LE BIEN DU PÈGUEUR
grâce à leurs habitudes d'économie, — des caprices et des éventualités de toutes les pêches qu'ils pratiquent (1). »
Le système, on le voit, a fait ses preuves. Il y aurait donc intérêt à le généraliser et, si la chose paraît assez malaisée, pour ne pas dire impossible, dans certains grands ports de pêche comme Douarnenez et Concarneau, où le prix du terrain est très élevé, elle ne présente point les mêmes difficultés dans les petits ports, de beaucoup les plus nombreux et oîi la valeur du terrain n'a presque pas bougé. M. de Thézac, avec sa fougue d'exécution habituelle, s'est chargé de le démontrer : par ses soins, depuis le mois d'août dernier, Sainte-Marine, en Combrit, possède quatre maisons-types, entourées chacune d'un,, petit champ de 350 mètres carrés, lesquelles reviennent, clef en main, à 2.000 francs et ont été immédiatement cédées à des ménages de pêcheurs. Le prix de la locationvente, 75 francs, dont les 3/4 sont considérés comme capital remboursé, témoigne assez que l'Œuvre n'entend pas faire une spéculation de la charité, envisage dès l'origine le sacrifice pur et simple des intérêts de ses avances.
Et il faut bien qu'il en soit ainsi. Comme dans ces .46m du Marin, fondés eu 1899 parle même M. de Thézac et qui ont pris, en quelques années, un déve-
(1) Cf. L'Industrie de la Pèche dans les ports sardiniers bretons. Crise et Palliatifs, par Théodore Le Gall (Renues).
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loppement si prodigioux, le désintéressement absolu est ici la condition du succès.
M. de Thézac avait été frappé de bonne heure par ce qu'il appelle « l'instinct de sociabilité des pécheurs à terre ». Voilà une forte observation. Elle contredit quelque peu les idées reçues sur l'esprit étroit, le jaloux individualisme de nos pécheurs, et spécialement des pécheurs bretons. El j'accorde que les apparences ne .sont pas toujours en faveur de ces pauvres gens. Que de peine, par exemple, n'a-t-on pas eue pour les habituer à payer régulièrement leurs invalides ! Je sais encore des districts maritimes où le recouvrement de cette modique somme ne s'opère point sans tiraillements. Et pourtant, si le pécheur bieton demeure réfractaire à l'esprit de nouveauté, s'il redoute certaines ingérences dont il ne soupçonne qu'avec trop de raison le caractère intéressé, il y a chez lui, tout au fond, un très vif sentiment de la solidarité qui doit unir les membres d'un même groupe social.
La tribu, le clan, ne sont supprimés que de nom en Bretagne. En fait, ils subsistent ; ils mettent, entre les hommes, un lien moral extrêmement fort et qui ne s'est point encore relâché. Quand un deuil frappe une famille, c'est toujours le clan, la tribu, qui pourvoit aux besoins les plus pressants des orphelins et des veuves. A la suite du dernier sinistre qui ravagea l'ile de Sein, une dame de Bordeaux écrivit à l'adjoint faisant fonction de maire pour ofTrir d'adopter un enfant pauvre de l'île : on n'en trouva ou plutôt on n'en voulut découvrir aucun. C'est que le dan mettait une
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sorte d'amour-propre à ne pas laisser à la charité étrangère les victimes qu'avait faites l'inondation. Dans cette même île de Sein, la préférence pour les emplois de mousse est toujours donnée aux orphelins et aux fils de veuves. Par une superstition touchante, les patrons qui les prennent sur leur rôle passent pour avoir plus de chance que les autres (1). Un peuple qui pousse à ce degré le sentiment delà responsabilité sociale est certainement mùr pour des formes plus savantes de la mutualité : ainsi raisonna M. de Thézac et son raisonnement était juste, comme l'atteste la rapide et incessante prospérité des Abris.
« L'objet spécial des Abris, dit un prospectus déjà ancien, est d'attirer les pêcheurs les jours de relâche (si fréquents l'hiver sur nos côtes de TOcéan et la Manche) et de les retenir en leur offrant gratuitcmenl des salles de réunion : grande salle commune où ils trouveront leurs jeux favoris: salle de lecture avec bibliothèque qui leur fournira des éléments d'instruction professionnelle (livres nautiques, cartes marines) et de récréation intellectuelle (journaux illustrés, livres de vulgarisation scientifique et récitsde voyages). Les fondateurs se proposent aussi de leur offrir certains avantages matériels, tels que coquerie pour les marins de passage, citerne à eau douce, etc. Un local pour le gardien et un préau couvert pour les jeux complètent l'établissement qui, d'ailleurs, devant être adapté aux besoins de clia([uo poit. variera plus ou moins dans ses détails. »
(1) Consulter Sur la Cote (Une visite à F île de Sein).