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peul-èlre au fond des cœurs, a dû prendre sur les lèvres la forme atténuée du regret. Le fait est qu'on entend dire un peu partout dans la bourgoisie « bien pensante » de Cardid" « que c'est vraiment bien dommage, — iCs aj)iti/, — et qu'un si digne gentleman mérilail certainement de mieux finir ; mais qu'en lin les voies du Lm-d Jésus sont impénétrables, qu'il faut laisser faire la justice divine et que c'est elle, sans doute, qui, pour punir le marquis de son apostasie et de son manquement à la parole donnée (il aurait juré au lit de mort de son père de ne pas se (aire catholique), l'a frappé dans ses enfants, dont l'un est né sourd-muet et le second boiteux )>. Et les bonnes âmes de soupirer I Comme on ne se satisfait point dans certains milieux que le bienfaiteur de la ville, qui fut aussi son premier magistrat, persiste à donner un si fâcheux exemple d'impiété, on ajoute sous le manteau (jue le marquis est bourrelé de remords ; qu'il ne s'est fait catholique que pour épouser sa femme, papiste indécrottable ; qu'il n'aspirerait à rien tant qu'à retourner dans le giron de l'église réformée et qu'en attendant, comme on lui a prédit qu'il mourrait à CardifT-Castle, il ne veut pour rien au monde habiter ce chàleaii.
C'est tout un follv-lore, comme on voit, qui est en train de se cristalliser autour du marquis de Bute. Et ce folklore porte bien l'empreinte de l'imagination celtique.
J'ai su plus tard, par lady Herbert, qui est une amie de lord Bute et qui s'est convertie comme lui au catholicisme, ce qu'il y avait de fondé dans la légende du marquis. La vérité est que cet excellent homme
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ne se fait point voir facilement en public ni même dans le privé, par suite de l'extraordinaire timidité dont il est affligé. Cette timidité va jusqu'à la phobie. Le marquis n'est vraiment à Taise qu'au milieu de ses in-folio. Il s'est pris de passion pour l'Ancien Testament, et il a fait partager son goût à la marquise qui, pour lui plaire, s'est mise à l'étude du grec et de l'hébreu. Un felloiv d'Oxford est attaché à sa personne, et il travaille avec lui sept et huit heures par jour. Même en voyage, aux eaux, à Carlsbad, le marquis n'entend point se reposer; il lui faut son fellow et ses infolio. Quant à l'histoire de ses enfants, il est bien exact qu'il a une fille boiteuse et qu'un de ses fils a hérité de la timidité paternelle, mais il n'est point sourd-muet. Loin qu'il songe à quitter le catholicisme, le marquis trouve de nouvelles raisons pour s'y ancrer, et il a fait récemment encore un grand pèleri" nage à Lourdes. Bien entendu, le serment prêté au lit de mort de son père est purement apocryphe ; un tel manquement ne saurait s'accorder avec la vénération profonde, l'espèce de culte qu il a voué au défunt marquis ; un jour qu'il faisait visiter ses appartements à lady Herbert, il la mena devant le buste de son père, le lui montra, les larmes aux yeux, puis le baisa dévotement. Et il y a une bonne raison aussi pour que lord Bute ne se soit point fait catholique par intérêt et afin d'épouser sa femme : c'est qu'il était catholique plusieurs années avant son mariage (1).
(1) Lord Bute est mort dans la religion qu'il avait embrassée volontairement foclobre 1900 "i. Une des clauses
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11 n'en est pas moins curi(îux de voir ce que la légende a fait de son vivant du in;u(|uis de Bule. Métliodistes-calvinistes, wesleyens, indépendants, baptistes, se disputent en Galles la prééminence religieuse. Ils constituent les quatre grands groupes du non-conformisme gallois. En lutte perpéluclle les uns contre les autres, c'est un délice de voir avec quel ensemble ils fraternisent contre l'ennemi commun, le Bélial à deux têtes qui s'aftpelle tour à tour conformisme et papisme. Le conformisme anglican ne compte pourtant que ^50,000 adeptes ; le papisme est plus réduit encore et n'a dans son lot que 50,000 fidèles. . .
On m'avait dit que Cardifl", par suite de ses relations journalières avec nos ports de l'Allantique et de la Manche, possédait une colonie française assez florissante. A en croire M. Simonin, il y aurait même eu un « café français » à CardifF. Les Romains qui prenaient pied en terre étrangère y bâtissaient dabord une salle de bains ; les Anglais élèvent des temples ; les Français ouvrent des cafés.
A Cardilf cependant, j'ai vainement cherché le café français. Je n'ai pas trouvé davantage sur les magasins la phrase sacramentelle qu'y avait lue M. Simo-
de son testament demandait (jue son cn'ur, k après avoir été traité par l'injection de mercure, fût déposé daxs un bocal et enterré sur le mont des Oliviers. » — Sur les conversions anglaises et le sourd travail de désagrégation de l'anglicanisme, je me permets de renvoyer aux trois volumes parus du bel ouvrage de M. Tliureau-Dangin : la Renaismnce catholique en Angleterre au XIX'^ siècle.
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nin : Ici on parle français, correspondant à VEnglisk spoken hère de nos boutiquiers autochtones. Cela m'étonnait assez pour que j'en voulusse chercher les raisons.
— Le consul vous les donnera, me dit M. Riou, un des trois membres du Parlement qui, avec le marquis de riistourbeillon et le comte de Traissan, s'étaient joinis à la délégation bretonne.
— Soit, rép!iquai-je, allons voir le consul.
Aussi bien convenait-il que notre première visite en terre étrangère fût pour le représentant de la France. Mais, quand il s'agit de dénicher le consulat, ce fut toute une histoire : le consulat est au diable-vauvert, près des bassins. 11 fallut héler un cab ; le cocher se trompa d'adresse et nous déposa devant le consulat hollandais, puis devant le consulat espagnol.
Nous trouvâmes enfin ce que nous cherchions au Iroisième étage d'une grande bâtisse marchande et que ne signalait aucun pavilhjn. Un employé parlant difficilement notre langue nous reçut au lieu et place du consul qui n'était point là et dont il nous donna l'adresse particulière. Je ne veux point croire, quoi qu'on ait dit, que M. X..., dont nous pûmes apprécier plus tard l'amabilité et la distinction, eût reçu des ordres précis du quai d'Orsay afin de s'abstenir de toute participation officielle à l'Eisteddfodd. Il se peut aussi que le ministre des affaires étrangères fût mal renseigné sur le caractère de la manifestation. La présence parmi nous d'un député de la majorité gouvernementale eût pleinement suffi, je pense, pour dissiper toute équivoque. >ous déposâmes nos cartes au con-
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sulat, puis nous donnâmes au coclier l'adresse parti culière du consul. Il était absent encore ou ne voulut point nous recevoir. Mais il fut éclairé bien vite sur nos sentiments véritables et nous fûmes avisés dans la soirée mémo qu'il nous rendrait notre visite le lendemain cliez M. Barbier, dont l'hospitalière demeure servait do quaitier général aux délégués bretons.
Nous vîmes un homme plein de simplicité, fort au courant de toutes les questions de son métier et qui s'excusa très aimablement du petit malentendu de la veille. Je profitai de sa présence pour lui demander quelques renseignements sur la colonie française de Cardiir.
— Elle est assez nombreuse, m.e dit-il, mais extrêmement mêlée. A peine si l'on y compte une douzaine de négociants faisant figure. J'avais l'intention de fonder un cercle français à Cardifï" ; il m'a fallu y renoncer. C'est d'autant plus regrettable qu'il y aurait fort à faire ici pour des hommes intelligents et ayant le sens du commerce. Il y paraît assez à l'aflluence des éléments étrangers qui se sont portés vers Cardiff depuis une vingtaine d'années. Toute ville neuve est par définition une ville accueillante. Celle-ci n'a point fini de s'étendre. Poussez un de ces jours jusqu'à Penarth. Il y a encore, entre Penarth et Cardiff, de vastes espaces, des terres nues et vagues, des prairies où l'on fait les foins. Revenez dans dix ans ; tout cela grouillera de maisons. Mais le plus curieux, c'est que, quoique l'élément anglo-saxon forme le gros de la conquête et que l'élément indigène n'y figure que comme appoint^ l'émigrant de race anglaise, dès qu'il a pris pied sur la
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lerre galloise, dépouille le vieil homme pour revèlir les sentiments et, jusqu'à un certain point, l'esprit national du pays. Loin d'être noyé dans cet afflux étranger, l'élément indigène déborde sur lui et se l'assimile en quelque manière.
— Pensez-vous, demandai-je, que ce soit là un fait si rare et qu'il faille en attribuer le mérite aux seuls Gallois ?
— Rare ? Oui et non. On a souvent remarqué, et la remarque est juste, que l'Anglo Saxon qui émigré aux colonies épouse avec la plus grande aisance les mœurs de sa nouvelle patrie d'adoption et s'y fait le champion enthousiaste des franchises qu'elle possède, ou prétend posséder. C'est tout le contraire du Français, qui veut tout de suite imposer ses manières de voir et traite de préjugés tout ce qui ne concorde pas avec elles. Seulement on avait affaire ici, non plus à une colonie proprement dite, mais à une partie intégrante de la couronne. 11 faut vraiment que le Gallois, honni, persécuté comme il fut pendant plusieurs siècles, ait en lui une force d'assimilation toute spéciale pour avoir fini par conquérir ses propres adversaires. Les Eisteddfoddau ne sont qu'une manifestation de l'éveil national ; mais c'en est la manifestation oratoire, pompeuse et superficielle. Les Gallois ont obtenu des résultats autrement sérieux pour leurs écoles et leurs collèges. Ils veulent plus : d'abord le « désétablissement » de l'église anglicane , puis l'autonomie administrative, et je ne doute pas qu'ils ne les obtiennent à la longue. Pour subit qu'il ait été, le prodigieux développement économique de ce pays ne
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la niilloment grist' et sa prospérilo industrielle, loin de lui faire perdre le sentiment de ses origines, loin de le livrer au culte exclusif du veau d'or, lui a donné au contraire une plénitude d'assurance, une possession de soi vraiment extraordinaires. Ajoutez que le Gallois est bon loyaliste, mais qu'il est Gallois avant tout. Le mépris que lui a longtemps témoigné l'Anglais, (jui le tenait pour un être inférieur, il le lui rend au centuple. Jadis — avant les chemins de fer et le grand rush houiller de 1839 — il n'y avait guère que les ma- <|uignons du Monmousthsliire et du Sussex qui se risquassent dans la principauté. L'élevage était l'unique industrie du pays. Ces maquignons anglais jouaient près des paysans gallois le même rôle équivoque que les maquignons normands près de vos paysans bretons. A force de se faire « rouler » par eux, les naïfs Gallois ont fini par profiter de la leçon ; c'est au point que les Anglais disent communément que les Gallois sont tous des voleurs. Eh ! pourquoi se sont-ils montrés si bons maîtres et que viennent-ils jeter feu et llamme aujourd'hui si leurs élèves leur dament le pion et sont plus madrés queux en 0 Ha ires?
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Souih Wales for making moneij ; Noi'lh Wales for spending it. — L'hospitalité celtique. — Sur la route de Penarth. — Un sentier de keepsake. — Weston. — Ce qu'on voit sur un Pier. — Les docks de Gardiff. — Allumettes et faux-cols. — La philosophie des enseignes. — Les noms gallois. — Tatfy, Sandy et Paddy. — De Gathedral-Road à Llandafl'. — L'histoire d'une restauration. — Les morts et les cimetières en Galles. — Le budget des églises anglicanes — La question des dîmes et l'agitation non-conformiste. — En cour d'assises. — Une paire de gants bien gagnée.
South ]Val(;s fur mukinr/ moncij ; Norlh Wales for spending it : « la Galles du Sud pour faire de l'argent, la Galles du Nord pour lo dépenser ->, dit un proverbe local.
Je n'eus point le loisir de vérifier la seconde partie de Tadage ; mais, pour la première, tout ce que nous vîmes à Gardiff même et aux environs nous en confirma la scrupuleuse exactitude. Est-ce à dire qu'à l'occasion et quand le point d'honneur est en jeu les Gallois du Sud ne sachent point rivaliser avec leurs frères du Septentrion ? Les merveilles de l'Eisteddfodd de 1899 témoigneraient du contraire.
J'aurais bien envie, à ce propos, de faire l'éloge de l'hospitalité celtique. Nous fûmes vraiment reçus avec une magnificence dont rien n'approche. On n'avait point voulu qu'aucun de nous logeât à l'auberge, et nous avions été répartis, par petits groupes de deux ou trois, dans les principales familles de la localité. Excel-
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lente idée, dont je m'applaudissais d'avance, à cause des facilités qu'elle me donnerait de pénétrer dans l'intimité de la vie galloise. Encore eùt-il fallu pour cela que nous fussions logés chez des Gallois d'origine. Or je ne sais comment il se fit: toujours est-il que nos Iiùtes respectifs se trouvèrent être deux Français, M. Barbier et M'^" Boulanger ; un Italien, M. Albany ; un jésuite irlandais, le R. P. llayde ; un grand seigneur anglais, lord Windsor, et deux banquiers Israélites, les frères Samuel.
Cela manquait un peu de Gallois. J'étais loge, pour mon compte, chez un des frères Samuel, père de deux chaniianles jeunes filles, dont l'une allait se marier prochainement, et je ne saurais trop remercier mes hùtes de leur exquise courtoisie et, le dirai-je méme^ de leur parfaite discrétion. Une seule fois, miss Hetty, en me passant le journal du soir, oïi je cherchais avec quelque nervosité les nouvelles de France, me demanda si c'était l'Aftaire — l'Afïairc par un grand A — qui me donnait cet air chafouin. Un « nô » énergique et quelque peu bourru fut toute ma réponse et la conversation stoppa net sur cette pente dangereuse. Pardon, chère petite miss !...
Pour vous parler de l'hospitalité celtique, il me faut attendre que je vous aie menés chez lady Herbert. Le programme de notre voyage en Galles comportait un séjour dans la magnifique résidence de cette grande dame galloise ; mais il fut précédé de quelques excursions aux alentours de Cardift, à Penarth, à Llandaiï, à Pontypridd et dans le bassin houiller de l'Albion.
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L'une de nos joies, dans ce pays de Galles où tant de choses nous parlaient à l'esprit et au cœur, c'étaient ces vieux noms aux âpres consonnances, dont quelques-uns déjà familiers à nos oreilles bretonnes. Il y a aussi un Pennars près de Quimper, et c'est un lieu sauvage, battu des vents, tout à fait en harmonie avec l'incurable tristesse du ciel breton. Bien différent est le Penarth (1) gallois, tel que l'industrie ei les habitudes mondaines l'ont transformé. On peut s'y rendre en railway, mais le mieux est de grimper dans la diligence publique qui fait le service pour trois pence. Les faubourgs franchis, on entre dans une campagne grise, crevassée d'étangs salins. La route file droit entre deux haies d'arbres maigres. La mer ne se devine qu'aux fumées des steamers et à l'enchevêtrement des cordages et des vergues. Des paquets de loques courent après la voiture, font mille sauts en l'air et découvrent parfois, dans ces galipettes savantes, des morceaux de nu singulièrement placés ; ce sont de petits mendiants gallois, dont toute la connaissance de la langue anglaise parait tenir dans un seul cri :
— Half-penny, sir, halj-penmj !
Après un kilomètre ou deux, le paysage se relève ; de fraîches collines, boisées des essences les plus variées, moutonnent sur l'horizon ; mille cottages s'y blottissent et, pudiquement, de leurs agrestes beautés ne découvrent qu'un bout de toit bleu ou la girouette dorée d'un faîtage.
(1) Pen-Arth, tète d'ours : nom qui lui serait venu, disent les guides, du rugissement de la mer sur la falaise.
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Ce serait cliarniant. si tout le bas du vaîlon n'était gâté par des cheminées d'usines, ces tristes obélisques de notre civilisation industrielle, comme les appelle quelque part Victor Hugo. La diligence escalade une rampe à pic, s'engouffre dans W'indsor-Road : Please coine doicn, ladica and gentlemen ! Autrement dit : tout le monde descend. Nous mettons pied à terre et^ par le plus joli petit sentier artificiel du monde, — un sentier de keepsake, tout ombragé de beaux arbres, macadamisé comme un trottoir, avec des bancs en retrait dans des hémicycles de verdure : un petit sentier suffisamment irrégulier pour donner l'illusion delà vraie campagne, mais relouché avec cette discrétion élégante, ce sens du confort que l'Anglais introduit partout et qu'il a fini par communiquer aux Gallois ; un petit sentier qui, comme tous les sentiers qui se respectent, passe sur un pont rustique de branches entrelacées, où (toujours comme dans les keepsakes) un digne mendiant patenté, sourd aveugle et chenu, sollicite votre générosité par l'intermédiaire d'un grand écrileau noir, pendu à son cou et portant en grosses lettres blanches : fCind Friends, 1 am total blind and deaf, r.aused hy an explosion, — nous débouchons devant une immense plage de galets, flanquée de grands hôtels, de restaurants, de tea-rooms, et toute grouillante (le marmots et de nourrices.
Le populaire a visiblement envahi Penarth depuis la création des nouveaux docks et des bassins en eau profonde. Le high-life cardifTois se porte plus loin, de I autre côté de la Manche de Bristol, à AVeston, qui s'étire paresseusement dans une jolie crique de sable
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fin el qu'un service à vapeur reiie au Piur de Penarlii et, par Penartli, à CardilT même.
C'est tout ce qui reste aux gens du monde, ce Fier, la jetée payante qu'on trouve sur toutes les plages britanniques et que défend le tourniquet de l'entrée. L'institution des péages est très répandue en Angleterre: elle a disparu de nos mœurs farouchement éga- Mtaires. Reconnaissons qu'elle avait du bon. Et, par exemple, il est bien évident que la municipalité de Peuarth n'eût point gaspillé ses guinées à échafauder cette belle jetée en eau profonde qui lui aurait coûté les yeux de la tète et ne lui aurait rien rapporté : un syndicat s'est substitué à elle, qui a pris tous les frais à sa charge. La jetée n'a pas coûté un penny à la ville, ce qui n'empêche qu'elle lui fera retour après quatrevingt-dix-neuf ans, c'est-à-dire quand le bail du syndicat aura pris fin. En attendant, ledit syndicat n'a rien négligé pour attirer la clientèle riche, la seule qui compte. C'est toute une petite ville qu'un Pier. Fort large, avec des trottoirs à claire-voie, des rotondes vitrées où l'on peut toujours s'asseoir à contre-vent et les plus propres du monde à la rêverie solitaire et au flirt, il n'est sorte de commodités qu'on n'y trouve : boites aux lettres, débits de tabac, petites boutiques d'articles de plages, kiosques de journaux, etc. Mais peut-être s'y exagère-t on la bonne volonté du public : il faut payer au tourniquet pour avoir l'accès du Pier ; il faut payer encore à un second tourniquet pour avoir l'accès du bateau de Weston. Et cela serait tolérable, sans doute, s'il ne fallait payer une troisième fois sur le bateau lui-même.
CIŒZ T.Ml'»
Conformons-nous à rasage el, par manière de passe-temps, ref?ardons autour de nous. Il fait une molle journée d'été ; le ciel cependant est léger et craquant comme une soie ; mais cette Manche de Bristol, sous les plus fraîclios clartés, garde un ton sale et ocreux, qu'elle ne perd que très loin au large. Weston, en face de nous, fait la boule au soleil, comme une chatte qui se chaufTe. Vers l'est, deux grands îlots, les Flat-Homs (1) ; l'un presque noir sous la verdure qui l'endeuille; l'autre d'où pointe, comme une dague, la tour effilée d'un liqhl-house... Des vapeurs passent, se croisent et Imluli'ul ; des voiliers cherchent le vent. On nous signale enfin un petit flocon d'ouate grise qui vo'ette sur la mer et se dirige vers nous de Weston : c'est le vapeur de service qui passe toutes les deux heures. Il approche et, dans le tumulte blanchâtre de ses grandes roues à aubes, stoppe à l'extrémité du Pier La passerelle franchie, nous nous calons à lavant dans des pliants à dossier, parfaitement confortables. Nous avons beaucoup de voisins qui fument, lisent, croquent des pâtisseries ou somnolent, l'air comme chez eux. EfTectivement plusieurs de ces passagers n'ont pas quitté le bateau depuis le malin : il est de bon ton dans la gentry cardif foise de prendre des abounemeuls sur le vapeur de Weston. Ou y coule la journée sur le pont, quand il
(1) Anciennement Echni. C'est là que se retira saint Cadoc, quand l'iavasion saxonne l'eût forcé de quitter son monastère de Lancarvan et en altendanl de passer dans la Petile-Bretaijne.
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fait beau, un livre ou une revue à portée de la main. Il y n un orchestre à bord et un bufîet. Tous deux sont passables, et voilà bien des raisons pour qu'on ne descende point chercher à terre ce qu'on trouve sans se déranger céans : du rêve, des rôties et du thé.
Un coup de sifflet suivi du sacramentel : Study I « Attention ! » et nous remontons vers Cardiff, en longeant la côte.
Mais, sauf la grande falaise à échelons qui porte Penarlh et dont la coupe verticale permet de saisir le curieux travail de stratification, il n'y a rien à voir d'intéressant et nous sommes bloqués presque tout de suite entre une triple haie de navires et l'interminable jetée en pierres brutes au bout de laquelle, dominant le port et les docks, s'érige le haut beffroi de la Cardiff- flaihray Compani/. •
Ces docks de Cardiff sont cependant une merveille et on les tient à juste titre pour des modèles du genre. A certaines heures de l'après-midi, leur animation est prodigieuse. Il faut aller là pour apprécier toute la valeur du proverbe anglais : lime is money. L'automatisme y est poussé à ses dernières limites ; les wagons débouchent sur le port par longues files; leur contenu est immédiatement saisi par des grues hydrauliques qui le versent dans les soutes des navires. Tout cela est réglé à une seconde près et l'on sait exactement le nombre de minutes qu'il faut pour charger un millier de tonnes de houille.
