ! Tous les historiens le disent et que la certitude historique n'est pas de ce monde. Il faut se contenter d'une vérité approximative. Il faut surtout, autant que possible, remonter aux sources : les événements n'y ont point encore eu le temps de se troubler et de se charger d'incidents apocryphes.

Dans cet épisode de l'explosion du Pana//oli, par exemple, qu'on a raconté de tant de façons différentes, il est certain qu'on se fût évité bien des méprises en recourant à la déposition du principal intéressé — avec Bisson — : le quartier-maître pilote Trémintin.

Il paraîtrait, en effet, que dès le 8 novembre 1827, soit trois jours après l'explosion du Panayoti, Trémintin rédigea, « sur la sollicitation du gouverneur » de Stampali, une relation détaillée de l'affaire qui fut envoyée au Consul français de Santorin, lequel la transmit à son collègue de Milo, lequel en informa le gouvernement français. C'est, du moins, le viceamiral Halgan qui l'affirme. L'amiral Halgan écrivait en 1853. Avait-il vu la relation de Trémintin et qu'est devenue cette relation ? On aurait intérêt à le savoir si tant est qu'elle ait jamais existé. J'en doute personnellement; mais, enfin, si elle existe, il en

doit demeurer trace dans les archives de la marine.

Il me paraît plus probable, étant donné le piteux état où se trouvait Trémintin, que le gouverneur de Stampali se borna tout uniment à recueillir la déposition du blessé. Ou, si l'on veut que celui-ci ait mis lui-même « la main à la plume », ce n'a pu être que pour exposer très sommairement les faits. Plus tard, par exemple, décoré, retraité, promu à la dignité de gloire nationale et locale, il prit sa revanche, sinon de la plume, du moins de la langue, et fournit, à qui voulait l'entendre, autant de détails qu'on en pouvait souhaiter sur cet événement capital de sa carrière maritime. J'aurai l'occasion tout à l'heure de revenir sur ces rapsodies héroïques de Trémintin. Dans l'ensemble, elles concordent avec le récit de l'amiral Halgan, qu'on me permettra de résumer ici, parce que l'amiral, lui, semble bien avoir puisé aux sources. ,

En 1827, pendant la guerre de l'indépendance hellénique, un navire appartenant à des forbans grecs, le Panayoti, fut capturé par une de nos corvettes, la Lamproie, et le commandement en fut confié à l'enseigne de vaisseau Bisson, de Guéméné (Morbihan), à qui on donna pour second le pilote Trémintin, de l'île de Batz, avec quinze hommes d'équipage, presque tous Bretons. Mais, dans la nuit du 4 au 5 novembre 1827, le Panayoti fut séparé de son convoyeur par le gros temps et dut se réfugier sous le vent de l'île Stampali, dans le petit port de Maltezzana. L'île était infestée de pirates, et Bisson le savait. La journée se passa néanmoins sans incident. «: A la chute du jour, continue l'amiral Halgan, Bisson ordonna à son équipage de prendre un peu de repos, les travaux qui avaient précédé le mouillage ayant été fort pénibles. Puis, accablé lui-même,

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il se jeta sur son banc de quart, en se concertant avec son pilote, M. Trémintin, sur les mesures à prendre en cas d'attaque nocturne. Bisson fît promettre à son second que, si les Grecs parvenaient à s'emparer du bâtiment et qu'il lui survécût, il ferait sauter la prise plutôt que l'abandonner aux pirates. A dix heures du soir, malgré l'obscurité d'un temps lourd et bas, la vigie signala deux embarcations, deux mistlks, chargées chacune de soixante à soixante-dix hommes, qui, à mesure qu'ils approchaient du brig, poussaient» des cris de vengeance. Aussitôt chacun fut à son poste de combat; Bisson monta sur le beaupré pour mieux observer la manœuvre des deux embarcations et, quand elles furent à petite distance, donna l'ordre à sa mousqueterie de faire feu, déchargeant lui-même son fusil à deux coups sur l'embarcation la plus rapprochée ».

Les pirates ripostèrent par une vigoureuse fusillade, puis se lancèrent à l'abordage. Que pouvaient les dix-sept hommes du Pnnnyoti contre cette ruée de forbans ? « Plusieurs des marins français qui s'étaient présentés à l'avant pour préparer la défense furent tués », dit l'amiral Halgan. Bisson luimême, blessé et tenu pour mort, ne dut qu'à cette circonstance et aux instincts de pillage des forbans de pouvoir se glisser vers la soute avec une mèche allumée. « Avertissez ce qui reste de nos braves (ils étaient quatre : Hervé, Le Guillou, Carsoule et Bouyson) de se jeter à la mer », dit-il à Trémintin. Puis, serrant la main de son second : « Adieu, pilote, je vais tout finir. C'est le moment de nous venger. » Quelques secondes après, une effroyable explosion réduisait en miettes le Panayoti et les deux mistiks. Trémintin, qui n'avait pas voulu se jeter par dessus bord, sautait avec son chef, mais, par miracle, il en

était quitte pour une jambe cassée et des brûlures un peu partout; on le retrouvait à la côte, évanoui, mais vivant encore.

L'amiral Halgan ajoute qu'il fut transporté et soigné chez le gouverneur de Stampali. Est-ce bien sûr? En tout cas, de retour en France, Trémintin dut entrer au Val-de-Grâce et prendre une retraite anticipée. Du moins les pouvoirs publics ne lésinèrent pas avec ce héros : on le décora, on lui offrit une épée d'honneur et on lui conféra le grade d'enseigne qui équivalait alors à celui de lieutenant de vaisseau. Trémintin put ainsi « se la couler douce » jusqu'à la fin de sa vie qui se prolongea jusqu'à l'âge respectable de 93 ans. Grâce à quoi, des hommes de ma génération ont pu connaître et entendre, à Roscoff, où il s'était retiré, le dernier survivant du Panayoti.

Un de ces privilégiés fut précisément l'auteur des Amours jaunes, ce fumeux et génial Tristan Corbière qui signait au-dessous de son nom : « poète de mer, à Roscoff ». Héros et poètes sont fait pour sympathiser. A force d'ouïr Trémintin conter dans les cabarets du port « le bastringue de son exploit » du Panayoti et vanter aux camarades le fameux lapin qu'était le commandant Bisson :

Ah ! n'y avait pas comm'lui pour le niat'lot sauté !

Tristan finit par connaître par cœur le sujet et n'eût plus, pour le « mettre en vers » qu'à l'adorner de quelques rimes appropriées.

Ce curieux et savoureux poème est encore inédit. J'en dois la communication à un artiste distingué, M. Ernest Noir, fils du romancier Louis Noir, qui fut un des amis de Tristan à Roscoff et qui hérita dun des précieux albums où le fantasque auteur des

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Amours jaunes jetait pêle-mêle des notes, des impressions et des croquis. L'épisode du Panayoti occupe trois grandes pages de cet album. Ah ! dame, ce n'est pas le ton solennel de l'épopée. Les héros — surtout les héros du peuple — ont une manière à eux de narrer leurs exploits qui ne rappelle que de très loin Victor Hugo. Trémintin, même décoré et promu officier de la marine royale, restait le quartier-maître pilote Trémintin. L'histoire, dans sa bouche, était encore de l'histoire; mais c'était de l'histoire contée à coups de poing, suitîée, salée, goudronnée, de l'histoire au jus de chique. Et, tout de même, l'émotion y était, le je ne sais quoi qui fait passer tout à coup dans les veines un frisson sacré...

