‹ L'âme bretonneChapitre 11 sur 58 · DANS LA CORNOIAILLE DES MONTS · texte numérisé non relu

DANS LA CORNOIAILLE DES MONTS

rieux des élus ; il a conscience au même degré qu'eux de la mission sociale qu'il est appelé à remplir par le monde ; chanler ne lui est pas une simple récréation de l'esprit, mais l'exercice d'un apostolat.

Celte conception à la foi si naïve et si haute du rôle de la poésie dans la société n'était possible qu'en Bretagne et à une certaine heure de l'histoire de ce pays : Jaffrennou vient à cette heure-là pour prêter son verbe de feu aux confuses aspirations de l'âme populaire, les ordonner et les manifester « à la face du jour », comme il est dit dans les Triades. Homme de tradition, il regarde vers l'avenir. C'est peu qu'il revendique pour son pays la plupart des libertés inscrites au pacte d'union de 1532 et dont la centralisation jacobine s'ingénie à lui arracher les derniers lambeaux : il veut la langue bretonne parlée par tous les Bretons, épurée, restaurée, rétablie dans ses droits de langue majeure en possession d'une littérature, d'une morale et d'une sociologie ; il veut les mœurs uniquement réglées par la tradition, la famille fortement constituée et maîtresse de l'orientation intellectuelle de ses enfants. Nourri dans les villes, affublé de la triste livrée moderne, il n'hésite pas à reprendre l'éclatant et pittoresque costume cornouaillais, non par goût du clinquant, — il n'y a pas d'homme plus simple, — non pour se distinguer des « francisants » de Morlaix ou de Saint-Brieuc, mais pour prêcher d'exemple, pour affirmer d'une manière plus concrète l'intransigeant particularisme de sa race. Il croit aux destinées de cette race comme il croit en Dieu ; feuilletez ses livres : vous n'y trouverez pas

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une strophe, pas un vers qui trahisse le découragement. A d'autres de sonner le glas de la Bretagne ! Lui répète avec une énergie farouche le vieux cri national des ancêtres : lireiz do virviken ! a Bretagne à jamais ! » Refaire une Bretagne ne lui suffit pas : le mirage du celtisme universel tremble par moments devant ses yeux, donne à certaines de ses paroles je ne sais quel tour augurai et sybillin. Ht qui sait jusqu'où peut percer le regard de ce voyant?...

Un fait hors de conteste, c'est que ce voyant, ce rêveur, à qui l'on ne saurait reprocher en tout éta^ de cause que l'élargissement démesuré de son horizon ethnique, s'appuie sur le fonds le pli^ solide qui soit, sur un ensemble de réalités qui assure à ses spéculations les plus audacieuses une base proprement indestruiciible. Lui aussi, il a commencé par mettre ses pas dans les pas de ses morts. 11 sait qu'un idéal ne s'improvise pas, qu'une race qui n'est plus dans le til de la tradition est une race dont les jours sont comptés. Le natura non facit saltus de Leibnitz n'est pas seulement une loi du monde physique, et cette loi trouve son application en morale comme en politique. C'est pourquoi JalTrennou n'entend rien répudier du patrimoine de sa race, pourquoi surtout il se refuse à amputer l'àme bretonne de cette grande paire d'ailes dont Taine parle quelque part comme « indispensable pour élever l'homme au-dessus de lui-même et l'emporter jusqu'au dévouement et au sacrifice ».

... Eiifloitit nez e»s med daou emrad : Harpa ma Bro e-kreiz tan an iinjad Ha Iakad m'esper enSeroit!. .

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« Il n'est que deux bonheurs à mes yeux, dit Jaffrennou : défendre ma patrie dans le feu de la bataille et mettre mon espoir dans le ciel. » Voilà les ailes demandées, le patriotisme et la foi. Permis à tous les Homais de la création d'en tirer argument pour traiter Jaffrennoude « réactionnaire » et de « clérical ». Les épithètes n'ont que la valeur de ceux qui les appliquent. Pour les libres esprits dont nous croyons être, le barde Taldir, dans son œuvre comme dans sa vie, s'est surtout souvenu de la forte parole de Renan : « L'erreur la plus commune est de croire qu'on sert sa patrie en ca" lomniant ceux qui lonl fondée. Tous les siècles d'une nation sont les t^uillets d'un même livre ; les vrais hommes de progrès sont ceux qui ont pour point de départ un respect profond du passé. »

DE KKRAMBOUGNE A PLL/L.NET

(PeRRINE LlZEL. — MaKGI ERITE PiITLHI'E),

A dinrles (îénianx.