Des omnibus stationnent à la sortie des docks ; nous grimpons dans le premier qui s'offre et la rentrée s'opère par les faubourgs ouvriers, noirs de monde,
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mais d'un monde sordide, loqnettMix, et qui l'ait, le plus triste contraste avec la population des autres quartiers. Il n'y a point que dans les villes de la Grande- Bretagne où l'on observe cette juxtaposition des trois sortes de quartiers — l'arislocratiquc, le marchand et l'ouvrier ; — mais ce qui est proprement anglais, c'est que la population des uns ne se mêle pas ou très peu à la population des autres : tous trois sont comme des villes ditTérentes qui ne communiquent pas entre elles et qui vivent chacune de sa vie propre. Les petits vt'fideurs d'allumettes-bougies qui nous assaillaient toi". I à l'heure, dans le quartier des docks, souples comme des singes et, sur leurs pieds nus, prolitanl d'une distraction des conducteurs pour escalader l'impériale des omnibus et nous glisser leur marchandise entre deux bourrades, font retraite d'eux-mêmes, dès que nous entrons dans le quartier du haut commerce. Ils sont remplacés par de coquets petits gentlemen en complet gris, grand col et mancheltes d une blancheur éclatante, qui vendent des journaux, distribuent des prospectus, cirent les chaussures et pratiquent le vol à l'esbroutre avec une égale supériorité.
Un linge si soigné ne laissait pas de nous surprendre ; mais on nous dit qu'il ne fallait point trop se lier aux apparences ; que, sous ces cols et ces jaquettes boutonnées, il n'y avait souvent pas de chemise ; qu'au surplus les cols étaient en papier et sor taienl des fabriques de New York et de Boston, qui en débitent jusqu'à 50 millions par an, livrés à des prix dérisoires de bon marché !
Ces rues du haut commerce, O'iffi'^lr'eet, Adam-
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Street, Saint-Mary-Street, High Street, etc., droites, claires, ourlées de larges trottoirs, possèdent les plus beaux magasins du monde, et la circulation y est aussi intense que dans nos grandes rues parisiennes. « Là où il n'y a pas d'églises, aimait à dire Victor Hugo, je regarde les enseignes. » A l'exemple du grand poète de la Légende des Siècles, j'ai regardé les enseignes galloises. Mais je n'en aurais regardé qu'une que j'aurais été aussi avancé. Sur toutes ou presque toutes, en efTet, éclatait le nom de Jones. J'ai su depuis que c'est le nom gallois par excellence, quelque chose comme notre Dupont ou noire Durand. Il s'accompagne le plus souvent de John, et cela ne laisse pas de faire des confusions assez plaisantes.
— Croisez un groupe de Gallois, me disait un de nos hôtes, criez au hasard John Jones, cinq des assistants sur six vont dresser la tète et vous répondre : Please (Plaît-il) ?
Le nom le plus répandu après Jones est celui de Thomas. Par surcroît, on les trouve souvent mariés et vous pensez bien que cela non plus n'a point été sans prêter à certaines plaisanteries. C est ainsi que, dans un théâtre, le bruit se répandit que le feu venait de se déclarer chez Thomas Jones ou John Thomas, on ne savait pas au juste. Mais, dans l'indécision, toute la salle se leva et quitta précipitamment la représentation.
J'ignore pourquoi les Gallois, à l'exception de quelques Hees, l^'llis, Gryffid. Owen, s'appellent ainsi presques tous Jones ou Thomas. Il est certain que jusqu'au quinzième siècle et par delà le prénom était
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seul en usagn parmi eux et qu'on y ajoutait seulement, comme dans les généalogies grecques ou sémitiques, fils de (ap ou o6j, suivi de la mention d'origine : John ap Thomas, from Pont y-Pridd (Jean, lils de Thomas, du i*ont-de l'Argile .
11 y a quelque cinquante ans encore, dans je ne sais «luellc petite ville de la principauté, un voyageur français (c'était, je crois, le fondateur de la Revue briian'ujue. M. Amédée l'icliot) s'informait près d'un garçon d'hôtel d'un de ses correspondants nommé Thomas.
— Quel Thomas ? lui dit le garçon. Voulez-vous parler de M. John ap Thomas, ou de M, Thomas ap Jones, ou de M. Thomas ap William, ou de M. ap Thomas le docteur, ou de M. ap Thomas l'épicier, ou de M. Thomas ap Thomas le menuisier, ou de M. Jones ap Richard ap Thomas l'avocat?
Ce n'était aucun de ces Thomas, et notre voyageur, de dépit, planta là son correspondant.
Les choses ont un peu changé depuis lors. C'est dans les actes de l'ctat-civil surtout que cet usage des généalogies prêtait à d'interminables citations, et le gouvernement linit par prohiber leur emploi jusqu'à la deuxième génération ascendante inclusivement
« Les ap disparaissant, dit M. Le Breton, les Gallois n'en restaient pas moins avec leurs prénoms servant de noms ; mais, à partir de câ moment, ils prirent l'habitude de désigner l'individu par ses deux noms — son nom et le prénom servant de nom, — ce qu'ils ne faisaient pas auparavant, puisqu'ils employaient alors ap. »
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Reste à expliquer pourquoi les prénoms eux-mêmes sont si peu variés. Une hypothèse du même auteur est que le protestantisme, précisément au seizième siècle, entama la guerre contre le culte ofticiel rendu aux saints et que ce sont ces saints dont on porte généralement les noms comme prénoms. Mais on ne voit point que Teffet ait été le même pour le reste de la Grande-Bretagne, oii les prénoms masculins ont infiniment plus de variété qu'en Galles, et peut-être faut-il chercher ailleurs la clef du mystère (l).
Je me rallierais volontiers, en ce qui me concerne, à une hypothèse un peu différente fondée sur le respect quasi religieux du Gallois pour tout ce qui lui vient de ses pères. Ces noms qu'ils portaient, il entend les porter à son tour. TatVy (;2), comme on appelle familièrement le Gallois, de même qu'on appelle lEcossais Sandy et l'Irlandais Paddy, est intraitable sur les questions de race et de foyer. Encore qu'il passe pour très serré (les Anglais disent carrément « avare «). surtout dans le Sud, on ne lui fait jamais appel inutilement dès que l'honneur national est engagé. Pour l'Eisteddfodd deCardilT, les souscriptions particulières avaient atteint la somme respectable de G,000 livres sterling, 130,000 francs. Il s'agissait pour Talïy de faire bonne figure devant ses frères des autres communautés celtiques, et TafFy ne rechignait pas (3).
1 ; Voir à YAppendice.
(■2) Taffy vient de Taff, la principale des rivières galloises.
(3) Il n'a pas rechigné davantage, et quoique la dépense
passAt 50.000 francs, pour envoyer à l'Exposition Uni ver-
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Nous eûmes un autre exemple significatif de ce dont est capable la générosité galloise, quand la sollicite un int(''r("'t vraiment national : ce fut, quelques jours plus tard, en visitant l'abbaye de LlandalT.
Llandalf est la première en date des églises du pays de Galles. Son nom primitif fut Llan-ar-DafT (église du ïaff). Elle était placée à l'origine sous l'invocation do saint Pierre et de saint Paul et aurait été fondée, d'après une triade assez suspecte d'ailleurs, par Lieufer Mawr, au premier siècle de l'ère chrétienne. Il y a quebiue brume peut-être sur lliistoire de cette londation. La période limbaire de l'église cesse définitivement au sixième siècle, avec saint Dubric, qui fut le premier évêque connu de Llandafî et que nous retrouverons plus loin. Saint Teileiaw ou Teilo lui succéda, lequel marqua dune empreinte si forte dans les annales de la confession britannique que l'église et les bâtiments groupés à son ombre troquèrent un moment leur nom contre le sien {Eglif/s Teilo ; Phjf Tiiilo). Rappelons enfin que c'est à Llandalf, en 1188, que Baldwin, le célèbre archevêque de Canterbury, prêcha la troisième croisade.
Tant et de si glorieux souvenirs font comme une auréole à cette vénérable abbaye, l'un des grands séminaires du catholicisme celtique (1; et oii plus de
si'lle, en iLiilloi 1900, ses deux plus importantes cliorales indigènes, la Roijal Wchh Ladies Choir el la Uoijal W'elsh l'nitcd Choir.
(1) On sait le nom des autres : Clonfert et Hangor pour l'Irlande, lona pour les Hébrides, Landévennec pour la l^ietairne.
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deux mille moines, répartis en sept chœurs de trois cents voix, chantaient nuit et jour les louanges du Seigneur, « flambeau du juste, du vrai et du bien ».
Joignez que Llandaff est d'un accès ravissant. L'église n'est qu'à un mille et demi de Calhedral-Road, l'artère aristocratique de Cardiff, qui l'aurait bientôt rattrapée, n'étaient les admirables parcs qui bordent le taff et dont le plus vaste, justement, fait ceinture au manoir du bishop diocésain. Une percée entre les ombrages de ce beau parc permet d'embrasser de fort loin l'ensemble du monument. Mais le parc est privé ; la route fait un coude, et il faut pousser jusqu'au village, lequel est perché sur un monticule à pic qui plonge sur le ravin où l'église est bàlie.
Cela gène un peu la perspective. Nous nous consolâmes à la pensée de visiter enfm un vrai village gallois (car on ne pouvait donner ce nom à Penarlli), et celui ci nous eût vraiment satisfaits de tout point, — avec ses grands ormes, ses maisons basses en granit brut cerne de chaux blanche, ses portes cintrées, ses pignons pointus, surtout le vieux calvaire planté au milieu de la place dans une roche non dégrossie, — sans les éternels cottages néo-gothiques qui s'étaient glissés çà et là entre les anciennes habitations. Du moins lun des côtés de la place sur quatre, occupé par les débris d'une tour et les ruines majestueuses d'un grand porche ogival, avait-il gardé tout son caractère.- Un murelln bordait l'autre côté du quadrilatère qui restait vide et qui donnait sur l'église Penchés sur le parapet, nous respirâmes longuement la noble fleur de pierre qui s'épanouissait à nos pieds, dans
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son laviii (le siloiico. Des tombos reiilouraionl, mais en pelil nombre et bien ordonnées ; quelquesunes remonfaienl à une haute antiquité et la plupart, dressées verticalement, afrectaiont cette forme de cippes ou « pierres levées » qui donne aux champs de repos du pays de Galles l'aspect de cairns désaffectés. J'ai lu, sur ces cimetières gallois, les réflexions les plus contradictoires- Touchant exemple de la façon dont les voyageurs s'accordent ! Pour M. Le Breton, rien n'est plus triste que de mourir dans le pays de Galles et d y dormir son dernier sommeil. Lor(ju'une p.^rsonne vient d expirer, ou la retire tout de suite de son lit ; on pose son corps à terre sur un matelas.
— Pourquoi, demandait un jour M. Le Breton à une Galloise, ne laissez vous pas le mort dans son lit?
— Oh ! lui répondit elle d'une air ofTusqné, ce ne serait pas convenable.
M. Le Breton voit toutes sortes de clioses dans celte réponse et, pour commencer, l'indice du peu de place que tiennent les morts dans le souvenir des Gallois. S'il avait rapproché la coutume galloise de la coutume analogue qui existe en Bretagne, il se fût rendu compte que ce ([u'il prenait pour un manquement aux convenances n'était qu'un legs du passé, une permanence de la tradition. Chez tous les Celtes, il est d'usage d ôter le mort de son lit et de le coucher soit sur la table, soit sur des tréteaux, dans une chapelle ardente décorée de fleurs et d'images de piété. Le rigorisme prolestant a fait disparaître en Galles les llambeaux, les images et les lleurs ; mais il n'a pas louché à la coutume principale et foncière.
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C'est vraisemblablement aussi ce rigorisme qui, étenda aux cimetières eux-mêmes, leur donne le ca ractère un peu sombre dont se plaint M. Le Breton
« Là, dit-il, point d'emblèmes religieux, pas de jardinets soigneusement entretenus par la famille ou les amis de celui qui dort dans une terre bénite. Rarement des croix. De Iherbe et des pierres noirâtres. Pas de prières sur les tombeaux ; pas de visites quotidiennes aux cimetièi'es, comme dans celte bonne Bretagne. Un oubli complet et dans cet oubli un complet silence ! »
Accordez maintenant celle description avec ce passage de M. Alfred Erny sur les cimetières gallois :
« Dans la cour de l'église, on retrouve le touchant usage français de parer les tombeaux de fleurs. Dans la semaine qui précède Pâques ou la Pentecôte, on renouvelle sur la terre des tombeaux les plantes et les fleurs qui les poétisent. La rose blanciie orne la tombe d'une jeune fille ; la rose rouge est destinée aux tré passés qui se sont distingués par leurs vertus. Toucher à ces plantes serait un sacrilège ; un parent ou un ami peut seul en détacher un feuille ou un rameau qu'il lui est permis de porter en souvenir du défunt- Les pierres tumulaires qu'on élève aux deux bouts de chaque tombe sont blanchies à la chaux à chaque fête annuelle. Ces usages sont communs à toutes les conditions sociales Même sur les tombeaux placés dans l'intérieur des églises, les amis survivants viennent un jour de chaque semaine déposer des fleurs, au moins pendant tout le cours de l'année qui suit la mort de la personne aimée. »
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J'ai visiii' pendant mon voyage, oulic le cimelière de LlandalT, un certain nombre de cimetières gallois; ils ne m'ont point paru si désolés que le dit M. Le Breton, mais je n'y ai point découvert non plus la flore luxuriante dont parle M. Erny. L'usage de parer les tombeaux est d'ailleurs inconnu des Anglais. Les GaL lois ont-ils cédé à la contagion de l'exemple ? N'est-ce point plutôt de leur part simple condescendance aux dures prescriptions du méthodisme calviniste et bapliste? A LlandalTdu moins, si les (leurs manrjuaient, la verdure prenait sa revanche. Le cimelière, de dimension restreinte et où l'on n'enterre plus personne, je crois, à l'exception des évoques diocésains, se. perd tout de suite sous les arceaux d'un beau parc. Nous admirâmes, une fois de plus, combien la nature peut ajouter à l'art. Sur ce fond d'émeraude, la vieille abbaye découpait gracieusement ses fines dentelles de granit, et nulle part les tons dorés du monument ne laissaient surprendre le rajustage des parties, encore qu'une bonne moiti(> de l'église ait été reconstruite de nos jours.
L'antique édifice n'était déjà qu'une ruine en 1719. époque oii la foudre consomma son délabrement (1). Les voûtes avaient cédé ; une partie de l'étage supérieur de labside s'était écroulée ; des lèpres végétales, rongeaient le reste Les dessins du temps que j'ai eus sous les yeux permettent de suivre, année par année, cette agonie du vénérable édifice. En cette combe de
(1) En 1697, l'évèque Bull l'appelait » notre triste et misérable cathédrale ».
tristesse, avec ses contreforts saillants comme des vertèbres, la vieille abbaye, telle qu'elle nous était parvenue au commencement du siècle, ressemblait au squelette de quelque monstrueux animal préhistorique.
On peut juger par là des difficultés de toutes sortes qui hérissaient sa restauration. Appel fut fait au public ; la restauration du monument lui fut présentée comme une entreprise nationale, intéressant l'amourpropre national et, dès lors, TafTy n'hésita plus. Il ne fallait pas moins de 36,000 livres sterling, soit près d'un million, pour reconstituer le gros œuvre: les 3G,000 livres sterling furent tout de suite trouvées. Et ce n'est peut-être point encore ce qu'il faut admirer le plus, mais que la restauration du monument ait été exécutée avec un goût si parfait et si sur. Il faut l'œil d'un archéologue, maintenant qu'une patine uniforme a revêtu tout l'édilice, pour distinguer les parties neuves des parties anciennes.
Il n'y a qu'une trentaine d'années cependant que la restauration est achevée. L'abbaye actuelle est un heureux mélange de roman et de gothique. Dans le premier de ces styles, j'ai particulièrement admiré le grand porche cintré du côté sud, l'emboîtement de ses cinq arcatures dentelées et les massifs faisceaux de colonnes qui les portent. Le chœur, qui est du même style, date de iil8. Il n'est pas jusqu'à la décoration intérieure de l'église qu'il ne faille louer pour sa juste appropriation au milieu ; plus dune cathédrale gotique jalouserait ces verrières aux tons délicieusement fanés, ces orgues monumentales, les délicatei» ner-
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vures des enfeux et du jubé, suiloul ces stalles du chœur, ouvrées et fouillées comme dfs joyaux.
Llandaft appartient, il est vrai, au rit(^ anglican, le jiius rapprociié du culte catholique (1) et qui n'a point rauslérité des autres confessions. Nous sommes ici dans l'un des quatre sièges diocésains du pays de Galles. On s lil que l'église officielle ou anglicane possède les quatre sièges de Bangor, de Saint-Asaph, de Saint-David et de Llandall. Ce sont les seuls reconnus. Le diocèse de Llandall s'étend sur tout le Glamorganshire et le Monmoulhshire, plus quelques territoires du Brechnock et du Ilereford, et, pour ne point être le plus riche d^'S quatre, il n'en a pas moins des droits sur deux cent vingt-sept paroisses à prébende. Le traitement annuel de son bkhop monte à 4,200 livres sterling, c'est-à-dire à 105.000 francs de notre monnaie. Qu'on ajoute au bishop un doyen appointé à 700 livres (17,500 fr.), quatre chanoines à 350 livres (8,750 francs), des archidiacres, secrétaires, organistes, etc : au total c'est près de 10,000 livres qu'engloutit par année le personnel de l'éLlise. ^'ous voilà loin des 15,000 francs de nos évéques français ! Encore l'évèque de Llandafî n'est-il qu'un petit personnage comparé à certains dignitaires anglais comme l'évèque de Cantorbery qui touche 375,000 francs par an, l'archevêque d'York ou l'évèque de Londres qui louchent chacun 250,000 francs.
1 - Cf. la savante conférence de M. Thureau-Dangin publiée par la Renie hebdomadaire du 20 juin 1008 sur le Progrès des Idées catholiques nu sein de i'Anylicanisme.
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En bloc et par an, dans le pays de Galles, le personnel de Tégiise officielle perçoit 6,404,450 francs qui lui sont fournis : un quart ou un cinquième par les douaires de l'église, le reste par la dime ou rente paroissiale (1). Et c'est là justement ce qui révolte les Gallois. Ils se sont élevés à plusieurs reprises et dans le Parlement même contre cette monstruosité « juridique et économique », qui consiste non point tant à leur imposer un clergé officiel qu'à leur faire subventionner ce clergé, alors que, sur 1,600,000 habitants que compte le py ys de Galles, 225,000 à peine, soit un septième de la population, pratiquent le culte anglican. Il en résulte qu'après s'être vue dans l'obligation de subventionner le clergé officiel, la presque totalité des Gallois se trouve encore tenue moralement de débourser 300,000 livres sterling ou 7,000,000 de • francs par an pour subvenir aux besoins du clergé non officiel, calvinistes, baptistes, wesleyens, etc., fonds et tréfonds du vrai clergé national.
" Pareille atteinte à la liberté d'une population tout entière ne se conçoit ni ne se justifie, s'écriait récemment le député de la division de Rhondda. Il n'y a aucune raison pour que la principauté plie encore
(1 i La dime se payait d'abord en nature. Mais^ depuis le Tithe Commutation Act (13 août 1863), elle a été transformée en une taxe unique sur les biens-fonds (rent charge). Il faut lire sur cette question des dîmes, qui a pris en Galles l'importance d'une question nationale, l'article publié par M. Julien Decrais dans la Revue des Deux-Mondes du 1'"' octobre 1891 et auquel nous avons fait de nombreux emprunts.
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SOUS le poids dun imptU délesté. alors qu'on en a affranclii 1 Irlande qui se trouvait, nature de religion mise à part, dans des conditions toutes semblables. Qu'on ne parle pas de l'utilité qu'il peut y avoir à conserver la secte officielle à côté de l'autre, pour amender ou moraliser nos montagnards; ce sont, nul ne l'ignore, les plus vertueux citoyens du Royaume-Uni. »
Vertueux, je ne dis pas. Patients, c'est autre chose.
L'agitation contre les dîmes (anli-lilhe icar), qui n'avait revêtu jusqu'en 18HG qu'un caractère de protestation platonique, prit brusquement une forme aiguë à la suite des incidents qui eurent pour théâtre un petit village montagneux de 950 âmes, Llanarmon-yn-Jal, dans le Denbrighshire.
.\ppauvris par des pluies persistantes et de mauvaises récolles, les contribuables de ce village devaient payer au recteur anglican une dime de 447 livres sterling. Une délégation fut envoyée au recteur pour le prier de réduire la dime en raison du mauvais état des récoltes. Le recteur refusa. Il ne consentit pas davantage aux délais qu'on sollicitait de lui. Intraitable, il menaçait de la justice s'il n'était pas payé immédiatement. Cette attitude souleva l'indignation générale* Vanli-tilhe icar gagna de proche en proche. Des rixes éclatèrent. Les conslables ne suffisant pas, on recoulutaux garnisons voisines. A Llannefydd, où la troupe avait ciiargé une première fois en 1888, il fallut, deux ans plus tard, recommencer le siège de chaque maison, enlever par force le bétail des fermiers qui refusaient de payer les collecteurs.