Vous entendez bien que je ne vais pas reproduire ici ce poème, assez long d'ailleurs et que M. Ernest Noir se réserve de publier en temps et lieu. Je me borne à y glaner quelques détails assez pittoresques et négligés par l'Histoire, — celle qui prend une majuscule. C'est ainsi que Bisson, paraît-il, se mit en grande tenue, épaulettes, claque à cornes, etc., pour recevoir les pirates. Elégance d'officier français qui aime à se parer pour la mort ! Quant au dialogue qu'il échangea, en cet instant suprême, avec Trémintin, c'est bien, au ton près, plus savoureux chez Corbière, celui que rapporté l'amiral Halgan :

Trémintin, q'y me dit, accoste à moi, matelot -. T'as du cœur ? — Moi, du cœur ?... Foi de Dieu I Plein mon

[ventre I

— Bon ! SI j'aval' ma gaffe avant toi, faut pas s'rendre.

— J'sais ça-zaussi bien qu'vous. — Oui, mais faut f... le feu Dans la soute aux poudres et... ta main, gabier, adieu !...

C'est ainsi que parlent les héros... dans la vie réelle. On n'a pas le temps de pomponner ses phra-

ses quand deux cent forbans s'apprêtent à vous tomber dessus. Le plus singulier — mais ce détail demanderait confirmation, bien que je ne le croie pas de l'invention de Corbière, — c'est que lesdits forbans avaient des femmes à leur bord et qu'elles ne furent pas les dernières au pillage. Là-dessus le Panayoti saute : Trémintin voit trente-six chandelles et est lancé en l'air comme un bouchon de Champagne; son commandant, « en quatre morceaux, sans compter l'uniforme », lui passe « au razibus », si près qu'il « en sent le vent ». Puis tout sombre autour de lui et en lui. Gommje chez le personnage de Labiche, il y a une lacune dans son existence. Tout ce que je sais, dit il, — et ceci contredit un peu l'amiral Halgan, -—

... C'est qu'un jour j'ouvre i'œil bel et bien, D'vinez où ? Sauf vot' respect, sous l'nez d'un chirurgien D'troisième classe...

un chirurgien de la Lamproie, le navire convoyeur du Panayoti, que le bruit de l'explosion avait attiré sur les lieux et qui avait « repêché en dérive » l'infortuné Trémintin.

J'arrête là mes citations. Je ne m'en exagère pas la valeur historique : je sais que les poètes ont droit de beaucoup oser, mais je sais aussi que Corbière était un des auditeurs les plus assidus du brave Trémintin et que, fils de marin et marin lui-même, il se piquait d'une scrupuleuse fidélité dans ses transcriptions de scènes de la vie maritime.

(Prosper Proux).

Je ne me flatte pas que beaucoup de Parisiens, même parmi les plus lettrés, connaissent Prosper Proux. Le rayonnement de cette gloire locale n"a pas dépassé la Bretagne; mais il est très vif là-bas, si vif que la Faculté des Lettres de Rennes n'a pas trouvé que l'œuvre de Prosper Proux fût indigne de faire l'objet d'une thèse de doctorat.

La thèse a été soutenue, non sans éclat, et son auteur, M. François Jaffrennou, reçu docteur de l'Université : elle avait ceci de remarquable qu'elle était écrite en breton et que la soutenance elle-même s'en faisait en breton (1). C'est la seconde du genre. Avant la thèse bretonne de M, Jaffrennou, nous avions eu celle de AL Paul Diverrès; d'autres sont en préparation.

Tous les bardes de Bretagne aspirent aujourd'hui à la barette doctorale. Où est le temps que M. Combes, dans une circulaire fameuse, déclarait la guerre au breton, l'interdisait en chaire et même au catéchisme ? Vanité des ukases ministériels ! Ce n'est plus le clergé seulement qui parle breton en

(1) La chose se passait en 1913.

190 LE PREMIER BOMBARDIER DE BRETAlAE

Bretagne : c'est le haut personnel universitaire, depuis que le Conseil de l'Instruction publique, moins, j'en ai peur, pour céder aux vœux des régionalistes que pour ouvrir une brèche de plus dans notre enseignement gréco-latin, a institué un doctorat d'Université qui n'exige aucune licence préparatoire et pour l'obtention duquel la connaissance du français n'est même pas nécessaire : il y suffit du breton, du provençal ou du basque, en attendant qu'on se contente de l'auvergnat.

Chacun sait, du reste, — et je n'en suis pas autrement fîatté pour mes compatriotes — que, dans la campagne contre les études classiques, les « bardes » bretons, auxiliaires inattendus de cette Université qui, la veille, n'avait pas assez de dédain pour eux, ont été parmi les plus ardents champions des doctrines nouvelles et que cette même Faculté des Lettres de Rennes, où on les reçoit à bras ouverts, est aussi la première, et je crois bien, la seule Faculté de France qui ait osé réclamer la suppression de la chaire de littérature latine occupée chez elle, sauf erreur, par un ancien et très savant élève de l'Ecole de Rome, mon vieux camarade Alcide Macé.

Entre universitaires et bardes, la réconciliation s'est faite sur le dos de Virgile. Et c'est bien de l'ingratitude de part et d'autre. Je n'insiste pas, puisque, aussi bien, sans épouser ces haines rétrospectives et en demeurant un partisan convaincu de la culture gréco-latine, j'approuve pleinement la décision du Conseil de l'Instruction publique qui a créé le doctorat d'Université.

Cette désision, au moins en Bretagne, a déjà porté des fruits heureux : la thèse de M. Diverrès fait le plus grand honneur à ce jeune celtisant et à ses maîtres, MM. Loth et Dottin; c'est une thèse gram-

maticale. Celle de M. Jaffrennou est purement littéraire et biographique; elle intéresse aussi plus directement les Bretons qui ne connaissaient, jusqu'ici, Prosper Proux que par ses vers et ignoraient à peu près tout de sa vie. Lacune d'autant plus regrettable que, s'il y a un poète en Bretagne qui mérite le nom de nati'jual, c'est bien celui-ci. Il n'y a pas de barde qui soit plus populaire là-bas. Cependant Proux est mort le 11 mai 1873. Quand, au bout de quarante ans, la mémoire d'un écrivain est encore aussi vivante qu'au premier jour chez ses compatriotes, c'est que cet écrivain était bien l'expression de sa race et que sa race continue à se retrouver en lui, sinon tout entière, au moins dans son essentiel. Tel paraît bien être le cas de l'auteur de Bombard Kerné (La Bombarde de Cornouaille), recueil de poésies publié en 1866 et qui fait date dans l'histoire de la Renaissance celtique. Peu de livres furent reçus avec un applaudissement plus général.

« M. Proux est un poète d'une originalité très accentuée, d'une verve primesautière et endiablée, écrivait Luzel. Son vers franc, bien venu, né du sol, est tout imprégné du parfum des landes et des champs de Breiz-Izel ». La Villemarqué se montrait encore plus enthousiaste et n'hésitait pas à préférer Prosper Proux à Brizeux — le Brizeux des poésies en langue bretonne.

Contentons-nous de ces attestations qui émanent des deux représentants les plus autorisés du bardisme armoricain. Mais le public n'avait pas attendu, pour adopter Prosper Proux, cette manière d'investiture officielle et, bien avant qu'elles eussent été recueillies en volume, telles de ses élégies sur feuilles volantes, comme le Kimiad eur zoudard iaouank (Adieux d'un jeune soldat), chantaient sur les lèvres

de tous nos conscrits et mettaient des larmes dans les yeux de toutes les mères bretonnes. C'est que personne n'avait traduit en strophes plus belles de simplicité, plus exemptes de toute vaine rhétorique, le déchirement des cœurs à la pensée de quitter le sol natal, « la chaumière coiffée de genêt » au bord du chemin creux, le coin de l'àtre, les objets et les êtres familiers.

