‹ L'âme bretonneChapitre 5 sur 58 · VIII PRÉFACE · texte numérisé non relu

VIII PRÉFACE

sait le prertflrp et se donnera la peine de le garder.

Ainsi la crise que nous traversons prnirrait devenir décisive. Malgré toat, je le répète , il est douteux qu'elle touche à Vessentiel de ce peuple et dérange les grands traits de sa physionomie morale. Elle emportera peut-être les superstructures du dogme., le vénérable et doux berceau où il abritait son candide mysticisme, sa foi légendaire en un Au-Delà compensateur : elle ne balayera pas de tdme bretonne cette maladie de rabsoln, ce tourment voluptueux., ce besoin de se déchirer à toutes les énigmes que nous pose la Destinée. Jusque dans son rationalisine et son radicalisme de fraîche date, la Bretagne restera fidèle à sa vocation qui est de se tromper elle-même et de tromper tous ceux qui l'ont aimée.

Charles Le Goffic, Rûn-Roiu, le 24 juillet 1908.

''Les îles bretonnes)

A M . Félix Hémon . -

Je me souviens d'un de mes amis, peintre d'histoire à ses heures, qui avait campé son chevalet, à Bréhat, devant un bloc de roches rouges trempant dans une mer du plus parfait indigo et qui, dans ce décor paradoxal, trouvait tout naturel d'évoquer le radieux fantôme de Cléopàtre. Il y eût pu aussi bien, dans le blafard crépuscule d'un soir d'octobre, loger une rookenj de pingouins ou de phoques à crinière. La mer de Bretagne est femme ; elle n'est jamais la même deux jours de suite ; on songe devant elle au mot de Clandien : dulcp vionslrum...

Il faut l'observer surtout près des îles. Elle n'y a nulle part, en été, un si linipide orient. En automne, au temps de ses mélancolies, sa grâce souffrante, ses langueurs y sont irrésistibles : la sirène n'est jamais plus belle que quand elle semble renoncer à nous séduire. Et, l'hiver ou à l'époque des équinoxes, les crises qui la secouent, son teint couleur de plâtre, sa bave, ses râles, ses colères passent en horreur eschylienne tous les drames du continent. D'autres mers ont des îles. Aucune plus que la mer bretonne.

TO.ME it 1

Les compter serait une tâche impossible : elles sont trop. Les Rimains, l'île des Landes, les Tintiaux, Cézembre, Harbour, Ago, les Ebihens, Bréhat, Er, Saint-Gildas, Tome, les Sept-Iles, l'Ile-Grande, Milio, Callot, Batz, Siek, llle-Vierge, Ouessant, Molène, Sein, Tudy, les Glénans, l'Ile-aux Moines, Arz, Gavrinis, Berder, Conleau, Groix, Belle-Isle, Houat, Hœdic : voilà les principales. Mais, autour d'elles, que d'îlots, que de roches ! Rien qu'autour de Bréhat, je distingue Lavrec, Riom, Biniguet, Maudès, les quatre îles saintes de la légende cénobiliqiie, Raguenez, Séhérez, Morbil, Guillanger, Trouézen, Roc'h-Du, la Blanche, le Tausel, l'Ile-à-Bois, les Metz, Roho, les Duono, les Héaux, la Horaine... Simples récifs, ces derniers. 11 ne perche là que des gardiens de phare et des cormorans. Mais les autres îlots sont habités : une, deux familles de petits fermiers, à qui se joignent, d'avril à septembre, les pastours des transhumants bretons. Encore sais-je des îles du Lannionnais, comme Tome, afTermées aux bouchers du continent qui y laissent paître leurs moutons « à la garde de Dieu » : il s'en noie bien un bon quart, mais le reste fournit assez de gigots de pré-salé pour la consommation annuelle des touristes de Perros et de Trégastel. Belle-Isle, en retour, compte une population presque trop dense : 10.000 habitants ; Groix n'a pas moins de 5,000 âmes ; Ouessant en a près de 3.000 ; l'Ileaux-Moines 1.400 ; Batz 1.300 ; Arz, Tudy 1.100 ; Bréhat, Ille-Grande 1.000 ; Sein 900, que double, au printemps, l'immigration paimpolaise ; Molène 600 ; Houat, Hardie, cliacune 350...

Un trait commun à ces îles bretonnes, sauf à celles qui, comme rile-Cu-ande, Tudy, Conleau, sont de simples dépendances de la terre ferme, c'est que la population masculine n'y comprend que des marins. Les femmes y cultivent le sol et font en général tous les travaux qui sont réservés aux hommes sur le continent. A Soin, si elles ne construisent pas elles-mêmes les maisons, qui sont bâties par les ouvriers du Cap- Sizun, elles servent volontiers de manœuvres, elles préparent le mortier, charrient dans des brouettes ou portent sur la tète les pierres d'angle et le moellon qu'elles vont chercher quelquefois à un quart de lieue de distance. Ce renversement des rôles est poussé si loin qu'à Ouessant, entre deux marées, quand les pêcheurs ne sont pas au cabaret et que le temps est beau, ils tricotent des bas sur le port en bavardant. Et Ion iiésiterait peut-être à voir là une survivance, le legs d'un très lointain passé, si Strabon n'avait remarqué ([ue, chez les Celtes, les travaux des deux sexes étaient répartis à l'inverse de ce qu'ils sont chez les peuples policés.

