CUAKMEHS El ()SSLAII!ES
messe à son intention par le curé de Penvénan : Poaz promit et tint parole. Et il arriva ceci que, la messe célébrée, le curé qui avait mis trop de précipitation à faire exhumer le cadavre de Ropers fut frappé d'une attaque d'apoplexie et mourut quelques jours plus tard...
Nous sommes en Bretagne, vous dis-je.
DEUX DISCOLHS
rX ASSIMILÉ: (iM'.lUKL VICAIHE
Mesdames et Messieiks.
Gabriel Vicaire n'est peut-être pas le premier qui ait senti de quelle efticacité serait pour notre poésie le retour à la tradition populaire, « source presque intarissable de rajeunissement ». Gérard de Nerval, avant lui, avait découvert celle Jouvence, mais il avait négligé d'en éprouver les vertus sur lui-même. On en concluait, un peu hâtivement, que l'épreuve était faite et qu'il y avait incompatibilité d'humeur entre l'âme populaire et notre littérature de mandarins.
l^es Emaux bressans témoignèrent à quel point on se trompait (2). Du premier coup, presque sans eflort, Vicaire avait résolu ce problème, plus compliqué que
(1) Le premier de ces discours fut prononcé le 23 octobre 1904 devant le monument élevé, dans le jardin du Luxembourg, à Gabriel Vicaire ; le second fut prononcé en 1907 au Banquet du Terroir.
(2) Snr \es Emaux bresaans, comme sur toute la partie de l'œuvre de Gabriel Vicaire antérieure à son séjour en Bretagne, je me permets de renvoyer le lecteur à l'étude que j"ai publiée dans la Revue hieue du 18 août 1894.
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celui de la quadrature du cercle, d'accorder dans ses vers la naïveté du sentiment avec l'observation étroite, scrupuleuse, des procédés de la technique moderne. On pouvait goûter chez lui. suivant l'expression de Jules Tellier, cette rare union de qualités qui ont coutume de s'exclure : le « faire » le plus subtil et la jeunesse de cœur la plus spontanée.
Grande fut la surprise du public. Plus grande encore celle des critiques, visiblement désorientés et qui commençaient à se demander si nous n'étions pas à la veille d un renouveau poétique comme celui que marqua pour l'Allemagne, au déclin du XVIIP siècle, la publication des chansons populaires de Percy et de Herder. Mais l'attitude de chef d'école, l'espèce d'hiérophantisme qu'elle implique nécessairement, répugnaient à notre ami. C'était le plus modeste en même temps que le plus malicieux des hommes : il avait horreur de la réclame, des formules et des manifestes. En compagnie de quelques bons camarades de lettres qui lui donnaient la réplique, d un Blémont, d'un Bouchor, d'un Truffier, d'un Beauclair, d'un Frémine, d'un Gineste, d'un Quellien, il continua de mener, par les garennes et les sentes, le branle tleuri de ses chansons. Où elles passaient, l'air s'épurait : le joli ciel de France, masqué par les brumes pesantes du symbolisme, se dégageait comme par enchantement.
Il arriva que le caprice de sa muse le mena jusqu'en Bretagne. Je ne saurais l'oublier ici. Pour être franc. Vicaire n'était point sans inquiétude le jour qu'il pénétra, un peu par eftraction, sur cette terre réservée
de la Légende et de la Foi. Quel accueil l'Ancêtre aux cheveux gris, penchée sur ses sources miraculeuses, repliée dans son deuil millénaire, niénagerait-elle à ce poète de toute grùce et de toute légèreté ? N'allaitello point crier au sacrilège ? A l'audacieux qui venait troubler le songe de son dernier soir ne répon drait-elle point, comme Renan jadis à un poète de combat : « Jeune homme, la Hretagne se meurt. Ne troublez point son agonie » ?
Messieurs, il y avait une vertu magique dans les vers de noire ami. Il parut, il chanta, el tout de suite la triste aïeule s'apprivoisa. Elle lui délégua son vieux saint national, Yves de-Vérilé, que les Bretons nomment Ervoan Iléloury, et messire saint Yves, en sa qualité d'avocat juré, s'acquitta fort bien' de l'am bassade. Vous n'avez pi^inl oublié les paroles pleines d'onction qui! fit entendre à Gabriel Vicaire :
Que tu viennes de Franco ou d'un monde iucuiinu, Que tes i»ied.s aient foulé la plaine ou la montagne. Mon fils, je le salue au nom de la Bretagne : Ealio sur mon domaine et sois je bienvenu !
