‹ L'âme bretonneChapitre 12 sur 58 · LA QUESTION DU BARZAZ-BREIZ · texte numérisé non relu

LA QUESTION DU BARZAZ-BREIZ

C'est une vieille querelle qui se rallume, qui gagne et qui menace d'embraser à nouveau la Celtie tout entière (1).

La Villemarqué, Renan sont morts ; morts aussi Le Men et Luzel dont les mémoires sur l'authenticité du Barzaz-Breiz mirent le feu aux poudres. Mais, des témoins de cette grande conflagration philologique, plus

(1) M"^ Hersart de La Villemarque'-Boisanger venait d'adresser au rédacteur en chef du Petit Journal la lettre qu'on va lire, en réponse à un article qui n'avait que le tort défaire état des travaux de la critique contemporaine sur le Barzaz-Breiz. Nous ne croyons pas inutile de restituer le début et la fin de cette lettre qui n'avaient pas paru dans le Petit Journal — où le ton de la polémique n'a pas su s'affranchir encore de certains préjugés de courtoisie :

Kerdaoulas, 9 septembre [1906J.

Mo.NSlErR,

On vient de me mettre sous les yeux un article du Petit Journal sur Luzel et les Chants Bretons. Cet article — non signé — ne vaut guère l'honneur d'une réponse, mais il ne sera pas dit qu'une fille de M. de La Villemarqué a laissé prononcer à son sujet le mot de supercherie. On a le droit de critique, mais pas celui de calomnie. Si on a préféré ce dernier procédé, c'est que les instigateurs de cette basse campagne savent parfaitement qu'une critique loyale aurait eu ici à tenir compte de plusieurs facteurs. Ils savent très bien qu'à l'époque où M. de La Villemarqué a publié le

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d'un domeure, el M. Louis llavel. M. d Arbois de Jubainville, M. Gaidoz, M. Félix llémon, M. I.olli, sont toujours de ce monde.

Peut-être y avait-il quelque imprudence à troubler leur repos : rien nest terrible comme un philologue déchaîné, si ce n'est peut-èlre un folk-loriste qui s'échaulïe. Mais, justement, la question de l'authenticité

Barzaz-Iirriz, riiyper-critiquo l'taif inconnue; s'il s'est liermis quelques licences, ce sont celles dont l'illustre Fauriel lui ;n'ait donné l'exemple en recueillant les chants grecs. Ainsi que l'a remar(iué M. de Kerdrel, M. de La Villemarqué a eu le tort d'être de son temps ; on ne se croyait pas forcé alors de ramasser le minerai avec le diamant.

Peut-être ses appréciations historiques peuvent-elles se discuter, et son imagination a-t-elle quelquefois égaré son érudition. Mais tous ceux qui onti'ecueilli des chants populaires savent la difficulté de les préciser. Les noms propres y sont souvent tronqut'-s ou difTèrent dans les variantes d'un même chant. Eu quoi, d'ailleuis, la beauté, le souflle du Tribut de yominoc seraient-ils diminués, parce que le nom du chef serait moins illustre ? Il est aussi au moins bizarre de s'étonner de rencontrer dans les chants bretons les noms de l'histoire de Bretagne.

Leur correction est. paraît-il, un autre ohjet de scandale. Mais si, lorsqu'un enfant récite une fable, on lui souffle le lu )l ([u'il falsifie, peut-on s'étonner que l'auditeur du chanl populaire y remplace l'expression oubliée et qui paraît indiquée par le bon sens et l'enchaînement du texte ?

.l'ai entendu M. de La Villemai'qué discuter amicalement avec M. Luzel assis à sa table. — ". Vous marchez où nous tâtonnions, disait mon père ; vos méthodes sont fixées. » Et, devant la candeur et la bienveillance de son hôte, le

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du Barzaz-Bveiz intéresse les folk-loristes autant que les philologues. Il n'est que de prononcer le nom de La Villemarqué : voilà, sur deux rangs, tous ces ongles en bataille. Pour se risquer en si frénétique compagnie il fallait la belle et tranquille audace d'une femme : honneur au courage de M'"" la marquise deBoisanger 1 Nous ne serions plus des Français si nous ne subissions pas le prestige de l'héroïsme féminin sous toutes ses formes et davantage, s'il se peut, de l'héroïsme qu'aristocratise un soupçon de poudre à la maréchale. C'est le cas de cet héroïsme-ci, qui a encore, pour nous séduire, l'agrément de s'ajuster mieux qu'aucun autre à la belle définition donnée par Miclielet du caractère delà race bretonne, <■ rêveuse, mystique, imaginative, spirituelle et n'en aimant pas moins l'absurde, l'impossible, les causes perdues ».

chef ou plutôt le sous-clief de ses détnirteurs (car c'était Renan qui avait attaché le gielôt) ne savait que balbutier.

M. de La Villemarqué a eu plusieurs torts. Il est né en 1815 ; — il a eu un succès beaucoup plus grand que celui de ses successeurs ; — il a fait connaître au monde entier la Bretagne, si grande dans sa foi et sa poésie, et, enfin, aucune des attaques de la plus mesquine jalousie n'a pu l'arracher au silence.

