UNE IDYLLE SUR UNE GRAMMAIRE BRETONNE
François n'aurait changé qu'un mot à cet ineffable couplet, qu'il eût fait sien pour tout le reste: dominua fût devenu sous sa plume domina. Dans les bras de sa <* douce », à la veille de lui dire adieu pour jamais, le pauvre kloarec quimperlois mesurait combien la distance est grande, le chemin roide et pénible, de l'amour profane à l'amour divin, — et le nom du Seigneur lui était aussi amer que lui était délectable le nom de Marie-Anne. C'était ce nom qu'il continuait de répéter partout où il traînait ses pas, dans le promenoir du cloître de Langonnet et dans sa cellule de novice, sous les arceaux de l'ancienne salle du chapitre et sur les bords du torrentueux Elle.
Tel, six siècles en deçà, Âbélard pleurant Héloïse devant les rochers de Saint-Gildas. Et tel, ou plus tragique encore, ce clerc de la chanson bretonne qui, le jour de sa première messe, trépassa de douleur sur le sein de sa mie expirante : — dont le « recteur » de la paroisse éprouva un tel bouleversement qu'après avoir commencé par pester tout son soûl en . chaire contre « les jolies filles, perdition des jeunes sémina ristes », il ne trouva plus pour le couple infortuné, à la fin de son homélie, que des paroles d'indulgence et des souhaits de bonheur éternel :
Mahit ho daou indan peb a ve ; Bennoz Doue war hocli ine !
0 Tous deux sont chacun dans la tombe ; — la bénédiction de Dieu descende sur leurs âmes ! >• Ainsi soit-il.
SI il LKS PAS \)K KKNA.N
.1 /: tuile Maulde.
Les di:ux Trégiier
Tréguier, la ville des couvents, n'aura bienlût plus que des laïcs dans ses murs : on vient d'en expulser les Ursulines ; on en expulsera demain quelque autre congrégation. Ainsi va se dissipant un peu plus chaque jour, au souffle haineux du jacobinisme, cette atmosphère de spiritualité et d'onction qu'on respirait dans les rues de la vieille cité bretonne. Uenan, s'il était encore de ce monde, ne reconnaîtrait plus sa ville natale. L'inlhience décisive qu'eut l'ancien Trôguier sur sa formation intellectuelle et morale ne pourrait plus s'exercer avec le nouveau Tréguier. Tré' guier jette le froc aux orties ; Tréguier se sécularise ; mais que Tréguier prenne garde, en se sécularisant, de ne pas trop se banaliser 1...
- Bon ! me dit quelqu'un. On s'aperçoit bien que, pour parler de Tréguier, vous avez chaussé les lunettes de l'auteur des Souvenirs cl Enfance, "Vous voyez Tréguier à travers Renan. Ce magicien du verbe a tout recouvert du tissu prestigieux de ses phrases, et Tré-
S8 SLH LKS IWS DE HliNA.N
guier, à le lire, fut une ville qui tenait à la terre par des liens si légers qu'on pouvait s'attendre à les lui voir rompre d'un moment à l'autre... Ah ! ah ! laissezmoi rire !... Tréguier, le Lentriguet de Molière, dont le nom était synonyme, au XVII- siècle, de bourgade arriérée, ridicule et badaude, Tréguier, qu'un de ses fils, contemporain de Renan, appelait TouUous, de deux mots bretons dont le premier veut dire trou et le second veut dire sale, Tréguier faisant concurrence à la Jérusalem céleste ! Il fallait être Renan pour tenter et « réussir » des paradoxes de ce calibre. . Avez-vous lu, monsieur, les Mélanges de M. de Boisville?
Quelque peu décontenancé par cette virulente apostrophe, je confessai à mon interlocuteur que je n'avais pas lu le livre dont il me parlait et que c'était même la première fois que j'en entendais parler...
— Les Mélanges de M. de Boisville ont paru en 1870. me dit il d'un ton de supériorité dédaigneuse qui ne put qu'aggraver ma confusion. Les éditeurs en étaient MM. Lacroix et Verboeckhoven. Quant à M. de Boisville, je me suis laissé dire qu'il nélait qu'un nom de guerre dont se couvrait défunt M. le vicomte de Kerguézec.
— C'est bien possible, concédai-je.
Mais mon interlocuteur ne trouva point la concession suffisante.
— Ce M. de Boisville ou de Kerguézec, continuat-il d'une voix qui s'échauffait, avait le style preste, le mot vif, quelque judiciaire et, quoique vicomte, très peu de préjugés. Ruiné, pourvivre, ilavaitdù se faire «pion ». Cela se passait aux environs de 1848. La
SI H Li:S l'A> DE lŒ.NA.N S'.l
inoi'l (l'iiii oncle l'avait r(Miiis à Ilot. Il en |)r()lila pour n'-diger ses souvenirs universitaires et lirosser de sa ville natale le petit portrait que je recommandais tout à riieure à votre attention...
Ouel portrait. Seigneur ! Tn bibliophile complaisant — l'espèce en est rare, mais elle existe, — me l'a mis récemment sous les yeux. Il est bien vrai que Tréguier y est appelé Toullous et, pour qu "aucune contusion ne subsiste, l'auteur a pris soin d'expliciuer le mot dans une note.