Les scènes de celte sorte sont monnaie courante en
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Galles. La question dus dîmes, toutes proporiiorii gardées, est aux Gallois ce que la question agraire est aux Irlandais. Bien avant qu'elle n'eût pris le caractère agressif qui la distingue depuis 1886, elle avait été pour ce peuple l'un des grands motifs de son repliement systématique. Alors que le clergé officiel se désintéressait des affaires de la principauté et afl'ectait un mépris imbécile pour ses traditions et sa langue, les confessions dissidentes se servaient de cette langue et de ces traditions pour réchauffer lesentiment national par tous les moyens en leur pouvoir : sociétés publiques et privées, eisteddfoddau, revues.. journaux, écoles, etc.
On peut dire à ce point de vue que le pays de Galles estFœuvre du clergé dissident, qui s'est opposé pacifiquement et victorieusement à ]a conquête anglaise et a, pour jamais, barré la route à lassimilation. Né du peuple, vivant avec lui et de sa vie, ce clergé n'a pas eu sur la moralité des (iallois — tout bien pesé — une action moins réconfortante que sur leur mentalité politique. L'alcoolisme môme, ce chancre des pays celtiques, est en décroissance depuis quelques années dans toute la Galles du Nord. Si les tribunaux civils continuent à ne point chômer, grâce au tempérament processif des Gallois, qui fait de la principauté la vraie terre de promission des solicilors, les tribunaux correctionnels et d'assises sont littéralement réduits à la portion congrue. Il n y a pas longtemps que, devant le jury de CardifT, le juge de circuit Shee pouvait s'écrier en pleine sincérité :
« Honneur à la principauté de Galles ! Depuis deux ans que j'y exerce les devoirs de ma charge, je n'ai
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eu dans trois comtés l'occasion de punir que six coupables. Je le déclare hautement, les habitants de ce fortuné pays peuvent être proposés comme un admirable modèle au reste des sujets de Sa Majesté. »
El qu'on ne croie point qu'il s'agisse là de quelque cas heureux d'immunité criminelle. D'après M. -lulii n Decrais, il ne se passe guère d'année où pareille absence de délits n'amène en Galles des manifeslalior s identiques. Tout dernièrement encore, aux assises de Beaumaris et de Flint, le président constatait(iuelebanc des accu.sés restait vide... 11 signifiait aux jurés qu'ils étaient libres et, à la clôture de la session de juillet, qui avait duré cinq minutes, il méritait de recevoir des mains du haut sherifT, représentant de la reine, la paire de gants blancs réservéeen semblable circonstance aux magistrats assez heureux pour n'avoir ;ias eu à exercer leur maiulal.
Les CLtiUiiloiice.s d'un alderiiiaii. — Ce qu'il oncoùlo JT-tre maire.
— Le chien quiMeur du Widows and Oi\ liani Fund. — Jack el Léo. — La. ctièvre du régiment. — Castell-Cach. — Un viifiioble de rapport. ^~ Volcans éteint.*!. — Ar.'ivée à l'.\ll)ion. — Les bâtiments. — Le plan général <lii bassin houiller.
— Quelques chillVes. — Descente dans la iniiip. — Les esprits frappeurs. — Un puiit historique. — Le Logan de Ponlyprldd. — Kncnre les druides. -*■ L'agriculture au pays de (iailes. «— Visite à la Ty-Gicyrt. — Une ferme galloise. — Les beautés du parlour.
On ne comjirendrait pas Cardifî ni la plupart des villes delà Galles du Sud sans le riche bassin houiller qui les alimente. Mes amis et moi avions grande envie
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de visiter ce bassin. La municipalité prévint nos désirs et nous fûmes avertis qu'il y aurait à la gare de Queen-Street un train spécial qui nous mènerait à la mine d'Albion, dont le maire de Carditï, M. Thomas Morel, est justement le principal actionnaire.
A l'heure dite, nous étions une douzaine de Bretons surle quai de la gare, auxquels vinrentse joindre trois ou quatre délégués irlandais, l'ingénieur delà traction et M. Trounce, ancien maire, présentement simple alderman de la cité.
Il semblerait singulier chez nous qu'un ancien maire consentît à descendre au rang d'adjoint. C'est que nous entendons les fonctions édilitaires d'une autre façon que nos voisins. La charge de maire est tout honorifique chez eux et on n'y prétend que pour la consécration qu'elle procure. Mais cette consécration est fort coûteuse : le maire en fonctions se doit à lui-même de représenter magnifiquement la ville dont il est le premier magistrat et, pour CardifT seulement, cela se solde au bout de Tannée par une centaine de mille francs. Aussi les très grandes familles pourraient seules prétendre à la mairie en Angleterre, si l'on n'avait rendu ces fonctions annuelles et si le renouvellement des mandats n'y était interdit
M. Trounce, qui me donnait ces détails dans un français excellent, avait accepté de nous piloter à travers le bassin houiller. Nous causions sur le quai de la gare en attendant le départ du train quand je sentis qu'on me tirait doucement par la manche.
— Eh bien, Jack, qu'est-ce que c'est que ces familiarités ?
i.Hi:/, lAKi-^ "HA
.le cherchai la personne qui répondait au nom de Jack et j'aperçus un grand terre-neuve à longs poils, (jui, une tire-lire en cuivre pendue au cou, fixait sur moi ses beaux yeu\ veloutés.
— Je vous présente master Jack, nie dit M. Trounce, lequel s'amusait de mon ctonaement Master Jack est un doux obstiné ; il ne vous lâchera pas que vous n'ayez glissé un penny au moins dans sa tire-lire
— Et que fera-t-il de mon penny? demandai-je.
— Ce qu'il fait de tout l'argent qu'on lui donne, répondit iM. Trounce. Fidèlement, scrupuleusement, il le portera ce soir au trésorier du Widoirs nnd Orphnns Fund. Vous n'êtes jamais allé à Londres ? Alors vous n'avez pas connu Léo, le terre-neuve de l'hôpital des femmes Léo vient de mourir. C'est dommage : il n'y avait pas dans la Cité de figure plus populaire. Il allait par les rues, dignement, à petits pas, secouant comme une cloche son tonnelet de cuivre, par l'ouvertun> duquel les passants glissaient des pièces de billun et d'argent. S. A. R. la princesse de Galles ne manquait jamais de faire arrêter sa voiture lorsque la présence de Léo lui était signalée. Elle le caressait et lui remettait son aumône, que Léo recevait avec les marques de la plus vive reconnaissance. En un mois, il recueillii 1,000 livres sterling qu'il versa au personnel de rh("tpital contre un reçu en due forme. Notre pauvre Jack n'a point de ces prouesses à son actif. Mais Cardiir n'est point Londres. Jack, tous les soirs, n'en rapporte pas moins à l'hospice une cagnotte assez rondelette. Seul la plupart du temps, il accomplit par les rues un itinéraire déterminé, s'arrétant
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avec un flair admirable devant les ladies et les gentlemen qui lui paraissent susceptibles de quelque générosité, les sollicitant du regard, el, au besoin, comme vous venez de le voir, les tirant par la
manche (1)...
Je versai mon obole dans le tonnelet du brave animal qui m'en remercia par un jappement sonore et nous quitta peu après, comme le Irain entrait en gare.
Un wagon-salon nous y avait été réservé. Sur la portière extérieure, comme sur celle des autres wagons, sétalaient complaisamment les armes de Galles : le dragon rouge, la chèvre blanche et la devise en
(1) Les chiens quêteurs sont décidément une institution répandue dans tous les pays anglo-saxons. On me s.gnale à New-York le pendant de Léo el de Jack. Il s appelle Jip et on le peut voir chaque jour, soH dans Fiflh Avenue, soit aux abords de Madison-Square, car Jip connaît très bien les endroits élégants où passent de préférence « ceux nui donnent ». En effet, Jip est un chien mendiant. Sur son dos, une petite caisse de bois, bien assuietUe par des courroies, porte l'inscription suivante : « Donnez pour les paoivres petits malades de Children's Hôpital. « Et, quand il nasse près d'un monsieur affairé, d'une dame a toilette lapageuse:^Jip.fait sonner l'argent de sa caisse et aboie doucement pour- attirer l'attention des heureux de ce monde. En sept ans, il a ainsi récolté pour l hôpital plu. de vinat-cinq mille dollars. Tous les samedis, a midi, il se vend dans une des principales banques de Broadyay et Iratte àla porte du caissier. Celui-ci prend le contenu de 1 sse inscrit la somme sur ses livres et en établit un reçu en règle qu'il remet dans la boîte. Puis le dévoue Jip d'un bond court à l'hôpital des enfants rapporter le témoignage hebdomadaire de son intelligence et de son zèle.
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lettres bleues : Ci/mru a fu. — .1 C'i/mru a fàdd. La devise veut dire : « Galles et foi » ; le dragon rappelle Arlur et Merlin : quanl à la chèvre, j imagine ([u'elle diil symboliser à l'origine le pied vif et l'allure dégagée des montagnards de la principauté. De fait, les régiments gallois, aujourd'hui encore, ne vont jamais en campagne sans une ciièvre blanche qui ouvre la marche.
A peine en gare, le train s'ébranle. Aucun avertissement préalable ; rien qui rappelle notre prévenant: « Messieurs les voyageui-s, en voiture ! » En Angleterre, cesl aux voyageurs à prendre leurs précautions et à sauter dans le train dès qu'il range le quai.
11 fait un temps gris, brumeux, le vrai temps des îles. A quelques foulées d'un tunnel où le train s'engoutlro pour un boa quart d'heure, nous passons devant Castell-doeh, qu'on appelle aussi le Chàteau- Kouge et qui appartient à lord Bute. Cela ne vaut pas le château de Cardiff; mais c'est encore, avec ses tourelles en poivrière, son pont-levis et ses douves, une fort belle résidence romantique, 1res artistiquement restaurée et dans la plus belle situation du monde. On domine de là CardifT, Llandad", Penarth et la Manche de Bristol. Toutefois Caslell-Coch est moins fameux par lui-même que par son vignoble. Vous lisez bien : son vignoble, et, par surcroit, un vignoble qui donne du vin, le seul de son espèce que possède l'Angleterre, vraie gageure tentée et tenue par lord Bule, — pour embêter notre Pierre Dupont, très certainement :
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Ron Frantj-ais, quand je vois mon verre
Plein de ce vin couleur de feu,
Je dis en remerciant Dieu :
«■ Ils n'en ont pas (bif;) en Angleterre. »
Eh bien si, ils en ont en Angleterre ; mais Tamourpropre national est seul capable de trouver quelque saveur à cette piquette hyperborée, dont la pièce se -^^end d'ailleurs des prix fous et qui est une curiosité plus qu'un régal de gourmets...
La voie s'étrangle entre de hautes collines, dominées elles-mêmes par la cime chauve du Garth-Hill. Nous traversons le village de Nantgarow, oîi Ton fabriqua jadis une porcelaine célèbre et qui a remplacé cette industrie par celle de l'encaustique et des briques émaillées ; nous longeons le Taff, dont les eaux noires clapotent sur un lit de cailloux blancs. Puis le paysage se brouille ; les ponts, les viaducs, les aqueducs, les voies ferrées et les canaux font une trame si compliquée qu'on ne s'y reconnaît plus. Je me souviens d un endroit, entre Aantgarowet Pontypridd, il me semble, oîi trois lignes de chemin de fer et trois canaux aljoulissaient de six points ditïérents, se croisaient et se chevauchaient.
 Pontypridd, que nous visiterons au retour, nous (juittons la grande ligne pour l'embranchement de l'All)ion, oîi les trains de voyageurs ne pénètrent pas en temps normal. On attache notre car à une locomotive et nous voilà repartis, longeant de plus belle leau stygienne du Taff.
Des cheminées pointent de toutes parts ; une suie
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inipalpablt' llçllf sur le ciel. Dinlenninables files de wagons, cliarg('S de briquettes, de blocs de houille et d'anthracite, se succèdent à la queue leu leu dans la direction deCardill". Utezces cheminées et ces wagons, il n'y a plus rien. On sent que la vie ici n'est pas sur terre, mais sous terre.
Qu'elle dut être belle pourtant, avant que Tindustrie ne l'eût détlorée, cette vallée du Tatl' courant dans un cercle de hautes colliuivs granitiques, dont plusieurs sont des volcans éteints ! Nous sommes dans le pays par excellence des éruptions cambriennes et qui leur a donné son nom. Toute la région de Saint-David et le Caernarvonshire témoignent encore de ces grandes convulsions primitives : elles sont inscrites à l'œil nu dans les coulées de felsite et de porphyre noir qui zèbrent le gris des roches. Même durant le silurien, l'apaisement est loin de se faire. Rien que dans le Caernarvonshire, près de 2.500 mètres cubes de tuf, aux calculs de M Geikic, sont rejetés pendant cette période. Tels de ces énormes massifs, comme le « noble Snowdon «, qui mesure 1 100 mètres d'élévation audessus du niveau de la mer, sont ainsi formés presque exclusivement par des tufs et des laves andésitives.
La mine d'.Mbion, où notre wagon nous débar que, est en contre-bas du village de Cilpymidd, dont les maisons proprettes et confortables, spécialement construites pour les ouvriers, se mirent à la file dans l'eau morte de l'ancien canal de (ilamorgan. Nos corons du Pas de-Calais ne m'ont pas paru si bien tenus, si plaisants à Tteil sur-
tout (1). Le canal est quasiment abandonné depuis la découverte des chemins de fer. Du moins n'y aije aperçu aucun chaland. Des puits au canal, le transport du charbon se faisait péniblement à dos d'âne et de mulet. Ce charbon lui-même, il fallait le hisser des profondeurs à dos d'homme. Pas de bennes : des échelons et des hottes.
Tout le gros du travail se fait aujourd'hui mécaniquement, sauf dans les galeries à grisou pour lesquelles on emploie encore des chevaux. Les bâtiments de la mine que nous visitons avant de descendre dans les puits n'ont rien de luxueux. C'est l'enveloppe de briques et de planches, laide et triste comme le cocon de la chrysalide, où ronflent à l'attache les monstres d'acier de la machinerie. A l'Albion, comme dans nos mines françaises, l'enlèvement du charbon s'opère au moyen d'une énorme roue à crans de 2o pieds de diamètre dévidant un câble de transmission qui communique au dehors avec un haut échafaudage muni luimême de deux roues et bâti sur une ouverture de puits, par laquelle montent et descendent les bennes, dont le contenu, vidé automatiquement sur des wagonnets, est aussitôt dirigé sur la station voisine. A quelques pas de ce cet échafaudage sont les chambres de ventilation, qui débitent 230,000 mètres cubes d'air frais par minute, la chaufferie et la lampis-terie. 11 n'est pas jusqu'au nettoyage des lampes qui ne se fasse automatiquement, encore qu'elles soient d'un système
(1) Il est vrai que la compagnie ne les loue aux ouvriers qu'à raison de six francs par mois.
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assez compliqua : ce sont do ces lampes Frotector (la lampe Davv perfection noe^ (jui brillent dix heures durant et. par un mécanisme ingénieux, séteignent dès ([non les ouvre ou qu'elles tombent.
Dans les bureaux du secrétariat général, M. Trounce fait étaler devant nous le plan général du bassin, roulé dans un cylindre de zinc noir qui ressemble à une coulevrine de l'ancien temps. Tàclions de suivre ses explications.
Le terrain carbonifère^ ici, comprend trois grands étages: l'étage du calcaire métallifère ( metatli ferons limestone), ainsi nommé parce que certaines veines de métaux et particulièrement le plomb argentifère y courent dans le calcaire ; l'étage du mill stone (jrit ou grès à meules, séparé du précédent par une sorte de pudding quai'tzeux extrêmement dur ; enfin l'étage du coal-fields ou charbon pur, qui mesure en moyenne 1,200 mètres de profondeur et dont l'étendue est évaluée à 330,000 hectares.
Du doigt, sur le plan, M. Trounce nous fait suivre 1rs sinueuses frontières de cet énorme champ houiller qui se prolonge assez loin sous la mer Chacune des exploitations est leinti'c dune couleur spéciale : l'Albion, qui couvre pour sa part 1.400 acres, ost en rouge ; elle est comprise entre la CardilT-Rhondda et la Davies, Au sud de la Rhondda, une fuite : on ne trouve plus le fdon. ^^t voici d'autres districts miniers : la Mountain-Ash, la Fendal, le Great-Western, la Glamorgan, la Lewis Merthyr. Le plus grand de tous est l'Océan, qui occupe 6,000 ouvriers.
Mais le charbon est loin d'être de même qualité
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dans toutes ces exploitations. Le meilleur se rencontre vers le centre — le vrai « CardifF », le premier charbon du monde, bien supérieur au Newcastle lui-même en ce qu"il donne moins de fumée, plus de calorique et dure plus longtemps. Il coûte d'ailleurs un peu plus cher que le Newcastle ; actuellement, rendu à bord, il revient à 15 francs la tonne (1), tandis que le ^'ewcastle ne revient qu'à 14 francs. Mais ce n'est là, encore une fois, que le prix des qualités supérieures. A Test du bassin, par exemple, le charbon est dur, brûle mal : c'est de l'anthracite. En d'autres exploitations comme la Rhondda, où il s'émiette au moindre clioc, on ne peut l'employer que pour les industries stationnaires et il descend à 10 francs la tonne. Ici, dans l'Albion, il y a, paraît-il jusqu'à six couches difTérentes de charbon. Celui du fond est très recherché pour le service des bateaux à vapeur ; au contraire, le charbon des
(1) Ces prix ont singulièremenL monté en 1900-02 par suite de la guerre du Transvaal. Ajoutons que, d'après VEngineerim/, le prix du charbon sur le carreau de lamine serait moyennement pour la Grande-Bretagne de 8 fr. 10 la tonne. Il serait pour l'Espagne de 7 fr. 50 ; pour la Russie de 8 fr. 10 ; pour l'Allemagne de 9 f . 25 ; pour la Belgique de 10 fr. 25 et pour la France de 10 fr. 80. Mais c'est hors d'Europe qu'on trouve les prix minima et maxima : 4fr. 50 par tonne dans l'Inde anglaise ; 17 IV. 50 dans la colonie du Cap. Il est remarquable cepeniUml que les États-Tnis viennent immédiatemenl après l'Inde pour les bas prix : 5 fr. 75. L'explication en est dans le taux élevé de la production par ouvrier, qui atteint dans ce pays 450 tonnes par an, alors qu'elle n'est moyennement que de 297 tonnes dans la Grande-Bretagne et de 216 en France,
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couches supérieures n'est propre qu'aux usages domestiques.
L'Albion est cependant une des plus petites exploitations du réseau : elle ne compte que 1,500 mineurs, dont 1,000 travaillent le jour et oOOla nuit, et son rendement moyen n'est que de 1,500 tonnes de charbon par jour, soit 547,500 tonnes par an (1). Or la production totale des houillères galloises, qui était de 8 millions de tonnes en 1862, passe aujourd'hui 35 millions.
Pourra-t-elle s'accroître indétiniment, comme essayait de l'établir Stanley .levons dans ses calculs audacieux ? Ce n'est pas tout à l'ait l'avis d'un spécialiste français, M. Lozé, qui, dans une magistrale étude sur les Charbons britanniques el leur épuisement, estime qu'à la grande rigueur la production totale du Royaume-Uni, qui est actuellement de 200 millions de tonnes, pourrait bien atteindre 350 millions vers 1950 (soit une augmentation de 150 millions de tonnes pour un demi-siècle), mais qu'elle ne saurait aller au delà dans un pays où la population est déjà aussi dense, la main-d'œuvre si exigeante et qui se voit de plus en plus « concurrencer » sur le marché des deux mondes par les pays jeunes, nés d'hier ou qui vont naître à la civilisation. Joignez que les difficultés économiques dont nous souffrons en France plus qu'en aucun autre pays ne sont point tout à fait inconnues
fil Cela fait sensiblement plus de 297 tonnes par ouvrier, qui est V. la note précédente la moyenne du rendement pour toute la Grande-Bretagne.
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de nos voisins : eux aussi ont leurs syndicats ou vriers, leurs agitateurs et leurs grèves. Et ces grèves n'ont pas toujours le caractère pacifique que nous leur supposons à distance : « Jacob » et « Sarah » interviennent dans la discussion autrement qu'à titre de conciliateurs, et plus d'un patron éprouva qu'il ne fail point bon lier connaissance de trop près avec ces graves personnages bibliques ;1). Les prétentions des syndicats augmentent d'année en année. L'an passé (1898!, la grève générale des mineurs, qui réclamaient les fameux trois Iiuil du programme international, ne fut pas sans causer quelque perturbation dans la marche des affaires. La grève échoua sans doute et les ouvriers mirent les pouces. Mais elle peut reprendre et le dernier mot n'est pas dit. Actuel-
(i) Voir, par exemple, ce qui se passa en 1873, lors de la formidalile grève qui mit brusquement sur pied tous les ouvriers mineurs de la Galles du Sud au nombre de plus de soixante-dix mille. Les patrons avaient réduit les salaires de dix pour cent. L'un deux, M. Philipps, ayant parlé de faire venir des Cliinois de Californie poiii' lemplacer les grévistes « Jacob », par lettre comminatoire, le menaça immédiatement a de la moi-t et de la damnation ». M. Philipps se le tint pour, dit et ne fit pas venir do Chinois. On peut saisir là cependant le curieux mélange que font dans ces cerveaux de Celtes l'éducation confessionnelle et la passion naturelle du mystère. u Comme Rébecca. l'énigmatique correspondant ou dante qui, lors de la coalition contre le péage des barrières, adressait des menaces de mort aux pasteurs anglicans et dont un ne parvint pas à percer l'incognito, Jacob, dit M. Amédée Piohut, était la personnitication de la grève et avait pour acolyte Sarah. »
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lement lo salaire moyen des mineurs dans l'Albion varie entre 30 shellings et '1 livres par semaine. L'écarl est sensible, mais il provient de ce que les mineurs sont payés à la tonne et non à la journée...
