CHEZ TAFIY QUINZE JOURS DANS LA GALLES DU SUD
(Juillet-Aoùl 1899).
A Oscard Havard.
Pourquoi le pays de Galles est peu connu. — En route pour Southampton. — Où l'on retrouve la Loïe FuUer. — Cowes et lîle de Wight. — Le sanatorium militaire de Nettley. — Les lir/ht-ressels. — Dimanche anglais. — Le panier de Satan. — Un Carnac britannique. — Les alignements de Stone-Henge. — Salisbury. — Le cheval historique. — Un clergyman en goguette. — Sous la Manche de Bristol. — La fraternité celtique.
11 y a peu de pays qui soient moins connus chez nous que le pays de Galles. Cela tient à bien des raisons, dont la meilleure est qu'on ne le dislingue point de l'Angleterre proprement dite. L'Irlande et l'Ecosse, à la bonne heure ! Voilà des contrées originales, curieuses, passionnantes. Mais le pays de Galles ?...
J étonnerai probablement mes lecteurs en leur affirmant que, des trois grandes communautés celtiques soumises à l'Angleterre (je laisse de côté le Cornwali. où. à l'exception de M. John Hobson Malhews, personne ne parle héréditairement l'ancien comique), la
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commuiiauto t'alloise est cependant la plus inléressante à étudier, peut-être parce qu'elle présente ce phénomène unique d'une race qui, sans rien abandonner en apparence de son pahinioine de croyances, de langue et de mœurs, sest pliée avec une admirable souplesse à toutes les conditions de la vie moderne.
Comment s'est tait laccord? Fut-il spontané ou s'il y fallut l'exemple, le contact et peut-être la pression lente, méthodique, du génie anglais? Et, ondn, au prix de quelles concessions a-t-il pu s'établir ? Toutes ces questions avaient leur intérêt. Je ne prétendais point les résoudre au cours d'un voyage de quinze jours dans la Galles du Sud, dont une bonne moitié serait prise par les cérémonies de l'Histeddfodd ; mais je me liais au hasard pour me permettre de contrôler sur place quelques-unes au moins des observations que j'avais déjà faites à distance.
Nous avions choisi, pour gagner Cardiff , la voie de Soutiiampton-Salisbury-Bristol. L'itinéraire esta rete nir. Il n'y a pas de région plus anglaise ou plus normande c'est tout un) que cette région du sud-ouest comprise entre la Manche de Bristol et les Southampton-W'aters. Et, par l'efTet du contraste, l'impression n'en est que plus saisissante quand on passe le seuil et qu'on entre de plain-pied en pays celte.
Nous l'éprouvâmes sans tarder. Partis du Havre sur le minuit, nous étions, vers six heures du matin, en vue des côtes anglaises ; mais elles étaient si confuses encore qu'on avait peine à les distinguer du bourrelet de fumée qui cernait l'horizon. 11 n'y avait de net au
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regard qu'un grand carré lumineux que le soleil découpait comme à l'emporle-pièce dans les falaises crayeuses du Sussex. Mais, quand ce point de repère nous eût manqué, les approches de la terre se fussent révélées à la multitude de navires qu'on apercevait de toutes parts. Le paysage se précisa au bout d'un mille ou deux. L'hélice de la Columbia battait une eau légère et comme nacrée. Le ciel était lui-même de ce joli gris d'argent qui prête à certaines matinées d'août une délicatesse incomparable. Nous entrions dans la grande rade foraine de Spithead et, sous cette aube adolescente, par ce calme du ciel et de la mer, les rades côtes du Sussex et du Hauts s'habillaient d'un gaze multiforme et multicolore, d'une ondoyante gaze rose, orange et lilas, qui jouait autour d'elles, se déchirait et se renouait inslantanément.
— Mais c'est copié de la Loïe Fuller, cet eflfet-là, fit remarquer quelqu'un.
Copié ou non, l'effet était ravissant. Nous étions vraiment sous le charme : il fallut pour le rompre l'apparition brusque, sur la mer, de trois massives bastilles, quadrillées de noir et de blanc et toutes hérissées des pieds à la tète de longues caronades d'acier poli qui les faisaient ressembler à de grandes pelotes d'aiguilles ou encore à de monstrueux oursins. Je doute pourtant que ces façons d'épouvantails, coulés en béton sur les basses de Portsmouth, soient aujourd'hui de quelque utilité pour nos voisins : Portsmoutli a d'autres défenses dans sa flotte, ses forts intérieurs et son lacis de torpilles sous-marines. Les Anglais n'en font pas moins état de ces trois tours blindées
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qu'un eùL vivement liquidées chez nous au lendemain t!<> leur déclassement. Et qui sait, après tout, si, quelque beau matin, les transformations du matériel, une évolution de la lactique navale ne rendront point de leur importance à ces bastions d'un autre âge? Ce sont là des considérations ({ui touchent nos voisins et qui ne trouvent point d'écho chez nous : témoin lant de forts déclassés, comme le fort la Latte, le fort Cézon, le fort de Belle-Isle, le fort Sainte-Marguerite, etc., etc , brocantés par 1 Etat républicain pour quelques centaines de francs et qu'il faudra racheter i)lus lard leur poids d'or. Les Français ont la vue courte et la judiciaire itou...
En ligne sur la mer, les li<)hl-vessplsh coque rouge jalonnent le chenal.
De forme trapue et ramassée, presfUie ronde par le haut, très Une par le bas, avec une quille principale plus saillante que dans les navires ordinaires et des quilles latérales de petit fond qui réduisent l'amplitude du roulis, ils sont allourchés au droit du plateau sous-marin par deux ancres mouillées à une centaine de brasses l'une de l'autre et empennelées avec un corps-mort de bouée, mouillé lui-même dans le sens et en dehors deTaffourche. A la dill'érence de nos bateaux-feux, ces light-vcsni'ls n'ont généralement qu'un seul mât, solidement étayé et haubanné pour porter la lourde lanterne octogonale où l'on hisse la nuit, dans leur cage treillisée, les lampes à réflecteur.
Tels quels, ils m'ont paru inférieurs en puissance et peut-être en stabilité à nos bateaux-feux. Il est vrai que iQslight-vcsxels, non plus que les phares de terre,
ne relèvent chez nos voisins d'une administration d'Etat. Ils appartiennent à une société particulière d'origine très ancienne, puisqu'on la voit mentionnée dans une charte de Henri VIII, datée du 20 mars 1512, la Trinity-House of Dorford Strand, qui monopolise l'éclairage des côtes pour toute l'Angleterre et le pays de Galles (1). La société se charge de l'entretien des feux ; en échange, les navires qui passent en vue de ces feux sont frappés d'un droit de péage qu'il leur faut acquitter à leur entrée dans les ports du Royaume- Uni...