Ce silence, il ne me plaît pas de le garder devant sa tombe et je vous prie, Monsieur, de vouloir bien publier intégralement cette lettre. Elle passe bien au-dessus des insultes anonymes, mais les colonnes qui les ont reçues doivent cette réparation. Je vous prie d'en trouver ici mes remerciements anticipés.

Hersart de la Villemahqué-Boisanger.

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Les causes perdues — , Michelet ;i dit le inol que la galanterie suspendait au bout de ma plume. 11 n'est point pour embarrasser M""' de Boisanger, qui, si M. de La Villemarqué a perdu son procès devant l'opinion, n'hésite pas à en accuser Renan. L'accusalion étonnera : elle tendrait à faire de l'auteur du Barzaz-Breiz la victime du ne obscure machination anticléricale ; elle est grave surtout dans la bouche de M*"" de Boisanger, qui est la fille de M. de La Villemarqué.

Avons-nous donc chez M""^ de Boisanger l'écho attardé de la pensée paternelle ? Il est permis de le croire. Et l'on peut remarquer aussi que M"* de Boisanger n'a pas hérité de son illustre père cette stoïque impassibilité qui lui fit supporter en silence — un imperturbable silence de vingt-sept ans — la plus formidable tempête dont ait été battu le front d'un membre de l'Académie des Inscriptions et Belles- Lettres. De 1868 H 1895, date de sa mort, ce grand poète fut traité comme un vulgaire charlatan ; on l'accusa d'avoir outrageusement mystifié ses contemporains. Il ne protesta pas. Il ne se récria pas davantage quand le savant Joseph Loth lui ferma, de propos délibéré, en 481)0, sa Clirestomathie bretonne, on il n'avait voulu faire entrer que des textes rigoureusement authentiques.

Résumant la longue enquête de ses devanciers, M. Loth distinguait trois sortes de chants dans le

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Harzaz: les chants inventés, les chants démarqués, les chants arrangés.

w Parmi les premiers, disait-il, on peut citer les Séries en grande partie, le Tribut de Nominoé, la Marche d'Arlur, le Vin des Gaulois, la Prophétie de Givenclilan, Merlin, Lez-Breiz en grande partie, Alain le Renard, Hélolse et Abeilard, Jeanne la Flamme, la Bataille des Trente, le Combat de Saint-Cast. Les chants dits historiques rentrent tous à peu près dans la seconde catégorie ; le procédé est des plus simples : au lieu de soldat, vous mettez croisé, et, au lieu d'un chant du XIX* siècle, vous en avez un de l'époque des croisades. Les chants d'amour et les ballades ont, en général, un fonds populaire, mais tous ont subi, dans la langue au moins, quelque modification. »

Ainsi pas une [)ieiTe ne restait dijhont du magnilique monument bâti par La Villemarqué à la gloire de sa province natale. Effondrement lamentable ! Vanité, précarité des réputations littéraires !

On sait la fortune prodigieuse du Barzaz-Breiz ou « Chantsjjopulaires de la Bretagne, recueillis, traduits et annotés par le vicomte Hersart de La Villemarqué ». Dans toute l'Europe, quand parut le Barzaz (1839), ce fut un long frémissement d'admiration : le livre fut immédiatement traduit en anglais, en allemand, en italien... George Sand déclara tout de go que, devant « ces chants sublimes », les écrivains français étaient

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« coiDine des nains devant des géants » ; Kaynouard, FaurieK de Uémusat firent chorus ; Auguslin Tliierry, à qui La Villemarqué avait communiqué l'émouvante ballade Ann Dislro cuz ar Vvo-Zanz (le Retour d'Angleterre , la cita parmi ses pièces justificatives de la présence d'aventuriers bretons dans Tost de Guillaume le Conquérant. Et l'Institut, sans se faire prier, ouvrit ses portes à l'homme qui avait fondé chez nous la science du folk-lori' et restitué à la race bretonne ses titres de noblesse perdus depuis Jules César.

A la vérité, Souvestre, qui était né à Morlaix et avait vécu dans l'intimité de l'âme populaire, marqua bien quelque surprise de la perfection soutenue des chants du liavzaZ'Hrciz. Seule note un peu discordante dans le concert d'acclamations et d'éloges qui montait autour de La Villemarquô ! Quel téméraire, quel nouveau Malcolm Laing eût osé mettre en doute l'authenticité du Harzazi Renan lui-même y fut pris : l'article fameux de la Revue des Deux-Mondes sur la Poésie des races celtiques (1854) est si peu une déclaration de guerre à La Villemarqué que celui-ci s'en autorise et le cite à plusieurs reprises, avec une gratitude émue, dans les éditions postérieures de son recueil. Je me permets de renvoyer M""" de Boisanger aux pages XVII et LX de l'introduction du linrzaz. Elle y verra combien sa piété filiale l'égaré et qu'il n'est pins permis, quand un a lu ces pages, de dire que « c'était Renan qui avait attaché le grelot » et donné le branle aux « détracteurs » de La Villemarqué.

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