« Toullous, ajoute-il, est une petite ville de 4000 âmes possédant une belle église gothique et un joli pont moderne. L'église fût bâtie, il y a cinq siècles environ, par les ancêtres des habitants actuels, aidés des aumônes recueillies dans les pays environnants et des ofTrandes apportés par les nombreux pèlerins. Aussi les habitants sont-ils, à juste titre, très fiers de leur église. Ouant au pont, construit ces dernières années, les Toullousains en furent si émerveillés que le Conseil muni(;ipal voulut consacrer cet événement en faisant graver sur la première pierre l'inscription suivante : « Ce pont a été construit ici. » Ce ne fut qu'à grand peine que le maire parvint à empêcher cette manifestation de l'enlhousiame populaire. »
Voilà qui n'est pas mal déjà et les Trégorrois sont bien arrangés dès ces premières lignes. Mais que dire des suivantes? L'auteur, tout en s'excusant de cette classification, « qui a l'air de reporter le lecteur au moyen-âge », y divise les habitants de Toullous en I rois catégories : la noblesse ; la bourgeoisie ; le peuple.
La noblesse est représentée par le comte de Kei-n<''-
9U SIT, LKS l'AS DE RENAN
tra — comme qui dirait M. de Beaunéant — et la baronne de Toulm... Je laisse, avec Tauteur, le reste du nom en blanc ; mais vous savei^ déjà que toul signifie « trou » et vous devinerez de quel trou il peut s'agir, quand je vous aurai dit que la devise de ces Toulm... était jusqu'à François P"^ : « Toulm.., en avant! » et qu'à cette époque, un ancêtre de la baronne ayant eu l'audace de dépasser le roi à la bataille de Marignan, François 1" lui cria : « Arrière, Toulm... 1 Je passe le premier. » Ce qui eut l'avantage de remettre les choses en leur place naturelle et de modifier la devise de la famille, devenue à partir de cette mémorable injonction : w Arrière, Toulm... I »
Il y a encore dautres nobles à TouUous, les Kakatouec, les Pencallet, les Kerlichou, etc.
« Quelques-uns d'entre eux, dit l'auteur, qtii ont attrapé quelques bribes du milliard des émigrés, se sont bâti des demeures dans le style moderne. Ceuxlà ont chevaux et voitures, donnent un dîner tous les ans et un bal lorsqu'ils marient leurs enfants... Depuis 1830, la noblesse de TouUous se retranche dans sa fidélité, refusant les emplois et les fonctions de toule espèce. Elle professe un souverain mépris pour quiconque vit de son travail ou de son industrie. La chasse est à peu près sa seule occupation, »
Broyeur de lin chanté par Renan, vieux hobereau de Kermelle, pauvre comme Job, grand comme un pentyern des temps antiques, qui te reconnaîtrait à ce crayon dérisoire ? Et, si la noblesse de TouUous est ('ti'illée de la sorte par un de ses représentants les mieux qualifiés, ce n'est pas que la bourgeoisie et le
SI H r.Es l'yvs iti; hknav '.Il
peuple aient trouvé grâce devant lui. La bour^'coisie ? l'n ramassis de jaloux. Le peuple? Des paresseux, des mendiants, des voleurs, côté des hommes ; des « prostituées >), côté des femmes.
(' Ajoutez à cela l'ivrognerie pour les hommes comme pour les femmes, continue notre auteur, et vous aurez une idée du peuple de Toullous. La confession est l'éponge que l'on passe sur ces ordures. L'opération faite, ils se croient parfaitement nettoyés et leur conscience est en repos jusqu'à nouvel ordre. »
Car les TouUousains sont très dévots. Ce qui nous paraîtrait une atténuation est une aggravation aux yeux de M de Boisville, lequel n'est pas plus tendre pour les clercs que pour les laïcs. Mon Dieu 1 qu'il se moque agréablement des nonnes, des confesseurs, des sermonnaires de Toullous 1 L'un de ceux ci, qui avait conquis par son éloquence les bonnes grâces d'une grande dame de la ville, en devait recevoir un calice magnifique auquel était joint ce billet : « En vous en servant, pensez à moi. » Par malheur, le mari de la dame ouvrit la boîte qui contenait le calice avant qu'elle ne fût parvenue à destination.
« Frappé d'une inspiration qui ne venait certes pas d'en haut, dit M. de Boisville, il substitua au calice l'instrument que redoutait si fort M. de Pourceaugnac, remit le billet à sa place et ferma la boîte de façon qu'on ne pût s'apercevoir de rien. »
L'anecdote a son prix. Elle eût ravi .\rmand Silvestre. Mais qui se fût avisé d'en placer la scène dans la patrie adoplive de saint Tugdual 1 Hélas! M. de Boisville ne respecte rien, ni les institutions.
1)2 SLK LES l'AS DE RK.NAN
ni les hommes, ni les bancs d'imîtres de son municipe natal. Tréguier est pour lui la dernière ville du monde, la plus sale, la plus bête, la plus encroûtée de superstition qui soit...
0 le Tréguier de Renan, avec sa cathédrale, chefd'œuvre de légèreté, fol essai pour réaliser eu granit un idéal impossible, avec les hauts murs de ses communautés religieuses, son atmosphère de spiritualité, ses sonneries aériennes, les chevaliers et les dames de ses enfeux, dormant leur levrette à leurs pieds et un grand flambeau de pierre à la main...
O le Tréguier de nos illusions !