Chaque tour d'hélice fait saillir un nouveau détail du paysage. L'île de Wight, qui se confondait tout à l'heure avec la côte, s'en détache peu à peu, prend une personnalité, des lignes, une structure et une couleur distinctes. Quand nous aurons doublé la pointe sableuse de Carisbruch-Castle, mince et plate comme une lame d'épée, nous quitterons l'eau salée pour l'eau douce, le Brilish Channel pour les Southampton-Waters, celles-ci formées par la réunion des différentes rivières qui passent à Southampton et qui s'élargissent prodigieusement à leur embouchure. Les rives basses de Wight laissent à découvert, au reflux, de grands marais dormants, des vases grises et vertes, où les pattes des échassiers s'inscrivent lisiblement en triangles contrariés. Sur la hauteur, dans la verdure,
(1; Le monopole est concédé pour l'Ecosse à la Corporation of the Commissionners of Northern Li(/ht-Houxes et, pour l'Irlande, à la Corporation for preserinng and improving the Port of Dublin.
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on nous montre les deux grandes tours carrées d'Osborn, résidence préférée de la reine. En pente douce, la campagne descend jusqu'à la mer, une campagne grasse, unie, sans accidents, comme les campagnes normandes qui leur font vis-fi-vis...
Des cottages, des mâts, des pavillons : c'est Gowes, siège du lloyal Yacht Sc/nadron, où se courra dans quelques jours la Coupe de la reine. Il y a là tous les types de la navigation de plaisance, yachts à vapeur et à voile, ferries, cotres, racers, périssoires et jusqu'à deux ou trois de ces grands paquebots de plusieurs milliers de tonneaux de jauge nommés Océan Greyhounds, lévriers docéan...
A mesure que nous remontons les Soutliampton- Waters, les berges se resserrent^l'écartement diminue. Entre Portsmouth et Southampton, parallèlement au fleuve, court une grande bâtisse, briques et tuf, dans le style vaguement oriental du Trocadéro : elle a deux milles et demi de long sur tous ses côtés ; un immense parc l'entoure. Quid? Un palais? Un musée? Tout simplementun hôpital militaire, le sanatorium de Nettley, le plus vaste du monde, le plus confortable aussi, fondé parla reine Victoria, sur sa cassette particulière, pour les troupes revenant de l'Inde et du Cap... Quelques minutes après nous débarquons.
L'avantage de Southampton est qu'on y trouve de l'eau à mer basse comme à mer haute et que les appareillages et les accostages s'y peuvent faire à heure fixe. Un interprète nous attend sur h' quai, [l nous débarrasse de la douane, fait (charger nos bagages et nous mène à deux pas, dans un garni de piteuse ap-
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parence qui n'en porte pas moins le titre flambant d'Hôtel Continental et qui est tenu, nous dit-on, par un Maçonnais authentique. Ce brave homme, gras à lard, avec de petits yeux vairons, des bajoues luisantes et un tablier malpropre, ne parut point autrement sensible à l'honneur d'héberger des compatriotes. S'il ne nous écorcha point jusqu'à l'os, peu s'en fallut.
Nous ne pensions rester à Southampton que quelques heures, le temps de visiter la ville : nous avions compté sans le dimanche anglais. Les locomotives anglaises vont au prêche le dimanche. Il n'y avait qu'un train pour toute la journée, un train anglican, compassé, qui faisait tout juste ses quatre kilomètres à l'heure et stoppait vertueusement à Salisbury.
Force nous était de finir la journée à Southampton. Mortelle attente I Quelques-uns d'entre nous se risquent jusqu'à Nettley D'autres battent les rues. Pas un chat dehors. Toutes les boutiques fermées. J'essaye vainement de forcer la porte de deux ou trois marchands de tabac dans High-Street, qui est l'artère principale de Southampton. Faute de mieux, nous réintégrons notre gargote. M. Bourgault-Ducoudray, léminent musicographe, croque au passage le carillon d'une église ritualiste, un carillon sautillant et leste qui dégourdirait des paralytiques et serait tout à fait à sa place au xMoulin-Rouge. Ici, dame...
Mais voyez les maisons de High-Street: elles vont de pair avec le carillon. C'est pourtant la rue du commerce et ces maisons extravagantes sont des magasins, des tea-rooms, des hôtels ou des banques. Mais il semble que leurs habitants aient fait la gageure de marier
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tous les styles connus et inconnus. Carnaval architectoniqut* : le leinplo grec el le chalet suisse bras dessus. I)ras dessous, la pagode indienne ([ui s'accole au pignon néo-golhique, le trèfle arabe logé sous la lenèlre à guillotine et l'œil-de-bœuf sur le moucharabieh ! Tout cela colorié crûment, avec des airs de foire, uue rue dexposition et, pour achever notre din-oute, barrant l'extrémité de High-Street, le grand mur à mâchicoulis du Bargate,ses trois porches ogivaux, ses écussôns. si's nienilrir'rf<; et sa tine dentelle de créneaux...
Heureusement que, vers cinq heures, les rues com mencent à s'animer. Des tramways circulent. Nous prenons dassaul le premier qui passe et, quand celui là nous a conduits au point terminus de la ligne, nous en prenons un second, puis un troisième, qui coupent la ville en tout sens.
Elle est plus grande que nous ne pensions, cette ville, à larges voies, avec de beaux jardins, comme Queen's Park, les statues de Palmerston el de Watts et le monument très simple, très émouvant (une croix sur un chapiteau carré porté par un faisceau de colonnetles), dressé à la mémoire du général Gordon-
Comme dans toutes les villes anglaises, c'est dans les faubourgs, presque en rase campagne, qu'est le quartier riche. Par exemple, nulle lourdeur cette fois, aucune recherche, aucun faste de mauvais goût dans les constructions ; mais de gracieux cottages en brique et faïence émaillée, d'une polychromie tout à fait réjouissante sous celte grisaille du ciel saxon...
Brusquement, au détour d'une avenue, une boulTée
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de musique sauvage s'engouffre dans nos oreilles.