Nos j^'enèts d'or, nos rlairs ajoncs, nos blanches roses, Si tu comprends leur àme, enchanteront tes yeux ; Notre mer te dira le secret des aïeux ; Ecoute-la parler ! Elle sait bien des choses...
Vois ! La sainte Bretagne a pour toi revêtu Sa parure d'ajoncs, son manteau de bruyères. Un esprit bienfaisant respire dans ces pierres : De ces mille tb/urs d'or s'exliale une vertu.
C'est un lève d'argent qui bat le pied des mciies ; D'angéliqups parfums s'élèvent du ravin ; El, comme un frais écho du royaume divin. Dans l'azur infini passe le chant des cloches.
0 mon fils, c'est ici la terre de beauté, C'est le pays d'amour où le soleil se couche. Si quelque chant léger s'envole de ta bouche, Qu'il soit fait d'innocence et de simplicité !
« Ainsi soit-il ! » répondit dévotement notre ami. Et ce ne fut point sur ses lèvres une vaine formule de politesse. Vicaire avait reçu le baptême breton ; saint Yves lui avait imposé les mains : il eut désormais deux petites patries, en plus de la grande, sa Bresse et la Bretagne. Il avait chanté la première dans les Emaux bressaiu ; il chantq, la seconde dans A\i Pays des Ajoncs.
Vous savez que notre ami avait ulanté sa tente à La Clarté, sur ce promontoire de la Manche bretonne d'oii l'œil embrasse le plus merveilleux .panorama qui soit peut-être au monde : le chaos marin du Skevel, les fîords des Traoïero, Ploumanac'h, Meur- Kuz, Trégastel, les Sept-lles, pays de silence et d'eiïroi, mais fleuri d'une prodigieuse végétation lithique dont Vicaire a su faire passer dans ses poèmes les tonalités tour à tour grises jusqu'à l'effacement e* somptueuses jusqu'à la violence. C'est de la contemplation assidue de ce paysage tourmenté que sont sorties tant de belles pièces, comme Keris, le chefd'œuvre peut-être de Gabriel Vicaire et qui témoigne combien, chez ce poète d'une verve si gauloise, il
vavailà l'occasion de mélanciilie péiiélranle. de grandeur simple el naUirclle.
Ainsi la liretagiie l'avait à ce point adopté, pétri et refondu, si l'on peut dire, que les Bretons se reconnaissaient en luiel le saluaient comme un de leurs bardes nationaux. Ils m'ont prié d'être leur interprète, de joindre leur hommage à celui des poètes delà tradition française et de le déposer au pied de ce monument. S'il est vrai que nos jours soient comptés et que riieure soit venue où la vieille Ame Bretonne doive s'en aller de ce monde (1), celui est une consolation, au milieu de Tingratitude universelle, d'avoir trouvé un refuge momentané dans l'œuvre de Gabriel Vicaire : accueillie comme une seconde mère au foyer du poète, elle n'oubliera point cette halte suprême sur le chemin de l'exil ; elle paiera d'une reconnaissance éternelle celte hospitalité passagère ; elle associera son nom à ceux des plus illustres et des meilleurs de ses enfants.
(1; On était au plein de l'effervescence causée par l'interdiction de l'emploi du breton au catéchisme et dans les prônes. Seuls, les députés conservateurs et progressistes — notamment MM. Louis Hémon, Lamy, le duc de Rohan. le marquis de l'Estourbeillon, l'abbé Gayraud à la tribune. M. lo com4.e de Mun, grande voix momentanément condamnée au silence, dans la presse — s'étaient élevés contre cette inqualifiable atteinte à l'un de nos droits les plus certains. Voir, plus loin, p. liOets.