Une visite à l'Mbion comportait de toute nécessité une descente dans la mine. J'étais curieux pour mon compte de comparer au sous-sol de nos mines françaises le sous-sol d'une mine britannique. Mais il ne me parut point qu'il y eût entre eux des dill'érenees bien marquées : c'est toujours le même réseau de galeries noires et humides, le même terrier de misère où instinctivement l'échiné se courbe, la poitrine s'oppresse, la marciie prend des allures de rampement.
De fait, il faut une certaine habitude pour secouer rindéfinissable sensation d'étouflement qui saisit les plus courageux à la seule pensée de cette voûte de plusieurs millions de mètres cubes suspendue sur leur tète et misérablement étayée à sa couronne par quelques poteaux en sapin tronçonné. Mais cette barrière de bois fruste ne peut arrêter la transpiration du roc et l'on perçoitdistinctemenl le bruit cristallin et doux des filets d eau qui tombent du plafond ou qui s'égouttent le long des murs.
Toutau fondd'une galerie d'abattage, très loin, très haut, semble-t il, une lampe brille : on ne voit point l'homme qui la porte, on n'entend point son pic, et la lumière de sa lampe, oscillant dans ces profondeurs, est pareille à une petite larme de diamant, au pleur mystérieux de l'Abîme. Brusquement une corne mugit dans les ténèbres : nous traversons une galerie de roulage.
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— Rangez-vous ! crie l'un de nos guides.
Nous nous collons contre les murs et, dans un tonnerre de ferraille, trépidant, vertigineux, sinistre, un train passe, un loag serpent de wagons bas à traction électrique et dont le conducteur est benoîtement assis, lespieds ballants, sur les blocs de houille de la berline d'arrière.
Le premier émoi surmonté, nous reprenons notre marche à la queu leu leu. On nous fait visiter successivement les chambres d'accrochage, les postes de secours, les remises et les écuries, avec leurs cent trente chevaux aveugles qui ne remonteront d'ici que blessés ou morts. Peu à peu, cependant, notre respiration s'égalise: les puissantes machines de la chambre de ventilation nous envoient un air frais qui, je ne sais comment, ne se confond pas avec l'air chaud de l'intérieur, mais semble plutôt se superposer à lui. Les deux ingénieurs qui nous servent de guides et que rien ne distinguerait a priori des ouvriers qui nous croisent en chemin, vêtus qu'ils sont des mêmes habits de toile brune, coiffés de la même casquette, les yeux agrandis et luisants dans leur lialo de charbon, nous donnent au fur et à mesure les explications nécessaires (ji.
(1) Est-ce volontairemeni ? Est-ce simple hasard? On lie nous montra cependant de la mine que le décor intélieur, si Je puis dire. Beaucoup d'entre nous eussent aimé pousser jusqu'aux galeries d'abattage, voir jouer les baveuses à air comprimé ou telle de ces batteries de perforateurs électriques qui frappent jusqu'à cinq cents coups parminute etpeuvent creuser en quelques heures un tntmel de dix à quinze mètres dans les roches les plus dures. Nos hôtes s'excusèrent sur le manque de temps.
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Je iiiL-nquiLTs auprès d'eux du chapitre des superstilions. Le t'oll<-l(ii-e minier ('lail parliculirrement riche, jadis, dans le pays de Galles Ou y croyait aux Cobh/naii ou Frappeurs^ petits êtres invisibles qui, par le moyen de trois coups successifs frappés contre la paroi, avertissaient les mineurs delà présence d'un iilon. Il y avait des jours, paraît-il, où on les entendait jouer de leurs maillettes par centaines ; mais, si le mineur qui travaillait aux environs s'arrêtait pour les écouter, les trappeurs s'arrêtaient aussi, afin de le punir de sa paresse plus encore que de sa curiosité.
Ilélas 1 les mineurs Gallois ne croient plus aux Frappeurs. Un vent de mort a soufflé sur les petits lutins de la mine : ils se sont évanouis, dissous comme fumée au contact du rigorisme protestant. C'était bien la peine qu'au dix-huitième siècle un homme grandement estimé pour son savoir, sa judiciaire et sa probité, l'ingénieur Merris, eût pris sous son bonnet d'aftirmer leur existence dans un numéro du Gentleman's Magazine :
c< Des personnes qui ne connaissent pas les arts et les sciences ou le pouvoir secret de la nature, écrivait Merris, se moqueront de nous autres, mineurs du Cardigan, qui soutenons l'existence des Frappeurs. C'est une espèce de génies bons, mais insaisissables, qu'on ne voit pas, mais qu'on entend et qui nous semblent travailler dans les mines ; c'est-à-dire que le Frappeur est le type ou le précurseur du travail dans les mines, comme les rêves le sont de certains accidents qui nous arrivent: quand fui découverte lamine de Esgair j myn, les Frappeurs y travaillaient vigoureusement
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nuit el jour, et un grand nombre de personnes les ont eatendus. Mais, après la découverte de la grande mine, on ne les entendit plus. Lorsque je commençai à fouiller les mines d'Elwijn-hJlwi/d, les Frappeurs travaillèrent si fort pendant un temps qu'ils effrayèrent de jeunes ouvriers. C'était lorsque nous poussions des niveaux et avant d'arriver au minerai que les bruits avaient le plus de consistance : ils cessèrent quand nous atteignîmes le minerai. Et, sans doute, on discutera nos assertions. J'affirme cependant que les faits sont réels, quoique je ne puisse ni ne prétende les expliquer. Les sceptiques peuvent sourire. Pour nous, mineurs, nous n'en continuerons pas moins de nous réjouir et de remercier les Frappeurs ou plutôt Dieu qui nous envoie leurs avertissements. «
Les Frappeurs ont-ils été mortifiés par l'incrédulité croissante des ouvriers? N'avaient-ils plus de filon à leur révéler? A quelque parti qu'on se range, un fait demeure : c'est que la même croyance était répandue dans tous les pays d'origine celtique et que les Frappeurs étaient connus dans la Cornouaille anglaise comme en Bretagne, du temps qu'on y exploitait les mines argentifères de Pompéan, d'Huelgoat et de Poullaoûen.
.l'aurais voulu, en sortant de l'Albion, visiter deux ou trois de ces maisons de mineurs dont les gracieux dehors nous avaient si favorablement prévenus leJong du canal de Glamorgan. Mais l'heure pressait. Un déjeuner offert par la municipalité nous attendait à Pontypridd. Il n'y avait qu'à plier bagage. Notre wagon était heureusement muni d'un lavabo, mais c'est un
tub complet qu'il oùt t'allu pour nous purger de toutes les horreurs noirâtres qui s'étaient collées, je ne sais eomineni, sur la face entière de notre épiderme.
Le déjeuner expédié, les inévitables speechos expectorés, nous priâmes l'aimable M. Trounce de donner campos à ceux d'entre nous qui désiraient visiter Ponlypridd.
Aboutissant ferré du bassin houiller de la Rliondda et du Tad", Ponfypridd, (jui voit passer moyennement 600 000 tonnes de charbon par semaine, a pris en ces dernières années un développement considérable. Elle est devenue un centre important d aciéries et de fabriques de briquettes. Mais c'était à d'autres litres qu'elle nous intéressait. Pontypridd est surtout célèbre par son pont d une seule arche et comme sanctuaire de la religion druidique (l). Le pont mérite d'être vu. D'une jambée, hardiment, il franchit le TafF, C'est, paiait-il, le premier pont de cette sorte qui ait été construit par le monde. Une plaque commémorative lixée dans le parapet nous apprend qu'il eut pour auteur William Edwards, quelque chose comme le Perronet du pays de Galles.
(1 Elle a une troisième célébrité depuis la guerre du Transvaal : nous voulons parler de John Match, un honnête bourgeois qui n'avait point défrayé" la cbonique jusquiri et qui est le sosie vivant du président Krùgcr. « John Match, dit Paris-yoïiifUe'i, ne se contente pas de s'exhiber : il s'est fait photographier dans les attitudes classiques et avec des vêtements semblables à ceux de l'oncle Paul, et ces portraits jouissent dans le pays d'une vogue invraisemblable. >'
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Siuiplt' inacoii pour commencer, cet Edwards gagna ses galons un par un jusqu'à devenir l'un des ingénieurs les plus renommés de la Grande Bretagne. Mais sa réputation date vraiment de l'exécution du pont sur le Taff. L'œuvre était de valeur, puisqu'elle a résisté au temps : encore le brave Edwards s'y reprit-il à trois fois pour la mener à bien. Un premier essai malheureux (1746) ne le découragea point. Le pont était à peine achevé qu'une crue du Taff l'emporta ; les culées n'offraient point de résistance suffisante. Le second essai réussit mieux (IToii ; mais le couronnement était trop mince et il fallut procéder à une réfection presque totale de l'œuvre.
Celle fois (1736^, Edwards prit ses mesures en conséquence. Averti par ses échecs précédents, il prati- (|ua trois ouvertures dans les culées, réduisit le poids du tablier et soulagea du même coup les clefs de voûte. La portée du pont est de 140 pieds anglais avec une section de cercle de 173 pieds de diamètre Sa hauteur au-dessus de l'eau est de 34 pieds ; la largeur du tablier de 14. Quant à sa forme, c'est celle dite à dos d'àne. Les rampes en eussent paru un peu fortes • Ewards les adoucit au moyen de gradins très larges (H très bas qui pouvaient être escaladés facilement par des mulets, du temps que ces animaux servaient au transport du charbon, mais qui ne seraient poini très pratiques pour nos modernes automobiles.
Nous pûmes admirer là cependant l'esprit tout à la fois progressiste et conservateur des Gallois. Ils tenaient à leur vieux pont et ils en étaient justement fiers ; mais ce pont ne s'accommodait plus à leurs besoins.
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Nous n'eussions point demandé tant chez nous pour le flanquer bas et construire à sa place quelque ignoble passerelle de fonte. Mieux inspirés, les Gallois ont conservé leur vieux pont historique ; mais ils ont construit tout à cùté un pont moderne, répondant à toutes les nécessités de la vie moderne. \il voilà de ces petits faits qui ne sont point très importants en eux-mêmes et dont la répétition finit par faire éclater le caractère fondamental d'une race.
Nous n'avions qu'à suivre jusqu'à mi-côte, le pont franchi, un petit sentier en lacet qui grimpait au tlaiic de la montagne voisine, pour aboutir à ce fameux Logau, sorte de roche branlante consacrée par une longue tradition et autour de laquelle le restaurateur officiel du druidisme britannique, feu Myfyr Morgan \vg, s'avisa, voici plusieurs années, de fonder un sanctuaire en plein vent.
Ce Morganwg (de .son vrai nom Ewans Davies) prenait le druidisme au sérieux. Ce n'était pas, comme Hwfa-Mùn et ses collègues du Gorsedd, un druide pour rire et de parade. 11 avait instauré toute une religion dont il était le grand prêtre et qui comptait, quand il mourut, un assez grand nom[)re de fidèles. Parmi eux se trouvait le D' Price, un zélateur, s'il en fut, et qui prêcha d'exemple en commandant que son corps fût brûlé sur le Logan, où il avait déjà fait incinérer son propre fils. On ne dit point que Morganwg, qui rendit sa belle âme à l'Eternel le ^3 février 18HS, ait poussé jusque-là le respect des traditions ancestrales. Chaque année cependant, au solstice et à l'équinoxe, il reprenait processionnellement avec ses fidèles la route du
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Logan sacré et y officiait, selon l'us, « à la face du soleil et sous l'œil de la lumière «.
Le décor avait tout l'archaïsme souhaitable. Imaginez un large entablement granitique, le CyfTredinoc, faisant saillie au flanc de la montagne et dominant l'immense cirque jumelé de la Rhondda et du Tafl avec ses hauts fourneaux, ses brumes perpétuelles et l'espèce de rumeur infernale qui monte de ses ateliers souterrains. Feutrez celte étrave granitique d'un gazon maigre et roussàtre que le roc crève de toutes parts Et enlin sur ce gazon de misère, sur ce tapis de lèpre végétale, dressez en esprit un énorme bloc de schiste, une de ces grandes pierres erratiques qui, en tout pays, sont restées l'objot d'une vénération mystérieuse.
Le respect qu'inspirait celle-ci s'accroissait de la propriété singulière qu'elle avait et qu'elle conserve toujours de remuer au moindre choc. Le fait est qu'un enfant pourrait la mettre en branle d'un coup d'épaule. Des inscriptions en caractères gallois, noms de druides, de bardes ou de simples curieux, parmi lesquels dominent nécessairement les Jones et les Thomas, sont gravées par centaines sur toutes les faces du Logan. La tradition veut que Llevelyn , le dernier roi de Galles, ait tenu sa cour sur cette garenne, au pied même du Logan. Les briqueteries et les aciéries ont pris la place du château féodal : elles ont gâté tout cet admirable pays ; attestant le viol effronté de la Nature, leurs cheminées s'érigent de toutes parts dans la vallée comme de monstrueux emblèmes phalliques. Quelque solennité que le brave Morganwg dût donner
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à ses cérémonies trimeslriclles. j'iniagino quù certains momeiils la vue de ces cheminées devait refroidir l'ont liousiasine des tidèles et paralyser leur émotion rétrospective.
Quant au temple à ciel ouvert dont on nous avait tant parlé, il consiste bonnement dans une double haie de « pierres levées » qui font le tour du [jOgan et processiounent ensuite à travers la garenne par une avenue en forme d'S. L'avenue conduit à une esplanade circulaire ménagée sur lepei-on même de la falaise et fermée par huit pierres plus hautes Au centre de cette esplanade, trois pierres plates posées sur champ dessinent une sorte de fourche à trois branches, de trinôme symbolique, représentatif de la Trinité. Deux autres pierres cylindriques, légèrement inclinées vers le Levant et frappées de caractères mystérieux, signalent l'entrée du cercle. C'est dans ce cercle qu'évoluait, tous les trois mois, la théorie des néo-druidisants Elle partait du Logan. Debout sur la pierre sacrée, JVIorganwg saluait d'abord la lumière et récitait les solennels li'ihauiinii :
Donne, ô Dieu, ta |irotfction,
Et dans la protection la force,
lit dans la force l'intelUiience,
Et dans rintelligence la science,
Et dans la science l'amour du bien, Et dans l'amour du hit-n l'amour df tous los êtres, El dan^ l'amour de tous les êtres l'amour de Dieu.
Un teh/nor succédait cà Morganwg, puis la procession se déroulait par le sentier bordé de « pierres le-
vées » jusqu'au trinôme symbolique inscrit dans le deuxième cercle. Les druides s'adossaient contre les huit menhirs, et Morganwg, debout au milieu du cercle, dans sa tunique de lin vierge, saluait une nouvelle fois le soleil levant...
Il y avait au-dessus de nous, chevauchant l'arête de la colline, une manière de cottage ou villa rustique qui me tirait l'œil depuis quelques instants. Toute blanche, dans un fouillis de verdure , je demandai à un passant comme elle s'appelait et s'il pourrait me servir d'introducteur près de ses hôtes. Avec une courtoisie parfaite, l'homme, un forgeron de Pontypridd, nommé George Guinbleth, se mit tout de suite à ina disposition.
— J'ai moi-même une commission à faire près du propriétaire de la maison, me dit-il. Ce n'est point un cottage, mais une métairie. Elle s'appelle Ty-Gwyn, c'est-à-dire la maison blanche {li-iven, dirions-nous en breton), et c'est, comme vous voyez, une des très rares exploitations agricoles qui subsistent encore autour de Pontypridd.
Nous reprîmes de compagnie le sentier de chèvre qui m'avait mené au Logan et qui serpentait à travers une culture maigre et fragmentée comme la culture bretonne, chaque champ formant blockhaus et flanqué, comme en Bretagne, de hauts talus en pierres sèches.
Où l'analogie cessa de m'apparaître , c'est quand je vis l'étrange personnel qui travaillait dans ces champs : au lieu des frustes paysannes du Léon ou de la Cornouaille, les pieds nus, la poitrine lâche dans
leur Justin dégrafé, j'avais sous les yeux des façons de demoiselles cluipeautées à la dernière mode, en jupes à volants et en mitaines, et qui, pour faner le foin, avaient tout juste daigné nouer sur leurs robes un coquet tablier de couleur. Mon guide m'expliqua qu'il en était ainsi presque partout ; que les vieux costumes avaient dis[uiru et que les paysans de la principauté, fort soucieux de leur quant-à soi, ne pouvaient se résigner, même aux champs, à s'habiller autrement qu'à la ville. Les hommes, sur ce point, valent les femmes : ils portent des complets à carreaux et un ne connaît point chez eux les sabots ni la blouse, cette livrée presque universelle du prolétariat agricole.
J'ignore si l'abandon de l'ancien costume gallois a retenti en quelque façon sur la culture elle-même. En général, dans les districts que j'ai visités, elle paraissaitassez relâchée. L'industrie atrès certainement apl)auvri la terre, quand ce ne serait qu'en réduisant au strict mininum les bras qu'elle employait jadis. Peu de blé ; quel([ues carrés de patates ou de ces navets jaunâtres nommés lurnips et qui servent à la nourriture (lu bétail. En revanche, beaucoup de prairies, l'élevage restant la principale ressource des derniers paysans.
Après une ascension qui ne fut pas toujours des plus aisées, nousarrivàmes devant le clos qui entourait la Ty-(à\vyn et dont les murs eux-mêmes étaient enduits de chaux fraîche. Des dindons, des canards et des poules vaguaient aux abords. A l'angle du clos, sous une tonnelle de houblon, un vieillard à barbe blanche, silencieux et fier, laissait errer ses yeux sur
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la vallée. Il Tavait connue tout autre, peut-être, et il se lamentait intérieurement sur le présent. Mon guide le héla de la barrière et lui fit part du désir que j'avais do visiter sa maison. Il se leva poliment ; mais il garda sa réserve mélancolique et, sans aucune parole, nous ouvrit la barrière
Des arbres fruitiers, des haricots à fleurs rouges, des castilliers et des groseillers, poussés en désordre, formaient toute la végétation du courtil. La maison était vieille et ne devait sa coquette apparence qu'à la couche de chaux vive dont elle était nouvellement badigeonnée. Nous pénétrâmes, mon guide et moi, sur les pas du vieillard, dans une pièce assez vaste qui voulait être un salon et qui est le parlour gallois.
Pas de maison en Galles, pas de chaumière, si misérable soit-elle, qui n'ait son parlour. Le parlour est comme le complet à carreaux des hommes, cumme la jupe à volants et les mitaines des femmes: c'est la poudre aux yeux, la respeclabiliti, mal comprise, le besoin de paraître, vice foncier des Gallois de ce temps. On a peine à s'expliquer cette déformation du caratère national : si le laisser-aller de nos Bretons de France est bien souvent critiquable, j'avoue l'aimer mieux que cette ostentation des Gallois Ceux-ci se défendent cependant et l'on trouve de nos auteurs pour leur prêter l'épaule. Témoin François Vallée, l'éruditet modeste rédacteur de la Kroaz ar Vretoned, qui rompit plus d'une lance en faveur des parleurs gallois. Fralernellement accueilli sous le chaume domestique et ù la mense hospitalière d'un charpentier du uom d'Oweo Lewis, plusconnu sous sou nom bar-
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(li(|!ie (le Madoc Mùii qu'il a rendu célèbre dans lesEisleddioddau lii, Vallée, après une conversation de quelques minutes avec c^ brave homme, sentit fondre l'un après lautro tous les préjugés qu'il gardait contre les fxirlouvs.
'> Le Saxon, dit il, plonge ilans la malière, n'a nul besoin que l'art décore son foyer. Le Celte sans art, c'est comme la Heur sans eau ; il lui faut de la poésie, de la musique et un endroit bien calme pour clianter. Le parlour est comme le sanctuaire où le Gallois rend un cullc familier à l'art national; c'est là que se renouvelle et se retrempe son àme celtique, après le labeur do la journée. »
Madoc lit voir à notre ami le recueil manuscrit de ses œuvres, puis il lui chanta « quelque chose d'admirablement simple et beau sur Dieu et la patrie, Duiv a Cymru, tandis que sa jeune fille, vêtue de blanc comme une prêtresse, jouait sur l'yberdonec une de ces mélodies celtiques qui semblent plutôt faites pour le ciel que pour la terre «.
il y a des grâces d'élatpour certains hommes. Vallée, ce moine la'ic qui marche dans ie siècle les yeux baissés et qu'on dirait détaché par miracle d'une fresque des primitifs, Vallée a vu ce que je n'ai point vu. Dans le parlour de la Ty-G\vyn où j'entrai, un grand banc de forme cintrée, à dossier plein, faisait cloison entre la porte et la cheminée ; le mobilier de
(1) Un autre barde-ouvrier gallois, non moins celèbreque Madoc, Arwaiu Alaus, travaille au.\ ardoisières de Blaenau- Festiniog.