Pistons hystériques, trombones démesurés, cors de chasse qui font tout le tour des exécutants, tambours et grosses caisses, ils sont là dix ou douze orphéonistes de l'Armée du Salut, en veston feu et casquette galonnée, qui mènent un tapage d'enfer aux pieds d'une grande femme extatique, debout sur une borne, les bras en croix et qui attend que le hourvari ait pris fin pour commencer son prêche.
Le soir, il y a foule sur le Pier, la jetée en eau profonde qui fait face à l'île de Wight et à l'angle de laquelle s'amorce le bel hémicycle sablonneux du Western Shore.
Quelques bars, sur les quais, ont entre-bàillé leurs portes, mais le silence relombe vite. Le mieux est de s'aller coucher pour prendre au saut du lit le train de Cardifl, qui part à sept heures...
Toute notre caravane est à son poste, le lendemain matin. Les plus débrouillards s'occupent des bagages. On sait que les compagnies anglaises ne délivrent point de récépissés. Pas d'enregistrement. Pas de supplément. Liberté complète. Voyagez avec votre mobilier, s il vous convient. Mais c'est à vous de le faire charger et décharger ; la compagnie vous prête ses fourgons : elle ne répond ni des erreurs ni de la casse.
Nous sommes tellement plies en France à nous reposer sur l'Etat ou les administrations du soin de veiller sur nos personnes et nos biens que cette liberté nous inquiète quelque peu. Ketrouverons-nous nos bagages à l'arrivée ? Du moins il n'y a qu'une voix
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pour louer le confortable de ces wagons anglais, hauts de plafond, ventilés à la couronne, mollement suspendus, avec de larges coussins et des lapis jusqu'en troisième. Et l'on conçoit que la bourgeoisie anglaise,éminemment pratique, ait renoncé à voyager dans les autres classes. Le train file cependant à travers des faubourgs ouvriers, bordés de maisons du même modèle, de petites maisons en briques rouges qui ont l'air de vous faire le salut militaire au passage et qui s'alignent symétriquement le long des voies, comme des soldats à la parade. Et toutes ont le hoir ivindow, la rotonde vitrée qui étend la pièce principale et ouvre de plain-pied sur le jardinet, grand comme la main, mais peigné, soigné, ratissé amoureusement.
Northam, Saint-Denys, Swaything ne sont que des haltes dans ces faubourgs. Sur l'autre côté de la voie, nous longeons l'itchin, délicieuse à marée haute, dans la retombée des bouleaux et des saules. La vraie campagne ne commence qu'après Swaything, la moins anémique des campagnes, une terre noire avec des verdures épaises et d'une tonalité presque dure.
Cela rappelle encore la Normandie : les champs — immenses — sont d'un seul tenant ; le blé y pousse dru ; les arbresformentlecarréautourdes fermes. Quelquesunes de ces fermes (et c'est pour ajouter encore à la ressemblance) sontcoiflées de chaume etlosangées de bois clair sur leur façade en torchis : vraiment oui, c'est tout à fait la métairie cauchoise, la métairie classique d'il y a cinquante ans, et il n'y manque, sur les bancs rustiques disposés près de la porte, que les vieilles fileuses en bonnets à fleurs. La campagne est
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parluiteineiiL lisse. Vers l'ouest seulement, les plans lointains d'une ligne de coteaux s'étagent dans la brume. Un coude de la voie nous en rapproche. Ces coteaux sont des mornes crayeux, percés de longues galeries souterraines pour l'extraction de la marne, fourrés d'un gazon sale et loqueteux qui se déchire par endroits et que tachettent des genévriers noirs. Et cela aussi est bien normand. Eastleigh, Chaudlers-Ford, Komsey, Dumbridge, Dean : des bruyères rampent sur le sol, coupées de taillis, de boqueteaux. Le gibier abonde par là. Tout le long de la voie, ce ne sont que faisans qui picorent ; des lièvres détalent ; près d'un talus, des lapins en cercle tiennent un meetiiig.
A Salisbury, changement de voie.
Nous avons une heure et demie pour visiter la ville. Bonne affaire. Non que Salisbury ait grand caractère. Mais deux choses la signalent : sa cathédrale, en marbre de Purbeck, et les admirables alignements de Stone-Henge, propriété de la famille Antrobus, dans lesquels sir Norman Lockyer veut voir un ancien observatoire astronomique.
C'est le Carnac anglais : cent quarante-quatre pierres levées! Le diable, dit-on, les portait sur son dos dans une hotte. Il les avait chargées en Irlande, quand la hotte creva : les énormes blocs roulèrent sur le sol : l'un d'eux glissa dans TAvon, près d'Amesbury...
La légende n'est point neuve, mais elle a le mérite de cristalliser sous une forme populaire et concrète les renseignements de l'histoire : llrlande a été le grand séminaire des races celtiques, le laboratoire spirituel
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(le leiiràine... trous ces pierres sucrées de Sloiie-Henge dort le vieux roi Aurélius, cause indirecte de la guerre fameuse qui mit aux prises Ullier Pendragon, père d'Artnr, avec le llls de Worligern, Pascentius. Pour ^e débarrasser d'Aurélius, malade à Winchester, Pascentius lui avait dépèclié un Saxon qui se donnait comme médecin et qui se faisait fort de le guérir par le moyen d'un philtre de sa composition. Aurélius, candidement, prit le philtre et trépassa. Sur quoi Utiier Pendragon partit en guerre contre Pascentius et le défit. Les évèques se ressemblèrent alors à Winchester pour les funérailles d'Aurélius ; d'aucuns voulaient qu'on l'enterrât dans l'église Mais le vieux tyern n'avait renoncé que di's lèvres au culte de ses ancêtres et il avait manifesté par testament sa volonté formelle de dormir son dernier sommeil sous les monuments de leur foi. . .
Il y dort toujours, et c'est depuis cette époque que Stone-Henge rend des oracles. De temps à autre, une pierre se détache du groupe et s'affaisse sur le gazon. Funèbre avertissement ! Le peuple se chuchote l'antique adage :
— Quand une pierre tombe à Stone-Henge, c'est qu'un grand de la terre est près de mourir (1).
Décidément nous sommes au seuil du pays celte.
i Or, le dimanche 30 décembre 1900, l'un des énormes blocs qui supportaient le trilithon principal de Stonc-Hcngp perdit l'équilibre et s'alTaissa : quebjues jours plus tard, lus gazettes annonçaient la maladie de S. M. Victoria, reine de Grande-Bretagne et d'Irlande, impératrice des Indes, et le mardi 22 janvier, à 6 h. 30 du soir, Sa Majesté rendait l'àmp.