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LE RÉGIONALISME BKETOiN
Mesdames, Messieurs,
Je veux reporter à mon pays natal l'honneur que vous me faites aujourd hui. Votre premier l)anquet, sous la présidence d'un académicien illustre, M. André Theuriet, fut une sorte de préface, de magnilique introduction à la série que vous ouvrez ce soir par la Bretagne. Elle avait quelque droit, notre vieille province, etquand ce ne serait qu'un droit géologique, un droit d'aînesse, à cette prééminence Mais elle ne s'est pas contentée d'émerger la première de l'abime silurien : les Bretons ont été les professeurs d'idéalisme de l'Occident. Leurs légendes ont enchanté le moyenâge ; elles lui ont enseigné ces touchantes faiblesses du cœur et ce trouble de l'esprit devant le mystère de la destinée que n'avait point connu la sagesse antique elles ont élargi prodigieusement les frontières de la vie morale en lui annexant les domaines infinis du rêve. Jardin de féerie, « le plus beau qui soit en terre ! » s'exclamait un de nos Maîtres. L'âme moderne y vient encore, parfois, cueillir des illusions...
Et voici ces Bretons, ces fils de la Chimère, qui se rangent ce soir, autour de M. Hoger-Ballu et dé M. Le Fur, sous la bannière de la Renaissance provinciale. Ils n'abdiquent point pour cela leurs credo respectifs. Le régionalisme est une maison commode, un large
itia\ nisciii us l.{!i
loyer où loiiles les opinions tiennent à luise. (Jn pciil être régionaiiste et ou peut être en même temps conservateur, nationaliste, progressiste, radical ou socialiste à tous crins. ()u(' dis-je ? .le sais des libertaires comme l'auleni-de lu Psi/cliologii' du Militaire professionnel, Augustin llumou. qui sont aussi des régionulistes. Et, de lu houche de ministres en activité, tel M. Rouvier hier, nous avons entendu des professions de foi que ne désavouerait pas Charles Brun.
Déduisons-en que le régionalisme est un état d'esprit général et qu'aucun parti n'a le droit de s'en prévaloir à le.vclusion des autres. Et c'est peut-être pour cette raison que la cause du régionalisme fait si peu de progrès en France. Nous souffrons du mal de l'unanimité et d'être tous d'accord sur le but à atteindre. El nous ne serions pas des Français enfin si, quand, à la tribune du Parlement, dans nos congrès ou nos banquels régionaux, nous avons affirmé, d'un verbe éloquent, l'urgente nécessité de « décongestionner «In France, nous ne nous tenions point pour satisfaits de cette dépense d'énergie et convaincus que l'Idée est en marche, cependant que nous retournons nous asseoir.
Messieurs, je ne veux pas dire que nous nous asseyons dessus. Mais enfin regardez, examinez ! >ious sommes en Bretagne ce soir: y a-t-il quelque chose, décentralisateurs, régionalistes, fédéralistes, que nous considérions comme plus sacré, plus intangible, que la langue parlée dans nos provinces respectives ;' Cette langue, quand elle ne serait plus qu'un patois informe, elle est \e palladium de nos nationalités agonisantes. Qu'on ne dise point qu'elle est aussi l'armi;
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empoisonnée des séparatistes. Michelet note quelque part, comme un fait extrêmement antique et propre à la France, la perfection avec laquelle la fusion des races s'est accomplie chez nous, « tantôt marquée, dit-il, par la langue commune, la diminution des dialectes provinciaux, tantôt (sans qu'il y ait communauté absolue de langue) par une profonde communion d'esprit, au point qu'on peut dire que. par certains côtés, il n'y a rien de plus français que des populations qui ne parlent point le français, comme nos Basques nos Bretons et nos Alsaciens ». Voilà, Messieurs, le jugement d'un historien peu suspect. Il suffirait à la défense de nos patois les plus inorganiques : mais combien il prend de force appliqué au breton, ce « verbe royal », ainsi que l'appelait un jour Maurice Barrés ! Hier, pourtant, sur un mot d'ordre venu de je ne sais oii, se déchaînait contre ce « verbe royal » une effroyable tourmente républicaine. Qu'il eût été beau alors, quand il soutenait ces attaques, de voir se lèvera la Chambre, non point un conservateur comme M. le duc de Hohan, non point un progressiste comme M. Louis Hémon, mais un de ces représentants . des partis avancés qui sont aussi nos amis, nos frères d'armes, nos compagnons de lutte, et dont la foi régionaliste ne s'était jamais trouvée, semble-t-il, à une plus rude épreuve. J'ai la tristesse de constater que nos amis ne se levèrent point, qu'ils restèrent assis à leur banc — et, ce jour-là. Messieurs, ils étaient bien assis sur leurs convictions.
