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LES MALADIES ET LES NAUFRAGES

(1) Kouanvta, rouanv'ta !

Domp achaun da peskela, Ma'r Ito pesket bremija Da zribi gant ar bara ; Ha warc'hoaz, da zijuni, Ni tior bo pesket, bridilli.

Eat ar bagou dar Vajin, NVinel lonto lann ar Spin ; Deut ar bagou tout en od :

N'euz bel nemel or c'hellok.

n llame donc, rame donc ! — Allons nous en pêcher — pour avoir du poisson tout à l'heure — à manger avec le pain ; — et demain à déjeuner — nous aurons des poissons, des mai{uereaux. — Les bateaux sont ail^^s à la Basse- Froide, — hormis (celui dej tonton Jean l'Epine ; — les bateaux sont tous revenus au rivage : — un na rien pris qu'un courlis. » (Berceuse de Sein recueillie par L.-F. Sauvé).

Que veut dire ce prohella d'une consonnance farouche ? Est-ce une déformation de proceila, l'orage maritime des Latins ? Le mot vient-il du breton aella, venter ? Nul ne le sait. Mais, quand un îlien est mort en mer, au cadavre absent ses proches substituent une de ces croix de prohella q\. lui rendent les mêmes lionneurs funèbres qu'aux corps des personnes décédées à terre. Une coutume analogue existe à Sein ; mais là le disparu est représenté par quelque pièce de son habillement, son béret, sa vareuse, — sa boîte à chique. La veille du Jour des Morts, à Ouessant, toutes les veuves, tous les orphelins se rendent processionnellement sur la falaise avec des couronnes de narcisses et d'oeillets marins. Ils s'agenouillent, récitent à voix haute un de profundis et lancent les couronnes dans la mer. Sur le cimetière des eaux, comme sur ceux de la Terre, éclot ainsi, une fois l'an, la floraison sacrée du souvenir...

On a souvent dit que les insulaires forment, par le seul fait de leur situation géographique et indépendamment de la race, une catégorie dans l'espèce humaine. Cela est très vrai, ajoutait Renan. La mer est la plus naturelle de toutes les frontières : elle oppose nettement l'insulaire au reste du monde ; elle lui crée une histoire, des mœurs à part. Je n'oublie pas les transformations de ces récentes années, je sais qu'il est trop de ces îles bretonnes que le i^ush du villégiaturisme n'a pas épargnées. L'illustre auteur des Souvenir d'Enfance aurait grand'peine à reconnaître son « cher Bréhat » derrière le triple rideau de caravansérails et de villas bougivaliennes qui masquent, au

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Port-Clos, l'entrét' du plus délicieux des tiords bretons; l'ancienne cambuse de haleiuier, où quelques artistes, deux ou trois poètes se réunissaient autour de « tonton Job » (1), est aujourd'hui un Chat-Noir bréhatin à l'enseigne des Décapités. Encore ces Décapités (cinq tètes cueillies par le prestigieux pinceau d'Ostcriind sur les épaules des premiers familiers de la cambuse : Ary Renan, Edmond Haraucouil, le pharmacien Balcon, Osterlind lui-même et votre serviteur) ont-ils une manière de sens commémoratif. Mais que dire de \' Hôtel de Robinson, à l'île de Balz, avec l'inscription de son cèdre relevée par M. Caradec : « C'est dans les branches de cet arbre que Robinson passa la nuit qui suivit son naufrage, alin de se soustraire à la voracilé des bêtes fauves dont cette Ile était infectée »? 0 fleur de l'esprit montmartrois épanouie sur la dune de Pol Aurélien I Est ce Belle-Isle qui a conquis M"^'* Sarah Bernhardtou M™" Sarah Bernhardt qui a conquis Belle- Isle? Et vous, Arz, lle-aux-Moines, Berder, Boëte, Tascon, Ilur, reines des eaux morbihannaises, entre vos maisons blanches de retraités et de capitaines au cabotage, n'auriez-vous pas un peu trop laissé se faufiler de cottages modem-style et de manoirs néo-gotiques...

Mais les autres lies de la mer bretonne sont intactes. Ni Sein, ni Croix, ni les Glénans, ni Houat, ni Ilœdic, ni Er, ni Callot, ni Molène, ni Biniguet, ni Ouessant même, en dépit du détachement de troupes coloniales

(1) Sur « tonton Job » — de son vrai nom Joseph Henri, — consulter Sur la Côte, chap. : les Derniers baleiniers.