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La cathédrale nous replonge en plein saxonisme.
Avec cet art spécial qu'ont les Anglais pour présenter leurs monuments, l'église est encadrée d'arbres immenses qui découpent sur les pelouses du Close de grands disques veloutés. Gomme de ce nid de verdure l'église s'enlève harmonieusement! Et quelle piété dans Fentretien du monument ! Malgré tout, le gothique m'en a paru un peu froid. Il y manque l'épanouissement, la vie fourmillante du nôtre. L'intérieur surtout est glacial. Mais il y a une explication ici : l'église a passé au culte anglican...
11 est dix heures, nous n'aurons pas le temps de déjeuner à la gare. On lunche dans la rue, de pâtisseries et de sandwiches, préalablement arrosées de tasses de lait, et le train repart à destination de Cardift...
Le ciel s'attriste ; le paysage durcit se hache. Et voici que sur l'accore d'une falaise crayeuse, près de Westbury, un énorme cheval blanc, taillé à même et comme frappé dans le gazon, galope à notre rencontre. Du train, à plus d'un mille, ce cheval paraît déjà plus grand que nature. De près, ses dimensions sont telles qu'on ne peut l'envelopper d'un coup d'œil.
Mais que veut dire cette équestre apparition ?
Nous l'apprenons plus tard : ledit cheval est un cheval historique; il a été découpé dans le gazon delà falaise en commémoration de la première victoire que le roi saxon Alfred remporta sur les Gallois, l'an 900. On le rafraîchit chaque année ; l'an prochain on célébrera son millénaire.
A Bath, ville d'eaux fort agréable, décorée de jolis beffrois, notre wagon s'ouvre en coup de vent.
Stupeur I Un colosse, tout de noir vêtu, fait gémir le inarche-pied, pénètre de biais dans le compartiment et s'ellondre au beau milieu de la banquette, non sans refouler du inème coup aux extrémités deux de nos compagnons de voyage, le marquis de TEslourbeillon et Léon Durocher, pris au laminoir entre cette masse (le chair et la cloison.
L'ahurissement passé, j'examine le nouvel arrivant : il n'est pas rouge ; il flamboie comme l'épée de l'archange. Des bajoues monstrueuses, une triple cascade de mentons, un torse, des mains, des cuisses, des pieds... Serait-ce, d'aventure, le cavalier du cheval historique ? Mais cette lévite noire, ce tapaboraux larges ailes? Impossible de s'y méprendre. C'est quelque prédicant, frère ou fils de ce ministre Chennery, de Wilkie Collins, qui mesurait six pieds deux pouces, pesait deux quintaux et crossait la balle mieux qu'aucun des joueurs du Cricket Club de Long-Beckley. Il aspire profondément l'air, prend son sac de voyage, l'ouvre, eu tire une courte pipe de bruyère, la bourre, l'allume, pose ses larges mains à plat sur ses cuisses, me regarde et, entre deux bouffées:
— Frenchman?
— Yes, Frenchman .
Sa figure s'illumine encore, si possible. Un éclair polisson brille dans ses yeux.
— Paris ? (Prononcez Pé/-(?).
— Yes^ Paris.
Nouvelle bouffée, suivie d une petite tape familière sur mes genoux. J'attends. Le colosse détache un de ses doigts. Il bat la mesure, il va chanter, il chante :
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Le sèbre, le sèbre, le sèbie de mon père 1...
On est gai dans le clergé, en Angleterre. Quedis-je? Oq y est même...
Y é pès plan, y é pès plan, mé chère,
Y é pès plan, y é pès plan, ce soir ..
— Assez 1 dis-je. Nous avons des dames...
L'effet est produit ; c'est tont ce que demande mon homme. Mais quel diable de culte peut-il bien desservir ? Ici wesleyens, baptistes, calvinistes, papistes, anglicans portent la même livrée ténébreuse. Je fais appel à toute ma science de la langue anglaise.
— You are a clergyman '.'
— Yes.
— Wesleyan ?
-Oh!
— Calvinist '.'
— Siuff!
— Baptht ?
-Ffff!
— Fpiscopalian !
— AU riyht !
J'aurais dû m'en douter et qu'il n'y a que l'église officielle pour nourrir ainsi ses ministres ; quelleperformance ! C'est de l'élevage en grand. Mon clergyman se remet à tirer sur sapipe. Et je l'admire silencieusement et il ne fait rien pour se dérober à mon admiration. Je crois même distinguer qu'il se carre, se tourne, s'expose sur toutes ses faces au risque de comprimer définitivement ses deux voisins de banquette. Et enfin,
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quand il juge quo mon admiration est au comble, il recommence son indécent petit manège, me tape sur le genou, se touche la figure, l'abdomen, les cuisses :
— Jiial frrl tlifil ! Oune. iIl'us :
(Test pt"'S il'lt' cliair, cclail diou nié... l'rhn.'...
— .l'aurais pluliM parii' pour de la brique, dis-je imperturbablement.
— ïes, yes, brique... Merbre, blanc ; brique, rouge, très rouge, comme roastbeef... / am Ihe veri/ reprearntative man of thc national roastbeef.
Et il n'y avait pas à dire cette fois : le roastbeef national, il le représentait magnifiquement !...
Cet étrange clergyman, type plus répandu qu'on ne croit et qui, de Paris, de notre langue, de dix siècles d'une des plus glorieuses littératures du monde, n'avait retenu que quelques gravelures de café -concert, nous accompagna jusqu'à Stappleton, ville manufacturière, laide et sale, noyée de fumée jaune, à travers laquelle l'œil plongeait sur un damier de toits et de pignons tristement massés le long de grandes rues rectilignes. Bradford et Bristol ne nous parurent pas d'une beauté supérieure. Presque aussit(H d'ailleurs, le train, par une forte rampe descendante, s'engagea dans un interminable tunnel sons-marin qui ne nous laissa plus rien voir.
C'est une sensation curieuse qu'on éprouve léans d'avoir sur le clief la mer et ses poissons et ses flottes et ses orages ; mais c'est une sensation toute subjective et qu'on ne peut se donner que par l'imaîïination,
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le tunnel ressemblant à tous les autres tunnels.