Défendons, répandons de plus en plus la langue française, la langue nationalo : élargissons au dedans
Hl.l \ ltlM.nl H^
et au dehors sa sphère d'influence : ne détruisons pas les dialectes ni même les patois régionaux. « Un homme qui parle deux langues vaut deux hommes », disait Charles Quint. Et le mot est vrai, si vrai que la Convention avait décrété que le breton ne serait pas proscrit des écoles (1) et qu'on ly utiliserait comme langue auxiliaire pour renseignement du français ..
Je vous laisse à juger si, depuis la Convention, nous avons lait du chemin en avant ou à rebours. Et, pourtant, directoire, consulat, monarchie, empire, république, nous avons épuisé en un siècle toutes les formes de gouvernement. Mais les constitutions passent, la centralisation demeure, et c'est qu'on ne se prive point volontiers, quand on est au pouvoir, d'un si commode instrument de domination. Je crois pourtant, Messieurs, au succès final de nos idées. Je crois que la décentralisation se fera un jour. Mais je crois aussi i[u.e les partis n'y seront pour rien et qu'elle sera tout simplement l'œuvre de cette « force des choses », dont mon ami Charles Maurras se moque un peu légèrement dans son admirable livre l'Avenir de rintelligence et qui n'est cependant pas un facteur si négligeable.
L'auteur de la loi de 188i sur les syndicats professionnels poursuivait, par exemple, j'imagine, toute espèce de fins, excepté de faire de cette loi « un formidable instrument de décentralisation ». Or c'est
(1. Voir L'Antr hrefnnnp, f* série, chap. : h' Mo>i'''mevt paii' elfiqiip.
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ce qu'elle est devenue, si Ton en croit M. Paul Boncour. <' Ellearendu, dit-il, à nos régions opprimées la condition nécessaire et préalable de toute autonomie : l'expression et la défense des intérêts économiques communs. >> Et comme la loi sur les syndicats, sans le vouloir, a aidé au progrès de nos idées, les découvertes scientifiques vont y aidera leur tour : la vapeur, l'électricité, l'automobilisme renverront vers les extré" mités du pays les afflux d'énergie qu'ils attirèrent si longtemps vers le centre. Phénomènes de « régionalisation spontanée », observe avec beaucoup de finesse Charles-Brun. C'est un fait particulièrement digne d'attention à cet égard que la transformation du journalisme provincial, la poussée récente, sur tant de points du territoire, de grands organes régionaux tendant de plus en plus à se substituer dans la faveur du public aux journaux parisiens qui monopoli; saient jusqu'ici l'industrie des informations rapides. Soyez persuadés qu'il faudra très peu de temps à ces organes régionaux, puissamment outillés, pouvant distribuer les « dernières nouvelles » sept ou huit heures avant la presse de Paris, pour éliminer complètement cette presse du marché provincial ; faute de clientèle, il ne subsistera plus dans la capitale que trois ou quatre journaux doctrinaires et quelques gazettes mondaines. Encore inféodés à la politique centraliste, ces organes régionaux — toujours par la " force des choses » — deviendront à la longue de merveilleux, d'irrésistibles agents de décentralisation. Et ainsi prendra fin peut-être, sans qu'aucun parti y ait poussé et puisse revendiquer l'honneur de la vie-
IHl \ DISCdl KS 143
loire, lulrophie séculaire dont soullraieol nos vieilles provinces françaises...
Donnons-nous l'illusion ce soir, autour de celte table où s'épanouit la fleur de nos costumes nationaux, que cette atrophie est conjurée pour la Bretagne. Me voici moi-même, comme seront peut-être mes petitsfils en " julot » du I.éon : costume sévère qui s'harmonise avec mon front dégarui et la gravité de mes passagères fonctions présidentielles... Mais vous, Mesdames, que vous avez eu raison d'incliner vos préférences vers la vive et pittoresque Cornouaille du sud 1 C'est le pays de la couleur. Les femmes y soni grandes et brunes et, dans leur fraise à godron et leur jupe évasée, semblent descendues tout exprès, pour confondre la chronologie et l'histoire, d'une toile du Pacheco ou de Velasquez. Il faut les voir au «' pardon >), le cierge en main, raides comme des nonnes, et il faut les voir à la danse, celles du moins qui. bravant les foudres de « M. le Recteur »,
D'une hanche agaçante ont appris le secret
Et font, d'un lourde tète aussi vif qu'un coup d'aile,
Sui' leur col gracieux vnUigorln dentelle...