« Que de fois vous pleurerez, ma mère, (!u:ind mon chien anxieux viendra solliciter vos caresses, quand vous verrez, au foyer, mon escabelle vide et l'araignée ourdissant sa trame autour de mon penbaz de chêne ! — Adieu, cimetière de ma paroisse, terre sacrée qui recouvrez les restes de mes parents appelés par le Sauveur ! Au jour de la Fête des Ames, je n'irai plus sur vos tombes verser l'eau bénite mêlée à mes larmes. — Adieu, ma plus aimée, ma douce Marie..., adieu, Mindu, mon pauvre chien : nous n'irons plus sur la rosée chercher la piste du lièvre. Adieu tous mes plaisirs ! »

Je ne prétends point que cette élégie soit bien entraînante. Mais quoi ! c'est une élégie, non une Marseillaise ni un Chant du Départ. En 1866, nul ennemi ne menaçait nos frontières. On pouvait s'attendrir sur le foyer quitté sans passer pour un mauvais Français. La note guerrière ou même simplement patriotique qui manque au Kimiad, Prosper Proux la réservait pour une autre occasion, et, en effet, dans une pièce qui fait suite ou plutôt pendant à la précédente et qui s'appelle Distro ar zoudard e Breiz (Le retour du soldat en Bretagne), le ton est très différent et notre conscrit, qui a « payé sa dette à la loi », n'est pas très loin de s'applaudir d'avoir dû quitter ses bruyères pour servir la patrie. L'épreuve a été bonne en somme : s'il troque avec joie

son uniforme de soldat contre son ancienne chupen de Kernévote, s'il invite sa « douce » à saisir une paire de ciseaux pour lui couper les moustaches et le rendre un peu plus semblable à un pacifique laboureur, iî ajoute, non sans une pointe de fierté :

« Tu ris, espiègle ! Eh bien, oui, je les regrette : elles sentent encore la poudre; elles ont été gelées; elles ont été roussies, mais jamais raccourcies par personne. »

A la bonne heure, et Ton peut être sûr que le Breton qui parle ainsi, sans emphase, sans fla-fla, a bien fait son devoir de Français. La fameuse chanson pa toise du Conscrit de Saint-Pol :

J' suis né natif du Finistère :

A Saint-Pol, j'ai reçu le jour.

Mon pays est 1' plus biau d' la terre, Mon clocher 1' plus haut d'alentour,

cette chanson-là, aussi indigente de forme que de fond et qu'on a donnée quelquefois comme le chant national des Bretons, n'est qu'une ineptie de caféconcert totalement inconnue des conscrits de la Basse-Bretagne, surtout de ceux de Saint-Pol-de-Léon, qui ne jargonnent pas le gallot. Les sentiments qu'elle exprime sont si écœurants qu'on croirait lire du Monthéus. Ce ranz des lâches n'a jamais déshonoré une lèvre léonarde ou kernévote; mais je crois bien qu'il n'est pas une seule de nos recrues qui n'ait soupiré au départ pour le régiment et entonné au retour le Kimiad et le Distro de Prosper Proux (1).

(1) Il convient d'ajouter que la plupart des gens qui fredonnent Le Conscrit de Saint-Pol n'en connaissent que l'air et le premier couplet. C'est une excuse. Je défie un patriote d'aller jusqu'au V)out de cette ignoble rapsodie antimilitariste dont la vogue reste pour moi inexplicable, étant donnée l'époque où elle fut lancée.

Quand il n'eût écrit que ces deux chansons, il faudrait encore se souvenir de leur auteur et, en un temps si prodigue de statues, ne pas trop marchander le petit morceau de bronze qu'on demande pour lui. M. Jaffrennou, dans sa thèse si renseignée et d'une langue si alerte, a tracé de Prosper Proux le plus amusant des portraits. L'élégiaque n'était qu'une des faces de l'auteur du Botnhard Kerné : il y avait un autre Prosper Proux, rieur, bon vivant, ami des franches lippées et grand trousseur de cotillons. Peut-être la légende a-t-elle un peu exagéré ses prouesses de Don Juan de village. M. Jaffrennou a interrogé, au Guerlesquin, des nonagénaires de sa génération : ils ne lui ont pas connu plus de trois « bonnes amies » à la fois, outre sa femme légitime.

J'aurais souhaité que, pendant qu'il y était, M. Jaffrennou interrogeât aussi les Morlaisiens sur son auteur. Sans que mes souvenirs soient bien précis là-dessus (ils datent de trente ans), je crois bien avoir ouï conter au baron de Shonen, grand ami de Guillaume Le Jean et qui tenait peut-être l'anecdote de sa bouche, qu'à Morlaix, en 1870, Prosper Proux fut pris pour un espion et coffré comme tel dans le violon municipal. Le chagrin qu'il en ressentit avait même hâté sa fin.

Et j'aurais aimé encore que M. Jaffrennou, qui a recueilli et cité, au cours de sa thèse, les jugements, toujours si favorables, portés sur Prosper Proux par ses confrères, nous expliquât d'où venait cette unanimité de la critique à son égard et pourquoi tous les bardes de la Renaissance celtique, même les plus illustres, sentaient confusément sa supériorité. C'est qu'au fond cette Renaissance était bien artificielle; c'est que la plupart des bardes du groupe villemarquéen n'étaient que des simili-bardes ou, si vous

préférez, des Français habillés en Bretons; lettrés de ■collège ou de séminaire, sauvageons dégrossis par la culture française, ceux même d'entre eux qui n'avaient pas vécu à Paris avaient senti au fond de leur province les atteintes du romantisme. La Bretagne, au lieu de se révéler à eux directement, leur apparaissait à travers Baour-Lormian et Marchangy. Qui dira les réactions de l'ossianisme sur ces premiers essais de la muse armoricaine ? Et je veux bien que le terrain chez nous y prêtât; j'accorderai même, si l'on veut, que la part d'invention personnelle chez la Villemarqué (comme chez Macpherson d'ailleurs) fut plus réduite qu'on ne l'a dit. Sa poésie, malgré tout, reste celle d'un arrangeur, d'un « truqueur »; elle sent l'huile, tandis que, chez Prosper Proux, même quand il transposait La Fontaine, langue, cœur et cerveau, tout était naturellement et spontanément breton (1).

(1) A propos de ce qui est dit plus haut sur le doctorat de l'Université. M. JiifEreunou me fait ol^server que la soutenance d'une thèse écrite en breton a ne se passe pas en breton, mais obligatoirement en français. De plus, elle est agrémentée de questions diverses sur trois sujets en dehors de l'a thèse. Il faut donc savoir quelque peu de français (oui, mais on peut ignorer le latin et le grec) pour aspirer au doctorat es lettres d'Université ; il faut aussi, et c'est une condition sine qna non. avoir été inscrit dans une Faculté de l'Etat pendant trois années consécutives. Ce sont là des choses qu'il est bon de dire et répéter pour n'induire personne en erreur. Enfin il serait bon d'ajouter, pour l'honneur de la Bretagne, que, seule des langues parlées en France, outre le français, le celtique a été admis à l'écrit pour ce doctorat ». Dont acte.

A Madame Dussane.

La Bretagne fut bien inspirée d'honorer d'unestèle et d'un médaillon le barde Narcisse Quellien : ce fut un poète charmant, qui la chanta sur tous les tons, qui ne connut qu'elle, n'aima qu'elle et, pour n'avoir point à souffrir d'atteinte dans l'affection qu'il lui portait, se tint prudemment à distance et ne bougea pas de Paris.