Quand on en sort, on a pris pied sur l'autre rive de la Manche de Bristol. Le train stoppe une dernière fois pour la traversée de Newport. Quelqu'un trotte le long des portières, en quête des délégués bretons. C'est un Gallois, un membre du Gorsedd. Il veut être le premier à entendre le son d'une voix bretonne. Il s'informe de notre santé, de la façon dont nous avons supporté le voyage. Il n'y a qu'un quart d'heure de trajet entre Newportet Cardiff. Des fanfares, une bannière blanche mouchetée d'hermines noires claquant sur une houle de têtes nues, un grand cri de « Vive la Bretagne ' » et nous tombons dans les bras de nos hôtes gallois qui nous attendent sur le quai de la gare....
Fraternité des peuples celtiques, tu n'es donc pas un vain mot !
La capitale de la Galli-s du Sud. — Mésaventures d'un biniou. — Ce qiion entend par une Eisteddfodd. — Les origines du bardisuie. — Wales^ fur the Welsli ! — Le home-rule gallois. — A Carthays-Park. — La pierre du Destin. — L'archidruide Ilwfa-Môn. — Comment on devient barde. — Une pochade do YEveninq Express. — Le poireau national.
Cardiff, qui est la capitale effective du Glamorganshire, est aussi la capitale virtuelle de la Galles du sud. Elle tient à cette suprématie. Elle l'a maintes fois revendiquée et récemment encore, quand il fut question de créer une université galloise, en l'emportant par la magnificence de ses offres sur Swansea et
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sur Caernarvon. Le Gorsedd n'a fait que consacrer une fois de plus cette prééminence de la vieille cité kymrique, quand il a décidé que la grande Eisteddfodd nationale de 1899 se tiendrait dans ses murs.
Quoique l'objet principal de notre voyage fût d'assister à cette Eisteddfodd, je n'en dirai que ce qui est strictemeni, nécessaire pour permettre de prendre une idée des mœurs galloises.
C'est le 17 juillet 1899 que nous débarquâmes à Gardiff. INotre fourrier, M. Jean Le Fustec, était déjà sur place, assisté d'un autre Français fixé de longue date à CardifF, où il jouit d'une considération aussi rare que flatteuse, M. Edouard Barbier, professeur à l'Université. Tous deux s'étaient dépensés avec un désintéressement admirable pour préparer notre réception et notre séjour dans le pays de Galles ; car c'était une véritable expédition que la nôtre et qui mettait en l'air toutes les têtes de Cardifî. On allait donc les voir, ces Bretons de Bretagne, qui sont les cousins des Gallois, qui parlent la même langue, qui chantent les mêmes airs...
Ce fut justement aux accents d'un de ces airs : le Seziz Givengamp, sonné à pleins poumons par notre unique joueur de biniou (son compère, mal remis encore des suites du 14 juillet, était resté en panne à la gare Saint-Lazare), que nous fîmes notre entrée dans la métropole de l'antique Dynevaur. Un excellent déjeuner nous remit des fatigues du voyage. L'Eisteddfodd commença dans l'après-midi même.
Le mot « Eisteddfodd » signifie proprement : séance, tenue. « Un océan de sons roule sur l'étendue de la
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Cambrie, » — dît un proverbe gallois. Le fait est que, dans les Eisteddfoddau actuelles, la musique, et spécialement la musique vocale, occupe une place prépondérante. Les anciennes Eisteddfoddau étaient surtout philosophiques. Ce qui n'a pas changé, c'est leur mode d'organisation et de recrutement. Les Eisteddfoddau ont à leur tète un comité qui s'appelle le Gorsedd beird ynijs Pri/dain^ — ou Trône des bardes insulaires, — dont l'origine est fort ancienne. C'était, d'après la légende, la voix du Gorsedd qui, dans les temps primitifs, avant la conquête romaine, transmettait la doctrine bardique de génération en génération. Tant que les Romains demeurèrent en Grande- Bretagne, il fut interdit au Gorsedd de se réunir. La doctrine risquait ainsi de se perdre, si Ion n'eût suppléé au Gorsedd par le Cyvcnl, groupe inolTensif de trois personnes qui se rencontraient où et quand elles le pouvaient et dont chacune, par la suite, se mettait en quête de deux autre? personnes qui formaient elles-mêmes trois autres groupes, tant et tant que toute la confrérie finissait par être tenue au courant des décisions adoptées par le Conseil suprême de Tordre.
Le bardisme se serait conservé ainsi, dune façon occulte, jusqu'au règne de Lucius (173-189), où il au rait été restauré officiellement. Mais cette restauration fut de nouveau menacée en 1282, à la mort de Llywe lyn, fils de Gruffydd, tué dans une baîaille contre les Anglais. Avec lui disparut l'antique indépendance du Cymru (Galles) qui fut, dès lors, nominalement assujetti aux rois d'Angleterre.
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Traqués par Edouard, à cause de Topposition qu'ils lui avaient faite lors de son avènement au trône, les bardes eurent graiidpeine à maintenir dans l'ombre leur vieille organisation. Des temps meilleurs luirent enlin pour eux ; les Eisteddfoddau furent autorisées par le gouvernement et, à partir de 1819, elles ne cessèrent plus de se tenir, une fois l'an, sur un point <(uelconque delà principauté.
C'était, cette fois, au tour de Cardiff.
Le choix de la ville n'était peut-être pas très heureux. CardilT fait bien partie géographiquement delà région galloise. Mais, comme toutes les grandes villes qui se sont développées tardivement, elle n'a qu'une })ersonnalité m.al définie et flottante.
Les fêtes devaient quelque peu s'en ressentir. Nos Bretons de France, qui y assistaient au nombre d'une vingtaine (Ij, si on ne les eût point avertis, se seraient crus toujours en pays anglais. Bien différente eût été l'impression, si l'Eisteddfodd se fût tenue dans la Galles du Nord, à Caernarvon, à Llanduno,par exemple, qui ont gardé leur forte empreinte originelle.
Le sentiment nationaliste est extrêmement déve-
(1) Burinons ici les noms de ces liéros : .MM. ch' l'Estourbcillon, Le Gonidec deTraissan et Riou, députés ; M. Bouritault-Ducoudray, pi^ofesseur au Conservatoire de musique de Paris ; M. Cadic, professeur à l'Université de Dubbn ; MM. Cloarec. Corfec, Léon Durocher, René Grivart, Hamo' nie, JafTrennou, Le Braz, Le Fustec, M. et M™» Le Gofllc, MM. Lionel Radiguet, de Saint-Meleuc, Vallée, plus nos sonneurs et quelques journalistes : MM. Oscar Havard, Cavalier, Rémy Saint-Maurice. Duliarael de Balzac, etc.