Ainsi fredonne Jos Parker, le « chantre de Fouesnant ». Et il faudrait écouter encore, sur les fdles de Paimpol et de Tréguier, le magicien du verbe Anatole Le Braz, les alertes « monférines » qu'en l'honneur des Bigoudens et des Chàtellinoises sonna Frédéric LeGuyader, les élégies alréennes de Pierre Laurent et les confidences qu'aux lèvres d'Auguste Dupouy, sur les quais d'un port breton baigné de lune, chucbo-
tait, Tautre soir, une sardinière de Douarnenez. 11 faudrait vous entendre, maîtres chansonniers de Bretagne, Théodore Botrel, YannNibor, Heurtel, Jean Franc, Cherouvrier, et toi, grandiloque prntiiern de la bonne duchesse, Léon Durocher, prince de Thumour bretonne, Rabelais armoricain... 0 poètes, ô chansonniers, ô pentyern, vous êtes les meilleurs ouvriers de la décentralisation ! Cette province française si diverse, si prenante, cette jolie âme bigarrée qui fleurissait dans les mœurs et les parlers dialectaux, que fût-il resté d'elle, si vous n'aviez enclos aux pages de vos livres un peu de son parfum? Payons-la de réciprocité ; penchons-nous sur elle, tandis qu'il en est temps encore. Et ne méprisons point trop ce rôle d'embaumeurs qui est l'éternelle condition des poètes. Quand Virgile s'en allait demandant aux bouviers et aux chevrières les reliques dispersées de la vieille âme latine, pour la coucher, suivant l'involontaire alexandrin de Renan.
Dans le linceul de pourpre où dorment les dieux morts,
il ne faisait qu'obéir à la même loi mystérieuse qui nous incline aujourd'hui sur le passé de notre chère Bretagne.
Et enfin ce passé... il est peut-être l'avenir, s'il n'est plus le présent. La puissance de redressement des races celtiques est infinie. Qui le sait mieux que M. Roger-Ballu, M. Le Fur, M. Hugues Lapairo, qui ont inscrit sur leur drapeau ces mots magiques : Renaissance provinciale ? Votre œuvre est belle et courageuse.
DEIX DISCULHS 145
Mi'SMt'ui'.s. .Il' m \ associe de tout cœur. J'ai coutiance. pour la l'aire triompher, dans votre grande intelligence, votrtMnlassal)le aciiviti', aidées de cette « justice immanente " qui n'est ([ue le synonyme n'publicain de la Providence et dont Victor Hugo avait d('jà dit :
La justice est lioîtru'^»' : p|le vient à pas lents, Mais elle vient...
De fait, elle est déjà venue, au moins pour une de^pièces essentielles de notre costume national. Je vous prie de croire que je parle sérieusement. Aussi bien ceux d'entre vous qui n'auraient pas lu le dernier livre de M. d'Arbois de Jubainville sur les Celles n'ont-ils qu'à feuilleter le chapitre consacré par l'illustre professeur au pantalon.
Pendant loul indi({U(' au l'ameux chapitre des chapeaux 1 Arislole et M. d'Arbois de Jubainville. à quelque deux mille ans d'intervalle, se donnent la réplique. liomn)es vains et légers de ce temps, suis-je tenté de m'écrier après avoir lu ce chapitre d un savant que tous ici respectent et qui est la plus haute autorité du monde celtique, vous ne savez pas ce que vous laites en portant des pantalons: tout bonnement, vous aftirme/, la victoire définitive du celtisme sur l'esprit latin !