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la pièce n avait ni la solidité ni l'intimité de nos mobiliers bretons, et, depuis la chaise longue tendue d'un cuir trop éclatant jusqu'aux porcelaines de faux chine plaquées contre les murs, aux chaises en acajou et aux rideaux liberty, tout sentait le bric-à-brac, la pacotille, le luxe à bon marché. Entre ce mobilier de rencontre et les respectables solives du plafond, il y avait en vérité une trop choquante disparate. Et notre hôte aussi était père d'une jeune tille, comme le Madoc Mon de Vallée ; mais elle portait un canotier noir à galons blancs, des boucles d'oreilles, un corsage rose, une robe bleue, et elle était chaussée de bottines jaunes! Quant à l'yberdonec, je le cherchai vainement au mur: dans les fermes riches, on lui a substitué le piano ; la fille de notre hôte l'avait plus modestement remplacé par un accordéon,
Tel quel, l'ameublement de la pièce pouvait faire illusion. Mais que cachait ce décor? Qu'y avait-il derrière ce parlour aux rideaux liberty glissant sur des tringles de cuivre rouge, selon les plus récentes prescriptions de l'esthétique anglo-saxonne? Quitte à passer pour un indiscret, je voulus en avoir le cœur net. Je poussai une porte : je vis une grande pièce enfumée, un fourneau rouillé dans un coin, des loques qui traînaient, un chariot à coulisse où un baby prisonnier geignait lamentablement...
Je ne suis pas encore réconcilié avec les partours gallois.
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^iir la imil'' di' I.I.iiiumm'. — L iH' grande l'auiille [juliàole. — I..I lojit'iiilf lie laily llcilx'rt. — l/luitcl de lenipôrance di" lUiyd-y-Mi'ircli. — l.a I'.mIIi Mawr. — In épisode de la bnlaille de Sainl-dast. - La lillc de (IruHyd. — Le cosluinc iiational des Cialloises. — Posl-scriptLim au chapitre des chapeaux. — L'ancèlrc du yibus. — Les trophées bardiques de Siizaiina. — La teh/ii galloise. — Variations sur le chilîre 3. — L'n rhododendron gif,Mnlesqne. — Les sept fontaines de Saint-Gowcr. — Collections anciennes et modernes. — Le coll'ret d'Iolci-.Morganwg. — Une ledre inédite de lirizeux. — \.r /iii;-kii de Mynydd-y-T\vyn.
Nos excursions à Pontypridd, à Llandaft", à Penartli, etc., ne nous avaieul que faiblement éloignés (le Carditr. .\ Lianover, nous entrions dans une région toute nouvelle et nous allions Caire connaissance avec riiospitalilé galloise, dans tout ce qu'elle a de rare et de vraiment seigneurial.
Lady Herbert, l'illuslre patriote galhjise, descendante de Caradoc, un des rois de la principauté au temps de son indépendance, avait marqué le désir de recevoir clie/elle la délégation bretonne. Son invitation nous avait été tr.insmise par notre compatriote, M. liarbier, professeur à l'Université de GardifT, et nous l'avions accueillie avec une joie d'autant plus vive qu'elle avait deux précédents célèbres : il y a soixante ans, lors de l'Kisteddfodd d'Abergavenny, c'était la
mère de M Herbert qui avait reçu la délégation bre
tonne composée de MM. de la Villemarqué, de Blois, de Roisrouvray et Rio. (Puniques années plus tard,
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Henri Marlin sasseyait cà son tour an foyer de Thospitalière châtelaine ; nous nous rappelions enfin, non sans quelque émotion, que, lors du congrès de 1807 tenu à Saint-Brieuc par VAssocialion bretonne, celte même châtelaine de Llanover, relevant d'une longue maladie qui l'obligeait à de grands ménagements, s'était fait représenter par le barde Gruffyd. le roi des tehjnors gallois, aveugle el chenu comme Homère et que conduisait par la main la charmante Suzanna, digne élève d'un tel maître.
Nous savions que la mère de lady Herbert revivait dans sa fille, qu'elle lui avait transmis son patriotisme chevaleresque, sa flamme et sa décision.
A lavant-garde du pays de Galles, en plein comté anglais de Monmouth, les beaux domaines de Llanover étaient plus menacés que n'importe quelle autre partie de la principauté. Sans une surveillance de tous les instants, l infiltration anglo-saxonne les eût péné très, submergés peut-être à la longue. La légende, — car ici la légende se mêle à toutes choses petites et grandes, — la légende donc ajoutait que lady Herbert, qui s'est faite catholique comme lord Bute, avait juré à sa mère, fervente wesleyenne, de n'agréer sur ses terres qm' des tenanciers wesleyens. Un tel engagement lui coûtait à tenir. Elle l'avait tenu cependant. Du moins avait-elle exigé de tous ses fermiers qu'ils parlassent gallois, qu'ils élevassent leurs enfants dans les écoles galloises, qu'ils gardassent les coutumes et les mœurs galloises. Sauf elle-même et ses fils, il n'y avait que des protestants sur ses terres : il n'y avait pas un seul Anglais.
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En l)loc, voilà ce que nous savions de noire châtelaine et de cette grande famille conjuguée desllalls et des Ilerberl, Tune des plus riches du pays de Galles, l'une aussi de celles <\m ont exercé la plus décisive intluence sur l'orientation intellectuelle et morale delà' principauté.
Le domaine de Llanover est assis dans une pitto- 1 esque vallée que dessert la ligne de Newport à Abergavenny. Trois grands breaks nous attendaient à la station de Xanliderry, la plus proche de IJanover. Nous filâmes au trot de notre attelage sur une route légèrem(mt déclive, eucadrée de grands massifs montagneux , — les Black Mountaiiu, — dont les lignes harmonieuses n'étaient point déshonorées par les usines qui nous avaient gàlé jusqu'alors le pays de Galles. Le creux de la vallée était occupé par l'Usk, une des rivières les plus poissimueuses de la principauté et dont le mille se loue couramment 250 livres sterling, quand les eaux du domaine public ne rapportent à l'Ktal français que îO francs le kilomètre.
L'Usk serait délicieux, si l'Usk était plus limpide ; mais toutes les rivières galloises ont celte leinte plombée qu'elles doivent sans doute à la nature métallifère de leurs lits.
Après avoir traversé le coquet village de lihyd-Y- Meircii (le Gué des Chevaux), oîi 1 on nous montra en passant une gtuesiy diriceslol , un hôtel gallois de tempérance, — la seule auberge que la châtelaine de Llanover tolère sur ses domaines, — nous arrivâmes par une grande allée d'ormes à l'entrée principale de Llanover, la Porth-Mawr. reconstitution de l'aneienne
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porte gothique des Tudor qui s'élevait à Abergavenny.
Une inscription en caractères gallois courait sur le fronton. On nous la traduisit :
« Qui es-tu, voyageur ? — Si tu es ami, du fond du cœur sois le bienvenu. — Si tu es étranger, l'hospitalité t'attend. — Si lu es ennemi, la bonté te retiendra. ■
II n'y eut qu'une voi.v parmi nous pour louer le caractère antique et charmant de cette inscription.
Nos breaks nous entraînaient dans un immense parc à l'anglaise, tout zébré du vol d'or et de pourpre des faisans et dont les éclaircies nous découvraient par endroits des bardes de chevreuils au pacage qui tournaient vers nous leurs beaux yeux familiers.
Le château nous apparut enfin. C'est une grande construction rectangulaire du style Renaissance, à toit plat, flanquée de quatre tours carrées, avec une tour plus petite qui occupe le milieu de la façade. Cela est vaste, confortable et sans grande beauté. Le vieux château, la Court of Llanocr, comme on l'appelle offi-ciellement, s'élève à quelque distance. Il est fort bien conservé encore, mais le petit nombre dés pièces l'a fait abandonner et il ne sert plus que de débarras.
Lady Herbert nous attendait sur le perron du château. Je fus frappé par le contraste que faisaient ses yeux, les plus doux du monde, avec la rouge flambée de ses cheveux ses sourcils épais, son masque aux traits énergiques et presque durs. De taille moyenne, mais relevée par un grand air de dignité naturelle, elle nous conquit tout de suite par la bonne grâce de son accueil. C'est d'ailleurs une des parures de la race galloise que cette cordialité empressée, ces manières
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rliaiules et aviMiaiiIrs. ([iii tranchent si vivement sur la raideur anj^lo-saxonne. Mais ce qui nous ravit plus (lu'aucune chose, ce fut quand nous aperçûmes, dans le ^randveslibuh' du château, une liarpiste en costume national qui, pour mieux symboliser la fraternité cel tique, avait choisi dans son répertoire Fair de marche des hommes de Ilarlech, lequel se retrouve en Bretagne sous le nom de Seziz Giri^niiamp (le Siège de Guingamp).
iNotre uniqui! sonneur de biniou le soufflait à joues pleines, pour l'entrée dans Cardifl, ce vieil air qui rappelle un des plus dramatiques épisodes de l'histoire des deux peuples. C'était à Saint-Cast, en Bretagne, il y a quelque cent ans. Une compagnie de fusiliers gallois appaitenant à l'armée anglaise marchait contre un des détachements du duc d'AiguillDU. Tout-à-coup les Gallois s'arrêtent : sur les lèvres des hommes qu'ils s'apprêtaient à combattre, un bourdonnement confus s'est éveillé. Les Gallois tendent l'oreille : dans la rumeur qui grossit, enfle, s'approche, ils ont reconnu la Marche des Hommes de Harlech. L'officier qui commande les recrues galloises est un Anglais. Il interpelle rudement ses soldats, leur demande s'ils ont peur ou s'ils ne veulent plus obéir.
— Non, disent ils, mais, à l'air que chantent ces gens, nous avons reconnu des hommes de notre race. Nous aussi nous sommes Bretons.
I^ady Herbert ignorait nioins que quiconque ce légendaire épisode dos dernières guerres delà monarchie française et il y avait dans le tour délicat qu'elle avait pris pour l'évoquer, comme aussi dans le choix
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du milieu et de l'heure, une attention qui nous toucha jusqu'aux larmes.
Que fut-ce donc quand nous apprîmes que la musi cienne qui jouait céans n'était autre que Snzanna, la fille du vieux Grufïyd. qui avait passé la mer en 1867 pour donner à nos Bretons de France un échantillon de la musique galloise I Jadis tous les châtelains du pays de Galles avaient leur tebjnor attitré. GrufTyd seul, par exception, portait le double titre de telynor of Llanovr et de Welsli Harper lo H. R. H. thr Pr'iûce of Maies. Mais le temps a fait du chemin : Gruflyd est mort et Suzanna n'est plus la mince et coquette jeune fille qui ravit là-bas Henri Martin, Luzel et La Villemarqué, et dont la harpe paternelle éveillait les arpèges de cristal. Du moins Suzanna, qui est devenue Mrs Richards, porte-elle toujours à son doigt le rubis serti d'or qui fut offert au vieux Gruffyd par les congressistes et, à son cou, la broche en mosaïque qu'elle reçut en personne lors de ces mémorables journées.
Suzanna, pour nous accueillir, avait revêtu ses habits nationaux, et nous pûmes tout à loisir admirer sur elle cet antique et pittoresque costume des femmes galloises, qui a presque entièrement disparu de la principauté et dont les petites vendeuses de l'Eisteddfodd ne nous avaient donné qu'un timide aperçu.
La pièce principale de ce costume, c'est le chapeau Iromblon en feutre noir à bords plats. Un vrai monument, ce chapeau taillé en tronc de cône, haut de 50 centimètres et dans lequel il faut saluer évidemment Tancètre du gibus moderne. Mais combien l'ancêtre
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est supérieur à ses tils et quelle dépression chez ceuxci 1 Tout de même on a quelque peine à sexpliquer l'origine d'un pareil objet de toilette. Dire ({ue c'est la coiilure la plus appropriée au climat pluvieux du pays n'explique rien. Et le donner aussi comme une coquetterie, un caprice de la mode, paraît excessif. Les femmes, là-dessous, ont l'air de tuyaux de poêle en marche.
Ce qui sauve un peu la disgrâce de cet horrible chapeau, c'est le bonnet en tulle blanc rnché qui frange le front et la nuque et dans lequel court un mince ruban bleu.
Mrs Kichards, à son chapeau, portait l'insigne de Galles, le poireau en nacre, dont les racines son|ligurées par une tresse d'argent et les feuilles par un Ilot de rubans verts. C'est qu elle-même occupe un rang élevé dans la congrégation des bardes où elle est inscrite sous le nom de Pencerddes y Dr, ce qui veut dire Chef des chanteuses du Sud. Un petit chàle rouge était croisé sur sa guimpe et, sous ce chàle, on distinguait un corsage de même couleur, mais rayé de blanc. Une jupe et un devanlier à raies blanches et noires, des souliers à boucles, de longues mitaines de fil, qui parlaient du coude et venaient expirer comme une frêle écume à la naissance des doigts, complétaient son ajustement, qui était bien tel qu'on l'attendait d'une paysanne. Ce quien rehaussait le côté un peu rustique et lui donnait vraiment une Mère allure, c'était le grand manteau rouge liseré de martre, avec un capuchon doublé de soie noire, qui disposait autour de la musicienne ses plis harmonieux.
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Suzanna saccompagiiail elle-même en chantant. Sa voix n'avait plus la fraîcheur de jadis et se brisait aux notes élevées Mais, comme harpiste, elle était incomparable. Hélas ! cette harpe aussi, qui fut l'instrument préféré des (iailois il), cette harpe à trois ran}i;s de cordes, spéciale à la principauté, nous n'avons plus longtemps à l'entendre, et déjà, souries doigts fuselés de Mrs Richards, il nous semblait lui trouver la grâce inquiétante des choses surannées et qu'on sent près d<' mourir..
Tout marche par trois chez les Celtes. Trois est le nombre divin par excellence (2). C'est le nombre des degrés de parenté en ligne directe : père, grand-père, bisaïeul ; c'est le nombre des plus anciennes divinités : la terre, le ciel et l'eau. Le roi suprême d'Irlande, Lugaid, a trois pères qui sont trois frères, époux de leur sœur. A la bataille de Moytura, les trois ouvriers chargés de réparer les armes de Tuatha font chacun leur travail en trois mouvements ; le héros Conall a les cheveux de trois couleurs ; la sagesse galloise ne s'exprime que par triades ou groupes de trois vers. Pour devenir barde, il fallait posséder trois disciples, passer par trois degrés, subir trois concours publics. Nul doute que les trois cordes de la harpe n aient symbolisé à l'origine cette triple initiation, d'autant que, si les légendes disent vrai, la Iphpi galloise fut inventée
(Il Les autres instruments étaient l'yherdonec, la cornemuse, la conque marine et le crwth.
(2) V. sur le chiffre 3 d'Arbois de Jubainville, Heme des traditions populaires de juin 1898.
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par le fameux Idris Gawr, un des trois bardes primitifs de rVnis Britain... (l).
Les présentations terminées, les bagages portés dans nos chambres respectives, nous fîmes un tour de parc pour nous dégourdir les jarrets.
Des massifs d hortensias arrondissaient sur les pelouses leurs jolis dômes de faïence ; un rhododendron gigantesque formait à lui seul un bosquet naturel de 25 mètres carr('s de superlicie. Je passe sur les mille et une variétés de la llore exotique qui s'épanouissait dans les serres monumentales ; il me suffira de dire que vingt-sept jai'diniers sont occupés d'un bout de l'année à l'autre à lenlrelien de cette partie du domaine.
Mais la merveille du parc et qui nous retint plus que tout le reste, ce sont les sept fontaines de saint Gower, le vieil ermite gallois qui a donné son nom au château
;l) Les deux autres r-laient Eidiob, le maiiicien, et le roi Heli. Complétons nos renseignements sur la /('///n galloise en disant que, dans cette soiti' de liaipe, la rangée de cordes du milieu correspond aux louolies noires du piano. In.' nuiv parlicularil»'- île lu ti'hjn, c'est qu'elle se joue sur l'éiiaule gauche et avec la main gauche. Cela ne laisse pas de compliquer singulièrement l'exécution des morceaux. Do fait, nous dit M. Erny, la telj/n passe ]>our lin instrument si difficile que les musiciens du continent •■I (t<' r.Vugleterre ne veulent pas l'apprendre. Elle possède m'anmoins une très grande supériorité sur la harpe ordinaire ou à une rangée .de cordes : dans la teh/n, les grosses cordes suffisent à donner le volume de son le plus ample, tandis qu'avec la harpe ordinaire on ne peut obtenir le même effet qu'au moyen d'une pédale.
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[Llan-Goicer et par corruption LIanover). Le culte des sources est très répandu dans le pays de Galles. Celles-ci sortent de terre l'une à côté de l'autre, mais sans se confondre. Cela fait sept petites vasques juxtaposées du plus curieux effet. Le trop-plein des vasques se déverse dans un ruisselet qui court se jeter dans rUsk. Les sept fontaines sacrées de LIanover ont, paraît-il, la propriété d'être aussi fraîches l'été que l'hiver et de ne tarir jamais, fût-ce dans les plus chaudes saisons.
La cloche du déjeuner nous surprit dans notre contemplation. D'autres voitures, dans l'intervalle, avaient déposé à LIanover des parents et des amis personnels de la châtelaine, parmi lesquels sa belle-sœur, lady William, son fils aîné, colonel de horse-guards, une jeune fille du monde, excellente musicienne, miss Abaddam, et la moins Anglaise de toutes les Anglaises à qui j'ai eu l'honneur d'être présenté, Mrs Bridson Smith, fanatique de la France, où elle passe les trois quarts de l'année et dont elle parle la langue avec une pureté, une grâce et, si je puis dire, un parisianisme incomparables. Tous nos hôtes, d'ailleurs, savaient le français. Les domestiques parlaient le gallois, si bien que, dans cette terre anglaise de fait, il n'y avait que l'anglais que l'on ne parlât point.
On déjeuna. Le programme de notre après-midi avait été tracé par lady Herbert ; il comportait une ascension du Skyridd et une visite à un château du voisinage nommé Cold-Hrook et qui passe pour hanté. Les breaks devaient nous prendre après le café, qu'on nous servit dans le hall, immense pièce haut voûtée
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comme une église, lambrissée de pilastres, de colonnes, de chapiteaux et d'entablements, avec une ga- Ici-ie intérieure qui faisait jubé et dont nous ne nous expliquions pas d'abord la destination. Ce hall luimême ouvrait de plain-pied sur un grand salon meublé des pièces les plus rares, décoré de tableaux, de sta tuelles et de faïences émaillées, dont la merveille est une faïence à l'efdgie de .Nell Gwyn (Xell la Blanche), la célèbre favorite galloise de Charles II. Une deuxième porte donnait sui- la bibliothèque qui n'a point sa pareille dans toute la principauté et qui contient, entre autres spécimens de 1 art indigène, le coffret en bois de chêne où dorment, gardés par leurs massifs fermoirs en fer forgé, les antiques manuscrits kymriquesprovenantde lasuccessiond'IoloMorganwg. C'est ce Morganwg qui fut, comme on sait, l'un des trois restaurateurs des Eisteddfoddau De grands portraits de famille, d'autres de Guillaume III et de Cromwell, un autre signé Michel-Ange, attirèrent notre attention Mais la bibliothèque est surtout riche en vieux recueils de musique galloise. Nous n'avions qu'un regret : c'est que le temps nous manquât pour étudier de près toutes ces merveilles.
La châtelaine s'empressait autour de nous avec sa bonne grâce habituelle. Elle ouvrit une vitrine, y prit une grande liasse de papiers nouée d'une faveur verte, — la couleur bardique.
— Tenez, nous dit-elle, lisez ce paquet de lettres : c'est toute la correspondance échangée entre ma mère et ceux de vos illustres compatriotes qui vinrent la voir en 1838, lors de l'Eisteffodd d'Abergavenny, où
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les avait priés la Société des Cymreigyddion. Voici des lettres de M. de la Villemarqué, de M. de Marhallac'h, de M de Blois, de M. de Franclieville. En voici d'autres d'Henri Martin, qui fut Thôte de ma mère quelques années plus tard. Un grand commerce épistolaire était né entre eux. Il y eut même un de nos hôtes, M. Rio, celui que Brizeux appelle :
... l'éloquent Ilio, reniant de l'île crArz,
qui sattaclia aux Herbert par des liens plus étroits, en épousant miss Jones of Llanarth, une cadelle de la branche de Pembrok à laquelle appartenait mon mari. Vous voyez que nous sommes ici, non seulement entre amis, mais presque entre cousins.
— Cousins ;i la mode de Bretagne, répliqua Grivart en s'inclinant.
Lady Herbert daigna sourire. La correspondance était là, sur la table, et je la feuillelai avec une lièvre véritable. Que n'a pu, pour la défense et la propagation de l'esprit national, une femme comme celte lady Hall of Llanover, plus fière de son nom hardique, fitveni/nen Gtvenf iral^eille du pays de Gwenlj, que de tous ses titres nobiliaires 1
Une des lettres de la correspondance était de Brizeux. Ce grand nom me fit désirer vivement d'en prendre copie. I^ady Herbert me le permit gracieusement et voici celle letlre demeurée inédile jusqu'ici :
M y kuiy.
I.'lionorable invilation que vous m'avez, fait Iransineltrt' par mon c-onipatriote, M. liiu, augmente mes regrelsile ne
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pouvoir (cette année du moins) assister au Cymreigyddion. Les rêves les plus chers de mon esprit et de mou cœur sont ainsi dtHruits. Ne pasconnaître le beaupaysde Cymrie, c'est ignorer, il me semble, la moitié du mien. Mais, je le répète, la patronnesse du Cymreigyddion et aussi lady Charlotte Gwcst, près de laquelle j'aurais besoin d'un interprète de ma reconnaissance, ajoutent par leurs faveurs à mes présents regrets.
Vous donnez, my lady, un bel exemple aux femmes de notre Bretagne et que j'aimerais à leur présenter. Dans le grand cercle de la fraternité humaine, il en est de plus resserrés, où chacun se sent mieux vivre et qu'il ne faut pasbriser. Heureux le pays défendu, comme le vôtre, par un gracieux génie !