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loppé dans la Galles du Nord; il est beaucoup plus faible dans le Sud. Le vieux cri de guerre : Wales for the Welsh! — les Gilles pour les Gallois ' — n'y retentit plus que bien rarement. Dans son ensemble, cependant, la principauté envoie au Parlement une représentation fortement nationaliste ; sur trenie députés que compte le pays de Galles, vingt-deux sont home-rulers, et huit seulement unionistes (1). Le homeruk que réclame le pays de Galles est surtout d'ordre économique et législatif ; il consiste dans l'établissement d'un conseil national élu par le sufirage universel, avec un secrétaire d'Etat investi des attributions actuelles du Local govPDimeut Board. Cela n'a l'air de rien, et cependant M. Decrais a raison de dire que l'octroi de ces privilèges équivaudrait à une véritable séparation administrative (2).
Sans doute il n'y a aucun désir chez les Gallois de dénoncer le pacte qui les lie à la couronne. Ils sont fermement loyalistes ; mais ils commencent à soupçonner, — comme le disait l'un d'eux, M. Hugues Edwards, — qu'il y a une politique plus haute que celle de la force et des accroissements territoriaux et qu'il serait temps peut-être, pour les Celtes du Royaume- Uni, de substituer à cette politique féroce et proprement anglaise une politique de paix et de fraternité.
(1) Les nouvelles élections ont encore accru la majorité home-ruliste qui est pnrté-p, maintenant, à vingt-huit membres.
(2) Voir, pour plus de détails sur la question du homerule gallois, VAme bretonne, première série, chap. : /'• Mouvement panceltique.
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I.e IH août 189t>, quand les représentants des cinq pays celtiques : Bretagne française, Irlande, Galles, Ecosse, Man, furent réunis à Carthays Parle, Tarchidruide IIwfa-Môn, debout sur la pierre du Destin, sortit à demi du fourreau l'épée du Gorsedd, que les bardes, l'un après l'autre, vinrent toucher de leur main droite. Et il cria : « Est-ce la paix ? — Aves hoddeoch ? » Et les bardes répondirent par trois fois : « Oui c'est la paix ! — Heddeoch ! »
L'une des cérémonies les plus curieuses de l'Eisteddiodd de Cardiff fut précisément l'intronisation des bardes. Le Gorsedd comprend trois ordres de sociétaires : les bardes, les ovates et les druides. Les bardes portent une robe verte, les ovates une robe bleue, les druides une robe blanche. Il semble qu'il y aurait là certains éléments de pittoresque ; mais la vérité est que ce costume, sauf pour les druides, témoigne d'un mauvais goût parfait. Bardes et ovates ont l'air d'avoir été surpris par quelque catastrophe nocturne et de s'être enveloppés précipitamment dans leurs rideaux de lit.
Mais Hwfa-Môn, couronné de ciiène, sanglé du pectoral d'or,était dune magnifique couleur locale. Quelle plastique! Quel gosier d'airain et, pour dire le mot, quels coups de gueule ! J'ai encore dans les oreilles cette voix rau([ue, caverneuse et qui couvrait cependant d'énormes espaces. Debout sur la pierre du Destin, il haranguait en « welsh » les délégations étrangères réunies sur les pelouses ombreuses de Carthays Park. Nous ne comprenions pas une syllabe de ce qu'il éructait, et ses rugissements nous émouvaient exactement
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comme eussent pu faire ceux d'un lamantin ou d'un auroch préhistorique. Sur sa tête Hottait la bannière bleue du Gorsedd, frappée d'un soleil d'or. Un héraut tenaitàdeuxmainsTépée symbolique, formidablement haute, avec une poignée de cristal taillée dans un bloc du Snowdon La coupe bardique, — le birlaz, — merveille d'orfèverie, attendait sur un piédouche. On était là dans une sorte de cercle enchanté, que douze mégalithes en pudding ferrugineux, cravatés aux couleurs celtiques, — bleu, blanc, vert, — flanquaient de distance en distance. Le (rorserfrf avait choisi, dans la délégation d'Ecosse, d'Irlande, de Man et de Bretagne, un certain nombre de représentants qui devaient recevoir l'investiture bardique. Cette investiture comporte un assez long cérémonial. Le héraut du Gorsedd appelle les néophytes, l'un après l'autre, dans le cercle enchanté. Puis il leurremet une carte sur laquelle se trouvent écrits leurs noms et leurs qualités et qu'ils doivent compléter par linscription d'un autre nom qui devien dra leur nom bardique. Ils montent ensuite sur la pierre du Destin, où l'archidruide proclame ce nouveau nom aux quatre aires du vent ; après quoi ledit archidruide entoure le bras du néophyte d'un ruban de soie bleue. Les harpes vibrent à l'unisson. Deux jours après a lieu la cérémonie du baptême ; les nouveaux bardes reçoivent la robe et prononcent une allocution ou une poésie en langue celtique.
Nous nous conformâmes scrupuleusement au rituel. Et, quand nous ne l'eussions pas fait par courtoisie, nous l'eussions certainement fait sous le coup de l'espèce de terreur sacrée dont nous emplissait la pré-
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sence d'IlNvla-Mùii il). Cel homme est une l'orce de la Nature; on ne lui résiste pas. Il a bardifié un Jésuite, le K. P. Hayde ; il bardifierait Armand Dayot, si ce farouche anti barde, quoique jour, se risquait à Carlhays Park...
Telle fut, dans ses grandes lignes, TKisteddfodd de Cardiiî. Une pochade, parue dans VEvening Express, dégageait avec beaucoup d'esprit le sens de la manifestation. Cela s'intitulait : lictuurau vrai foijer. On y
(1) llwla-Mùn — de son vrai nuiii W ilHams Uolland — est mort en ftOo, à Rhyl, dans sa quatre-vingt-sixième année, l'asteur wesleyen, il avait été dans sa jeunesse ouvrier. On voit encore à Tredraeth, dans l'île de Man, où il naquit en 1820, un mobilier quil assembla et sculpta de ses mains pour sa tiaucéc. J'ignore par quelle voie, après quelques années de séminaire à Balo, il passa d'ouvrier menuisier pasteur méthodiste à Bagillt, à Caernarvon, à la paroisse galloise de Londres et enfin à LangoUen, dont il était recteur au inumeiU oîi nous le connûmes. Je lis dans les notes biographiques publiées par le barde-héraut Cochvarv i|ui "'sl lui-même, sous le nom moins ambitieux de Tliomas, juge de paix à CardilV, qu'Ilwl'a-Mùn se fit remarquer très jeune par son talent poétique.