Le fait est qu'on le connaissait beaucoup plus sur le boulevard qu'à Tréguier ou à Landerneau. Le Dîner celtique, qu'il avait fondé dans un restaurant de la rive gauche, était une des « curiosités » de la capitale et figurait au programme de la tournée des grands-ducs entre la visite aux assommoirs de la

(1) V. dans la P" Série de \ Ame iretonne l'article : Le barde du Dîner Celtique. Sur l'initiative de François Menez, La Roche- Derrien, patrie de Quellien, venait de lui dédier un médaillon dû au ciseau inspiré de Paul Le GoflE, un des espoirs de la sculpture brei;onne d'avant la guerre. L'œuvre a beaucoup de charme : la fine tête du barde, encadrée de chêne, qui est l'arbre celtique par excellence, se détache sur le fond rose d'un menhir en pierre de Ploumanac'h. Un an plus tard, Paul Le Goff. entre temps lauréat de la Bourse de Voyage, tombait sur les champs de bataille des Flandres (1914); le second fils du barde, Allain Quellien, élève de l'Ecole coloniale, était fauché à son tour en 1915. L'aîné Georges Quellien, sous-préfet dans les régions envahies, puis co-directeur, avec Gémier, de la Comédie des Champs-Elysées, est mort cette année même (1923).

place Maul) et le bock traditionnel chez Salis. D'une simple réunion de linguistes qu'était d'abord ce dîner, Quellien avait fait une manière de gigantesque Table-Ronde des Lettres contemporaines où ne dédaignèrent pas de s'asseoir, autour de Renan, président perpétuel, les convives les plus illustres et les plus inattendus, Paul Rourget et Jean Richepin, Maurice Rarrès et François Coppée, André Theuriet et le prince Roland Ronaparte. On peut dire que le Tout-Paris de l'intelligence y reçut le baptême celtique. Et Quellien ne se montrait pas médiocrement fier d'avoir été le grand ouvrier de cette conversion. S'il se trouvait quelque ignorant pour lui dire : « Comment vous, Quellien, le Celte pur, la Rretagne faite homme, pouvez-vous habiter Paris ? » il protestait au nom de la géographie et affirmait que, depuis l'ouverture de la ligne de l'Ouest, le quartier Montparnasse tout au moins n'est qu'une rallonge de la Rretagne, une « marche » armoricaine. Le Dîner celtique avait sanctionné officiellement cette prise de possession : Paris, la France, la « terre d'exil » commençaient seulement de l'autre côté de la Seine. A l'abri de cette fiction, l'excellent barde se sentait la conscience en repos; vivant au milieu des Parisiens, il pouvait se croire encore chez des Cimmériens un peu plus dégrossis. Et, pour connaître les amertumes du déracinement, il lui suffisait de descendre jusqu'au pont des Arts et de passer sur la rive droite.

C'était là le grand avantage de la combinaison. En vingt poèmes de la plus délicate beauté, Quellien a dit les tristesses de l'exil, du foyer quitté, de la lande sombrée sous l'horizon avec son clocher à jour, ses roches grises et son ciel en haillons. La nostalgie est un des thèmes préférés du romantisme, et les

Celtes sont tous des romantiques, si même ce n'est pas l'un d'eux qui a inventé le romantisme. Leur royaume est le rêve. Ces idéalistes assez mal nommés font, en réalité, très bon marché des idées et ne sont à l'aise que dans le sentiment. Mais quels effets ils en tirent ! Vous le verrez dans les poésies bretonnes de Quellien. Ce n'est pas assez dire qu'iL vivait avec sa nostalgie : il en vivait. On voulut, à diverses reprises, le nommer archiviste en Bretagne. Il refusa, presque avec indignation. Il avait raison. « Eh quoi ! s'écrie un personnage de Gondinet, vous aviez un volcan, et vous l'avez laissé s'éteindre ! » Quellien n'était point si sot : il entretenait sa nostalgie avec autant de zèle que d'autres, en apportent à s'en guérir. L'un des mots les plusprofonds qu'on ait dits de la race celtique, c'est que cette race a su faire un charme de sa souffrance. L'explication du mystère est là. Les Celtes eurent toujours le goût des larmes. Au fond cette nostalgiede l'excellent barde lui était une jouissance supérieure : on était vraiment mal venu à lui demander d'y renoncer.

Un autre thème de Quellien et dont il jouait en grand virtuose, c'était le pressentiment de sa fin prochaine et du déclin de la race celtique elle-même.

Sur le premier point, il ne se trompait guère, hélas ! puisqu'il mourut relativement jeune et de la plus horrible des morts, écrasé par une automobile que montait M. Agamemnon Schliemann. Mais il s'abusait un peu sur la gravité des dangers qui menacent la race celtique et qui ne sont ni si grands

ni si imminents surtout que le donnait à croire Quellien.

Les écrivains bretons ont toujours aimé à porter de ces pronostics funèbres sur leur pays. Il y a une douceur secrète et mêlée d'orgueil à se dire qu'on est le dernier représentant, la fleur suprême, d'une race vouée à une disparition prochaine. Chateaubriand annonçait déjà, sous Louis-Philippe, la fin de la Bretagne, où il n'avait pas remis le pied depuis l'émigration; Souvestre, vers 1860, intitulait ses curieuses monographies : Les Deniie/s Bretons; un peu plus tard, Paul Féval donnait comme soustitre à son Chat eau pauvre : « Voyage au dernier pays breton ». Et je ne parle pas de Pienan qui, dans ses Souvenirs d'enfance, enterre avec l'onction et l'élégance qu'on sait la Bretagne et la foi bretonne. Ici donc encore, Quellien ne faisait que se conformer à une tradition presque constante chez ses prédécesseurs et qui n'est pas près d'être abandonnée. Ce rôle d'appariteur funèbre pour nationalité agonisante, avec toutes les belles phrases et la hautaine mélancolie d'attitude qu'il comporte, est un des plus tentants qui soient. Mais il est rassurant de penser, pour l'avenir de la race bretonne, que Chateaubriand, Souvestre, Féval, Renan et Quellien lui-même sont morts — et qu'il y a toujours une Bretagne.

L'illusion cependant était permise à Quellien plus qu'à tout autre, parce qu'il vivait loin de son pays ou n'y faisait que de très rares visites estivales. Il pouvait s'abuser ainsi en toute sincérité sur le déclin de la race celtique; étranger au mouvement de renaissance littéraire qui commençait à travailler la péninsule, il aimait à se dire et à signer « le dernier des bardes ». Gabriel Vicaire, qui fut son ami,

lui envoya un jour un de ses recueils avec cette dédicace : Au dernier des bardes, V avant-dernier. Je doute que Quellien ait senti l'ironie du trait. Comme il se croyait le dernier des bardes, il croyait aussi qu'il était le dernier homme à savoir le breton. Il avait fait partager cette conviction aux Parisiens. Il provoquait sur le boulevard le même sentiment d'admiration badaude que ce perroquet centenaire retrouvé par Humboldt et qui était le dernier être vivant qui connut encore quelques mots de la langue des Apures. Et il est vrai du moins que le savant Arbois de Jubainville, quand il avait un texte armoricain à commenter devant ses auditeurs du Collège de France, l'empruntait toujours aux recueils de Quellien.

Car, beaucoup plus justement que le dernier des bardes, il aurait pu s'appeler le premier des bardes ou, comme nous disons aujourd'hui et ce qui revient d'ailleurs au même, le prince des bardes bretons. La Bretagne de langue bretonnante eut en lui son TibuUe et son Properce. Elégiaque, il le reste jusque dans cette Messe Blanche [Ann ofern wenn) qu'une page de Renan — une des plus belles pages des Souvenirs d'enfance — a rendue célèbre et qui aurait dû lui fermer à jamais le cœur de son maître, si ce cœur n'avait été un abîme de contradictions. Je me suis toujours demandé comment Quellien avait osé, non pas écrire la Messe Blanche, mais la présenter à l'auteur de la Vie de Jésus : c'était, sous une forme populaire et dans un mythe de la plus grande beauté, la réprobation et la condamnation la plus nette des doctrines de Renan et de ce qu'on ap-

pelait crûment en Bretagne son « apostasie ». C'était même quelque chose de pis ou de mieux, comme on voudra : car, devançant l'arrêt du tribunal suprême, Quellien, interprète du sentiment public qui avait alors le nom de Renan en exécration — et restait si indulgent à Lamennais — imaginait déjà le genre de châtiment posthume qui attendait le célèbre « renégat » (1).