Peu d'écrivains ont autant mérité de leur pays natal que François-Marie Luzel, dont on vient d'inaugurer le monument à Plouaret. Pendant un demi-siècle ou bien près ce Juif-Errant de la poésie bretonne, comme l'appelait M. Félix Ilémon, parcourut et explora la Basse- Bretagne en tous sens pour recueillir ses cliansous, ses légendes et ses contes. On peut dire qu'il mourut à la tâche. Mais quelle gerbe de belles «jeuvres laissait après lui ce bon travailleur ! Il n'avait ni labouré ni ensemencé le champ qu'il moissonnait : ce champ était la propriété indivise de l'âme bretonne. Mais, à la diiTérence de ses prédécesseurs, Luzel se garda de mêler au froment indigène le moindre grain étranger.

Pour ce rare exemple de probité nous lui devions bien un peu de bronze. L'hommage ne risque pas d'engager l'avenir : depuis Tynnichos de Chalcis et l'impudente attribution de son péan aux Muses, la fraude est familière au vain peuple des assembleurs de mots. Mais une race surtout parait avoir élevé la supercherie littéraire à la hauteur d'un genre national, — et cette race, je rougis de .l'écrire, est la race celtique. 11 n'en est point chez qui l'on trouverait plus de mystificateurs, qui aient poussé plus loin

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et soutenu plus longtemps leurs mystifications. Toute l'épopée de la Table-Ronde est une gigantesque — et délicieuse — calembredaine historique : du vaincu des Saxons, de l'éternel fuyard que Tut le petit chef cambrien Artur, nos harpeurs de lais font tout simplement le conquérant du monde. Ainsi l'âme bretonne, dans le rêve, sut toujours prendre sa revanche des amertumes de la réalité. Sautons quelques siècles. Négligeons le pseudo-Nennius et son roman de Conan Mériadec, les Triades, fortement retouchées et arrangées par les diascévastes gallois , le Cyrinacli beirdd ynys Pn/dain (Mystère des bardes de l'île de Bretagne) dont la plupart des textes sont apocryphes... Voici Macpherson qui exhume tout-à-coup, en 1765, le manuscrit <» authentique » des poésies d'Ossian, barde écossais du III^ siècle. Enthousiasme universel ! Homère, à côté de cet Ossian, n'est plus qu'un grimaud de lettres. Cinquante années durant, l'ossianisme sévit sur la littérature anglaise, allemande, française, et, longtemps encore après que la supercherie fut découverte, Fingal et Oscar continuèrent d'obséder nos Baour-Lormian.

Je ne serais pas étonné, d'ailleurs, que Macpherson ait été sa première dupe et ait fini par croire à la réalité des mirages qu'il suscitait : l'auto-suggestion est fréquente en littérature et spécialement chez les Celtes. C'est en quoi nous nous distinguons des Méridionaux, de qui M. Francis Chevassu a dit finement que, a même quand ils sont transplantés, la chaleur emmagasinée dans leurs veines par des générations dancètres et qui pour eux colore les choses ne les

HE KLHAiMBORU.NE A l'LLZI NKT ij!i

empêche pas de mesurer avec exactitude le mirage (Ij ». Les Celtes, eux, ne « mesurent » jamais le mirage. Simple question de latitude peut-être. Comme l'auteur de Tarlnrin attribuait à l'influence solaire les déformations de la pensée méridionale, on pourrait dire, sur le mode badin, que la pluie et la brume sont les élément^ conslilutifs du mirage celtique. Mais la pluie et la brume n'offrent point les mêmes facilités de vérification que le soleil et ne sauraient servir comme lui à contrôler l'illusion qu'elles ont créée. Elles l'entretiendraient plutôt. Et c'est ainsi qu'on n'eût point nié de la têle d'un Chateaubriand qu'il avait été reçu en Amérique par Washington ; de celle d'un Le Brigant que Louis XVI, conquis à son système de celtisme universel, lui avait offert une pension de huit mille écus et la maison des Célestins ; de celle dun Le Gonidec qu'il avait été condamné à mort par Ui tribunal révolutionnaire de Brest, miraculeusement soustrait à l'échafaud par des inconnus, enrôlé dans la chouannerie, grièvement blessé et promu lieutenantcolonel sur le champ de bataille (2j ; de celle d'un

(1) Le .s(iii'ituel auteur ih; Visayes ;ii<>uie : « l/illusion est une force qu'ils emploient avec adresse comme les ingénieurs utilisent en énergie motrice les beauti--^ inutiles de la nature. Us nen sont jamais dupes. »