C'est ainsi. Le pantalon, dit M. d'Aibois de Jubainville, apparaît chez les Gaulois dès l'époque même où les Gaulois commencent d'occuper les auteurs anciens. Son nom était braca. Cicéron désignait sous le nom de bracali (porteurs de pantalons) les habitants de la (Jaule transalpine; Martial, mort au commencement
146 UELX DISCOURS
du second siècle de notre ère, vers 102-104, parle du vieux pantalon, veteres hraae, d'un pauvre Breton, paupei'is Brittonis. Mais, de grâce, Messieurs, là où je dis pantalon, n'entendez point culotte, encore que l'origine du mot braca ne soit pas beaucoup plus noble que celle du mot culotte, sensible, oserai-je dire, aux oreilles les moins averties. La culotte ne descendait pas plus bas que les genoux : la braca ou pantalon descendait, comme aujourd'hui, jusqu'aux chevilles.
Les Romains, peuple foncièrement assimilateur, acceptèrent bien de porter la culotte le jour qu'ils eurent reconnu l'avantage de cette sorte de vêtement : ils ne voulurent jamais porter le pantalon ou braca. Cette braca leur semblait de si mauvais ton qu'à la fln du IV siècle après Jésus-Christ, l'empereur Honorius en défendit l'usage dans la ville de Rome, sous peine de l'exil et de la confiscation des biens. Or, ce même Honorius tolérait le port de la culotte. Il y a des soldats romains en culotte sur les laas-reliefs de la colonne Trajane. Qu'était-ce pourtant que celte culotte, sinon le pantalon gaulois raccourci ? Sans doute ; mais enfin, cette légère différence suffisait à l'amour-propre des Romains. La culotte l'emporta si bien que, sauf dans les classes inférieures, elle s'imposa au monde occidental pendant tout le moyen-âge et jusqu'aux temps modernes. Ce n'est que depuis une cinquantaine d'années que le pantalou gaulois s'est victorieusement substitué à elle.
Concluons ou plutôt rendons pour conclure la parole à M. d Arbois de Jubain ville :
" L'envahissement du monde occidental par le pan-
iii.rx luscm u» I i"
lalon, dil ri-niinenl professeur au Collège de France, marque la revanche de Taristocralie gauloise qui, vaincue, dut, pour subsister, subir la honte de revêtir la loge romaine. Cette toge n'est plus portée par personne ; c'est elle qui, aujourd'hui, est la vaincue et le pantalon gaulois qui a triomphé ; c'est vêtus du pantalon gaulois qu'aujourd'hui les Romains montent auCapitole.» .le m'en voudrais, Mesdames et Messieurs, d'ajouter un commentaire quelconque à ces fortes paroles. M. d'Arbois de Jubainville y révèle la savoureuse ingénuité d'un émule de Sylvestre Bonnard. Mais nous autres, régionalistes, qui plaçons au premier rang de nos préoccupations la sauvegarde des costumes nationaux, nous avons bien le droit de ne pas sourire. Encore ne puis-je m'empécher de remarquer que le pantalon celtique a mis dix-huit cent ans pour triompher (le la toge romaine. Voilà qui doit nous apprendre à MO jamais désespérer des revanches de l'histoire. Bufloii, à qui l'on demandait un jour la définition du génie, répondit qu'il n'était qu'une longue patience. C'est peut-être aussi, après tout, la définition qui convient le mieux au régionalisme fl).
Ij On m- lue pardonnerait pas de it-nvoyer à \ Appendice la belle et curieuse lettre qu'à la suite de la lecture de ce discours voulut bien m'adresscr le grand poète Frédéric Mistral. Je crois, en elVet, qu'où y trouvera iiialièri' à quelijues ri'llpxions iiitéressanlos :
MaUlani' (Provence)^ 24 mars / 907.
. Mon cher ami, j'ai eu trop de plaisir à lire votre discours diXi Dîner du Terroir en l'honneur de la sainte
148 DELX DISCOLKS
Bretagne, pour ne pas vous exprimer mon admiration et ma gratitude, particulièrement pourla très juste et courageuse remontrance que vous y adressez aux représentants officiels de votre province. Les députés et sénateurs de la Provence, si bons félibres que soient quelques-uns en petit comité, peuvent en prendre leur part. Merci donc, mon cher maître, pour la vive espérance que vous nous donnez à tous 1
F. Mistral, (de la (iallia Braccata, Gaule Narbonnaise, uù nos pêcheurs ont toujours porté (i grand braio).
AI l'AVS DE LA Toi K hA( \i:n(.M-:
l /-'yrnand Guéguen.