Cette Messe Blanche fut en quelque sorte son Vase Brisé. On prit l'habitude de l'accoler au nom de l'auteur, comme si elle avait été son unique réussite et que, dansAn/ia/A- et dans Breiz, il n'y eût pas dix petits chefs-d'œuvre d'égale valeur. Faisons bon marché, si vous voulez, et je n'ai pas été le dernier à le faire, de l'historien (?) d'Une com-pagne de Jeanne dWrc et de la Bretagne armoricaine (malgré certaine « dédicace » à ses deux fils, Georges et Allain, qui est une merveilleuse cantilène en prose, et en prose française de surcroît). En général, sauf peut-être dans ses Contes du pays de Tréguier, où il est soutenu et comme porté par son sujet, Quellien n'est pas à l'aise dans la langue de Voltaire, qui fut pourtant aussi celle de Chateaubriand. Oh ! non pas qu'il écrive mal ! Sa phrase au contraire est jolie, quoique un peu obscure et recherchée; elle est souvent fine de pensée et de trait, et elle garde cependant je ne sais quoi de gauche, d'étriqué, de souffreteux. On sent que le français lui était un costume d'emprunt, qu'il ne respirait bien, n'était vraiment lui-même que sous la « chuppen » flottante des Trégorrois.

Aussi bien n'est-ce pas à l'écrivain de langue fran-

(1) V. une analyse et des extraits de cette gn-erz fameuse dans la 1" Série de VAme bretonne (art. cit.).

çaise, mais au Breton bretonnant que la Roche-Derrien dédie aujourd'hui un médaillon. Il n'y a pas de villette plus curieuse que cette Roche-Derrien qui fut une des bastilles de l'Anglais en Bretagne et que Duguesclin lui ravit : sur les berges vaseuses de son fleuve, de grandes maisons branlantes en torchis et en planches losangées abritaient sous leurs toits pointus des tribus entières de chiffonniers nomades, vivant pêle-mêle avec leurs chiens, leurs chats, leur volaille et leur vermine. On avait dû fabriquer ces demeures préhistoriques avec les épaves de l'arche de Noé. Mais les stoupers qui campaient là avaient beaucoup vu au cours de leurs pérégrinations et pas mal retenu. C'étaient des conteurs et des chanteurs incomparables, bien que d'une verve un peu gauloise. Ils furent les premiers maîtres du barde, qui se souvint toujours de leurs leçons.

II en reçut d'autres, plus tard, à Paris, qui ne les valaient pas, bien qu'elles tombassent d'une bouche plus raffinée. Professeur dans une petite institution de la rive gauche, Quellien y avait connu Bourget et Brunetière et, par eux peut-être, était entré dans l'intimité de Renan. L'illustre philosophe, à l'apogée de sa gloire, accepta de présenter au public les vers bretons de son jeune compatriote.

Ainsi, grâce à vous, lui écrivait-il, dans une Lettre-Préface, notre cher pays de Tréguier aura son poète; et les chants que avez au cœur, c'est dans notre vieille langue bretonne que vous voulez les dire d'abord. Vous avez bien raison. La poésie est chose du passé; il est des temps où mieux valent les morts que les vivants, et ceux qui ont un pied dans la tombe que ceux qui naissent. Un idiome a. toujours assez vécu quand il a été aimé et que de bonnes études philologiques ont tîxé son image pour la science, <;omme un fait désormais indestructible de l'histoire de l'humanité. Les poètes et les philologues m'apparaissent

comme des embaumeurs de langues. Leur approche paraît de funèbre augure; mais ils conservent pour l'éternité. Chantez donc, cher Monsieur Quellien, chantez harmonieusement dans notre dialecte celtique, pour qu'un jour on dise de lui : « 11 disparut selon la loi de toute chose; mais comme il eut de doux accents avant de mourir ! »

La page était belle assurément, mais quel ton désabusé ! Et quelles théories surtout ! C'est de ces théories-là, reprises et développées, qu'une certaine Sorbonne s'inspirera un peu plus tard pour décider que la critique n'est qu'une dépendance de la grammaire et que l'histoire littéraire doit rentrer dans l'histoire générale et se faire scientifique sous peine de ne pas être.

On a vu où menaient ces élégants paradoxes. Ils l furent du moins sans effet sur Quellien, qui n'était ► qu'un poète et ne toucha qu'accidentellement à la philologie dans son étude sur r« argot » des nomades de la Roche-Derrien. Mais en retour, on ne le sait que trop, 1 "excellent barde partagea longtemps le pessimisme de son maître sur l'avenir des races celtiques; il crut sérieusement avec lui qu'elles étaient condamnées et que leur disparition n'était plus qu'une affaire d'années, peut-être de jours. C'est seulement vers la fin de sa vie, me disait son fils Georges, qu'il se reprit à espérer dans un renouveau breton.

Lui-même, par ses conférences, ses articles, ses livres, surtout par l'action efficace de ses vers, les plus purs et les plus profonds sans conteste qui soient sortis d'une lèvre de Celte, avait puissament, quoique inconsciemment, aidé à ce renouveau. La Bretagne lui paye aujourd'hui sa dette de reconnaissance. Il avait toujours souhaité dormir son dernier sommeil en terre bretonne. L'épouse accomplie

et les fils pieux qu'il laissait et qui portent si dignement un nom auquel le temps ne touchera que pour en dégager la secrète noblesse ont exaucé son dernier vœu, et les fêtes de la Roche-Derrien coïncidèrent justement avec la translation de ses restes dans le petit cimetière de sa paroisse.

Il y oubliera Paris — le sceptique Paris qui ne lui fut pas toujours très indulgent et qu'il rêva peutêtre de conquérir — et il se satisfera d'une immortalité plus restreinte, mais plus douce, dans la mémoire de ses compatriotes.

J'étais en Alsace quand est mort M. Le Gonidec de Traissan et je n'ai pu me joindre à ceux de nos amis qui accompagnèrent jusqu'à sa dernière demeure ce digne homme. Combien je l'ai regretté ! Sans avoir été des intimes de M. Le Gonidec de Traissan, j'ai été à même, plus d'une fois, d'apprécier la grâce exquise, la délicieuse simplicité de notre compatriote. Je savais de surcroit tout ce qui se cachait de bravoure sous cette enveloppe si peu martiale à première vue, malgré la barbiche et les cheveux en brosse, souvenir du temps où Le Gonidec, un Sacré-Cœur sur sa veste de zouave, se battait à Mentana contre Garibaldi et à Patay contre les Prussiens.

On n'a point ici à lui faire honneur — ou grief — de ses sentiments religieux. Mais enfin, ce serait trahir le défunt que de ne pas rappeler à quel point il était fervent catholique. Je crois même quil n'était si brave que parce qu'il était de roc dans sa foi.

— En somme, me disait-il, la mort n'est redoutable que quand on n'y est pas préparé. Or tous tant que nous étions, chez les zouaves pontificaux, nous communions chaque matin avant d'aller au feu. D'avoir la conscience en règle, vous n'imaginez pas

comme cela rend facile rexécuiion de ses devoirs de soldat.

Fortes paroles, prononcées de ce ton si simple dont ne se départait jamais Le Gonidec ! Elles me rappelaient le mot de TAnabase : « Ceux qui craignent le plus les dieux sont ceux qui, dans la mêlée, craignent le moins les hommes. » Il faudrait ajouter pour Le Gonidec : « Ceux qui craignent le moins les hommes sont ceux qui font le moins étalage de leur bravoure. » Qui se fût douté, à voir ce vieillard si doux, si effacé, si modeste, qu'il était un des héros de l'Année Terrible et qu'il avait vingt fois gagné, par des prodiges de vaillance, le petit bout de ruban rouge qui fleurissait imperceptiblement sa boutonnière ?