(2j « Depuis 1842, lit-on dans la. Bioijraphie bretonne de Levol, des personnes en position d'être bien informées nous avaient assuré que tous les faits ci-dessus n'avaient jamais en d'existence que dans l'imagination de Le Gonidec lequel, à force de les répéter dans les dernières années de sa vie, se serait habitue, de la meilleure fui du monde, à les rcijarder comme vrais ^

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Yilliers de l'Isle-Âdam que Napoléon III Favait attiré aux Tuileries dans l'intention de le faire étrangler par les sbires du duc de Bassano ; de celle d'un Jules Simon qu'avant d'être professeur de philosophie il avait été officier de marine ; de celle d'un Kerdanet qu'il n'avait pas révèles textes dont il faisait libéralement honneur à Suidas et à Avienus et de celle d'un Quellien qu'il n'avaitpas fabriqué de toutes pièces la biographie de Perrinaïc. Lilluminisme celtique a ceci de particulier qu'il est incurable. Et ainsi s'explique encore que La Villemarqué, qui fut — le génie en plus — une manière de Macpherson armoricain, ne voulut jamais se rendre et mourut les lèvres scellées. Vainement l'archiviste Le Men, puis M. d'Arbois de Jnbainville, professeur au Collège de France, dénoncèrent le pastiche du Barzaz-Breiz. Enfin parut, en 1872, le mémoire où Luzel, qui avait repris en sous-œuvre l'enquête de son illustre devancier, confrontait les textes originaux, à l'état brut, si je puis dire, et comme les lui avait livrés le peuple, avec les textes apocryphes, forgés de toutes pièces ou remaniés par La Villemarqué, l'abbé Guéguen et l'abbé Henry. Cette fois tous les doutes tombèrent (1).

(i) V. plus loin La question du Barzaz-Breiz. — L'extraordinaire, c'est qu'après la double leçon que leur avaient infligée Macpherson et La Villemarqué, il y ait encore eu des critiques, des savants, pour se laisser prendre à la supercherie de William Sharp, l'écrivain écossais décédé il y a quelque trois ans en Sicile. Ce William Sharp, en qui s'était réincarné notre Mérimée, imagina un beau jour de publier les vers d'une Calédonienne parfaitement ignorée, Fiona Max; Leod, et de les adorner d'une galante pré-

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« C'est réellement le cœurde la Bretagne qui bat en ces chants spontanés, écrivait r.u/.el dans la préface des G/rerziou. J'ai conservé scrupuleusement la langue telle que me la donnaient nos rustiques rapsodes sans l'épurer ni la vieillir. »

De ces « rustiques rapsodes » dont parle Luzel, bien peu demeurent aujourd'hui. Où sont Garandel, surnommé Compagnon l'Aveugle, le tisserand Pierre Kourio, le sabotier Renan et ce Jean Kerglogor, le vieux barde nomade qui avait fait les grandes guerres de la Révolution et de l'Empire et dont l'œil « bouillait encore quand on parlait de ses frères d'armes » ? Où sont surtout les chanteuses et les conteuses habituelles du savant folk-loriste, Barbe Tassel, Marie-Joscphe Kerival-Godic Rio^ Anne Prigent, Anna Salie, Jeanne Le Gall, Marie- Job Kado, Marie-Anne Le Noan, etc, etc. ?

face de son crû qui donnait sur la vie, les goûts, les projets de la jeune poétesse, les détails les plus précis. Fiona fut tout de suite célèbre par le monde et j'ai parfaitement souvenir qu'à Cardiff, lors de la grande Eistcddfod panceltique de 1899, on nous annonça comme un événement son arrivée imminente dans la capitale des Galles du Sud. Au dernier moment Fiona se ravisa. Ce fut une grosse déception pour ses admirateurs. Ils en connurent une plus grande le jour qu'ils apprirent, par une déclaration posthume de William Sharp, que la fameuse po('tesse calédonienne (Hait morte avec lui. Et, comme le public déteste les mystilicateurs, on estima généralement, à partir de 1905, que le talent de Fiona Mac Leod avait été considérablement surfait.

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" Les femmes, observe quelque part Cicéron, gardent mieux que les hommes le dépôt de la tradition, faciliits mulieres incorruptam anfiqiiitatem tradunt ». Luzel, dans ses enquêtes, vérifia fréquemment l'exactitude de la remarque. Deux femmes, entre toutes, lui furent des collaboratrices précieuses : Perrine Luzel, sa sœur, et Marguerite Philippe. La mort, qui fauchait autour d'elles, les a respectées. Perrine habite Keramborgne, la maison même où naquit Luzel et qui fut bâtie par son grand-père, en 1798, sur les ruines et avec les pierres d'un manoir de la Renaissance dont il demeure un joli arc de portail encastré dans la façade d'une grange voisine. Perpendiculairement à cette petite maison s'en voit une autre, plus grande, à étage et à grenier mansardé, qui porte le millésime de 1826. C'est dans cette maison que Luzel fut élevé, et c'est d'elle qu'il a daté tant de jolis contes, tant de gwerz héroïques et de sônes émouvantes, publiés dans ses Veillées bretonnes et dans ses Chants populaires de la Basse-Bretagne.