Daignez agréer, my lady, mes respectueuses salutations.
A. Hrizeux.
Paris, 7 octobre 1838.
Heureux en efiel ce pays, dirai-je après l'auteur des Bretons. Le présent la comblé de ses dons ; la civilisation moderne l'a fait richa, puissant, plein de sève et d'avenir. Mais il n'a conçu de ces dons aucun orgueil; il n'a point rougi de ses humbles origines et aujourd'hui encore, parvenu à l'apogée de ses destins, il les revendique hautement, il entoure d'une piété filiale les reliques de son passé.
Le fait est que, pendant ce séjour à Llanover, il nous fallut souvent faire efïort sur nous-mêmes pour ne pas nous croire transportés à cinq cents ans en arrière, en plein moyen-âge celtique, dans un décor à la Walter Scott.
Songez que nous allions visiter un château hanté et, TOME u y
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qui plus est, que chacun de nos hôtes croyait aux revenants. J'avais lu toutes sortes de choses piquantes sur le folklore du pays de Galles. Mais je n'imaginais point, connaissant la haine farouche des puritains contre tout ce qui dégage un parfum d'idolatry, — idolatry et abomination sont synonymes en anglais, — que, cessant d'être papistes, les Gallois pussent être demeurés si superstitieux.
— Détrompez-vous, me dit un de noshôles. Ce n'est pas seulement M""" Herbert, catholique depuis son mariage, mais la plupart des gens de ce pays, excellents wesleyiens, baplistos convaincus, qui croient encore aux lutins et aux fées. A Llanover même, il y a un lutin spécial, un pircl>a, comme nous disons.
— Et ce pwcha, vous l'avez rencontré ? dcmandai-jo quelque ten)ps plus lard à M"'" Herbert.
~ Moi, non, me répondit-elle sérieusement .le n'ai pas la doiil)!i! vue. Mais je sais de mes gens qui ont été plus favorisés que moi. Chaque maison, en Galles, a son pwc/ia familier. Ce sont nos hUinsdom(}stiques. Ils ne sont pas méchants. Dieu sait, maisplulôt malicieux. Ils reiidiul mémeservice àleur hôtesel s'occupent volontie;',-5 des travaux du ménage. Tout leur plaisir est de danser la gigue sous la lune ; quand ils sont las, les champignons leur servent d'escabelles Us n'ont de haine que contre les ministres calvinistes, qui les payent amplement de retour, je vous jure. Aussi n'est-il d'espiègleries qu'ils ne leur jouent. Quand un de ces ministres prêche dans une maison, \e pivcka se faufile par derrière et tire brusquement à lui le tabouret du prédicant. Voilà le cher homme les
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quatre fers en l'air... Non, continue lady Herbert, je n'ai pas eu la chance de voir de p/rckas, mais j'ai vu souvent, au malin, dans les prairies, le gazon tout foulé et comme piétiné en rond par des milliers de petits sabots.
— J'ai vu aussi de ces ronds, répliquai-je. Certains savants les attribuent à une poussée de champignons minuscules qui dessèchent subitement le gazon. Pendant un de mes séjours à Bréliat, avec le regretté Luzel, on vint nous chercher un matin pour nous montrer un de ces ronds de korrigans ou foUilieds qui sont les pwcl<as de la Bretagne ; l'herbe était toute blanche à la périphérie, conmie si un objet pesant de forme circulaire, une grande roue de charrette, par exemple, y avait été posée à plat pendant plusieurs jours. Mais le propriétaire de la prairie nous affirma qu'il n'en était rien, que la veille au soir l'herbe était nette et lisse et qu'il fallait chercher une autre explication. Je me penchai sur le rond pour essayer d'y découvrir les champignons minuscules dont on m'avait parlé ; mais sans doute qu'ils n'étaient visibles qu'au microscope, car je n'aperçus rien.
— Le microscope ne vous eût rien fait découvrir de plus, me répondit mon interlocutrice, et vous raisonnez comme un mécréant. J'aime mieux croire aux lutins qu'à vos cryptogames. Les lutins, au moins, on les a vus. Pas moi ni vous. Mais avons nous vu César, Crom- Nvell et Napoléon, et cela nous empéche-t-il de croire à leur existence, certifiée par tant de témoins? Tous les lutins portent des fog-cu])s, des chapeaux de brouillard qui les rendent invisibles. Un des tenanciers de
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ma mère, dont le p/vcka domestique avait laissé tomber par mégarde son fog-cap el lui était apparu à Timprovisle, fut prié sur-le-champ d en donner une représentation graphique aussi exacte que possible. Il traça sur le mur, au charbon, la figure que voici. Le pivclm n'était pas très joli, comme vous voyez ; sa tête tient de l'oiseau et du poisson. Mais il ne faut pas oublier que notre artiste improvisé n'avait rien d'un Raphaël et quelque gaucherie est manifeste dans son dessin. En général, cependant, on peint les p/rc/ras comme assez diflbrmes et terriblement poilus. Leur voix tinte comme une clochette fêlée ; ils n'ont ni os ni sang et, quoique sans ailes, ils sont aussi légers que le souffle. Tel est le gobelin de Minydd-y-Tvvyn, la montagne que vous apercevez de cette fenêtre et qui domine LIanover. Il n'y eut jamais de pircka plus espiègle, non pas même Tom-Thumb en personne. Brouiller les fils des fuseaux, écrémer le lait, chiffonner le bavolet des fermières, vider dans le poivrier le contenu des tabatières et dans les tabatières le cou tenu des poivriers, étaientles moindres de ses malices. Mais où sa joie passait les bornes, c'est quand il pouvait arrêter les mulets chargés de houille qui traversaient la montagne ; les mulets, comme pétrifiés, refusaient tout service. Il était partout à la fois. Dans une ferme, à la veillée, une coquette disait un soir : u Voyez les jolis pieds que j'ai. » — « Ils ne valent pas les miens », dit une voix llùtée derrière elle. Et brusquement, dans 1 ombre, il avançait un pied de bouc et fondait comme bulle dans un éclat de rire. Ses hôtes le soignaient malgré tout. Chaque soir on
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déposait pour lui, sur la pierre du l'uyer, une cruche de la:t doux. Une servante fallacieuse s'avisa de remplacer le lait par de l'eau salée. Mal lui en prit : la nuit suivante, des griffes invisibles Tarrachèrent de son lit et la traînèrent par les escaliers. On la releva au matin toute meurtrie.
— Et qu'est devenu le pwcka de Minydd-y-Twyn ? demandai-je à lady Herbert.
— Voilà des années qu'il ne nous a donné de ses nouvelles. On dit qu'il est parti, mais qu'il reviendra quelque jour. Ce ([u'il y a de sûr, c'est qu'il hantait encore la montagne quand j'étais enfant. Les domestiques de ma mère m'en menaçaient : « Il viendra vous prendre, si vous n'êtes pas sage », me disaientils. Cela me causait une frayeur mortelle. J'avais bien tort, car le pwcka de Minydd-y-T\vyn n'était point méchant, je le répète, malgré ses pieds de bouc et son bec d'espadon. La preuve en est que sur la montagne, quand les mules s'arrêtaient brusquement et se mettaient à flageoler sur leurs jambes, les muletiers n'avaient qu'à dire à voix haute : « Pour l'amour de Dieu, pwcka, laissez-les passer ! » Tout de suite il suspendait son sortilège...
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Les trois géants des Black-Mountains. — Cold-Brook. — Le château hanté. — Tragique histoire de deux Tètes-Rondes et d'une dame blanche. — La flaque de sang. — Un exorcisme peu commode. — Le fantôme de la reine. — L'intersigne du tambour. — Ce qu'on voit sur un tronc de hiHre. — La chapelle maudite. — L'n hammam dans une église. — Sur la crête du Skyridd-Fawr. — Abergavenny. — Encore les parlours . — Le mariage chez les Gallois. — La coutume des liiddhigs. — Une circulaire matrimoniale. — Le soir des Rois en Galles. — Un chœur de villageois. — La musique à l'école primaire. - Affinités de la musique galloise avec certains thèmes allemands. — L'opinion de .M. Bourgault-Ducoudray. — Adieux à Llanover. — La pierre noire du Snowdon.
Nos breaks, maintenant, filent à grande allure dans la vallée de l'Usk, déroulant sa coulée de sombre émeraude aux deux côtés de la route.
Les plans lointains du Bloreng, du Sugarloaf (pain de sucre) et du Skyridd-Fawr, les trois géants des Black Mountains, le premier haut de 580 mètres, le second de 558 et le troisième de 487, commencent à s'étager dans la brume. La route oblique sur la gauche ; une grille s'ouvre, et nous entrons dans la mystérieuse nuit verte des hêtraies de Cold-Brook. Quelque chose miroite au bout de l'avenue, une petite tache blanche imperceptible qui grandit à mesure^ prend forme et se développe, la hètraie franchie, en un spacieux château de la Renaissance.
Château, ai-je dit ? Plutôt maison de campagne, — comme les trois quarts de ces châteaux gallois, — mais décorée à l'ancienne mode, avec des lambris
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de hauteur et de grandes cheiniaées à chambranles. Sauf la salle à manger du rez-de-chaussée, où Ton avait disposé ([iiehiues tables et des chaises pour le lundi de cinq heures, toutes les pièces étaient vides. Cold-Brook était encore aux mains des tapissiers et des peintres qui achevaient de le mettre en état pour recevoir ses nouveaux hôtes : un fils de M"'^ Herbert, diplomate à Copenhague, et sa jeune famille.
Tel quel et dans sa fraîcheur récente, je n'ai point vu de château qui donnât moins 1 impression d un château hanté. Et comment hanté, et par qui ? Nous nous le demandions en visitant ces grandes salles insipides, ou la lumière entrait à gros bouillons et dansait jusque dans les coins.
— Attendez d'être dans la ynurder's room (la chambre du meurtre), nous dit M'"^ Smith.
— Kt oii est-elle, cette murdcrs room ?
— Au second étage, dans les combles du château.
— Eh bien, montons au second étage.
Ellectivement, la clef du mystère était là. Un dédale
de corridors obscurs, enchevêtrés les uns dans les autres et coupés par des portes basses et cintrées, conduisait dans une petite chambre tout à fait lugubre, cette fois, baignée d'une odeur fade et cireuse qu'aucun courant d'air ne parvenait à chasser et prenant le jour ou ce qu'elle pouvait de jour par une unique fenêtre en retrait percée dans l'épaisseur de la muraille. La chambre était vide, comme toutes les autres chambres du château ; mais on ne s'en apercevait point dès l'abord, parce qu'il y avait quelque chose qui l'emplissait toute, qui lui donnait un relief et une animation
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extraordinaires : c'était une giande flaque de sang noir qui s'éclaboussait violemment sur le plancher, à quelques pas de la fenêtre, et qui ruisselait de là jusqu'au milieu de la chambre. Lavages, grattages, rien n'a pu effacer la sinistre maculalure. Nous l'essayâmes nous-mêmes avec nos canifs ; mais les planches sont si profondément imbibées que le bois s'écaille et que le sang reparaît par- dessous.
La tradition veut que Cold Brook, lors des guerres de religion, ait été emporté d'assaut par une bande de Têtes-Rondes. Une discussion s'éleva, dit-on, à propos d'une femme, entre deux de ces reîtres ; les épées sortirent d'elles-mêmes du fourreau ; l'un des Roundheads, acculé à la fenêtre, poussa brusquement un cri: l'épée de son adversaire lui avait décousu le ventre, et il demeura sur place jusqu'à ce que ses entrailles fussent vidées. Le duel n'avait pas eu de témoins, et ce ne fut que de longues années après qu'on découvrit le cadavre. On l'enterra ; on voulut purger la pièce du sang qui s'était coagulé sur le plancher; mais tous les efTorts furent inutiles et, comme la tache de lady Macbeth, la tache de Cold-Brook ne s'effaça plus. Ce n'est point tout, comme on pense; des bruits de chaînes et des gémissements r(?mplissent, à certaines heures de la nuit, les comb'as du château, et maintes gens ont aperçu le fani^uTie d'une dame blanche, qui se promenait au clair de lune dans les corridors ou qui collait son front pà!e aux vitres de la murders room.
Jusqu'à Lady Herbert on n'avîiit rien tenté pour couper court à ces manifestations surnaturelles. Ladv
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Herbert, bonne catholique, fit dire des messes; mais les apparitions et les bruits continuèrent. Un exorcisme en forme s'imposait: lady Herbert s'y résolut et pour commencer, elle amena son chapelain à Cold- Brook, où il devait passer la nuit seul et en prières.
— Figurez vous, me racintait M"'^ Smith, que j'étais de la partie : M"'^ Herbert, que préoccupaient en même temps les réparations à faire au château, frappait à petits coups de canne sur les cloisons pour éprouver la solidité du crépi. Pendant ce temps, notre brave homme d'ecclésiastique faisait ce que vous faisiez tout à l'heure et, à genoux sur le plancher, grattait la tache avec son canif. Nous venions de le quitter, le laissant à son grattage, quand nous entendîmes un tapage épouvantable et nous vîmes reparaître le pauvre cliapeiain pâle, défiguré et tout prêt à s'évanouir. « Quoi ? Qu'y a t-il? » lui dcmandàmos-nous. Mais il ne savait rien, sinon qu'au moment ofi il était le plus absorbé dans son grattage un grand corps dur lui était tombé sur l'occiput avec un bruit infernal et en l'enveloppant d'un nuage de poudre sufTocante. Nous voilà tout interdites et sa peur qui nous gagne. Les domestiques étaient accourus au bruit. Fort heureusement il y en eut un plus audacieux que les autres qui consentit à glisser un œil dans la murder's room et qui ne larda point à nous rassurer : l'aria venait d'un morceau du crépi qui s'était détaché de la cloison, où les petits coups de lady Herbert l'avaient ébranlé sans doute ; la poudre sufîocanteétait du plâtre ! Mais le chapelain n'entendait pas de cette oreille : la peur avait glacé tout son courage et, pour rien au monde, il ne consentit à pas-
ser la nuit dans une maison qui n'était même point sûre en pVùn jour...
J'ai quelque idée que M™" Smith n'a qu'une confiance modérée dans les histoires de fantômes: cette charmante femme a trop lu nos auteurs, et l'air de Paris, où elle passe la moitié de l'année, est fatal aux revenants. Ils sont chez eux ici, dans ces brumes mélancoliques, sous ce ciel bas et voilé, en deuil de la lumière absente.
Et puis l'exemple vient de haut. Ne dit-on point, en Angleterre, que la reine elle-même a son spectre qui rôde dans les appartements de Windsor ? Et ce spectre, drapé de noir, n'est ni plus ni moins que le fantôme de la grande Elisabeth.
Il y a quelques mois à peine on l'a vu àWindsor. C'est le lieutenant Glynn, de faction dans la bibliothèque, qui l'aperçut, comme le fantôme pénétrait dans la pièce attenante. Or cette pièce n'a plus de sortie ; mais elle en avait une autrefois, du vivant d'Elisabeth, et qui a été condamnée depuis. Le lieutenant, sa première frayeur passée, courut après le fantôme et arriva juste à temps pour le voir s'enfoncer dans la boiserie. Le fait, d'ailleurs, se reproduisit à diverses reprises. Des gémissements et des plaintes furent perçus par plusieurs témoins et la frayeur fut si grande à Windsor qu'on dut doubler la garde de nuit.
Windsor a sa dame noire, Cold-Brook sa dame blanche, et lady Herbert, comme la plupart des Gallois, croit à Tune et à l'autre.
— Vous souriez, nous dit lady Herbert, quand nous la rejoignons dans le hall du rez-de-chaussée. Je vous
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répondrai par le mot d'Hamlet : « Il y a dans le ciel et sur la terre, ô Iloralio, plus de choses que n'en p'eut rêver notre philosophie. •>
— Mais à quoi riment ces apparitions ? demandai-je.
— Je ne sais, me répond lady Herbert. Tantôt, comme l'Eglise nous l'explique, ce sont des âmes en peine qui sollicitent la pitié des vivants oublieux. Tels autres de ces spectres font le rôle d'avertisseurs. C'est le cas, je crois, pour la dame noire de Windsor. Sa présence dans le château annonce toujours quelque grave événement, une guerre, une catastrophe procliaine. Mais il n'est pas besoin de fantômes. Les avertissements ou, comme vous dites en Bretagne, les inlersignes, revêtent toutes les formes. Quelquefois ces formes sont spéciales ù certaines familles. LesGrey de Ruthwen sont avertis de la mort de leurs membres par l'apparition d'une voiture à quatre chevaux noirs La famille Airl, quand un des siens est sur le point de mourir, entend un roulement de tambour. Dans un diner auquel assistait un de ces Airl, on demandait par passe-temps : « Quel est donc l'intersigne de votre famille ? — Le tambour. » Et, comme pour attester le fait, un roulement sourd et voilé gronda dans le lointain. Lord Airl pâlit : quelques instants après, un messager venait lui annoncer qu'un des membres de sa famille était mort. Les Mac-Gwenlyne — descendants du célèbre clan de ce nom — possèdent depuis des siècles, dans le nord de l'Ecosse, le vieux manoir de Fairdhu : une grande voûte cintrée y donne accès et l'on prétend que la pierre qui sert de clef à cette voûte se met à trembler quand un Mac-Gwenlyne va mourir. . .
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— El personnellement, à IJanover, n'avoz-vous point votre intersigne ?
— Si fait : ce sont les coqs. Je les ai entendus chanter toute la nuit qui précéda la mort de ma mère.
La conversation, qui menaçait de prendre une tournure funèbre, fut heureusement interrompue par l'arrivée du fils de lady Herbert, qui nous proposa de faire l'ascension du Skyrridd. On nous laissait le choix de monter à pied par le parc ou en voiture par la garenne.
Quoique l'ascension fût assez longue, quelques-uns d'entre nous, dont j'étais, préférèrent le premier itinéraire.
Je n'eus point à m'en repentir. Ce parc de Cold- Brook est imique en son genre : il y a là des arbres à rendre jaloux les wellingtonia gigantea de la Californie, entre autres un énorme hêtre millénaire de neuf mètres do diamètre, dont le Ironc n'est qu'un enchev^'lremont de formes apolyptiques, de mystérieuses et titanesques musculatures. L'écorce est tombée par endroits et l'aubier a pris par-dessous le poli de l'ivoire : tanlùt vous diriez les cent bras d'une hydre ; tantôt deux géants qui s'étreignent, groupe encore confus, à peine dégagé du bloc par le ciseau du hasard. On aurait livré le tronc tout entier au cauchemar d'un Rodin qu'il ne présenterait pas de modelés plus extraordinaires, de tentacules plus monstrueuses, de grouillements reptiliens plus inextricables : c'est le pilier mal dégrossi de cette Porte de l'Enfer qui hante depuis tant d'années l'imagination du génial artisan.
L'arbre couvre à lui seul plus d'un are. Telle de ses
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branches, trop lourde, s'est afTaissée sur le sol, à vingt mètres du tronc, d'où elle rejaillit en surgeons vigoureux. Et, dans la clievehire du monstre, on entend des tourterelles qui roucoulent...
Visiblement, ici, la nature n'a point été retouchée. C'est presque la forêt vierge que ce parc, — la forêt vierge avec des routes bien sablées. Il n'y manque même point la ruine régleaienlaire Mais, au lieu d'un burg féodal, la ruine est une chapelle gothique du treizième siècle, veuve de sa toiture et qui bâille au vent par tous ses arceaux.
On nous avait promis une surprise, quand nous en aurions franchi le seuil. La surprise, qui n'était point ordinaire en effet, fut de voir que le bas du chœur avait été creusé en forme de piscine et les murs incrustés de rocailles.
Il n'est point rare chez nous, depuis la Révolution, de voir des églises muées en magasins à fourrages. Mais c'était la première fois que je voyais une chapelle transformée en hammam.
Par qui ?
Mais par les mêmes compagnons qui, au temps de Cromwell, s'étaient emparés de Cold Brook et y menaient la vie que vous savez.
Pourquoi ?
Tout bonnement en haine du papisme.
Ces bons gentilshommes prisèrent éminemment ingénieux et plaisant de détourner le ruisseau qui coulait près de la chapelle (1) et de le diriger sur la chapelle
(1) Par parenthèse, c'est c<^ ruisseau qui a donné son nom au domaine : Colrl-Brook veut dire Froid-Ruisseau.
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même, après avoir creusé le bas da chœur en forme de piscine. A la place de l'autel, ils installèrent des divans et des sièges, d'où ils assistaient le plus commodément du monde aux ébats aquatiques des belles filles razziées dans les fermes et les châteaux du voisinage. Quelques unes faisaient bien les revécues, mais il y avait tant de moyens excellents pour les décider à sauter le pas qu'elles finissaient par y venir toutes. La petite chapelle de Cold-Brook connut là des moments bien pénibles. Mai.s quoi ! Le civisme républicain des liouudheads était à couvert ; de l'ancien repaire du papisme n'avaient-ils point fait le vrai temple de l'égalité ? Gomme on y quittait ses vêlements à la porte, il n'y avait plus que leur seule beauté naturelle qui distinguât les grandes dames des paysannes et la messe qu'on leur servait à toutes, fermières ou châtelaines, au sortir de ce galant baptême par immersion, pouvait différer par les officiants, mais non par la manière de la servir.
Il n'y a point de fumée sans feu ni de légende sans quelque fond de vérité, et celle-ci jette un jour singulier sur les mœurs privées de ces Tètes-Rondes, de ces farouches puritains qu'on nous peignait pour des miroirs de sainteté, pour des séminaires de vertu et d'honneur. Une malédiction pèse depuis lors sur la vieille chapelle ; le stupre et le viol sont ses hôtes ; ils empoisonnent l'air autour d'elle, et cette impression est si vive, même en plein jour, que les tenanciers de Cold-Brook coupent à travers bois pour éviter ses approches. Lady Herbert, qui a toutes les charités, voudrait purifier la chapelle maudite et la relever de ses
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ruines. Le sentiment est louable, mais l'histoire ut la poésie y perdront.