A Loigny, quand Sonis, désespéré par la débandade du 51^ régiment de marche, se retournait vers Gharette et lui criait : « II y a des lâches, là-bas. Suivez-moi et mourons ensemble », Le Gonidec avait été un des premiers à se mettre aux ordres du commandant du 17^ corps. Ge jour-là, dans la plaine blanche et glacée, sous le vol strident des obus, je ne sais si les zouaves pontificaux eurent le loisir d'entendre la sainte messe et de communier : ils durent se contenter de recevoir à genoux et en bloc la bénédiction de leur aumônier et, partis 300 pour reprendre Loigny, cédé par la brigade Bourdillon, ils revinrent 60, n'ayant pu enlever que la ferme de Villours, mais ayant donné au 31^, qui tenait stoïquement dans le cimetière, le temps de briller ses dernières cartouches et au reste du corps de Ghanzy le temps de se dégager : Sonis avait la cuisse broyée; Bouille, son chef d'état-major, Gharette étaient grièvement blessés. Le Gonidec s'en tirait avec quelques égratignures. Patay même, le sanglant Patay,

l'épargna; mais, à l'attaque du plateau d'Auvours, le 11 janvier, quand Gougreard prit la tête de la colonne d'assaut au cri d" « En avant, pour Dieu et la patrie ! », dans le corps à corps qui suivit la charge, une balle frappa Le Gonidec à l'épaule qui en demeura longtemps paralysée.

Ce fut la fin de sa carrière de soldat, mais non de sa vie militante, car l'arrondissement de Vitré l'envoya peu après à la Chambre et, à chaque renouvellement de l'assemblée, il fut réélu sans concurrent. Cette constance du suffrage universel à son endroit aurait pu lui enfler le cœur, s'il s'était fait une idée plus transcendante de son mérite — et de celui de ses collègues.

— On s'est moqué de nos rois, se plaisait-il à dire, qui, par grâce d'état, savaient tout sans avoir rien appris. Mais le miracle se renouvelle chez nous, périodiquement, pour cinq ou six cents élus du suffrage universel qui ne savaient rien la veille de leur élection et qui, le lendemain, connaissent tout, le passé, le présent, le futur et même le paido post futur, comme le bachelier de Salamanque...

Ce n'était point son cas, quoi qu'il en soit, et, plus il avançait dans la vie, plus il disait qu'il avait à apprendre. Je ne sais pas ce qu'il valait comme orateur et je ne sais même pas s'il fut orateur : du moins n'ai-je souvenir d'aucun débat où il soit intervenu à la tribune. Mais quel causeur charmant il faisait ! Quel esprit averti, délicat et plein de tact ! Ce doyen des représentants bretons, qu'auraient dû gâter trente années de parlementarisme, je l'ai entendu, chez Paul Sébillot, présenter les plus justes et les plus fines remarques critiques sur le texte d'un manifeste qu'on nous soumettait. L'auteur de ce texte y avait employé le mot « constituer », si lourd, si

pédantesque et dont on abuse vraiment un peu trop.

— Pourquoi ne pas dire « faire », tout simplement ? observa Le Gonidec.

Tout l'homme est dans ce trait. Il détestait l'emphase dans le style comme dans la vie. Il n'eût pas été complètement breton, cependant, s'il n'avait eu son coin de chimérisme. Un hasard me le fit découvrir, certain jour que nous causions de Garibaldi.

Le Gonidec ne contestait pas l'existence de Garibaldi; il acceptait de la vie du grand condottiere tout ce qui est antérieur au 29 août 1862; mais il repoussait délibérément tout ce qui suit et Je mettait au compte d'un certain Sgaranelli, natif de Livourne, qui était, comme on dit vulgairement, le portrait craché de Garibaldi.

Et sur quel fondement asseyait-il sa créance ? me demanderez-vous. Voici :

— Remarquez tout d'abord, me disait M. Le Gonidec, que le type garibaldien est très répandu en Italie. Le « héros » n'avait pas qu'un sosie dans la péninsule : il en avait dix ou douze. Et c'est ainsi qu'à Gênes, sans qu'on s'aperçût de la substitution, un débardeur des quais posa longtemps les Garibaldi chez les photographes locaux. Vous me direz que cela ne prouve rien et que, si Garibaldi avait été tué en 1862 à Aspromonte, comme je le crois, on aurait bien fini par le savoir tôt ou tard. Oui, si la chose s'était passée ailleurs que dans les Calabres. L'Italie n'est point la France et nous sommes céans dans le pays par excellence, dans le Chanaan des sociétés secrètes. Tout le monde conspire peu ou prou en Italie; tout le monde est d'une maffia ou d'une camora quelconque. Et vous voyez pourtant comme les mystères d'une camora ou d'une maffia sont bien gardés !...

— Soit, concédai-je. Quel intérêt auraient eu les garibaldiens à cacher la mort de leur chef ?

— Quel intérêt ? Mais les Garibaldiens sans Garibaldi n'étaient plus rien ! Ils pertLaient toute importance politique ; leur cause était irrémédiablement ruinée.

— Et les fils de Garibaldi auraient accepté une substitution aussi honteuse ?

— Je ne suis pas dans le secret des dieux. Mais ainsi s'expliqueraient les effroyables disputes entre Menotti et son père putatif, dont retentirent à l'époque les échos de Gaprera.

— Un mot encore. Persuadé, comme vous l'êtes, que Garibaldi mourut à Aspromonte, comment n'avez-vous point saisi l'occasion, à la Chambre, de protester contre les honneurs qu'on rendait à sa mémoire ?

— Je l'ai fait et V Officiel peut en témoigner. Un jour que M. Lockroy occupait la tribune et qu'il parlait des droits de Garibaldi à être honoré en terre française comme originaire de Nice : « Mais, vous savez bien, répliquai-je, que votre Garibaldi était de Livourne ! »

Ainsi me parla, dans une conversation dont je garantis le sens, sinon les termes, M. Le Gonidec de Traissan, député d'IUe-et-Vilaine et ancien zouave pontifical. J'ai su depuis que beaucoup de ses compagnons d'armes partageaient sa manière de voir et qu'ils ne doutaient point que nous eussions eu affaire, en 70, à un faux Garibaldi.

L'hypothèse, reconnaissons-le, s'accommoderait assez bien avec les singulières défaillances du « héros » l'ascendant inexplicable qu'avait pris sur lui l'ineffable Bordone, pharmacien, promu général de brigade, surtout la licence des reîtres qui lui faisaient

cortège et dont un historien peu suspect, M. Arthur Ghuquet, de l'Institut, a dit qu' « ils avaient l'air de saltimbanques » et que « quelques-uns étaient des drôles et des coupeurs de bourses ». Et il est certain aussi, d'autre part, que, dès le début de l'engagement d'Aspromonte, Garibaldi tomba frappé de deux balles, l'une à la cuisse gauche, l'autre dans la cheville du pied droit, que cette dernière balle le fit particulièrement souffrir et qu'une légende — qui est peut-être de l'histoire — veut qu'elle n'ait pu être extraite que sur les indications de Nélaton.

Pour croire à la mort de Garibaldi et accepter en même temps l'hypothèse de sa réincarnation, il faudrait admettre que le gouvernement de Victor-Emmanuel se fût entendu avec son fils Menotti et ses lieutenants Nuto et Corte, — et voilà qui n'est plus du tout vraisemblable.

Après sa soumission, le chef des Chemises-Rouges, transporté sur un brancard à la caserne de la Marchesina, où il passa la nuit, fut embarqué le lendemain sur la Diica di Genova, à destination du fort de Varignano. Il y demeura plusieurs mois. S'il était vrai qu'il y fiit mort et qu'on lui eût substitué le Livournais Sgaranelli, ce n'aurait donc pu être à l'insu et sans la complicité du gouvernement italien. Or, celui-ci commençait à trouver bien gênant Garibaldi. Loin qu'il eût intérêt à le ressusciter, il n'eût point été fâché, je crois, d'être débarrassé à tout jamais de ce brouillon.