Keramborgne (ou Kerarborn) est sis eu Plouaret (Côtes-du-Nord.) On y accède, au chuchotement de sources invisibles, par un flexueux tunnel de verdure : la grande route quittée, le sentier flâne entre deux hauts talus plantés de noisetiers qui font au promeneur un dôme de sombre émeraude et l'accompagnent jusqu'à la lisière d'un petit bois de châtaigniers et de chênes précédant les bâtiments d'habitation. Chemin faisant, soit qu'on prenne la traverse de Stang-Mino, soit qu'on aborde Keramborgne par Saint-Carré, on laisse à main droite les manoirs de Guernaham et de Guer-

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iiachaïuli, l'un (lui a conservé intacte sa tour à poivrière, l'autre sa galerie et son portique d'entrée, splendide spécimen de l'architecture du XVI* siècle

(iuernaiiani et Guernachanai reviennent fréquemment dans les récits de Luzel. Guernaham, qui relevait de la seigneurie du Vieux-Marché, passait pour hanté : le diable y menait son sabbat ; Guernachanai possédait une auge merveilleuse, une auge large et profonde conmie un prébendaire qu'elle avait peutêtre été primitivement. Et Guernachanai, de surcroît, avait vu naître Guillaume de Coëtmoan qui fonda en 1335, à Paris, ce collège de Tréguier ou des Occismiens dont François 1*' devait faire le Collège de France. Mais Keramborgne, qui était Crénan, ne le cédait en fantastique ni en ancienneté à ses puissants voisins : pour avoir pris la forme d'une construction bourgeoise, il n'en comptait pas moins plusieurs bons quartiers de noblesse et pouvait se targuer 5 juste titre de son marquisat, de ses alliances et du grand échan- .^on qu'il avait donné à la couronne. Enfin, si Guernaham avait son diable cl Guernachanai son auge, Keramborgne avait son lutin qui portait u un chapeau à larges bords » et exécutait à lui seul la besogne de quatre servantes.

Qu'une telle demeure, bâtie sur le plan moderne avec les matériaux du passé, nous apparaît symbolique de la destinée de Luzel ! Comme elle convenait bien au futur collecteur de nos traditions nationales dontlepatient labeur allait fournir une contribution si précieuse à cette science nouvelle du folk-lore faite avec les balbutiements et les premiers songes de l'àme humaine l

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Luzel est présent partout à Keramborgne. Pour révoquer, si nos souvenirs défaillaient, il suffirait de ses sœurs Perrine, Séraphine et Marivonne, triade vénérable, obstinément fidèle à sa mémoire et au foyer domestique : telles ces vieilles fées débonnaires préposées, dans les légendes, à la garde d'un « dormant » mystérieux. Le père de Luzel, vétéran du premier Empire (1), avait eu dix enfants. Des quatre qui survivent, trois filles et un garçon, notaire dans un canton voisin, nous ne retiendrons que M"^ Perrine. Si sa modestie Tempêcha de figurer en nom dans l'œuvre de Luzel, il n'est que juste, à cette heure, qu'on lui restitue la place qu'elle y devrait occuper. En même temps que la confidente de la pensée fraternelle, Perrine fut l'intermédiaire de son frère près du peuple, et il n'est pas exagéré de dire que l'auteur des Veillées bretonnes dut à ses recherches personnelles, à son intelligence toujours en éveil, quelques-uns des plus beaux épis de sa gerbe poétique.

— Quand un giverz ou une sône manquait à sa collection, il m'écrivait, me disait M"^ Perrine, et ne me laissait point en repos que je ne me fusse mise en campagne pour les lui trouver. Que de peine j'ai eue ainsi pour me procurer \egiverz de Jeannette Le Guern ! On m'indiqua enfin une vieille femme, Môn-ar-Bricquir, qui habitait Plouaret et qui savait ce gwerz. Je l'allai trouver : elle me reçut fort aimablement, m'offrit une tasse de café ; mais, quand je la priai de me

(1) Racheté trois fois, il avait t'té compris en 1813 dans la levée sénérale.

