LE BIEN DU PÊCHEUR
A Auguste Dupouy.
Oui, ce matin, sur le viaduc d x\uteuil, j'ai bien cru l'entendre, le respirer, ce vent du large, âpre et grisant, chargé de sel, de sable, d effluves iodés, qui n'est pareil à aucun autre vent.
Il avait dû se tromper de route, embouquer par mégarde le couloir c]e In Seine, glisser sous les arches des ponts, et c'était lui, le pirate, qui donnait l'assaut à la grande ville. Les passants raflermissaient leurs chapeaux ; les femmes serraient leurs jupes. Tous pestaient contre le malappris. Le vent est anonyme dans Paris et, qu'il souftle du midi ou du septentrion, ce n'est jamais que le vent, un maraud, un gêneur, un trouble-fète. On ne lui demande pas son état-civil ; on ne fraye pas avec lui ; on se hâte dès qu'il commence à prendre sa grosse voix...
Moi. je m'étais arrêté ; à son odeur plus encore qu à sa fanfare, j'avais reconnu le terrible « roi de la mer ». S'il fait le diable à quatre ici, pensais-je, que doit-ce être là-bas, sur cette pointe de Bretagne, étrave aux trois quarts submergée du vieux continent? Combien de barques seront à la côte ce soir? Filets perdus, casieiis démolis, palangres en dérive, heureux le pêcheur qui en sera quitte pour ces menues avaries ! Aux
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drisses du sémaphore, le cùne noir, avertisseur des basses pressions aliiiosphériques, n'est pas toujours hissé assez tôt. Et, même hissé eu temps opportun, il n'arrête pas toujours le marin (jui n'a pour vivre et faire vivre les siens que le produit de sa pèche quotidienne.
Si encore la pèche était bonne 1 Mais de plus en plus la mer se montre avare, le poisson capricieux ou rétif. La sardine n'a peut-être pas quitté sans esprit de retour les côtes bretonnes ; il n'est même point sûr qu'elle émigré et il est plus vraisemblable qu'elle se cache d'octobre à mai dans les profondeurs ; mais il faudrait pour la prendre des engins moins rudimeutaires que ceux dont on s'obstine à se servir. Restent les autres pêches : la pèche des raies, praticable seulement aux mortes-eaux d'hiver, une semaine sur deux ; celles des maquereaux, lieux, grondins, turbots, congres, etc.. Toutes, même la pêche des langoustes, languissent peu ou prou, depuis que les chalutiers à vapeur sont entrés en scène ; ces « ravageurs de la mer », comme on les appelle à Douarnenez, sont les bêtes noires de nos pêcheurs. Enfin l'alcool — l'abominable alcool de grains et de pommes de terre, six fois plus nocif que l'alcool ordinaire, d'après Dujardin-Beaumelz — ne laisse pas d'avoir sa large part de responsabilité dans la crise.
De lb38 à 1900, la consommation de l'eau-de-vie a plus que doublé en Bretagne : elle est de 19 litres par
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tête à Audienie, de lia Douarnenez,, de 10 à Cuncarneau.
Des remèdes, des palliatifs au mal? On en a proposé plus d'un ; le transplantement, le changement de profession (1)... Ilya trop de pêcheurs en Bretagne, a-t-on dit, et cela est vrai. Mais il est vrai aussi que les quatre cinquièmes des équipages de la Flotte sont bretons et que les mesures qu'on préconise risqueraient de tarir les admirables réserves où s'alimente notre marine de guerre. En outre l'émigration vers la Tunisie et d'Algérie « désengorgerait » momentanément nos ports de l'ouest, mais non au profit de nos colonies africaines, où des expériences répétées et plus malheureuses les unes que les autres montrent qu'il est impossible d'acclimater les pêcheurs bretons.
Alors? demanderez-vous.
Alors il faut cliercher autre chose, tâcher, par exemple, de régulariser le rendement de la pèche sans réduire le nombre des pêcheurs, — ce qui serait possible, si les inscrits consentaient à recourir aux engins perfectionnés dont ils ont obtenu l'interdiction et si
(Ij L'échec de Courrières et de Nœux est encore présent à tous les esprits (1908) : sur les cinq cents pêcheurs de Concarneau, Trégunc. Fouesnant, etc., embauchés pour le travail des mines, il n'en restait pas cinquante en service au bout de trois mois. Beaucoup avaient regagné à pied, par petites étapes, le pays natal. Aux mines du Hat, près de Figear, Tessai n'a pfis mieux r<'us<?i.
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les fabricants de conserves élargissaient la « capacité de production « de leurs usines.
Les inscrits, mallieureusement, sont hostiles au régime de la liberté des engins, et le ministre de la marine, qui leur donne tort à la tribune, hésite à passer outre dans la pratique, pour ne point s'aliéner une clientèle électorale de cette importance.
^ous voilà au rouet, semble-t-il. Patience 1 On ne veut pas de la solution précédente : la suivante sera peut-être mieux accueillie.
« Pour conjurer les effets désastreux de certains chùmages, m'écrivait dernièrement iM. de Tiiézac, il faudrait que le pécheur breton eût deux cordes à son arc : la pèche et la culture. Il faut créer le « Bien du Pêcheur ». 11 faut doter le brave homme du petit bout de terre qui lui procurera des ressources supplémentaires et lui c( profilera » en le distrayant, (irosse méprise de croire que le pécheur est rebelle à l'idée de culture ! Seulement, pour qu'il s'intéresse à la terre, il faut qu'il y ait une maison dessus. En un mot, le « Jardin du Pécheur o est une utopie : le « Bien du Pécheur » — à savoir un lopin de terre et une maison — est au contraire la réalisation du plus cher de ses vœux... »
.V l'appui de sa thèse, mon correspondant aurait pu citer le cas, éminemment significatif, des brugards du Cap Sizuu, dont beaucoup sont fermiers ou propriétaires-exploitants en même temps que pécheurs.
« Hors les rares exemples d'ivrognerie invétérée, dit M. Théodore Le Gall, ces pécheurs-agriculteurs sont très à l'aise et demeurent toujours à couvert —