En pente douce, le parc menait vers le Skyrriddl'awr, but et terme de notre excursion. Il cessait à micùte, et des fougeraies roussies, des mousses et des lichens roulaient jusqu'au sommet de la montagne leurs vagues courtes et frisées. Une brise aigre les ra sait par moments et en tirait des sous métalliques d'une tristesse infinie.
iNous atteignîmes enfin la crête du Skyrridd et nous embrassâmes de là toute la vallée de TUsk, ses grasses prairies verdoyantes, ses bouquets d'arbres, son lacis de routes et de ponts et les vingt petits villages éparpillés dans la plaine. Vers l'ouest, un rectaugle de pierre plus massif, chevauchant l'Usk, signalait Abergavenny. Mais, de ce côté, l'horizon ne se dégageait point ; les détails apparaissaient mal, et, quoique notre guide nous désignât successivement les points intéressants de la ville, ici les vestiges du prieuré de Bénédictins fondé sous Henri 1*"", là l'antique abbaye de Sainte-Mary's Church, plus loin les tours démantelées du château municipal, — un des plus anciens de l'Angleterre, bâti tôt après la conquête — il nous fallut suppléer par l'imagination à Tinsuffisance de nos yeux.
Des nuages rampaient au flanc du Bloreng et du Sugarloaf, se déchiraient et se reformaient en bancs pressés qui noyaient les sommets. Nous en sentions de pareils qui pesaient sur nous, et leur ouate humide nous glaçait.
Entre temps noire guide nous expliquait que,
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quoique le Skyrridd-Fawr soit sensiblement moins élevé que le Bloreng et le Sugarloaf, il est la vraie clef stratégique de la région. C'est un belvédère naturel qui commande toute la vallée de l'Usk, d"Âbergavenny à Llanover. L'épreuve de la position a été faite d'ailleurs, voici deux ou troisans,lors des manœuvres de corps d'armée dirigées par le duc de Clarence, qui futl hôte de lady Herbert à Llanover : un train d'artillerie, conduit par le duc en personne, fut hissé sur le Skyrridd, et l'on y procéda sous ses ordres à des exercices de tir. Un grand màt, à lextrémité duquel flotte le pavillon particulier du prince, commémore cet événement.
L'humidité qui nous transissait abrégea notre visite au Skyrridd Fawr, et comme, par précaution, on avait envoyé à notre rencontre un break chargé de plaids et de châles, nous le prîmes pour rentrer à Cold-Brook. Le cocher lança ses chevaux dans une grande garenne solitaire, feutrée dun gazon élastique et velouté, oîi leurs pieds rebondissaient comme sur du caoutchouc. De ce train là nous ne pouvions tarder d'être au château. Mais, comme nous quittions la garenne pour la grande route, j'avisai le toit d'ardoises et les murs grisâtres d'une petite ferme bordière et je fis arrêter notre attelage.
La ferme, me dit-on, était au nom d'un certain Jones (naturellement!), qui la louait à un châtelain du voisinage.
Nous y entrâmes sans plus de façon q ue dans les chaumières bretonnes. A droite, 1 éternel parlour, mais réduit à sa plus simple expression : meubles boi-
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teux, chaises dépaillées, tapis effilochés. Voilà bien mes Gallois. Une des vitres de la fenêtre est brisée, et on a bouché le trou avec un tampon de paille ; mais il y a des rideaux liberly sur les autres. Toujours la misère qui veut faire figure et qui se drape dans ses oripeaux !
Dans la pièce de gauche, près du poêle, les poings au menton, un homuie rumine, en complet brun à carreaux, ce complet qui est le vêtement des campagnards comme des bourgeois et qui « uniformise » ici toutes les conditions sociales.
— Dijdd da (bonjour), dis-je en entrant.
— Dydd da^ répond machinalement Thomme sans se déranger.
Il dort peut-être, et toute la maison dort aussi, je crois, à l'exception d'une petite fille troussée en demoiselle, coifïee d'un lamentable toquet à plumes, que ma présence semble plonger dans une agitation extraordinaire et qui, flanquée de quelques autres recrues de son âge, trottera tout à l'heure après notre break pour demander des pence.
Enhardi par l'immobilité de mon hôte, je pousse jusqu'au premier étage.
Deux pièces comme en bas.
Dans l'une, rien qu'un lit de sangle et un vase de nuit ; il est cinq heures du soir : le vase n'est pas vidé et le lit est défait.
Dans l'autre, même désordre, même saleté, aggravés par la présence d'un grand fainéant vautré sur le lit et à qui à mon entrée dans la chambre n'arrache qu'un grognement inarticulé...
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Singulière demeure et qui en dillong sur la misère secrète des Gallois ! Mais les apparences sont sauves : la maison, vue de l'extérieur, a quelque coquetterie ; le courtil qui l'entoure est égayé par les fleurs rouges des haricots. Et nous avons un parlour, dearest ! Vraiment oui, un parlour. Mais, ô chère petite chose, si vous tenez à vos illusions, de grâce ne leur faites point franchir le seuil.
Il ne faut pas non plus trop généraliser. J'ai visité d'autres fermes en Galles et particulièrement aux environs de cette aimable résidence de Llanover, cl, si quelques-unes trahissaient la gène, beaucoup passaient en décence, en confort véritable, nos rustiques intérieurs bretons.
Et les habitants ? me demanderez-vous.
Le temps m'a manqué pour pénétrer dans leur intimité aussi scrupuleusement que je l'aurais voulu. Je le regrette d'autant plus que ce sont ces gens des campagnes qui, à bien meilleur titre que l'ouvrier des villes, constituent le vrai fonds, le substrafum de la race. Il m'a paru cependant que, si les traits généraux du caractère celtique ne s'étaient pas sensiblement modifiés chez eux, s'ils étaient restés expansifs et d'àme hospitalière, s'ils s'ouvraient volontiers aux séductions du surnaturel, la race, dans son ensemble, avait subi certaines diminutions importantes du fait de son accession au méthodisme calviniste. Une doctrine si sévère, à la longue, devait déteindre sur ce peuple. Elle l'a certainement assombri : les noces, les baptêmes, les fêtes chômées, tous ces incidents aimables de la vie privée ou publique, qui étaient autrefois l'occasion
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de cérémonies pittoresques et touchantes, n'ont plus aucun retentissement dans la conscience populaire. Le méthodisme a tout glacé, tout réduit à quelques prêches ennuyeux entre quatre murs froids et décolorés.
Seul, le mariage chez les Gallois prèle encore à quelques particularités curieuses. La plus originale est le bidding.
« Faire bidding », c'est solliciter la générosité du voisin, le piquer démulation en publiant son nom et la liste des présents en nature quil doit offrir aux liancéS' Mais, par suite des habitudes communautaires de ce peuple, ces dons en nature constituaient bel et bien une manière de placement ; il est aisé de s'en rendre compte à la lecture de la circulaire imprimée que voici, portant la date du 30 juillet 1.S31) et adressée par deux fiancés gallois à leurs amis et connaissances :
a Comme nous avons l'intention d'entrer dans l'état conjugal, nous sommes encouragés par nos amis à « faire bidding », les jeudi et vendredi 15 et 1(3 août prochain, en notre maison de Beile-Vue, sise en Lower- Street, dans la ville de Landoverry, date et lieu où la faveur de votre bonne et agréable compagnie est très immblement sollicitée par nous. Sachez que, quelques dons qu'il vous plaise nous accorder, ces dons seront reçus avec gratitude, publiés avec empressement et rendus avec joie atout appel fait en semblable circonstance. »
Hélas! les biddings eux-mêmes deviennent rares. Sans doute qu'on ne les prisait plus assez « convenables », qu'ils froissaient ce sentiment de la respecta-
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bilily, à quoi tiennent tant les Gallois d'aujourd'hui. Mais il est toujours d'usage parmi eux que les invités attendent les nouveaux mariés près de leur maison pour les cribler au passage d'une grêle de riz sec.
Et c'est à peu près tout ce qui subsiste des anciennes mœurs galloises. Abolies les luttes si fort en honneur jadis chez ce peuple, comme chez nos Bretons de France. Abolis les arddangos ou jeux scéniques qui, sur les garennes de la principauté et les parvis des églises, déployaient une pompe inconnue du théâtre armoricain. Abolie la coutume du Mary-Le'^yd, la promenade nocturne du fantôme à tète de cheval, le soir des Rois (1).
En somme, toute la poésie du peuple gallois s'est réfugiée dans ses chants. C'est la musique qui fut vraiment en Galles l'ange gardien de Tàme traditionnelle et populaire. Nous en eûmes un nouveau témoignage le soir même. Nos breaks nous avaient ramenés à Llanover, et, après le dîner, nous causions par petits groupes dans le hall, quand un chœur de voix fraîches
(1) « Le jour des Rois, dit M. Erny, les jeunes gens se procuraient le squelette d'une tête de cheval et l'ornaient de rosettes de soie et de rubans de toutes couleurs. Dans le creux des yeux on mettait deux bouteilles cassées, et dans chacune une petite lanterne. Le soir des Rois, appelé en Galles la nuit de Mary-Lewyd. un garçon mettait sa tète dans ce squelette, se couvrait d'un drap blanc et promenait cette espèce de fantôme de maison en maison en faisant la quête. Trois jeunes gens accoutrés d'une manière fantastique exécutaient derrière le spectre une danse particulière et chantaient en partant un air qu'on appelait le chant de Mary-Lewyd. »
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s'éleva du jubé C'étaient dos villageois et des villageoises eu costume natioual qui s"élaient glissés silencieusement dans la galerie et qui venaient d'entonner une de ces mélodies galloises d un accent si mélancolique et si pur tout ensemble. Quand les chœurs eurent cessé, lady Llanover fit descendre les exécutants et nous les présenta : leur chef ou penkei'dd était un simple artisan nommé Peder qui, pour la circonstance, avait revêtu l'habit à basques, la culotte gros bleu, les bas à carreaux et les souliers à boucles. Ce joli costume dopera comique lui seyait à merveille, mais il ne détonnait point ici et s'accordait parfaitement avec le milieu.
Peder fut prié de chanter quelques soli : Suzanna l'accompagnait sur la harpe, et nous fûmes pleinement ravis de sa voix souple et nuancée et plus encore du secret instinct musical qui dirigeait tous ses mouvements. Mais cette sûreté d'exécution ne lui était point particulière, et on la retrouvait chez les moindres choristes, chez des petites filles d'une dizaine d'années qui, dans le jour, paissaient leurs bestiaux autour de Llanover.
Comment ne pas s'en étonner ? On nous expliqua qu'en Galles, comme en Allemagne, tout le monde naît musicien ou le devient peu ou prou. L'enseignement de la musique fait partie du programme de l'école primaire et ne le cède en importance à aucun autre ordre d'enseignement. Cliez ce peuple de paysans et de mineurs,une voix justeet bien timbrée ne pai-aitpas moins nécessaire au bonheur individuel que la possession des quatre règles et la connaissance de l'orthographe.
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— Nos outils ne nous donnent que le pain du corps, me disait Peder ; la musique nous donne le pain de l'âme.
A vrai dire, celle que nous entendîmes chanter en Galles, tant à F^lanover que dans le pavillon de l'Eisteddfodd, nous surprit quelque pou par ses affinités singulières avec certains thèmes allemands contemporains.La musique galloise a pourtant derrière elle une longue tradition qui en fait l'une des plus riches et des plus anciennes de l'Europe. Mais, transmise oralement de génération en génération, elle n'a été tixce qu'en ce siècle par les soins pieux de miss Williams d'Aberpcrgwyn. S'est elle modifiée au cours du temps, sous l'influence des mélodies allemandes, ou faut-il voir au contraire des réminiscenses de cette musique dans certaines pages de Mozart, dHaydn etd'Ha^ndel? Hiendel, cela est prouvé, habita longtemps l'Angleterre, et tout fait penser qu'il connut les mélodies populaires de la principauté. La chose est moins sûre pour Mozart. M. Erny croit cependant que l'auteur de Don Juan, lors de son voyage en Angleterre, put avoir connaissance des mélodies du pays de Galles. Dans l'air appelé i\ew Year's iS'ue(la Veille du Jour de l'An), l'ensemble et surtout une certaine ritournelle ressemblent dune façon frappante à une composition de Mozart (1). Or cet air remonle à deux ou trois cents ans et son authenticité n'est point douteuse, quoiqu'il n'ait été fixé que de nos jours.
(1) iiapprochez Henri Martin roconnaissant avec surpries un des plus beaux passages de l'oi-alorio de Sanison dans un air gallois appelé le Vieux Carphilly.
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— Je crois pour ma part, me disait M. Bourgault- Diucoudray, que Tusage très répandu de la harpe, instrument essentiellement national, n'a pas peu contribué à « civiliser » la musique galloise el à lui enlever dans une certaine mesure l'àprelé savoureuse qu'elle dut posséder à l'origine et qui éclate encore dans nos mélodies bretonnes. Cela n'empêche pas les mélodies galloises d'être charmantes, bien frappées, expressives, pleines d'humour ou de rêverie. Ce que dit par ailleurs M. Erny de la ressemblance qui existe entre certaines de ces mélodies et les thèmes correspondants de Mozart et d'Haydn me semble parfaitement juste. Il est non moins exact que le grand Hœndel n'a pas hésité à faire entrer dans ses immortelles compositions des airs populaires écossais et gallois. Il y a cependant un point qui m'inquiète dans cette musique galloise, une énigme que je n'ai pu élucider. La musique galloise se présente-t-elle encore « à l'état spontané » ? Les paysans, les mineurs, que nous avons entendus chanter, ont tous passé par l'école. Ils répétaient docilement ce qu'ils avaient appris. Ce ne sont point là de vrais chanteurs populaires, et, pour être franc, je me demande s'il existe encore de ces chanteurs dans le pays de Galles, comme en Bretagne.
Populaires ou non, les choristes de Llanover remportèrent ce soir-là un franc succès d'enthousiasme. Nous ne voulûmes point être en reste avec nos hôtes, et, quand les chœurs eurent cessé et que, sous la douce clarté lunaire, notre petit groupe se fut répandu dans le parc, nous sollicitâmes M. Bourgault-Ducoudray de se faire notre interprète à tous en harmonisant au
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pied levé un délicat compliinenl breton du barde Jaffrennou, que M"^ Abadam, qui avait bien voulu se faire notre complice pour la circonstance, s'engageait à apprendre et à chanter le lendemain.
Ce lendemain était justement un dimanche. La cloche du château nous éveilla pour la messp de huit heures qui fut dite selon le rite romain, dans la chapelle privée de lady Herbert, par un dominicain de pass::;ge. Deux ou trois mécréants s'étaient attardés au lit : nous les retrouvâmes devant leur chocolat. Le parc nous ouvrait sesenchanlements ; des fumées bleuâtres traînaient sur le gazon. Comme écoliers en maraude, les invités se débandèrent. Tandis que certains poussaient jusqu'au village de Pen-y F*arc, où ils voulaient saluer le barde-menuisier Owen Lewis, dit Madoc Mon, les autres s'en allaient pèleriner autour des sept fontaines miraculeuses de Saint-Gower. Quelquesuns enfin, plus sensibles aux beautés intérieures du château, ralliaient Llanover po'.ir s'y caresser une dernière fois les yeux aux émaux du salon et aux pafîmpsestes kymriques de la bibliothèque.
J'étais tombé personnellement, sur un livre déjà ancien de M. Wirl Siks relatif aux contes et légendes du pays de Galles et dont les illustrations étaient signées T. H. Thomas, le barde héraut du Gorsedd, qui nous avait suivis à Llanover. Vraie source de Jouvence, la Tradition découvre à qui remonte jusqu'à elle et pénètre sous le limpide cristal de sa face des trésors d'innccence et de fraîcheur;par elle nous est un peu rendu de la jeunesse du monde. Faut-il voir dans ces contes etlégendes, avec Max Muller et Gubernatis, des mythes
astronomiques dégénérés ? Ne vaut-il pas mieux penser, avec M. Anatole France, que les combinaisons de Tesprit humain à son enCance sont partout les mêmes et que contes et légendes n'étaient pas moins à l'origine qu'une représentation de la vie et des choses propre à satisfaire des èlres très naïfs ? Sont-ce au contraire, comme tendait à l'admettre Sainte-Beuve, les résidus combinés des religions, des superstitions diverses, celtiques, païennes, germaniques, qui, rejetés et refoulés au sein de nos campagnes, y auraient fermenté et auraient produit, à une certaine lieure de printemps sacré, cette tlore populaire universelle, « comme au fond des mers, oîi tout s'accumule et se précipite, fermente déjà peut-être ce qui éclora un jour ? » La question demeure indécise, et, si l'on avait pu nourrir un moment l'illusion que, « grâce à la somme considérable de documents rassemblés, aux recueils remarquables de toute provenance connus jusqu'à ce jour et enfin aux savantes études et dissertations parues sur la matière », une solution était sur le point d intervenir, il en a fallu rabattre singulièrement et reconnaître, avec Luzel, que « jamais on n'a été plus loin de s'entendre ».
Quelle que soit, au reste, l'origine de ces récits populaires et qu'on les élève à la dignité de mythes astronomiques ou qu'on les rabaisse à des imaginations de nourrices, l'important, au point où nous nous plaçons, n'est pas là, mais bien seulement qu'ils existent encore, qu'il y ait des âmes pieuses pour les recueillir et des artistes pour s'en inspirer. Après quoi les artistes y enfermeront le sens qui leur conviendra,
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et même, si bon leur semble, n'y en enfermeront aucun. Il suffira qu'ils les revêtent de beauté.
Ainsi a fait M. Thomas. Un de ses gracieux dessins m'avait pa.'ticulièrement frappé. Cela représentait une bergère galloise, une bergère d'autrefois en bavolet et cotillon rayé et, autour d'elle, toute une sarabande de petits êtres ailés et coifTés de pétales de roses.
— Je sais depuis hier qu'il y a encore des lutins en Galles, dis-je à M. Thomas, mais j'ignorais que vous eussiez aussi des fées. A quelle espèce appartiennent celles-ci ?
— A l'espèce des Tylwijth-Teg ou fées bienfaisantes, me répondit aimablement M. Thomas. Tijlwiilh Teff, en gallois, veut dire proprement « la belle famille ». Je leur ai donné le costume et l'apparence qu'on leur prête d'ordinaire ; elles sont de petite taille, mais, à la différence des p2t'cA:as, elles sont fort mignonnes. Elles portent un chapeau tressé de Heurs rouges ; le reste de leur costume est entièrement vert, afin qu'elles puissent se cacher dans l'herbe et s'y mieux confondre avec elle. Ce sont des fées bocagères et sentimentales ; elles veillent sur les amours des jeunes laitières et des garçons de ferme courageux. Shakespeare, qui était un Celte égaré sur les rives de l'Avon, leur a emprunté sa fée Mab. Il n'est pas difficile de reconnaître une Tylnujth-Teg dans cette gracieuse création de l'auteur du Songe d'une nuit d'été, comme on retrouve dans son Puck notre pivcka indigène. — « N'es-tu pas, lui dit-on, celui qui effraye les filles du village, — écréme le lait ; — tan-
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loi dérange le inouliu ; — lanlùL empéclie la ménagère essoufflée de riboler son beurre — el la boisson de fermenter ; — tantùl égare les voyageurs nocturnes en riant de leur déconvenue ? » — Et Puck répond : — « Tu dis vrai : je suis le joyeux rôdeur de nuit. — J'amuse Obéron et je le fais sourire, — quand je trompe un cheval gras et nourri de fèves — en hennissant comme une jument amoureuse. — Parfois je me tapis dans le fourneau d'une commère — sous la forme d'une pomme cuite, — et, lorsqu'elle lève son verre pour boire, je me heurte contre ses lèvios — et je répands l'aie sur son fanon flétri. — Fia matrone la plus sage, contant le plus lugubre coule, — me prend quelquefois pour une escabelle à trois pieds. — Je glisse sous son derrière; elle tombe, — assise comme un tailleur et prise d'un brusque catarrhe. — Et tous alors de se tenir les côtes et de rire — et d'élernuer et de pétarader — et de jurer que jamais on n'a passé de plus gais moments ! » En vérité, n'est-ce point tout à fait notre pwchd ?... Pour en revenir aux J)/linijtli-7'eg, si vous désirez lier connaissance avec elles, je vous confierai que c'est à minuit, quand la lune est dans son plein, qu'on a le plus de chance de les rencontrer autour des tertres et dans les clairières. Un de mes amis, grand magicien, a pu les approcher et noter, sans quelles s'en doutassent, leur air favori. Le croiriezvous ? C'est tout bonnement l'air si connu de Toriady-Dijdd ou le l^ointdu Jour. Quant à la langue qu'elles parlent, il y a plus d'hésitation. Mais il est sûr que ce n'est pas le gallois. Le bon Girald le Cambrien, qui
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en surprit quelques mots, prétend qu'ils offraient beaucoup de ressemblance avec le grec.
— Me voilà renseigné sur les TijUvyth Teg, dis-je à M. Thomas. Et l'autre espèce de fées, comment l'appelez-vous?