DK KKKAMBORfiNE A HLLZl'.VET 4.)

dicter le fjwcrz^ elle se déroba sous prétexte que c'étaient là des kojo (des « balivernes ») qui ne méritaient point l'honneur d'être imprimées. Prières, otîre d'argent, rien n'y fit. « Vous vous moquez de moi », disait-elle. Je dus m'adresser ailleurs...

Voilà les surprises du métier. Ne s'improvise point collecteur de chansons qui veut. L'àme populaire a ses scrupules et ses pudeurs et elle ne s'ouvre qu'à bon escient : il faut en faire lentement le tour, s'insinuer peu à peu en elle. Toute pesée trop violente, tout crochetage indiscret risque de la fermer irrévocablement.

Perrine Luzel était devenue fort experte à ce manège. Fileuses, couturières, « pèlerines par procuration », les antiques dépositaires de la tradition locale ne lui résistaient plus. De Keramborgne, continuellement, elle adressait à son frère quelque nouveau (fiverz pathétique, quel([ue Wno. et délicate sùne d'amour cachés aux replis de leur mémoire d'où ses habiles sollicitations les avaient fait jaillir. Le nom de la lîleuse, de la couturière ou de la pèlerine se retrouvait dans le livre, au bas de la sône ou du girerz, jamais celui de M"" Perrine (1). Ju.squ'au bout elle garda l'anonymat. Elle ne songe pas encore à tirer la moindre gloire de sa collaboration à l'œuvre de son frère. Si

(l' C'est seulement dans une lettre ù Hippolytedu Cleuziou. reproduile dans le tome I des Chants populairesde la Basse-Bretagne, que Luzel fait une allusion discrète à sa collabuiation : « Presque tout Idansma collcclionj, dit-il, a été recueilli ou par moi-même ou par ma sœur, qui m'a beaucoup aidé dans ce travail souvent ingrat. ■>

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lettrée, si fine, elle est restée, dans son costume, une paysanne. Et, fidèle au vêtement de sa vie passée, elle n'a point voulu que les choses changeassent autour d'elle. L'anaon de Luzel, céans, ne risque point d'être désorientée. Voici l'étroit cabinet du maître, refuge de sa pensée. Et voici surtout la cuisine de Keramborgne, — la cuisine, cette pièce à toutes fins des métairies bretonnes, haute et large à souhait pour remplir ses quadruples attributions d'atelier, de salle de réception, de réfectoire et de dortoir : ici la cheminée monumentale, capable d'abriter une douzaine de valets de ferme sous son chambranle, et oîi Luzel avait son escabeau en face du conteur ou de la conteuse qui recevait l'hospitalité du manoir ; çà et là les armoires vernies, le vaisselier, la table, l'horloge, le lit-clos armorié, acheté jadis à une vente des Kergariou, avec ses fleurs de lys et ses couronnes comtales découpées eu plein bois ; au plafond les côtes de lard, les vessies d'oing, le « listrier », chargé de cuillers de buis naïvement sculptées au couteau par les pâtres... Rappelez-vous les vers — pauvres de forme, riches de sens et d'émotion, — qui servent d'épigraphe à la quatrième des Veillées bretonnes :

Après le repas fait, on a dit les prières,

Sans oublier les moi'ts couchés aux cimetières.

Allons! qu'on jette encor quelques bûches au feu.

Que l'on forme le cercle. Enfants dont l'œil est bleu,

Grimpez sur les genoux complaisants de vos pères.

Femmes, à vos rouets ! Vos sôneft amoureux,

11 faut les apprêter et vos gioerz belliqueux.

DR KKRAMBORONE A l'LLZlNET il

Chacun doit son tribut de contes ou de sônes, De (jwerz des anciens temps, de légendes bretonnes. Apportez largement du cidre au vieux conteur. Pour allumer sa verve et son esprit miji|ueur. (]'esl bien : le cercle est fait ; on garde le silence; i.e feu flambe joyeux. — Oue Garandol commence!

EtGarandel commençait — ou Marie-Josèphe Keriwal uu Ciodic Rio ou le mendiant Jean Gourlaoiien ou tel autre balccr-hro (coureur-de-pays), renommé pour sa mémoire et sa langue affilée et dont Luzel, silencieux dans son coin, recueillait pieusement les kojo .