qui y tient garnison, n'ont été déflorées. Une atmosphère de spiritualité mélancolique continue de les envelopper. Sur certaines, comme Sein, pèse toujours Tappréhension de Tau-delà. Le bag-noz, la Barque des Ames, fend toujours le Raz au crépuscule. Dans les eaux d'Ouessant vit un peuple étrange de morgans et de morganes, humanité sous-marine dont le sang, dit-on, se mêla plus d'une fois à celui des iliens. C'est le pays des femmes-cygnes et des évêques de la mer. C'est aussi le séjour de prédilection des lutins et des korrigans, qu'à Bréhat on appelle des follikeds. Chaque maison jadis avait son follikei tous n'ont point disparu. Lors des fêtes de 1890, on nous montra un matin, à Luzel et à moi, dans une prairie avoisinant le Rosédo, un « rond de foUikeds », un grand rond blanc qui semblait avoir été tracé la veille par le trépignement de mille petits pieds. « Tu peux croire à Jésus tout en habitant chez les Elfes », dit une ballade islandaise. La mythologie druidique, le paganisme latin et le christianisme font de même bon ménage dans ces îles bretonnes. Les dieux n'y meurent jamais tout entiers. Les religions s'y sont superposées sans se détruire et quelquefois, comme dans les strates sédimentaires, en se compénétrant. Mais n'est-ce point là un trait de caractère commun à toute la race bretonne ? L'admirable plasticité de cette race fait qu'elle a conservé plus longtemps qu'aucune autre l'empreinte des civilisations disparues : c'est la raison de la longue résistance qu'elle opposa aux idées modernes et qui semble à la veille de prendre lin. 11 n'est pas impossible que la Bretagne devienne quelque jour la

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citadelle du rationalisme, après avoir été le bastion suprême de la Foi. Ses réserves d'idéal commencent visiblement à s'épuiser. Quand elles seront complètement taries sur le continent, les îles bretonnes, longtemps encore, s'abreuveront aux sources du Passé. Langue, mœurs, croyances ne seront plus ailleurs que des objets de vitrine, de vaines curiosités archéologiques: les îles garderont fidèlement ces parures de la race.

Elles seront nos derniers sanctuaires. Elles continueront à remplir, dans l'ordre spirituel, le rùle de témoins que leur assigne la géologie. Epaves d'une terre morte, engloutie par quelque cataclysme ou lentement érodée, désagrégée par le sourd travail des eaux, elles survivent au continent dont elles faisaient anciennement partie ; les plus avancées au large, Ouessant, Sein, Cézembre, le Grand-Léjon, les Triagoz, etc., repèrent le tracé d'un rivage primitif. Sur centvingt lieues de côtes, du Couesnon aux sables de la Loire, elles s'égrènent autour de la Bretagne, perles et rubis, émeraudes et topazes, saphirs et améthystes mêlés. Quoi d'étonnant si elles séduisirent un Claude Monet, un Maxime Maufra, un Allan Osterlind, si Gauguin, génial intuitif, avant d'appareiller vers l'archipel polynésien, y posa son vol ivre de tonalités crues et d'oppositions brutales? Mais, pour l'œil qui les contemple de la côte ou du large, l'impression est bien différente : jetée comme une gaze sur cette verroteri e barbare, la brume occidentale en atténue les violences, alanguit les ors, les indigos, les grenats, les fond en une teinte unique, imperceptiblement jaspée, dont la caresse est délicieuse.

Par leur structure même, ces îles bretonnes sont une surprise pour les yeux. Il en est, comme Groix, qui affectent la forme d'un socle gigantesque et il en est, comme Sein, qu'on prendrait pour des radeaux ; certaines, comme Rouzic, dans l'archipel des Sept-Iles, simulent des volcans éteints et sont peut-être d'anciens cratères de lamer cimmérienne. Bono, l'Ile-au-Moine, danscemême archipel, ont l'air de Lé^iathans, decétatacés apocalyptiques. Cependant Bréhat, posée comme une corbeille à l'embouchure du Trieux, est un parterre flottant, le jardin des eaux bretonnes. Mais à Belle-Isle, sur la Côte-Sauvage, d'étranges architectures révèlent dans l'Océan un artiste près duquel pâlissent tous les Michel-Ange et les Piranèse ; on vérifie là plus qu'en aucun lieu du monde la justesse de cette observation d'Hugo qu'une folie est mêlée à presque tous les grands paysages marins. Aux abords du Stifî, Ouessant trouble, comme Belle-Isle, par son architecture de cauchemar. Rien ne ressemble moins à Er, tordue comme une aiguillette, que Tudy, digitée comme une algue, ou Arz, dentelée comme une astérie. Et voici les rudes rochers en biseau de la baie malouine, Cézembre, Ilarbourg, le Haumet, le Grand- Bé, cimetière d'une âme que son siècle n'était pas assez vaste pour contenir ; plus loin, vers l'ouest, Batz et ses sables; Saint-Gildas et ses pins; les Glénansetleur « chambre » ; l'Ile-Grande, dont les carriers ont fait un caveau ; Avallon^ oîi rôde le fantôme d'Artur ; les iles du Morbihan, aussi nombreuses, aussi diverses que les jours de l'année, solennisées par l'histoire et par la légende, dominées par la colossale

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nécropole de Gavrinis, — le Morbihan, que Guy de Maupassant appelait une mer symbolique secouée par les superstitions.

