‹ L'âme bretonne (volume 2)Chapitre 4 sur 53 · XII A MAURICE BARRES · texte numérisé non relu

XII A MAURICE BARRES

n'étaient là que des varia fit es d'un, même texte, des synonymes du m,ême étrange et mélancolique royaume où vous de se e?i dit es pour la première fois certain jour de juillet 1886 ? Vous pensiez ne faire qu'y toucher. Au fond. Barres, vous n'êtes plus jamais sorti des frontières de ce pays crépusculaire ; volontairement ou par une vertu secrète j)lus forte que vous-même, vous êtes resté jusqu'au bout son captif ; vous n'avez pas plus réussi à vous en évader que du V al-sans-Retoiir le chevalier de la légende arthurienne — ou plutôt vous l'avez traîné partout avec vous. Au moment où vous le croyiez le plus loin, il reveruiit, vous assaillait. Charles Maurras me contait qu'un jour que vous l'étiez allé voir aux Martigues, vous suiviez tous les deux un chemin ensoleillé qui menait, je crois, à l'étang de Berre et qui se voila imperceptiblement . Il n'en fallut pas plus. Cette légère cendre et je ne sais quel détail du paysage, une pierre grise sur la colline, vous transportèrent à trois cents lieues dans le \ord-Ouest et vous demandâtes à votre guide :

— Etes-vous sûr que nous soyons en Provence ? Moi je crois que nmis sommes à Saint-Pol-de-Léon et que jious allons retrouver Le Goffic et Vicaire devant une bolée de cidre.

Boutade, dira-t-on. Oui, si le trait était unique. Mais, quand je vois les brouillards de Bretagne vous suivre jusque dans votre Lorraine natale, en estomper et en amollir les lignes rêches pour vous aider à retrouver son ancienne figure, à réveiller, par l'imagination, ses puissances mystiques endormies depuis Jeanne, je ne suis plus tenté de sourire ; je commence à entrevoir quelle éducatrice a été pour vous cette Terre du passé, cette contrée de silence qui rend sous le pied un son de caveau et dont la leçon

A MAUHICE BARRES XMI

s'infiltre dans les âmes comme ces gaz incolores et inodores qui ne font sentir leurs effets fjue longtemps après qu'ils ont pénétré tout Vorganisme. Il est venu un marnent où, sous son influence, le subtil et réaliste Lorrain que vous étiez, tout grâce, scepticisme, ironie légère, s'est changé en un grave « écouteur des morts » délibérément fermé à toute pensée, à toute religion, à toute beauté « qu'aucun mystère ne baignait plus ». Le plateau lorrain, ce jour-là, vous est apparu sous un autre aspect : vaste pays de la tristesse sans déclamation, il semblait prolonger vers VEst la pathétique et un peu emphatique lande bretonne ; il 71'était plus comme elle, sous les vents qui le raclent, qu'une grande bruyère hantée dont omis peiniez à harceler les fant&mes dans le vain espoir de leur arracher un secret qu'ils ne confient qu'aux humbles de cœur et aux ignorants. Bordeaux a eu raison, dans son émouvant mémorial ('), d'appeler l'attention sur la préface si révélatrice que vous avez donnée jadis à la Ville enchantée de Mrs. Oliphant, traduite {avec quel art caressant, quelle entente des plus subtiles nuances /) par l'abbé Henri Brétnond. Il appelle cette préface une « étonnante ronde de nuit à la Raffet », mais, en vérité, les morts n'y sont évoqués que de seconde main, si Von peut dire, et ce qui m'a le plus frappé dans cette revue nocturne, c'est le sentiment très vif « et presque un peu douloureux » que ro7iS y manifestiez d'avoir trouvé là, réalisée par une étrangère, « l'idée charmante », le « livret » sur lequel vous auriez le mieux fait chanter votre musique.

« Voilà, dites-vous, le livre que j'aurais dû écrire et que j'ai parfois entrevu. Fortune heureuse, for-

Q) Le Retour dt Burrèt à ta terre et à set mort*.

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