Vénérables ^ balivernes 1 » Qui veut — mais qu'il se hâte ! — peut encore les ouïr sur la bouche de Marguerite Philippe, celle-là même dont Luzel a dit dans une note des Giverziou :

1' Marguerite Philippe est ma chanteuse et conteuse ordinaire. Pèlerine par procuration de son état, elle parcourt constamment la Basse-Bretagne en tous sens, pour se rendre (toujours à pied) aux places dévotes les plus en renom. Partout où elle passe, elle écoute, elle s'enquiert et nie rapporte fidèlement toutes les chansons, tous les récits divers, toutes les pratiques superstitieuses et les coutumes qu'elle peut recueillir ou observer dans ses voyages. Sa mémoire est prodigieuse, et je n'exagère rien en portant à 200 environ le nombre des chants de toute sorte et à 130 le nombre des contes merveilleux et autres qu'elle connaît. Elle

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demeure au village de Pont-ann-C'hlan, en Pluzunet, arrondissement de Lannion. »

Ces lignes sont de 1874. Marguerite Philippe, en 1874, n'était déjà plus une jeune femme. C'est aujourd'hui une septuagénaire. Mais, par un privilège bien rare, celte aïeule a conservé toute la fraîcheur de sa mémoire et de sa voix.

J'en pus faire Texpérience dès le lendemain de mon pèlerinage à Keramborgne. Bien que les deux communes soient limitrophes, de Plouaret à Pluzunet la traite, pour un piéton, semblerait un peu longue : on l'abrégera en empruntant la voie ferrée jusqu'à Kerauzern. Pluzunet est encore à deux bonnes lieues de cette station : la route, après avoir quitté le plateau, sinue à travers un romantique paysage de futaies, de rochers et de landes; elle franchit à Pont-Locer les eaux vives du Léguer, escalade une colline boisée qui prolongeait jadis jusqu'à cette rivière l'apanage des hauts et puissants seigneurs de Coëtnizan et, par un dernier raidillon, débouche à Pluzunet même sur une grande place rectangulaire ombragée de vieux ormes et dont l'un des côtés est occupé par le cimetière et l'église.

Tout cimetière breton qui se respecte doit avoir son if funéraire, contemporain de l'église et quelquefois plus ancien qu'elle : c'est le cas pour 1 if de Pluzunet qui s'est nourri pendant une demi douzaine de siècles du suc des générations couchées à son ombre, alors que l'église, rebâtie en 1857, ne compte qu'un petit total d'années. Mais le style du monument est assez bon et l'architecle a pris soin déjaigniT u:i joli

m-, ki:i;amhiihij,\k a l'i.i /.i nkt V.»

porche de la Renaissance qui en relève la sévérité. Le clocher, un peu massif à sa base, monte d'un jet puissant. Il est bien conforme à l'esthétique du genre et ne déparerait point, malgré sa modernité relative, la collection de ces beaux clochers à jour du Léon et du Trécor qui m'apparaissent comme le dernier et le plus m:ignifique effort de ràaie indigène pour se dégager des étreintes de la matière. Exaltation vers le divin 1 Si les calvaires sont des med cu/po plastiques, on pourrail dire des clochers bretons qu'ils sont des liosannalis de granit. Leurs flèches percent vraiment le ciel. Et, sans doute. Pluzunel fui de tout temps une contrée privilégiée. Son isolement sur un des plus hauts socles de la région trégorroise, les tranchées parallèles que creusent entre son territofre et les communes voisines le Léguer et le Guindy, lui furent, contre les eutraînements du siècle, autant de défenses naturelles. Quand liommes et choses changeaient autour de lui, que les anciennes compagnies d'acteurs de mystères se disloquaient un peu partout, ce petit bourg abrupt demeurait une manière de citadelle de la liltéralure dramatique bretonne : il avait connu des heures glorieuses sous l'ancien régime et la Restauration avec François Le Trivédy, Claude Le Bihan, Jean Le Ménager, Tun instituteur, l'autre laboureur et le troisième fournier, qui occupaient leurs veillées d'hiver à sauver du naufrage les épaves de noire répertoire national et, l'été venu, s'improvisaient acteurs et directeurs de troupes. C'est un manuscrit de Jean Le Ménager qui a servi à Luzel pour l'établissement du texte de Sainle-J'/'éphinr et. dans rotle pièce, le louchant et

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ingénieux prologue de la seconde journée ainsi que le « bouquet » (1) sont de la façon personnelle du bon fournier qui s'excusait modestement de n'avoir su mieux faire, étant un homme simple, « léger de science et mince d'esprit » :

Dister enn he sludi hag izel a spered.. .