— Ce sont les Ellylon. Autant les Tijlunjth-Teg sont gracieuses et bienfaisantes, autant les Elbjlon sont d'un commerce désagréable. Malheur à l'imprudent voyageur qui passe à leur portée ! Happé par mille griffes invisibles, il a le choix entre trois sortes de voyages : au-dessus de 1 air, sur l'air et sous l'air. S'il adopte le premier mode de transport, ce n'est que pour tomber de plus haut et se casser les reins dans sa chute ; s'il choisit le dernier, ce sont les ronces, les pierres pointues et la vase infecte des marais qui se chargeront de l'arranger. Il n"a qu'une manière d'échapper au double péril qui le guette : c'est de choisir la route intermédiaire. « Ni trop haut ni trop bas », ou' comme disaient lès Latins, in medio slat vii'tus, telle paraît être la devise secrète des hJlbjlon. Mais ne trouvez vous point un grand sens dans ce joli conte de nourrice?
— Assurément, dis-je. Mais les fées galloises ont dû faire comme les pivckas et les cobbjnau : elles aussi doivent être en train de plier bagages ?
— Hélas ! oui, me confessa M. Thomas. Les dernières fées s'en vont. Elles n'étaient déjà plus ce qu'elles étaient autrefois, et leur puissance avait bien diminué. La tradition ici est d'accord avec l'histoire, quand elle fait de ces petits étros rabougris, piuckas, llylon, tyl ivyth-teg et autres, les descendants des
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druides et des druidesses qui ne voulurent point recevoir le baptême. Chaque siècle qui s'écoule leur ûte un pouce de leur taille : ils vont ainsi se rapetissant à mesure, se rapprochant un peu plus du sol jusquà ce qu'ils y aient disparu tout entiers. La vieille terre galloise, dont ils étaient le sourire, les reprendra tôt ou tard dans son sein maternel : mais c'est qu'alors la fin du monde sera venue...
Ceux de nos amis qui étaient partis à la recherche de Madoc Mon rentrèrent peu d'instants après, et la cloci)e du second déjeuner nous chassa de la bibliotlièque. L'après midi fut pris par des courses aux environs, et le soir, groupés dans le hall autour de notre chère hôtesse, nous lui fîmes la surprise du compliment breton de JafTrennou, magistralement harmonisé par M. Bourgault-Ducoudray et que miss Abadam interpréta de la plus délicieuse voix du monde.
Ce fut notre ciiant du cygne. La délégation bretonne, déjà bien réduite, allait s'éparpiller aux quatre vents. Les moins heureux devaient rallier Southampton dans la matinée du lendemain ; Grivart filait sur Liverpool ; JafTrennou, son pen-baz au poing, partait à la conquête de la Galles du Nord ; Bourgault-Ducoudray s'informait du Snowdon et des moyens les plus pratiques pour tenter l'escalade du géant.
Que ne pouvais-je l'accompagner, dormir sur la montagne sacrée ma dernière nuit galloise, conformément au programme tracé par les anciens bardes ! Quiconque voulait entrer dans cette confrérie célèbre devait passer la nuit sur la pierre noire du Snowdon. Aux premières lueurs qui rosissaient l'orient, les
druides qui s'étaient tenus en prières sur les gradins de la montagne se rendaient processionnellement au chevet du dormeur. Celui-ci se dressait alors, et un chant divin s'exhalait de ses lèvres : YAwen, le vent sacré, avait passé sur lui. Mais il arrivait parfois que son cerveau n'avait pu résister h l'épreuve de cette nuit terrible, pleine de gémissements et de râles et durant laquelle un brouillard de sang s'étendait sur ses yeux : la pierre était vide au matin, et le dormeur, frappe de folie, s'était évadé dans le mystère nocturne. Les druides purifiaient la pierre, faisaient trois libations et allumaient le bûcher de cèdre parfumé. Le « noble » mont fumait comme un grand encensoir; les bardes accordaient leur telyn ; l'hymne à la lumière montait vers les prémices du jour et, quand Heol, le dieu soleil des anciens Celtes, issant de son tabernacle de nuées, posait enfin ses pieds d'or sur la crèle du Snowdon, il n'y avait plus trace du lâche cœur qui s'était couclié un moment sur la pierre de l'Epreuve et dont VAwen s'était tout de suite détourné (1).
(i) La même légende existe pour le Cader-Idris. Le Snowdon, en gallois, s'appelle Y Wyddru, c'est-à-dire le tumulus funéraire.
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Au pays du roi Artur. — La .Mec.juc du panceltismc. — Le vrai et le faux Caerléoa. — Un clergyman patriote — Les écoles galloises. — Ce qu'on voit dans un musée. — L'église de Caerléon. — Les protomartyrs de la Grande-Bretagne. — Saint- Dubricet le mariage d'Artur. - Les puits sacrés en Galles. — La Table-Ronde. - Au bord de l'Usii. - La maison de Tennyson. — Un pèlerinage à la Iligli-Tower. - La mort d'Artur. — L'espérance celtique est immorlelle !
Le temps !ie me permit poiut d'accompagner Bourgaiilt Ducoudray et de consulter avec lui l'oracle du Snowdon. An moins ne voulus-je point quitter la Galles du sud sans avoir accompli mon pèlerinage à la ville des Légions, à 1 ancienne métropole du christianisme en (ii-ande-Bretagne, au sanctuaire par excellence des traditions arturiennes, ce Caerléon-sur-Usk, qu'on a justement appelé la Mecque du pancellisme. Il y eut bien un autre Caerléon dont la légende fait mention et qui dut sa célébrité passagère à une victoire d'Artur. iMais son nom e.xact paraît avoir été Carlion ou Cairlion. C'est aujourd'hui Exeter.
Le vrai Caerléon est situé plus à l'ouest, .dans le Moumouthshire, à quelques lieues de Newport, qui commande l'entrée de l'Usk et qui a peu à peu dérivé vers ses docks tout le commerce de la région. Les navires que le flux poussait jusqu'à Caerléon s'arrêtent maintenant à iNewport. Ils ne connaissent plus ce petit bourg de douze à quinze cents âmes, desservi par le GrPMt Wesl^.rn Hailway et qui s'est réfugié dans les placides occupations de l'élevage ; une exposition heu-
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relise, des terres chaudes et humides, le vallonnement du sol l'y invitèrent de tout temps. C est à peine si quelques cheminées d usines, pointant à travers le feuillage, troublent encore de leurs lourdes fumées la quiétude des alentours.
Et cette impression de calme, d'agreste sérénité, on la retrouve jusque dans les rues de Caerléon. Ce sont moins des rues que des routes, tant la campagne s'y insinue et y ouvre d'échappées. La gare elle même, qui pourrait donner quelque animation à la ville, est dissimulée dans un repli de la colline. On ne saurait point qu'elle existe sans les traînées de vapeur qui montent de la tranchée, pareilles à ces écharpes de mousseline que les lylu'ijth ieg, les petites fées bocagères de la mythologie galloise, déroulent pudiquement autour des tertres où l'aube les a surpiises.
L'avenue en dos d'àne qui attend le voyageur au sortir de cette, gare traverse d'abord une grande place nue et poudreuse, comme nos foirails bretons. On accède de là, par des embranchements successifs, jusqu'au gros de la ville, pressé autour de l'église et du musée et qui forme le quartier marchand. Encore les maisons, galonnées de glycine et de vigne vierge, perdent-elles de leurs façons bourgeoises sous celte livrée champêtre. Presque toutes cependant sont dans ce style néo-gothique qui sévit en Angleterre depuis quelques années et qui tend à devenir le style national du pays. La préoccupation de s'y conformer est visible jusque sur des masures de l'autre siècle qu'on a remises à neuf : le premier soin des restaurateurs a été d'y percer des fenêtres ogivales.
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Mais ce gothique de circonstance ne doit point faire illusion : c'est du postiche, du faux vieux. Il n'y a de vrai ment antique à Caerléon que la butte d'Artur, l'amphithéâtre, quelques fragments du portail de l'église, rorifice d'un puits miraculeux, un pan de muraille et les assises des deux bastions qui flanquaient à ses extrémités le pont en bois jeté sur l'Usk.
La tradition populaire rattache indifTéremment toutes ces ruines au cycle de la Table-Ronde : il en faut rabattre. Ancienne métropole des Silures. Caerléon devint sous Auguste la capitale de la province de Britannia Secunda, Urbs Legionum, la ville des Légions (1). De fait les Gallois rappellent avec orgueil qu'Auguste était obligé d'y entretenir deux légions pour surveiller les montagnards de leur pays, quand une lui suffisait pour tout le reste de la Grande-Bretagne.
L'histoire corrobore ici la tradition : la domination romaine eut grand' peine à s'implanter en Galles. On sait assez, par Tacite, l'héroïque résistance de ce Caractacus, roi des Silures, le Vercingétorix breton, comme on l'a surnommé, qui fit entendre à l'empereur un langage digne des beaux jours de la République : ^' Parce que vous voulez nous asservir, qui vous dit que le monde entier aspire après votre servitude? •) Mais Caractacus tomba, et sa capitale devint le centre de l'occupation romaine en Grande-Bretagne.
(1) D'où son nom. Caerléon est composé du mot celtique caer (ville) et du mot latin lecjionum contracté en léon. C'est la même étymologie qu'on donne, dans la Bretagne armoricaine, à l'ancien diocèse de Léon.
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C'est de cette occupation, vraisemblablement, que datent la plupart des antiquités de Caerléon. Il faut tout au moins rapporter aux Romains la muraille qui entourait la ville et dont il subsiste tout le pan sud. Le pan nord a été retrouvé quand on ouvrait les tranchées du Greal Western, à un kilomètre environ de 1 Usk, ce qui confirme les dires des légendaires sur l'étendue et l'importance de la ville. Un peu en dehors de la corne sud de l'enceinte se voit la grande cuve gazonnée à laquelle les paysans du district ont donné le nom de Table-Ronde et qui fut évidemment un amphithéAtre romain. Les fouilles qu'on y a pratiquées ne laissent aucun doute sur ce point : elles ont mis à nu des gradins circulaires en assez bon état et dont les arêtes percent encore le gazon de place en place. On trouve trace enfin d'une voie romaine qui allait de Caerléon au bord du canal de Bristol, de l'autre coté duquel elle reparaissait pour rejoindre le « Fosway » à Bath et liler de là jusqu'à Ilchester.
Aussi bien, et alors qu'un simple coup d'œil au musée de Caerléon fait éclater la désolanle indigence du fonds celtique, on ne peut manquer d'être frappé par la prodigieuse quantité d'objets romains provenant de la ville ou de ses environs et spécialement de Caerwent
L'occupation romaine en Galles dura plusieurs siècles et se prolongea mémo jusqu'au temps d'Art ur, s'il est vrai qu'au moment où ce prince fut couronné à Caerléon les Romains lui envoyèrent une ambassade pour exiger le renouvellement du tribut que ses prédécesseurs payaient à l'Empire. A celte époque pourtant
(sixième siècle), les Gallois s'étaient à peu près affranchis de la domination impériale. Le christianisme avait pénétré parmi eux, probablement vers le deuxième siècle de lère chrétienne, selon restimation de Terlullien, mais sans qu'on sache exactement par quel intermédiaire.
Restent donc, comme remontant à la période arturienne, le monticule appelé par les Anglais High Towfv et les subslructions des deux fortins qui Manquaient l'ancien pont de bois. Quand il n'y aurait que ces débris commémoralifs de la présence du grand héros breton, Caerléon vaudrait encore le voyage pour l'anliquîiire. A plus forte raison pour le poète qui se satisfait à meilleur compte et pour qui un paysage vaut beaucoup moins par lui-même que par sa puissance de suggestion.
Sous ce rapport, Caerléon ne laisse rien à désirer. J'éprouvais, pour ma part, comme un allendrissement mêlé de respect en pénétrant, par ce malin d'août, dans les petites rues de l'antique cité, i^a rencontre d'un clergijman \èln de noir, fuuèbre et :-olenuel, ne réussit point à dissiper cette impression. Sansdoutc porlais-je sur moi quelque indice révélateur de ma nationalité, car il s'approcha jusqu'à la distance de trois pas, ouvrit une mAchoire formidable et me cria de toute la force de ses poumons :
— Bail ! AU hail, dear sir ! Vou are pi'rhaps one of (lie Breton delegatesl (1)
(1) « Salut, tialut, cher monsieur! Vous Hcs peut-être un des membres de la délégation bretonne ? »
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— Dixisti, répondis-je dans la langue de Jules César.
Sur quoi l'excellent homme fit deux nouveaux pas en avant, me saisit la main, lui imprima une terrible secousse verticale et tourna sur ses talons comme un automate
Je n'essayai point de le retenir. 11 faisait un clair soleil d'été ; mais les brumes légères qui montaient de rUslv tamisaient les lointains et leur donnaient une imprécision, un vague délicieux. C'est Âmiel qui a dit qu'un paysage n'est qu'un état d'àme. Je n'ai jamais mieux compris la profondeur de ce mot : le paysage était vraiment ici de la nuance exacte de mon «motion et, avec quelque complaisance ou un peu plus de naïveté, j'aurais pu voir comme une complicité des choses dans cette soumission de la nature au trouble de mes sentiments...
Je m'étais tracé un itinéraire qu'il m'était d'autant plus aisé de suivre qu'avec une bonne grâce parfaite l'instituteur principal de Caerléon avait bien voulu se mettre à ma disposition. Je l'avais trouvé à table, pendant que son petit peuple d'écoliers s'ébattait dans les préaux et les salles. Ce me fut une assez forte surprise que celle de ces enfants ainsi livrés à eux-mêmes, à qui les plus grands servaient de moniteurs et qui ne profitaient point de l'absence du maître pour « chambarder >> l'établissement. Je cherchais partout ce maître : les deux écoles de garçons et de filles occupent des bâtiments voisins (de style néo-gothique, bien entendu), et je pus les visiter l'une après l'autre sans que personne me fît d'observation.
Les salles surtout me frappèrent par leur nombre,
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leiu" confdrl et leur propreté ; elles élaietil mi.'uhlées d'élégants pupitres et de bancs vernissés; des tableaux de choses pendaient aux murs, en bonne lumière ;des vi I ri nés régnaient à hauteur d'appui , chargées de collections de toutes sortes, et cette décoration scolaire était complétée par un grand portrait de la reine, accroché à la place d'honneur, au-dessus de la chaire du maître.
Filleset garçons, répandus dans les salles et dans la cour, jabotaient, ballaient, couraient, maisavecun tact parfait et je ne sais quel sentiment de leur dignité personnelle ; d'autres faisaient leur toilette dans les lavabos qui sont annexés aux communs. Une petite girl en tablier d'indienne, qui sautait à la corde avec ses amies et dont les tresses blondes secouaient en mesure le grand papillon de rubans piqué à leurs pointes, se détacha du groupe le plus voisin et me conduisit au logement de l'instituteur. Je sus par ce brave homme que les écoles étaient mixtes, c'est-à-dire que l'enseignement de l'anglais s'y donnait par l'intermédiaire du gallois.
— Double profit pour les enfants, mon cher monsieur, me dit l'instituteur, puisqu'ils apprennent ainsi à parler convenablement les deux langues et à n'en mépriser aucune.
La méthode employée dans ces écoles mixtes de la principauté ne semble point très difTérente de celle récemment instaurée par le frère Constantius dans les écoles congréganistes de Bretagne. Et, par parenthèse, combien les établissements de l'Etat gagneraient à l'adoption de cette méthode ! L'opinion bretonne est unanime sur ce point. Mais écoutera-t on jamais ses Tome ii 10
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vœux? Et faudra-t-il répéter indéfiniment à la commission parlementaire de l'instruction publique que renseignement exclusif du français, tel qu'on le donne en Bretagne dans les écoles de l'Etat, ne sert qu'à faire désapprendre leur langue natale aux écoliers sans les mettre en mesure d'apprendre la langue ofricielle(l)?...
Le repas de mon aimable interlocuteur s'achevait, et, comme l'école est en face du musée et de l'église, c'est par ces deux monuments que nous commençâmes notre pèlerinage.
Le musée, par exception, n'a rien de gothique : c'est un édicule en forme de temple romain, assez petit, mais congrùment aménagé et qui remplit toute sa destination. Malheureusement, comme je l'expliquais tout à l'heure, la plupart des objets qu'on y a recueillis n'ont de gallois que le nom : médailles, pièces de monnaie, fibules, bracelets, lecyihi, fragments de poterie, etc., etc., proviennentdes Romains. G'estàpeine si, dans le nombre, on remarque quelques anneaux oxydés, extrêmement épais, désignés sous le nom de druid's beads, ou grains druidiques, et qui ont pu, à la grande rigueur, s'échapper du morain d'un penlyern gallois. Aux murs sont pendus ou adossés des fragments d'inscriptions latines, des dalles tumulaires, des colonnes brisées, voire de simples photographies, dont la plus curieuse représente la statue en bois de saint Âmphibalus qui est conservée à "Winchester. J'ai
(1) La Convention le savait qui, plus avisée que nos modernes Jacobins, avait autorisé l'emploi du breton comme langue auxiliaire dans l'étude du français.
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noté, dans un autre ordre de reconstitutions, le modèle en plâtre du camp romain découvertàCaerwenten 1835. Dans le sous-sol du musée, en forme de crypte, on a disposé une mosaïque en parfait état, provenant d'une villa romaine de Caerwent, différents cénotaphes en pierre, des vasques de fontaines sculptées, etc., etc.
Rien de tout cela n'est indilïerent. Si le musée est petit, la lumière y est bien distribuée; le classement des objets fort consciencieux. Encore n'est-ce point le plus admirable, mais que le musée existe et surtout qu'une bourgade de quinze cents ;imes ait pu le créer de toutes pièces avec ses seules ressources, alors que nos grandes villes de France laissent disperser aux quatre vents les richesses dont elles devraient se montrer le plus jalouses.
C'est que la centralisation n'a pas ruiné en Angleterre comme chez nous tout esprit provincial; le culte delà grande patrie y est fortement assis sur le culte de la petite. Chaque cité est comme une cellule du grand organisme national ; mais cette cellule vit de sa vie propre et se constitue à elle-même un organisme presque complet...
Du musée à l'église, le pas était d'autant plus vile franchi que les deu.K monuments ne sont séparés que par le cimetière qui règne, à la mode d'autrefois, autour du clocher paroissial.
Ici encore, le néo-gothique fait rage, calqué sur ce gothique de la conquête nprmande qui traitait les églises comme des forteresses et les flanquait de grandes tours carrées et crénelées où s accusait l'àpreté des premiers âges. Rien d'ailé, d'immatériel, comme
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dans le gothique français du treizième siècle; aucun élan vers le divin. L'église actuelle, consacrée au culte anglican, a été rebâtie sur l'emplacement de l'ancienne ; de celle-ci, il ne subsiste que les fondations, une arcature romane et deux mascarons encastrés au-dessus du portail. L un de ces mascarons représente, paraîtil, saint Cadoc, le grand cénobite gallois sous l'invocation duquel était placée l'ancienne église et dont le culte est également très répandu dans les îles du Morbihan, cil Cadoc vint se fixer avec ses disciples, quand l'invasion saxonne l'eut chassé de son ermitage d'Echmi. Pour le dire tout de suite, ce patronage de Cadoc sur l'église de Caerléon m'étonnait un peu. A quelle époque la faveur populaire substitua-t-elle Cadoc à saint Alban ? On n'a pu me l'indiquer. Mais cette pauvre cité de Caerléon traversa des fortunes si diverses qu'il n'est pas surprenant qu'elle ait perdu jusqu'à la mémoire de son premier protecteur.
Nulle ville pourtant, dans les annales de la confession britannique, n'a joué un rôle si décisif. C'est à Caerléon que prit naissance, grandit et se déploya, dans toute sa violence la dixième et dernière persécution de Dioclétien. L'évèque de Caerléon avait nom Amphibalus (1). Traqué par les officiers de Dioclétien,
(Ij V. sur ce nom l'étude publiée par M. le V'« G. de Calan dans la Revue de Bretagne et de Vendée de Nov. 1905 : Les Romans de la Table-Ronde . M. de Calan, non sans quelque vraisemblance, croit que Gaufroy de Monmouth, chez qui on le rencontre d'abord (1138), a pris le nom latin de l'étole pour un nom d'homme. Le fait sérail fréquent chez Gaufroy.
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il se réfugia dans la maison d'un certain Alban, alors p.iïen, mais dont le cœur était mùr pour la foi chréliinne. Effectivemertt Amphibalus, pendant sa retraite chez Alban, le convortijl au christianisme. Mais Alban avait été dénoncé : il n'eut que le temps de faire évader Amphibahis. Quand les officiers se présentèrent pour réclamer le fugitif. Alban était seul.
— Tu as un chrétien chez toi, lui dirent les officiers.
— Cela est vrai.
— Livre-le-nous donc de ton plein gré. ou crains la colère de l'empereur.
— Je ne crains que Dieu, dit Alban. Le chrétien que vous cherchez est devant vous.
Exécuté sur place, Alban mérita d être appelé le protomartyr de la Grande-Bretagne. Son sang mit en goût les bourreaux, et la lugubre battue commença dans tout l'empire : trois jours après l'exécution d'Alban, Amphibalus fut pris et décapité à Redburn. le 25 juin 303. Dix mille autres Gallois perdirent la vie pour leur foi, tant à l'intérieur de Caerléon que sur les bords de l'Usk .
Presque toutes les victimes étaient amenées et exécutées à Caerléon. Parmi elles se trouvaient Julian et Aaron, les plus fameux martyrs gallois après saint Alban et saint Amphibalus et que Girald le Cambrien regarde avec eux comme les protomartyrs de la Grande-Bretagne. La tourmente passée, les compatriotes de ces glorieux confesseurs réunirent leurs ossements et les transportèrent en grande pompe dans les cathédrales de Redburn, de Winchester et de Caerléon : les deux premières furent placées sous