‹ L'âme bretonne (volume 2)Chapitre 5 sur 53 · XIV A MAURICE BARRES · texte numérisé non relu

XIV A MAURICE BARRES

titne injuste, je vois fleurir, sur une tige saxonne, une pensée celtique, une de ces imaginations populaires qui nous viennent du lointain des âges et dont j'ai moi-même souvent éprouvf la puissance. »

Vous son.giez, je pense, dans cette finale, à certain « conte inédit » paru sous votie signatxire quelque deux années avant la publication de la Ville enchantée et qui s'appelait : le Réveil des morts au village. Pour des raisons que je crois deviner vous ne Vavez point recueilli en volume. Si ce nest pastout à fait le thème de la Ville enchantée, cen est un si vcnsin pourtant que, n'étaient les dates, on dirait nne réminiscence. Mais non. Le bon curé lorrain de qui vous teniez cette histoire, Vabbé P..., n'est pas un personnage imaginaire : c'est lui qui a mené, près des sept témoins de l'événetnent, V enquête dont vous n'avez fait que résurner les conclusions. Et ces sept tém^oins, interrogés à part et confrontés ensuite, se trouvèrent tous d'accord pour certifier qu'à Lignéville, la nuit de la fêle du village, où ils s'étaient attardés un peu plus que de raison, ils furent pris en rentrant chez eux dans un remous de foule « aux bizarres costumes » que les corps les plus opaques n' arrêtaient pas, qui les traversait comme le rayon lunaire traverse la vitre, qui ne semblait rien voir ni rien entendre et qui se dirigeait en silence vers l'église voisine : c'étaient des trépassés et très probablement, d'après l'abbé P..., les inorts mêmes de la paroisse, à l'intention desquels c'est la coutume en Lorraine, comme en Bretagne, de célébrer une messe de requiem le lendemain de la fête patronale. Et le récit cu:hevé, revenant vers Charmes à travers une région plus aride, plus épuisée que jamais, sans autre bruit que le croassement des corbeaux jetant sur la campagne leur sinistre avertissement : Gras,

A MAURICE BARRF.S KV

cras, deniain, demain, rons réfléchissiez qiiHn tel récit ne suffit peut-être pas à lui seul pour ébranler Vimagination, mais que, s'il vient se placer dans une série de faits qui l'éclairent et l'ap/n/ient, il peut lious orienter, nous aider « à prendre le vrai jtoint de vue. »

Une série de faits du même genre, on la reconstituerait assez difficilement, j'en ai peur, dans la Lorraine d'aujourd'hui, desséchée de rationalisme, 77iais dans les /mz/s de j/ifre race celtique, en Irlande, en Ecosse, en Bretagne, rien ne serait plus aisé : ces morts vaguant par les routes, ces processions de trépassés y sont qiMsi de toutes les nuits et il n'est que d'avoir le sourcil dessiné d'une certaine façon j)our les apercevoir — ou l'oreille assez fine, quand ils ne courent pas encore les champs, pour surprendre leur rumeur souterraine. L'auteur anonyme qui rédigeait au xr siècle la Chronique de Nantes raconte qu'un habitant des faubourgs de cette ville rentrait chez lui au soir tombant et, ccrnime il traversait le cimetière de Saint-Cyr, il se prit, en cheminant à travers les tombes, à faire, en son cœur, commémoration des défunts. Et un murmure lent et sourd, puis suffisamment distinct, monta autour de lui. C'étaient, sous forme de répons, les voix des trépassés qui hourdomiaient : Amen ! Amen ! (^) Prototype des histoires d'outre-tombe qui emplissent les livres de nos folkloristes et dont on composerait toute inic bibliothèque. Mais qui eût pensé jamais que ces contes de nourrice pussent à ce point passionner le père de Petite-Secousse et de Bougie-Rose et que, non seulement dans cette préface déjà ancienne à la Ville enchantée, mais hier encore, dans une lettre

(1) V. l'Histoire de Bretagne, de M. du Cleuzion.

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