Les forces naturelles, qui se sont plu à modeler de façon si curieuse les îles bretonnes, n'ont pas borné là leur office; en quelques-unes, comme (îroix, que le géologue Barrois comparaît à un écrin, elles ont rassemblé toutes leurs merveilles minérales, le mica, le cbloritoïde, l'amphibole, l'épidote, la glaucophane, le rutile, la titane ou fer magnétique. Le sable y est une poussière de gemmes. Si sauvages, raclées par les vents de mer jusqu'à l'os, là oîi ces îles s'humanisent, dans leur rivage exposé au Midi, une flore enchanteresse s'épanouit: cèdres, figuiers, grenadiers, chènes-lièges, myrtes, lauriers, camélias et fuschias arborescents... Les îles bretonnes ont même leur flore spéciale, riche en espèces rares, comme la veronica elliptica de l'île Hicard, (jui ne pousse que dans la baie de Moilaix et sur la Terre de Feu, sinon complètement disparues du reste de l'univers, comme ce narcissus reflexus qu'on ne rencontre qu'aux Glénans et à Groix ; une variété de cerise anglaise porte le nom de Belle de Bréliat. Leur faune est moins originale sans doute. Belle-Isle, Groix, Béniguet conservent quelques couples de pigeons bizet [colomba livia) ; inais les fusils des touristes n'y ont pas respecté le « chouet », cette corneille de roche aux pattes et au bec de corail qui hantait, à Belle-Isle, la grotte de Porthos, surtout la fameuse Groh aNuer ou grotte des oiseaux. A Rouzic et à Melban, ces mêmes fusils, si l'on n'y prend garde, auront bientôt exterminé les derniers macareux,

:ii NOS DEK.MEKS SANCTUAIRES

frères marins de Vert- Vert qui ont trouvé leur Gresset dans un spirituel magistrat de ce temps, M. Trévédy.

C'est à d'autres causes sans doute qu'il faut attribuer la disparition des petits chevaux noirs dOuessant, si vifs, de robe exquisement lustrée, dont Joséphine, par l'intermédiaire du préfet Cafarelli, voulut avoir une paire pour son « panier ». On a beaucoup discuté sur l'origine de ces poneys d'Ouessant. Etaient-ils autochtones ou importés? Mais la même question s'est posée pour les îliens. Ils présentent des particularités ethniques si déconcertantes ! Chez les Bréhalins, tètes olivâtres, aux yeux noirs et luisants, au nez légèrement aquilin, M. de Quatrefages reconnaissait tous les caractères du sang basque. Les femmes de Sein ont des airs graves de Junon, le type lourd et classique des contadines de Léopold Robert. Chez les Grésillons, la persistance de noms à tournure espagnole, Jégo, Davigo, Magado, Pérès, fît croire longtemps, avant les travaux de M. Loth, à quelque lignage castillan. Du moins est-il sûr que Belle-Isle, au XVIP siècle, reçut un fort appoint de sang étranger par l'immigration des soixante-dix-huit familles acadiennes que Louis XIV dirigea vers le port du Palais. Et il est sur encore que plusieurs de ces îles bretonnes, aujourd'hui rendues à leur solitude primitive, — telles Tlle- Vierge, Mandez, Lavrec, Riom, l'Ile-au-Moine, etc., — furent colonisées à diverses reprises, jouèrent même un certain rôle dans l'histoire. Moutiers et casernes y alternèrent. Quelques substructions çà et là, un h'iislapénily du V^ siècle, pareil à une guérite de

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douanier, un canon sans affût enfoui sous les ronces, attestent ce double passé héroïque et religieux. Toute vie, depuis lors, s'est retirée d'elles et l'on peut s'y croire hors du temps, sur quelque planète morte ou désorbitée. Ce sont, elles aussi, comme l'île où dort Chateaubriand, des bés, des tombes de la mer. Leur chapelet mélancolique est bien le collier qui convenait à la Bretagne.

DANS LA CORNOl AILLE DES MONTS (1).

(Fkançois Jaffbennou^ dit taldir).

François JalTrennou esl né à Carnoët (Cùtes-du- Nord) le 15 mars 1879,

En moyen breton Carnoëdd — et par corruption Carnoët — veut dire les Sépulcres, TOssuaire. Non plus que Barrés, je ne pousse l'amour de Tarchéologie au point de vouloir le monde couvert de pierres tombales. « On peut se passer à la rigueur de ces vestiges magnifiques, dit Tauteur d'Amori et Dolori sacrum : l'important, c'est de ne pas oublier que nous sommes les prolongements, la continuité de nos morts. » Barrés a raison et, s'il lui fallait un exemple pour illustrer sa thèse, je lui proposerais JafTrennou : Breton et Breton uniquement, fermé de parti-pris à tout ce qui n'intéresse pas son horizon ethnique, Jaflrennou est l'homme de la tradition par excellence ; il plonge par toutes ses racines dans la cendre du passé ; le meilleur de son génie lui vient des vieux montagnards qui dorment sous les cairns de son pays natal, dans ces gorges solitaires où rude

(1) Cette étude a paru en pi'éface au Barzaz Taldir (Paris, Honoré Champion, édit.)

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