Telles sont, entre beaucoup d'autres, quelquesunes des raisons qui m'empêchent, aujourd'hui encore, d'adopter les conclusions de M. Le Gonidec de Traissan. Je les exposai dans un article déjà ancien. J'espérais entraîner ainsi l'excellent homme dans

un (iébat public, où il eût sorti ses derniers arguments. Peut-être les a-t-il consignés dans des mémoires qui paraîtront quelque jour. Peut-être s'en est-il tenu à de simples impressions. Ou peut-être, tout simplement, comme je l'insinuais plus haut, y avait-il un grain de chimérisme dans ce cerveau par ailleurs si net et si lucide. N'est-ce pas un autre Breton célèbre, l'abbé Moigno, qui se fit fort, un beau jour, de prouver que Napoléon était un simple mythe solaire et ses douze maréchaux une incarnation des signes du zodiaque ?

Le Gonidec était peut-être cousin de ce Moigno-là.

LA LEGENDE DE Mgr DUCHESNE.

Personne ne prêta plus à la légende que ce démolisseur de légendes. Il n'y a pas de fumée sans feu, dit-on. D'accord, mais à condition que d'une allumette qui flambe on ne fasse pas un feu de la Saint- Jean et d'un prélat homme d'esprit un prélat voltairien — ou pire.

En fait, le mot le plus exact qui ait été dit sur Mgr Duchesne l'a été par Etienne Lamy qui le félicitait, dans son discours de réception, d'être « le moins crédule des croyants ».

Le moins crédule, soit ! Mais « croyant » enfin, et c'est l'essentiel, croyant au point de s'être institué en public, certain jour, l'apologiste de la tradition.

C'est aux élèves du Collège Stanislas qu'il fit cette surprise :

« Mes enfants, leur dit-il — ou à peu près — vous êtes ici dans une maison de tradition, tradition religieuse, tradition patriotique, tradition littéraire. Profitez-en. Imprégnez-vous d'esprit traditionnel. Faites-en d'abondantes provisions ; vous aurez assez d'occasions de les dépenser. Nous autres Français, nous avons l'instinct anti-traditionnel ; nous avons toujours peur que la tradition ne nous trompe ; nous nous défions d'elle; nous avons une tendance innée à nous estimer d'autant plus que nous nous en sentons plus complètement détachés. Cela va jusqu'à la puérilité. J'ai vu le

temps où Ton ne pouvait trouver un silex taillé sans ie jeter à la tête de Moïse. Avons-nous réalisé quelque amélioration dans les conditions de la vie ou dans l'organisation de la société ? Nous nous empressons de proclamer qu'on n'en avait pas fait autant sous Louis XIV. Tout le monde n'est pas ainsi : voyez plutôt les Anglais. Vous avez lu des descriptions de leurs dernières fêtes, du couronnement de S. M. Georges V. Quoi de plus traditionnel ? On se serait cru au. sacre de Henri II Plantagenet ou de Pliilippe-Auguste. Et pourtant les Anglais qui officiaient dans cette cérémonie sont des Anglais du vingtième siècle et vivent sous le ministère très libéral — subversif même, disent ses adversaires, — de M. Lloyd George ».

Voilà un langage où la plus ombrageuse orthodoxie ne trouverait rien à reprendre. Le bon sens s'y aiguise de malice, mais on ne peut se tromper cà la fermeté de l'accent. Qu'est-ce-à-dire cependant et nous aurait-on abusés sur le compte de Mgr Duchesne ? Et ce prélat qui recommandait à nos enfants de s'imprégner d'esprit traditionnel, est-ce le même dont on colportait dans les feuilles anticléricales les mots irrévérencieux sur Pie X, nautonier sans habileté, conduisant la barque de saint Pierre « à la gaffe », et sur l'encyclique contre le modernisme, baptisée par lui l'encyclique digitus in ocnlo ?

C'est le même. Homo duplex. A moins, pourtant, que les mots qu'on prêtait à Mgr Duchesne et contre lesquels, jusqu'à sa mort, il n'a cessé de protester, n'aient été forgés de toutes pièces par d'ingénieux mystificateurs.

S'il en était ainsi — et, quand on a lu l'excellente notice de M"^ Claude d'Habloville qui vécut à Rome dans l'ombre de l'illustre prélat, on ne doute point

qu'il en soit ainsi — il faudrait plaindre bien sincèrement le défunt, victime d'une réputation d'homme d'esprit universellement établie et qui comporte plus d'inconvénients que d'avantages. On ne prête qu'aux riches, dit le proverbe. Mais il est rare que ces prêts soient gratuits et qu'on n'en attende pasquelque profit inavoué.

Ce serait précisément le cas ici, d'après M™*' d'Habloville, qui s'indigne contre la « campagne tantôt ouverte et sincère, tantôt perfide et ^venimeuse »,. qu'une « certaine » presse mena contre Mgr Duchesne au moment où il se présentait à l'Académie. « On lui fît un grief, dit-elle, de « mots » dits dans l'intimité et déformés pour les besoins de la cause; on lui imputa comme crimes de vieilles plaisanteries de séminaire, rééditées et augmentées, (i) » Bref, peu s'en fallut que l'Académie ne lui claquât la porte au nez, avec un : « Serviteur, monsieur, vous avez trop d'esjDrit pour nous », qui eût été bien fâcheux pour la réputation de cène compagnie. Après sept tours de scrutin, durant lesquels les partis adverses restèrent sur leurs positions respectives, l'élection fut remise à un an. Il passe pas mal d'eau, en un an^ sous le pont... des Arts. Nos immortels eurent tout le temps de se faire une raison. Ce fut un peu dur, mais, enfin, l'heure de la seconde élection venue, iiS ne se dérobèrent pas comme la première fois. Et,

(1) M™« d'Habboville n'est point la seule qui parle ainsi et c'est le même son de cloche que nous entendons dans les Déhat.\' che^ M. Etienne Dupont, le micheletiste incomparable, l'érudit charmant qui fut souvent le compagnon de vacances et d'excursions de Mgr Duchesne et qui a entendu maintes fois le prélat s'indigner — « avec quel feu dans le regard, avec quelle tristesse sur son fin visage » — des a propos ineptes et inconvenants » que certains joui'nalistes lui prêtaient à l'adresse de personnes augustes et vénérables. »

LA LÉGENDE DE MGR DUCHE SXE 215

voulant un prélat, ils se résignèrent à le prendre homme d'esprit, savant et roturier.

Il apparaît bien aujourd'hui qu'on peut être l'un et l'autre, et prélat de surcroît, sans nourrir de ténébreux desseins contre le Saint-Siège et la tradition catholique. Les Concourt écrivaient, un jour, à Flaubert : « Vous nous demandez pourquoi nous n'avons pas l'air rigolo dans nos lettres ?^ La réponse est bien simple : c'est que nous ne sommes pas rigolos pour un sou. » Les Concourt étaient nés tristes, comme Mgr Duchesne était né gai. Il était Breton, pourtant, mais Malouin, ou plutôt Servannais, ce qui y ressemble fort. J'entends bien que Chateaul)riand et Lamennais sont aussi Malouins et que, s'ils furent gais, ceux-là, c'est donc de cette gaieté de fossoyeurs dont parle quelque part Sainte-Beuve. Les races actives sont rarement mélancoliques, et l'exception de Lamennais et de Chateaubriand ne prévaut pas contre un trait de caractère affirmé par vingt autres .Malouins ou Servannais illustres.