Les meilleurs sujets de la troupe bretonne qui figura en 1867 au Congrès celtique international de Saint-Brieuc, Pierre Huon, Jean Guélou ou Le Guélou, etc., étaient originaires de Pkizunet. A diverses reprises, notamment en 1875 et en 1878, des représentations de Pevei- Mal) Ai/mon furent données au bourg même de Pluzunet, dans la cour close d'une hôtellerie. Et c'est pareillement de Pluzunet et de Plouaret que sortaient les acteurs qui jouèrent à Morlaix, en 1888, le mystère de Sainte- Tréphine. Quelquesuns de ces braves komedianchers sous les neiges de l'âge ont encore bon pied, bon œil, et, au premier signal, m'assure-t-on, leur compagnie se reformerait et aurait tôt fait de combler ses vides. Grandie parmi eux, spectatrice assidue de leurs joutes littéraires, Marguerite Philippe, dans ce milieu fout imprégné de la forte poésie des primitifs, ne pouvait que développer son penchant naturel pour la vie contemplative. Sa mère possédait elle-même un répertoire de giverz assez étendu : elle chantait en tournant son rouet, et la mémoire de l'enfant, quasi mécaniquement, enre-

(1) Nom donné en breton aux épilogues.

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gistrait les paroles elles airs. Ainsi se fa.;oiina, sans aucune aide extérieure (Marguerite ne sait ni lire ni écrire), ce cerveau d'une si prodigieuse plasticité et qui est comme une encyclopédie vivante des traditions de la vieille terre d'Armor...

Je venais pour la première fois à Pluzunet et, pour dénicher Marguerite, je n'avais que les indications assez vagues fournies par la note de Luzel, note vieille de plus de trente ans. Par bonheur, tout le monde ici connaît Marguerite, — Marchant Fulup, comme on l'appelle à la bretonne. Elle est une sorte de gloire locale, et les yeux s'illuminent, les oreilles se tendent dès que je prononce son nom.

— Par exemple, me dit-on à la première halte où je m'informe d'elle, il y a beau temps que Marguerite n'habite plus au Rigorio , près de Pont-ann-C'hlan ; vous serez obligé de pousser jusqu'au hameau deSantlenet (Saint-Idunet). Mais, comme c'est fête aujourd'hui, peut-être larenconlrerez-vous à Pluzunet même, à la sortie de la grand'messe.

Marguerite n'était pas à la grand'messe. Très complaisamment, l'aubergiste chez qui j'étais descendu avait fait surveiller les abords de l'église. Au lieu de celle que j'attendais, je vis venir un petit homme d'allure timide et légèrement claudicant, qui me dit :

— Je suis René Salaiin, le mari de Marguerite. Si vous voulez, j'irai la prévenir...

J'ignorais que Marguerite fût mariée ; mais je me souvins qu'en Bretagne la femme, même épouse et mère, continue à garder son nom de jeune fille. Profitant des bonnes dispositions de mon interlocu-

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leur, je l'invitai à me servir de guide et, après un sommaire déjeuner, nous allions partir de compagnie pour Saint-ldunet, quand Marguerite, inquiète de l'absence de son mari, survint à limproviste. Elle s'excusa du négligé de sa toilette ; mais j'avais mieux à faire qu'à détailler ses loques de mendiante : c'était elle surtout qui m'intéressait, sa physionomie aiguisée et fureteuse de campagnol en maraude, son alacrité légendaire, ses yeux restés si vifs dans une tète qui n'était plus qu'un paquet de rides et de tendons. Un de ses bras, paralysé, pendait ; l'autre, atrophié, lui rendait encore quelques services. Elle était née ainsi, m'expliqua-t-elle en chemin, et cette double infirmité avait décidé de sa vocation : pour vivre, faute d'autre métier à exercer, elle s'était faite pèlerine par procuration, ce qui veut dire qu'elle entreprenait des pèlerinages pour le compte d'autrui. Quand les pèlerinages chômaient, elle décrochait son bissac et « cherchait la charité ». L'hiver elle filait au rouet. Son mari, infirme comme elle, se louait dans les fermes voisines. Mais il gagnait peu : dix ou quinze sols par jour. Et, là-dessus, il fallait payer le loyer du « ménage » : treize écus par an, trente-neuf francs, — une vraie somme, monsieur !

Tout en bavardant, nous avions atteint le Guindy. Près de là, dans la ramée, est blotti le hameau de Saint-ldunet, Le vieux cénobite cambrien y possédé une chapelle neuve, moins curieuse assurément que son lit en plein vent et ses trois sources miraculeuses, objet d'un pèlerinage assez florissant. Pluzunet se souvient qu'ldunet est son patron et qu'il lui a donné

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son nom : Ploii-ldunet (^peuplade d'Idiinet et, par contraction, Pluzunet, Plunet) : chaque année, au jour anniversaire de sa fête, la paroisse se porto vers la chapelle du saint, visite son lit, roche brute en forme de conque à demi-enclosedans un talus au pied d'une croix, s'abreuve de l'eau de ses trois sources mystiquement disposées à la file dans un bassin longitudinal (1). .Non sans lierté — car son patriotisme local est très vif, — Marguerite me fit les honneurs de la piscine sacrée, du lit et de la chapelle ; elle me clianta le cantique du saint, me vanta la puissance de son orouez (2).

