LES RELIQUES D"UN HI^ROS
Du :2«i au :28 juin, Carliaix, cha([ue année, est en fête pour la commémoration de l'anniversaire du premier grenadier de France. Feus, de joie, salves d'artillerie, retraites aux flambeaux, illuminations, sonneries de cloches, courses en sac, etc., rien ne manque au programme. Les honneurs sont rendus à La Tour d'Auvergne par une compagnie du 118° d'infanterie, casernée à Morlaix. Ce 118* représente en la circonstance la 46*" demi-brigade. Devant In statue du héros, on procède à l'appel des hommes de la compagnie. .\u nom de La Tour d'Auvergne, le plus vieux sous-officier se détache des rangs, fait le «alut militaire et répond :
— Mort au champ d'honneur !
Pendant longtemps, le sous-officier chargé de faire cette réponse désignait du doigt 1 urne funéraire où reposait le conir de La Tour d'Auvergne et dont la garde était confiée à un fourrier de la l'" compagnie du 46* de ligne, qui la portait suspendue à un baudrier
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de velours. J'ignore par suite de quelles circonstances le 46"^ fut amané à s'en dessaisir. Toujours est-il que 'urne d'argent qui contient le cœur de La Tour d'Auvergne appartenait jusqu'à ces derniers temps au descendant du héros , le colonel du Pontavice du Heussey.
M. du Pontavice a bien voulu l'olïrir au musée des Invalides. L'urne avait déjà figuré, en 1900, à l'exposition du palais des armées de terre et de mer, avec la lance qui, dans la charge dOberhausen,occit le premier grenadier de France, un fragment de son chapeau, son épée (l), son plumet, sa tabatière et deux exemplaires des Origines gauloises. Carhaix, de son côté, possède diverses reliques du héros, qui, chaque année, le 27 juin, sont exposées sur le socle du beau monument dû au sculpteur Marochetti. Ces reliques consistent en une dent, une mèche de cheveux bruns, deux boutons de guêtre et l'épingle qui fixait le ruban à la cadenette des grenadiers. Dent, mèche, boutons, épingle, pieusement rangés sur le velours d'un petit écrin, dans un coffret de cristal, furent offerts à la ville de Carhaix par le roi de Bavière, lors de l'exhumation du héros, en 18:^7.
Voilà tout ce qui reste, à Paris et à Carhaix, du premier grenadier de France (2). On lit bien un peu
(1) On sait que cette épée, offerte à Garibaldi par le capitaine de Kersauzie, fut restituée en 1883 à la ville de Paris par les fils du célèbre condottiere italien.
(2) Aux deux villes précédentes il faudrait joindre
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partout et jusque chez M. Ardouin-Dumazet, d ordinaire mieux informé, que la ville natale de La Tour d'Auvergne posséda longtemps une relique plus importante, à savoir le portrait du héros en lieutenant du régiment d'Angoumois, dans son uniforme blanc à revers bleus. Le fait en lui-même est exact : mais, à la manière dont eu parle M. Ardouin-Dumazet. on pourrait croire que ce portrait était une œuvre originale, alors qu'il s'agissait d'une simple copie. Les regrets que nous cause sa perte en sont sensiblement atténués.
L'auteui' du l'otjage en France raconte ifu'il v a plusieurs années, comme on procédait à des réparations à l'hôtel de ville de Carhaix, ce portrait et celui d'un autre enfant de la cité, l'amiral Emériau, furent déposés dans un « couvent de sœurs », en attendant do reprendre leur place dans la maison municipale.