« Issu d'une lignée de marins bretons toujours prêts à monter à l'abordage ou à lutter avec la tourmente, dit M""^ d'Habloville, Louis-Marie-Olivier Duchesne naquit dans les brumes matinales d'une fin d'été, alors que son père péchait la morue sur les bancs de Terre-Neuve. Une sœur, plus âgée que lui, seconda sa mère dans les soins de la première enfance. Novice en ses essais de puériculture, la jeune fille s'effrayait, tàtant le crâne de son petit frère, d'y trouver des protubérances excessives. Elle craignit une maladie du cerveau; le médecin de la famille, consulté, la rassura. Palpant les bosses incri-

minées, il déclara que, dans l'avenir, le nouveau-né n'aurait pas à s'en plaindre. Suivant le système phrénologique de Gall, elles annonçaient de belles facultés intellectuelles. La prédiction se réalisa tôt. Quand cette grande sœur commença à donner au tout petit les notions élémentaires de la science, il y mordit d'un superbe appétit : « Encore ! réclamait-il après chaque leçon. Encore ! ». Le supérieur du collège Saint-Charles, de Saint-Brieuc, où Louis Duchesne fit ses études classiques, a recherché, dans les anciens palmarès de l'établissement, quels furent les succès scolaires de l'académicien. Il eut tous les premiers prix, sauf un seul : celui de thème latin. Mgr Duchesne ne fut jamais un « fort en thème ». On s'en doutait. Ceux-là finissent, généralement, sous-chefs de bureaux dans une administration provinciale ».

Pas toujours. Retenons cependant, de cette preste et jolie page, où je croirais volontiers que l'intéressé collabora, que Mgr Duchesne, de bonne heure, montra un goût très vif pour les sciences. Nous comprendrons mieux que, plus tard, après avoir failli se diriger vers l'Ecole Polytechnique, il aborda l'histoire par son côté le moins conjectural, qui est l'érudition.

On ne conçoit point aujourd'hui qu'un historien ne soit point un érudit. C'est une opinion qui n'était pas si courante il y a une cinquantaine d'années où, malgré l'autorité de Fustel et son exemple, l'on avait encore de l'histoire une conception beaucoup plus oratoire que scientifique. Chez Mgr Duchesne, dans ses mémoires, dans ses articles d'érudition, le

style, volontairement dépouillé, n'a pour fonction que de servir et d'éclairer la vérité. C'est un esclave, non un tyran. Mais sa nudité n'est point sécheresse. Et jamais style, dans sa sobriété, ne fut plus français que celui-là. Et enfin ce style sait sourire. M"* d'Habloville cite, comme un modèle de critique enjouée et pénétrante tout à la fois, l'article que Mgr Duchesne publia, en 1882, sur VEcclésiaste de Renan. Le pastiche est des plus réussis, en effet, et M. André Thérive lui-même n'eût pas mieux fait. Ah ! dame, vous savez, quand les Bretons se mêlent de faire la leçon aux Bretons...

« C'est moi, Renan (Ernest), qui suis l'auteur du Kohéletlt. La métempsychose n'est pas une fable vaine. Avant d'être professeur d'hébreu au collège de France et d'épigramme au palais Mazarin, avant même de gouverner l'Empire romam sous le nom de Marc-.Vurèle, j'ai été professeur à Jérusalem... Je demeurai sur le chemin des jardins du roi, comme qui dirait (1) les Champs-Elysées de Jérusalem... Des terrasses de ma villa, je pouvais voir, chaque matin, fumer l'autel du Temple... Les cavaliers de la cour du roi Hyrcan distrayaient mes regards. Parfois je les laissais errer plus loin, sur les tombeaux épars dans la vallée de Josaphat. Toutes ces contemplations et certaines expériences d'une vie déjà longue engendraient en moi une sorte de mélancolie sceptique; las de porter le poids de mes pensées, je finis par m'en décharger sur un rouleau de parchemin que l'on trouva longtemps après ma mort, dans le coin de quelque secrétaire. Un rabbin, complaisant, mais un peu myope, déclara le livre inspiré et

(1) Tournure tout de même un peu trop vulgaire dans cette bouche raffinée.

218 LA LÉGENDE DE MGR DUCHESxNE

le mit dans la Bible. Dieu a permis que je revinsse au monde sous l'écorce d'un hébraïsant, pour étudier ce phénomène curieux d'inspiration et me convaincre, une fois de plus, par la fortune de mes boutades, que tout est vanité ».

Boutade aussi, dira-t-on. Sans doute, mais qui prouve, du moins, qu'un érudit, chez nous, n'est pas nécessairement un pédant alourdi de science. Vous avez vu comme la manière de Mgr Duchesne, jusque dans ce pastiche, restait vive et succincte. Le jour qu'il voulut faire œuvre d'historien, il n'eut presque rien à changer dans ce style net, un peu court et qui ressemble assez au style de Montesquieu.

Hélas ! nous sommes si gâtés de romantisme que nous ne savons plus apprécier à sa valeur un style comme celui-là. C'est au nombre et à la splendeur des images que nous jugeons du style d'un écrivain. Je ne veux pas dire du mal des images. L'image est évidemment un progrès sur le geste : elle est trop souvent la ressource des esprits incapables d'étreindre leur pensée et de l'exprimer dans toute sa sévère et vigoureuse nudité. C'est un don de sauvage — ou de poète. L'humanité pensa d'abord par images; elle ne s'est haussée que par étapes du concret à l'abstrait. Nos plus beaux siècles littéraires sont ceux où, comme chez Mgr Duchesne, la raison parla le langage de la raison...

Et j'ai cité encore, après M"" d'Habloville, cette page peu connue de Mgr Duchesne pour bien marquer sa position dans le camp des exégètes. Paul Souday, sans en faire tout à fait un esprit fort, veut cependant qu'il y ait eu dans sa physionomie et

dans sa verve quelques traits du vieil Arouet. Dans I sa physionomie peut-être, dans le plissement de son eil malicieux et dans ses lèvres minces d'où, comme il'un arc tendu, partait le mot acéré, mais la qualité de ce mot, l'humanisme de cette verve faisait plutôt songer à Erasme dont le portrait — le seul avec celui de Mommsen — décorait son cabinet du palais Farnèse. Je crois bien qu'après la guerre , Mommsen disparut, mais Erasme resta. Et cet Erasme, en effet, sceptique et croyant, téméraire et circonspect, brouillé avec Luther, comme Mgr Duchesne avec Renan, mais qui trouve le moyen de se concilier les bonnes grâces du pape Léon X et du schismatique Henri VIII, ressemble par tant de côtés à notre prélat !

Nulle duplicité là-dedans et aussi bien les hommes de ce type sont assez fréquents chez les Bretons, race d'éternels louvoyeurs qui ne détestent rien tant que le vent arrière et préfèrent à la ligne droite, facile et sans danger, les bordées aventureuses dans toutes les directions. La grande adresse de Mgr Duchesne — et peut-être sa plus grande jouissance — fut de naviguer toute sa vie sous le pavillon de l'Eglise dans les eaux du libre-examen, sans amener son pavillon et sans renoncer — pour tout ce qui n'était pas le dogme — aux principes du libreexamen. Je dois dire pourtant qu'une petite aventure personnelle ne laissa pas de m'inspirer certains doutes sur la sûreté de son information : il avait parlé de moi au bon éditeur Honoré Champion comme d'un de ses élèves (du temps où il enseignait à l'institution Saint-Vincent de Rennes); il ajoutait même — sympathiquement : « C'était un fameux cancre. » Ayant eu plus tard l'occasion d'entrer en rapports avec lui, je ne crus pas devoir l'encoura-

ger dans son erreur, si avantageuse quelle me fût, et je lui confessai que c'était mon frère Alphonse, et non moi, qui avait eu l'honneur de paître sous sa férule. Et je le priais en même temps de reporter sur le cadet des Le Goffic la sympathie qu'il semblait avoir gardée pour l'aîné.

Ah ! la riposte ne traîna pas !

« Je sais ce que je dis, m'écrivit ou à peu près Mgr Duchesne, et c'est bien vous et pas un autre qui avez été mon élève à Saint-Vincent. »

Les palmarès du lycée de Rennes font pourtant foi du contraire; mais j'étais candidat à un fauteuil de l'Académie, et Mgr Duchesne était académicien, ecclésiastique et irritable. Qu'auriez-vous décidé à ma place ? Moi je crois bien que je lui répondis — comme Pandore :

— Monseigneur, vous avez raison.

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