HIUZELX ET HE.NA.N
Le même jour, à la même heure, sur deux points de la Bretagne, on honora cette semaine deux écrivains célèbres : Auguste Brizeux et Ernest Renan.
Les fêtes de Brizeux furent toutes littéraires : leur organisateur, M. René Saïb, s'était arrangé pour que la fâcheuse politique n'y montrât pas le plus petit bout de l'oreille. Il faut l'en féliciter. Les Bleus de Bretagne, qui prirent, l'an passé, 1 initiative d'élever un monument à l'auteur de la 17'' de Jésus, ne se sont point imposé la même réserve : ils ont convoqué autour de l'effigie de ce parfait réactionnaire tout le ban et l'arrière ban du radicalisme ; ils ont ravalé ce grand dilettante aux proportions misérables dun anticlérical
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lit.' cliel'-lieu df canloii ; ils ont bill'é de son «Huvre les pages les plus pai'failes et de préférence celles où il rendait hommage aux « maîtres exquis » de sa jeunesse, aux « excellents prêtres )> qui lui " apprirent rainour de la vérité, le sérieux de la vie », et n'en ont retenu que les plus douteuses, celles qui llaltaicnl leur grossier sectarisme, leur haine de la pensée catholique,traditionnelleet française. Âinsirintroduction (le l'esprit de parti dans une manifestation qui pouvait si aisément s'en priver aura eu pour premier etTet d'écarter de Tréguier bien des admirateurs de l'illustre écrivain, soucieux de ne pas compromettre le respect iju'ils gardent à sa mémoire dans la gogaille d'une kermesse athéiste et jacobine...
il y a, dans le Livre d'Or de Renan, une pliraso <|ii(' j'ai notée au passage et qui termine la lettre d'adhésion de mon vieil ami F'élix Le Dantec. l'éminent professeur en Sorbonne :
« On ne pouvait approcher Renan sans l'aimer. » Comme Le Dantec a raison ! Oui, tous ceux qui curent l'honneur d'approcher Renan, même ceux qui, comme moi, ne se satisfaisaient plus de son pyrrhonisme et aspiraient déjà vers un renouveau intérieur, tous subirent sa séduction. Il n'y avait pas chez lui l'ombre de pose. Tandis que Victor Hugo, grisé par l'encens un peu grossier que ses disciples faisaient fumer devant lui, se tigeait dans une attitude hiératitjin' et n'était pas loin de se considérer comme le nombril du monde, Renan, au plein de sa célébrité, gardait sa bonhomie souriante, son inaltérable sérénité de co-ur et d'esprit.
V)4 SLR LES i'AS DE RENAN
Il faut l'avoir vu dans ses appartements du Collège de France, mais surtout à Rosmaphamon, dans la gracieuse villa où il passait les mois d'été avec son admirable compagne, la fille du peintre Henri Scheffer, entouré de ses enfants et de ses petits-enfants ! Quelle cordialité était la sienne 1 Comme il vous mettait tout de suite à l'aise ! Comme il s'en faisait peu accroire et aux autres ! Comme on sentait chez lui ce détachement supérieur, cette absence de vanité, qui conviennent à un vrai philosophe ! Jamais homme ne fui moins atteint de cette hypertrophie du « moi », qui fut la maladie de tant de nos contemporains illustres, et de Hugo tout le premier. Non seulement il supportait qu'on ne l'accablât point de compliments, mais il permettait qu'on ne fût pas de son avis ; il se donnait la peine de discuter avec les plus obscurs, les plus humbles de ses contradicteurs.
Que de fois, par exemple, mon bon Maître, vous ai-je fait endèver^ comme on disait dans l'ancienne langue, par mon admiration pour Michelet ! Vous ne l'aimiez guère, ce Michelet d'une sensibilité si profonde et si anarchique tout ensemble, mais dont à cette époque, avec mes yeux de vingt ans, je ne voyais que la magnifique puissance d'expression.
— Oh ! L Oiseau ! La Mer ! vous disais-je. La Mir surtout !
Et, avec ce sourire indulgent et comme teinté d'ironie que nous connaissions bien, vous me répondiez :
— Euh ! Euh 1 La Mer, oui, sans doute... Mais êtesvous sûr que La Mer soit de Michelet?
— Dame 1 Monsieur Renan...
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— C'est que... il me semble bien... Je ne serais pas surpris que La Mer fût plutôt de M'"" Michelet...
Ce i)lul(U u\Hait-il pas exquis? La conversation de Uenan était pleine de ces trouvailles. Elles nous ravissaient. Je suis trop jeune pour avoir connu Brizeux, qui était lui aussi, dit-on, un causeur délicieux. Mais j'ai assistée l'inauguration de sa statue et justement en compagnie, à côté de Renan.
Le joli voyage que ce fut 1 Je me souviens encore de cette échappée en Morbihan, de l'Kllé, de l'Izole et des vallées d'églogue, toutes roucoulantes d'appels de ramiers, et des petites paysannes de Baud et de Plouvignier qui s'en retournaient de la messe dans leur justin noir et bleu et s'arrêtaient pour regarder passer le Irain et nous crier à travers les barrages : dehueh mad. le bonjour de là-bas. Biizeux fut fêté en prose et en vers, mais par personne mieux que par Renan. Son di.scours, d'une sobriété tout attique, était la grâce et le charme mêmes.
Y dit-il nonobstant toute sa pensée sur l'auteur de .Va/-je?J'ai de bonnes raisons pour penser le contraire. La veille du départ de Renan pour les fêtes, je déjeunais à Rosmapliamon. On vint à parler de Brizeux, et quelqu'un demanda au maître s'il avait trouvé beaucoup à louer dans l'œuvre de son compatriote. Il sourit d'abord, puis répondit, comme c'était sa manière, par une parabole :
— Au paradis, dit-il. où il existe pourtant une hiérarchie des bienheureux et où Paul n'est point l'égal de Pierre, qui, lui-même, n'est point l'égal de Joseph, il y a un jour dans l'année où chacun des saints, si
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humble que soit son rang, est honoré et glorifié pardessus tous les autres, et c'est le jour de sa fête. Que l'exemple nous serve ! Puisque c'est Brizeux que nous fêtons dimanche, il n'y aura, ce jour-là, de palmes et d'hosannahs que pour Brizeux...
La conversation suivit son cours. Comme un autre convive venait de dire de Brizeux :
— C'est un poète d'anthologie.
— Vous avez raison, répliqua Renan. Son œuvre est loin d'être parfaite ; mais elle contient de beaux fragments. Brizeux, comme M. Thiers, (avec qui, du reste, c'est sa seule parenté,) fut un écrivain de transition. Sa langue en a gardé quelque trouble : elle n'est ni classique ni romantique franchement. Thiers savait bien qu'il péchait par là, lui aussi. Mais, comme on lui signalait, dans son fJisluire^ les corrections à faire, il s'y refusait et peut-être avait il raison. Les corrections littéraires, quelle vanité '...
Renan n'est plus et, par une rencontre singulière, voici qu'on inaugure sa statue à Tréguier le jour même où l'on célèbre à Lorient le centenaire de la naissance de Brizeux. Deux saints à chômer à la fois, c'est peut-être beaucoup et l'illustre auteur de r/lu'?/i/r de la Science n'avait pas prévu le cas dans ses entretiens de Rosmaphamon. 11 est vrai qu'il y a bien d'autres choses qu'il n'avait pas prévues, et quand ce ne serait que les accents de Vlnlernalionale et la présence de M. Combes à l'inauguration de son monument...
SIK LtS l'As DE IIE.NAN 9*