« Les sœurs, dit-il, mirent les deux tableaux dans la cour ! Les élèves prirent plaisir à Inpider les portraits ; à l'aidede ciseaux, de morceaux deboiset d'épingles, on enleva la couleur, on troua la toile. Lorsqu'on voulut replacer les tableaux, on n'en trouva plus (|U(' d'informes débris. «
Diuan qui a licrilé du la giberne d u liéros, en luii' tieiial réhaussé de broderies d'argent, mesurant 0™ Iti de hauteur, 0"i20 de largeur, 0™ î d'épais.^our el portanl à liiitéiieur une insciiptiou (jui indique qu'elle a a|)iiai tenu à La Tour d'Auvergne. Celte précieuse relique est déposée au musée municipal sous un globe de verre ; elle fut léguée à la ville de Dinan [lar un ancien offieiei . M. Bon. nelîn.
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Informes, c'est le mol. Mais les élèves des sœurs lurent-elles si coupables? L'enfance est, de sa nature, iconoclaste. La responsabilité des sœurs elles-mêmes, en l'occurrence, me paraît moins engagée que celle de l'administrateur qui lit déposer au premier endroit venu les tableaux dont il avait la garde (1). Du portrait de l'amiral Emeriau, il ne reste que le cadre ; de celui de la Tour d'Auvergne, qui m'intéresse surtout et qu'on a tini par dénicher dans le grenier oîi il est relégué, tout le corps subsiste. Par exemple, le héros est complètement décapité. Et des coups de ciseaux, çà et là, ont lardé l'uniforme, les revers bleus, le ceinturon et sa boucle fleurdelysée. M. Ardouin-Dumazet a grand'raison de s'indigner. Le mal n"a pas 1 importance qu'il croit cependant, puisque, je le répète, il ne s'agit là que d'une copie. Elle fut faite par M™® Blanche Yunker (2), femme de l'ingénieur des mines de PouUaouën, sur l'original du portrait qui appartient au colonel du Pontavice et que celui-ci aurait promis de léguer à la ville de Carhaix.
(i) D'après une communication de M™= .Marie Roy-Duc au ^journal Ar Bobl, les portraits avaient été déposés, d'ailleurs, non dans la cour du couvent, mais '< dans une salle inhabitée de l'Hôpital ».
(2) Le nom de cette aimable artiste est également attaché à l'église de PouUaouën qui possède d'elle « un tableau réprésentant le Martyre de Sainte-Barbe. La ligure de la sainte était, assurait-on. le purfrait de sa fille ». (M'"' Maiir iiov-Dncl
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Lue l(;iTi' ;MiiU' da lieros, (lans la grunUo salle du cunsL'il, préside, en allendant, aux délibéralions des édiles carliaisiens. l'allé voisine avec une assez bonne reproduilion du monument d'Oberliausen, don du f^énéral Lambert, autre Carliaisien célèbre, qui la rapporta de sa captivité en Allemagne. Quant aux souvenirs d(^n[ j'ai parlé plus haut et qui sont exposés, pendant les l'êtes, sur le piédestal de la statue de La Tour d'Auvergne, on m,e les présenta dans un reliquaire en cuivre doré querPcou\ rait la daliiiaiiquc du dernier lu'M-aul d'ai'ines du Carliaix (i;)olj, écussonné d'or au bœuf passant de sable armé et clarine d'argent.
Je ne fus certes pas insensible à la beauté de cutte i< vestun.i » en tin drap cousu de fil d'argent et trappe d'hermines noires. Le secrélaire de la mairie, l'aimable M. Deipeuch, m'apprit qu'elle avait coulé, d'après les vieux comptes, 593 livres et 9 sols. Grosse somme pour l'époque : mais Carhaix, ville parlementaire, dotée d'une cour royale, tenait rang de cilé magistrale parmi les cités bretonnes. C'est un rang dont elle est fort déchue. Elle-même ne s'en souvient plus guère ; elle ne veut dater que de 89 et de la Déclaration des droits de l'homme. Et c'est une prétention qu'on excuserait, si Carhaix veillait avec plus de soin sur la mémoire de ses héros de l'ère nouvelle
Des personnages moins considérables que La Tour d'Auvergne ont des musées ou des salles particulieress
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de musée dans leur ville natale. Or, n était le cadeau du roi de Bavière, on chercherait vainement ici même l'embryon d'un pareil musée. De cet homme qui a tant écrit — presque autant écrit qu'agi — et dont on ne consulte pas encore sans profit les Origines gauloises et les Recherches sur les anliquilés des Bretons, sa ville natale ne possède qu'un roman catalan et un recueil de redondlllas où se lisent quelques notes marginales de sa main. Carnavalet est mieux partagé : il a l'épée et des lettres du premier grenadier de France. Et la Bibliothèque Nationale, l'Arsenal détiennent la collection complète de ses ouvrages.