« En 1862, dit le barde ("oclivarv, Hwfa-Môn gagna la chaise de ch^ne à l'Eisteddfodd de Caernarvon avec son poème 0 l'Année ». l)evfnu dans la suite l'un des chefs du mouvement national, ce fut lui qui eut l'honneur de recevoir les panceltes à l'Eisteddfodd de Cardiff, en 1899 ; iJ se rendit aussi à l'Exposition Internationale de Chicago, ûii il fut acclamé par les Gallois du Nouveau-Monde ; il assista en Irlande au Congrès pancellique de Dublin et ne cessa cependant de présider chaque année les réunions solennelles du Gorsedd... Sa dépouille repose aujourd'hui dans l'un des sites les plus romantiques des Galles, dans
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voyait une Galloise en costume national, avec le tablier à carreaux elle grand feutre tronconique, qui se jetait les bras ouverts à la rencontre d'un Irlandais, d'un Ecossais et d'un Breton. Pour s'expliquer le costume sommaire ainsi que les chapelets d'oignons que portait ce dernier, il faut se rappeler qu'à Cardift" comme à Londres, à Anvers comme à Rotterdam, la colonie bretonne est principalement représentée par des maraîchers de Roscofi. Après tout, les Gallois, qui remportèrent une victoire fameuse sur les
la Vallée- Abritée (u Dytrryn-Clwyd »j, non loin du château de Ruzlan, proche du bord de la mer, dont le murmure bercera son dernier sommeil. »
De mémoire de Gallois, on ne se rappelait pas archidruide plus imposant, plus vigoureux, plus jovial et plus soleîinel tout à la fois, car il aimait mêler les deux genres et, après quelque grande période qui avait soulevé l'émotion de son auditoire, ne détestait pas de terminer par une pétarade de calembours et de coq-à-l'àne. Son emprise sur es masses était si profonde qu'elle en avait fait une manière de personnage officiel: le gouvernement britannique comptait avec lui beaucoup plus qu'avec son prédécesseur, le pâle Clowdkarv, aujourd'hui bien oublié. En 1905 encore, l'année même de sa mort et, si j'ai bon souvenir à l'occasion de l'Eisteddfodd d'Aberpennar, S. M. Edouard VII lui avait fait un don de 2.000 guinées (environ 50.000 francs). — L'archidruide qui lui a succédé, Dyved, dans le grive Evan Rees, est également pasteur wesleyien. Né à Fishguard en 1854, il mania dans sa jeunesse le pic du mineur et fut plusieurs fois couronné pour ses vers dans les Eisteddfoddau de la principauté. En 1906, avec une délégation galloise, il vint à Saint-Brieuc et officia publiquement dans les jardins de la préfecture où le Gorsedd breton avait fait élever un dolmen arliîiciel.
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Saxons dans un champ de poireaux, ont bien pris pour
insigne national ce légume trop décrié : l'oignon de Bretagne n'est peut-être pas moins symbolique en son genre.
En somme, ces fêtes de Cardilï", quelque peu déconcertantes par certains côtés, furent belles et nobles dans leur ensemble. Elles aflirmèrent l'étroite union des diverses familles de la race celtique, et il y eut des moments où l'hommage rendu à la délégation bretonne s'adressa par-dessus elle à la France tout entière.
A travers CardiflF. — Une ville-champignon. — Cantruin-Didii. — Un peu (Je statislique. — Le commerce français à Carditf. — Saint-John's Church. — Le château et VOld Keep. — La captivité de Robert de Normandie. — Le bardit du chêne. — Un grand seigneur milliardaire. — La légende du marquis de Bute. — Les cultes dissidents en Galles. — Visite au consulat de France. — L'esprit national chez les Gallois. — A voleur, voleur et demi.
Entre temps, nuus courûmes la ville et ses environs.
CardilTestau confluent de trois rivières, le Rumney, le Tall" et l'Ely. En IHOl, elle ne couvrait que 2.791 acres et comptait en tout 1.018 habitants. Elle couvre aujourd'liui 9.0U0 acres et compte près de 200.000 habitants. C'est une de ces villes-champignons, comme il en pousse de temps à autre sur le terreau anglo-sa.xon.
Celle-ci, du moins, a d'antiques origines. Je ne saurais affirmer que son nom, qui s'écrivait primitivement Caerdydd, vienne du général romain Aulus Didius, d'où Castrum-Didii, Caerdydd et Cardifî". Ce qu'il y a
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de sûr, c'est qu'elle resta pendant des siècles à l'état d'embryon et qu'en 1841 encore elle ne comptait que 56,811 habitants. Gardift est aujourd'hui le premier des ports charbonniers de l'Angleterre après Newcastle et qui, dans la seule année 1898 (année de grève pourtant), n'a pas expédié au dehors moins de 8,818,433 tonneaux de charbon, dont 2,022,730 à destination de la France et de ses colonies. Dans l'ensemble, Cardiff avait importé pour 2,611,788 liv. st. Le mouvement du port se chiffrait, tant à l'entrée qu'à la sortie, paf près de 16,000 navires.
J'ai voulu savoir quelle proportion le pavillon français occupait dans ce chiffre : Cardiff est en effet, de tous les ports du monde, celui où le pavillon français est le plus fortement représenté.
En 1898, nous y avions envoyé 201 vapeurs jaugeant net 163,731 tonneaux et 104 voiliers jaugeant net 21,219 tonneaux. Le mouvement s'est encore accru l'année suivante : Cardiff a reçu, en 1899, 463 bâtiments sous pavillon français, dont 304 vapeurs jaugeant 250,193 tonneaux et 159 voiliers jaugeant 43,488 tonneaux, soit un excédent de 157 bâtiments et de 106,731 tonnes sur 1898 (1). Le fret français sur Cardiff se composait surtout de poteaux de mine (180,344 tonneaux), de minerai de fer (40.677 tonneaux), de pommes déterre et de légumes (11,250 tonneaux). Quant au fretde retour, le charbon sous toutes
(1) Mais il convient toujours de se rappeler que 1898 fui une année de grève et qu'elle était en déficit, sur l'année précédente, de soixante-trois bâtiments et de 55,116 tonneaux.
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ses formes, houille, coke, briquettes, poussier, etc., en faisait l'unique élément.
L'admirable situation de CardilF. au débouché du plus riche l>assin liouiller du globe, explique ce développement prodigieux de son trafic.