— J'en ai éprouvé moi-même les bienfaits, me ditelle, îdimet, pour le souhigement des rhumatismes, n'a pas son pareil au Paradis... Mais nous voici rendus, Monsieur: entrez donc, je vous prie.

De son bras valide elle m'indiquait, à quelques pas de la chapelle, un pauvre wigwam de pierre sèche et de tourbe planté de biais sur le bord du cliemin et qui clignait son œil unique vers les pommiers d'un étroit courlil. Leur neige rose au printemps, leurs fruits d'or et de pourpre en automne, égayent un peu cette misère. La porte n'était pas fermée; une ficelle qu'on lirait du dehors soulevait le loquet intérieur. J'entrai, suivi de Marguerite et de son mari : sur un rudiment de cloison des images étaient collées, primes de grands

(1) A la vérité la première seule est sous l'invoculion d'idunet; les suivantes sous l'invocation de sainte Tuval et de sainte Mine.

(2) Vertu particulière à chaque .saint V. sur ce mot VAine bretonne, première série, chap. : Au cœur de la Hace.

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quotidiens ou premières pages de ces suppléments illustrés et grossièrement coloriés qui pénètrent aujourd'hui partout. Le logis n'avait qu'une pièce, meublée sommairement d'un lit-clos, de deux armoires, d'une table et d'un banc. Pour plancher, de la terre battue. Aux poutres brunies de fumée, quelques tranches de lard, le tléau d'une balance ; dans le retrait de la croisée, entre deux bouquets de papier peint, un petit autel avec une sainte Anne et la Vierge et, audessus, la photographie de Victor Hugo.

— Et Luzel ? demandai-je.

— Aotro Luzel ? corrigea Marguerite. Oh ! je n'ai pas besoin de voir son portrait. Il est gravé là, — et elle m'indiqua son cœur.

— Vous l'aimiez donc bien ?

— Il était si bon pour moi ! Chaque année iî m'envoyait 10 francs d'étrennes et, quand je me déplaçais pour l'aller trouver à Keramborgne, il m'hébergeait, me nourrissait et me donnait encore un petit écu.

— Est-ce vrai ce qu'il dit, Marguerite, que vous savez de mémoire loO contes et 200 chansons?

— Aotro Luzel n'a point exagéré ; il serait au-dessous de la vérité plutôt. Tenez : je vais vous montrer mon « cahier ». Je n'ai point été à l'école, mais une voisine, la fille de Charles Guyomard, s'est prêtée complaisamment à transcrire sous ma dictée les gwen et les sÔ7ies que je connais par cœur. Il y en a 259...

J'ouvris le « cahier » (1) et choisis au hasard trois

(1) Le M cahier » de Marguerite n'est point terminé et il serait bien à désirer qu'il le fût et acquis par une de no5

UE KEHAMHOHti.NE A l'LlZlNET OO

OU quatre numéros, en priant Marguerite de me chanter les pièces auxquelles ils correspondaient. Elle s'exécuta de bonne grâce. Sa voix était un peu aigrelette ; mais ses yeux, tandis qu'elle chantait, regardaient par la croisée, au loin ; sa (igure avait pris une noblesse et une gravité singulières. Et, sous ces poutres enfumées, dans ce taudis sordide, c'était bien réellement, comme disait Luzel, le cœur de la Bretagne qui palpitait sur les lèvres grises de la septuagénaire.

bibliotlièques publiques. On peut y lire ces deux notes dictées par Mari^aierite et dont je respecte le style : « Je sais 2.59 chansons, tous les Ions ; quand on me les citera en breton, je vous les chanterai toutes. Il y a des complaintes, des jolies chansons amusantes, des chansons de noblesse et de cours neuves ; je les sais par mémoire, ap[)ris par ma mère ; elle serait été en vie, elle atteindrait l'dge de 102 ans, née à Prielle (sic). Mon père avait le même âge : né à Coatreven l'an 1801. » — « J'ai plus de mémoire maintenant que j'avais la dernière fois, car j'ai mis mon esprit de plus en plus à y songer. J'ai fait une marque rouge quand j'ai copié avant les commencements. » Ajoutons que le père de Marguerite était tailleur. Elle-même était la cadette d'une lignée de deux fils et trois filles. De son mariage avecHené Salaûn, plus jeune qu'elle de quinze ans, elle a eu deux enfants morts en bas âge.

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