Mais y a-t-il seulement, à l'hôtel de ville de Carhaix, un exemplaire des Origines ou des Recherches ? A diverses reprises on annonça la publication des Mémoires de La Toui* d'Auvergne. Ces J/e'mo/res existent-ils? Sont-ils la propriété de la famille du Pontavice? Si Carhaix avait un musée La Tour d'Auvergne, comme Domréniy un musée Jeanne d'Arc, Dieppe un musée Saint-Saéns, Arles un musée Mistral, Paris un musée Victor Hugo, ces Mémoires lui eussent fait retour, tandis qu'ils iront vraisemblablement à la Bibliothèque Nationale ou dans les collections particulières de quelque riche amateur (1)...
(ij Je lis dans le Fureteur breton de janvier 1907 : « M. Le Sauz, charron à Caihaix, possède un manuscrit de La Tour d'Auvergne écrit en espagnol. » Qu'est-ce exactement que ce manuscrit ? Il vaudrait la peine qu'on le vérifiât.
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On n'aime bien, comme on ne comprend bien certains hommes que dans leur milieu de formation . dans l'atmosphère qui les imprégna enfants.
La Tour d'Auvergne est inséparable do la Cornouailie où il est né. Elle s'exprime en lui, comme il s'explique par elle. Du haut de ce puissant socle de schiste qu'est le plateau carhaisien, on domine de vastes étendues marécageuses, un long moutonnement de cimes sombres, hètraies et sapinières, que cerne sur Thorizon la ligne bleue des Menez. Rude paysage, balayé dos grands souffles iodés accourus de l'Atlantique et de la Manche et qui s'y livrent bataille ! La terre, par places, apparaît comme écorchée, son ossature à vif. Carhaix, la ville aux maisons noires, esta cheval sur Técliine de la Bretagne, Iceign-Iireiz, une échinemaigre, dépouillée, sans grâce. Que nous voilà loin du plantureux Trégorrois, de la légère Cornouaille du sud ! La Bretagne, ici, a je ne sais quoi de puritain, en tout cas de plus grave et de plus sévèrement mélancolique qu'ailleurs, qui semble s'être communiqué à La Tour d'Auvergne. L'homme qui avait pris pour devise : « Du pain, du lait et la liberté >> pouvait avoir quelques gouttes de sang étranger dans les veines : il reste bien et avant tout le fils de ces sommets âpres et pauvres.
Et c'est pourquoi l'on aimerait tant l'y retrouver autrement que dans le bronze de Marochelti et dans les quelques reliques éparses à l'hôtel de ville. Nul
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cadre plus à souhait pour lire les Origines el, peulètre un jour, les Mémoires... Le souhait n'a-t-il donc aucune chance de se réaliser ? Les édiles carhaisiens se croiraient-ils indéfiniment tenus par les fâcheux errements des municipalités précédentes ? II appartient, ce me semble, à M. Lancien, l'actif et intelligent maire que Carhaix vient de se donner, de rompre avec ces errements en demandant l'inscription au budget local d'une somme annuelle pour la création et l'entretien à l'hôlel de ville d'une salle ou d'un musée La Tour d'Auvergne. Les dons afflueraient d'euxmêmes à ce musée et les crédits municipaux feraient le reste (1).