Jusqu'en 1798, le charbon n'y arrivait qu'à dos de mules. Un premier progrès fut réalisé par la création du canal de Glamorganshire qui desservait tuule la vallée du Talî", de Mirthyr-Tydfil à CardifT, et communiquait par un ingénieux système d'écluses avec la Manche de Bristol. Toutefois, c'est à partir de 1839, date de l'ouverture des docks, que la fortune commerciale de Cardilf prit son élan véritable.
Si remarquable qu'ils aient été pour le temps, ces docks, construits par le second marquis de Bute et agrandis d'année en année au point de former une ville dans la ville, ne sont déjà plus suffisants : Cardilf est en marche vers son avant-port de Penarth et l'aura bieuti'it al)Sorbé. De tous côtés, par de larges avenues, par des faubourgs manufacturiers, la ville gagne et s'étend. Les rues, tirées au cordeau, maniuent peut-être d'imprévu. Du moins le « génie du progrès » na-t-il point été ici, comme chez nous, un génie destructeur, (^ardiff a religieusement respecté tout ce qu'il a pu du passé, depuis sa vénérable église de Saint-John (l), avec le calme cimetière
(1) Encore faut-il distinguer : la tour, ([ue l'on regarde comme la plus belle de la Galles du Sud et qui fut bâtie en 1443 par Harth, est à peu près intacte, mais, dans l'intérieur de l'église et du chœur, le blanc de chaux a fait des siennes. L'ineffable pasteur Jenkins s'en applaudissait
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qui l'entoure et qui rayonne pacifiquement au cœur de la populeuse cité, jusqu'à cet admirable château du marquis de Bute, le Pierrefonds de la Grande-Bretagne, restauré avec une magnificence toute royale, comme pour mieux souligner dans un coin du parc la détresse romantique de 1 Old Keep. l'antique donjon bâti par Filzhamon en 1110, démantelé par Crom- A\ eil en 163:2 et laissé tel, sur son tertre solitaire, que l'ont fait les années, les pluies d'automne et la griffe du Protecteur.
J'ai admiré, comme il convenait, la somptueuse demeure de lord Bute, le staircase, l'escalier monumental gardé par des cavaliers de bronze, les frises savantes du Winler Smoking Room, la tour de l'horloge, la bibliothèque... Et, malgré moi, je suis revenu à l'Old-Keep, au vieux donjon qui, dans un coin du parc, penche sur les eaux grises sa face délabrée.
C'est dans ce donjon que fut enfermé pendant vingtsix ans le duc Robert de Normandie, frère de Guillaume Le Roux et de Henri I". Par l'étroite fenêtre de sa geôle, cramponné aux barreaux, il apercevait la cime d'un grand chêne séculaire qui se dressait sur la falaise de Penarth et qui servait d'amer aux na-
fort vers la moitié du siècle : « En ces dernières années, écrivait-il, on a déployé un grand goût dans la restauration du monument; les peintures et dorures de l'intérieur ont été soigneusement grattées, les murs convenablement blanchis, ce qui ajoute à la beauté de l'édifice. » La sottise vaniteuse, le fanatisme bête et qui s'étale, n'ont pas de patrie, comme on voit.
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vires arrivant du lar.^p. On vetit qirayant longtemps vécu dans le commerce des bardes, Kobert se soit initié à leurs traditions et qu'il ait composé en l'honneur de ce chêne des tribannau qui nous ont été conservés :
« 0 chêne, debout sur le mur de la guerre que baignent des douves pleines de sang, malheur aux folles querelles nées de lécume du vin !
« 0 chêne, debout sur le coteau jadis vert, rouge aujourd'hui du sang répandu, l'infortuné qui est dans les liens de la haine jette vers toi le cri de sa misère ! « 0 chêne, debout dans la plénitude de ta force, le sang crie vengeance, le sang crie malheur sur celni qui l'a répandu dans les combats !
« 0 chêne, debout près du ruisseau de la pelouse, l'ouragan a brisé tes branches orgueilleuses ; la haine et l'envie ont paralysé l'infortuné qui te parle.
« 0 chêne, debout sur la falaise chevelue, là où les vagues de la Severn répondent à la clameur du vent, je plains celui auquel l'expérience n'enseigne pas que la mort est douce.
« 0 chêne, debout sur les années de malheur, parmi les rudes émotions de la bataille, que n'est il entendu, celui qui supplie la mort d'abréger ses jours ! » Après huit cents ans, le tragique bardit trouve encore un écho dans les cœurs.
Il paraît que la restauration du château actuel n'a pas coûté au marquis de Bute moins de 35 millions. Un beau chiffre pour vous et moi ; une bagatelle pour ce grand seigneur richissime, propriétaire emphytéotique de tout CardifT, ou pluti')t du terrain sur
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lequel est bâtie la ville et qui lui fera retour, avec les immeubles, au bout de quatre-vingt-dix neuf ans. Les biens du marquis couvrant un peu plus de trois lieues autour de CardilT il n'y a point à craindre que Textension de la vilJe la soustraie quoique jour à son influence.
Présentement (car elle fait la boule d'année en année) ja fortune du marquis de Bute est tout près d atteindre 4 millions de livres sterling ou 100 millions de francs de revenu par an, ce qui lui laisse à dépenser, au calcul des bonnes gens, 2 shillings 6 pence ou 3 fr. 10 par seconde, 186 francs par minute, 11,160 fr. par heure et 267,840 francs par jour. 11 faut reconnaître, d ailleurs, que le marquis fait le plus noble emploi de cette colossale fortune. Déjà son père, dont une statue, trop emphatique peut-être, commémore les traits majestueux en face de l'ancien Town- House, avait doté la ville des immenses docks qui contribuèrent si puissamment à sa prospérité. Le beau parc de Sophia-Gardeo, que le Taff sépare de Cardiff-Castle,est également un cadeau de cette famille.
— Le nom des Bute est inséparable de notre histoire municipale, me disait un alderman. Il n'en est pas de plus vénéré ni qui mérite davantage cette vénération.
Il le faut bien pour qu'on oublie ce que les fanatiques appellent l'apostasie butienne, Butian apostasy. Né dans la religion protestante, le marquis de Bute, comme nombre d'autres grands seigneurs gallois, s'est fait catholique sur le lard. Il eût été curieux qu'on le lui osât reprocher publiquement, et plus curieux encore qu'on le lui pardonnât. L'indignation, qui était