La mer a imposé partout aux hommes une vèture identique qui ne subit que de très légères retouches d'une île à l'autre. Il est remarquable aussi que la toilette féminine, dans ces îles, même dans les plus rapprochées de la chatoyante Cornouaille, est presque toujours de couleur sombre. A Sein en particulier, c'est le deuil complet; la coiffe elle-même, dite jxihilinpn, est noire, et c'est une cape i)lutôt qu'une coiffe. Mais. à Ouessant, où les veuves se tondent, le kouricher, de forme cubique, qui rappelait à Luzel le panno italien,

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n'emprisonne pas les cheveux, les laisse pendre de toute la longueur sur l'épaule. A Batz. la chkoloen des jours de fête s'adorne de broderies et de dentelles. Le reste du costume garde sa sévérité monacale. Seules les très jeunes iliennes prennent quelques libertés avec la tradition. Ainsi, à Ouessant, les petits châles d'indienne, qui sont leur coquetterie, combinent ingénieusement toutes les couleurs du prisme.

Jeunes ou vieilles, d'ailleurs, la vie ne diffère pas pour ces îlieunes. Quand elles ne sont pas aux champs, elles travaillent devant leur porte à la réparation des filets, sur la grève à la récolte des goémons. Les hommes naviguent ou pèchent. Hardis marins, larges d'épaules, les yeux clairs, le teint cuit par les embruns et les vents, familiers avec tous les écueils de la mer bretonne, aucun temps ne les retient au logis. Ils montent de petits canots gréés en sloops, dont quelquesuns jaugent à peine un demi-tonneau. Dans ces embarcations non pontées, ils s'aventurent jusqu'à 10 milles au large. Ils n'ont cure des avertissements du sémaphore ni — qui pis est parfois — des articles du code qui régissent le droit de propriété. Faut-il rappeler les scènes de pillage qui ont rendu trop fameuses les îles finistériennes ? (1) Dans le Morbihan, toute une population est frappée de discrédit : on Taccuse des plus noirs méfaits, dont le moindre est de draguer les parcs à huîtres pendant la nuit. Qui dit Sinagots là-bas dit forbans. Et Séné n'est qu'une pres-

(1) Voir mon livre Sur la Côte. Chnp. : /es Pilleurs d'épaves.

NOS DEHMERS SA.NCTUAIHES 1.")

qu'île. Cependant, à Groix, qui posséda la première école de pèche sérieusement organisée, les pécheurs liautiiriers, traqueiirs de thons, courtiers eu sardines, se tiennent au courant des moindres perfectionnements maritimes. Leurs grosses chaloupes, montées par cinq ou six hommes d'équipage, quelques-unes pourvues de petits moteurs à pétrole, ne jaugent pas moins de GO à 80 tonneaux. Un raid sur les côtes d'Kspagne ou du Portugal n'est pas pour eiï'rayer ces tils de la « Sorcière ». De la vieille rjroath ancestrale, qui donna son nom à leur ile, ils héritèrent le don d'ubiquité, la faculté précieuse entre toutes d'arriver bons premiers sur les marchés de Brest et de Concarneau en même temps que sur ceux de Bayonne et de la Rochelle. Et ce n'est pas une légende qu'ils naviguent tout exprès sans baromètre, pour ne pas être arrêtés dans les ports par ses indications.

Les Grésillons sont les rois de la pêche côtière. Mais, dans la plupart des îles bretonnes, la situation économique des pêcheurs s'est sensiblement améliorée grâce au développement du balisage, à la création de cales et de viviers flottants, à l'ouverture des petites voies ferrées qui sillonnent le littoral et permettent l'expédition rapide de la marée vers les villes de l'intérieur. N'était l'alcoolisme, le bien-être des îliens serait encore plus grand. Ouessant ne possédait au commencement du XIX'' siècle qu'un seul cabaret, lequel, au témoignage de Cambry, « ne délivrait jamais plus d'une bouteille de vin au même individu »• Il y a aujourd'hui ITdébits à Ouessant, 15 à Sein, 10 à Molène, je ne sais combien à Groix, à Belle-Isle. à

Batz, même à Houat et à Hœdic, où la i» charte des îles bretonnes » n'est plus qu'un souvenir, cette charte qui instituait aux îles un collectivisme primitif tempéré par les pouvoirs discrétionnaires du «recteur », lequel concentrait entre ses mains les fonctions de cantinier, de capitaine déport, déjuge de paix, de notaire, de directeur des postes, de gardien de batterie et de sage-femme. L'alcool — le misérable alcool de grains, poison du corps et de Tàme, — fait tant de ravages dans les îles bretonnes qu'un ancien médecin de la marine, le D'' Bohéas, a pu écrire que « la tristesse et la joie de l'habitant se mesurent, dans ces îles, à la quantité d"eau-de-vie qu"il absorbe ». Nous étonnerons-nous ensuite si les mœurs des îliens, ces mœurs charmantes, mais dune authenticité assez suspecte, qui rappelaient au bon Sauvigny l'âge d'or de Saturne et de Rhée, ont quelque peu perdu de leur candeur primitive? Encore l'isolement en a-t-il sauvé maintes parcelles. Ce n'est pas la moindre singularité de ces îles que rien ne s'y passe comme sur le continent, et c'est proprement le monde renversé. Je me suis laissé dire qu'il est des hameaux perdus d'Ouessant où les filles font, comme autrefois, les-demandes en mariage. Â Sein, quand une îlienne est fiancée, elle ue doit plus assister à aucune fête ; elle s'abstient des danses, des veillées; mariée, elle ne tutoie pas son mari ni ses enfants mâles. .\ Hœdic, le seul bijou autorisé pour les épousées est un cœur d'or qui appartient à l'église paroissiale et qui leur est prêté pour un jour. Et, comme le mariage, la naissance, la mort ont, dans ces îles, leurs rites spéciaux. On y frotte

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d'eau de mer la lèvre des nouveaux-nés ; on les y berce, au rythme d'une canlilène marine (l), en imitant le roulis des barques. A Lampaul, au cimetière, une plaque de marbre blanc porte cette inscription mystérit.'use :

NOLS DKPOSONS

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