‹ L'Ame de Dostoiewsky, le prophète de la Révolution russeChapitre 2 sur 7 · DE LA · texte numérisé non relu

DE LA

RÉVOLUTIOI^ RUSSE

(A l'occasion du jubilé de dostoieavsky)

LE 28 janvier 1906, 25 années se seront écoulées depuis la mort de Dostoiewsky.

Ne semble-t-il pas d'un fatidique présage qu'il soit mort à la veille du 1^^ mars,, du premier coup de tonnerre de cet orage amoncelé sur nous durant ce dernier quart de siècle, et que la première cérémonie de cet anniversaire soit célébrée au milieu de la tempête enfin déchaînée?

Il portait en lui le principe de cet orage, le principe de ce bouleversement infini, bien qu'il fût ou s'efforçât de paraître le rempart de l'immobilité infinie. Il était la révolution sous le masque de la réaction.

« La future idée russe, indépendante n'est pas née encore ; la terre en est seulement enceinte et se prépare à l'enfanter avec d'atroces tourments », écrivait-il dans les dernières notes de son journal.

Dostoiewsky n'est lui-même que le premier sanglot de ce douloureux enfantement.

« La Russie tout entière est en quelque sorte

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à son point culminant, elle vacille sur l'abîme » avait-il écrit déjà en 1878. Lui-même se détournait de cet abîme, résistait, se cramponnait en tremblant aux bords glissants du précipice, à ces prétendus points d'appui du passé qui sont : l'orthodoxie, l'autocratie, le peuple. Mais s'il avait pu discerner ce que nous voyons à présent, eût-il compris que l'orthodoxie, l'autocratie, le peuple tels qu'il les concevait, loin d'être des points d'appui, étaient en réalité trois gouffres sur la voie que la Russie se fraye inéluctablement vers l'avenir? Elle s'est dirigée là où il l'appelait, vers ce qu'il croyait être la s^érité. Et voici les fruits de cette vérité. La Russie ne vacille déjà plus, mais roule au fond de l'abîme. L'autocratie tombe en ruines. L'orthodoxie est atteinte plus que jamais de paralysie générale. Quant au peuple russe, la question qui se pose n'est plus celle de sa prépondérance, mais de son existence même au sein des autres nations.

De quel côté serait Dostoiewsky, du côté de la révolution ou de la réaction? Est-ce que vraiment il ne percevrait pas maintenant le souffle des lèvres divines à travers cet ouragan de liberté? Est-ce que vraiment il ne répudierait pas aujourd'hui son grand mensonge en faveur de sa grande vérité?

Dostoiewsky est le prophète de la Révolution russe. Mais, comme il advient souvent avec les prophètes, le sens réel de ses prophéties lui est demeuré caché.

Il existe une contradiction irréductible entre l'écorce extérieure et l'être intime de Dostoiewsky. Au dehors, une coque morte, une pelure de mensonge temporaire ; au-dedans, un vif noyau d'éternelle vérité. Il faut briser la coque pour en extraire le noyau, ce qui ne paraissait point fait pour les dents de la critique

russe. Mais la révolution russe a les dents suffisamment solides : après avoir brisé beaucoup de choses qui paraissaient indestructibles, elle a fini par briser le mensonge politique de Dostoiewsky. Et voici devant nous trois morceaux, les trois faces de ce mensonge : « autocratie », « orthodoxie », « peuple ». Au-delà, l'incorruptible noyau de vérité, la radieuse semence de vie nouvelle, ce petit grain de sénevé duquel germera le grand arbre de l'avenir. Cette vérité est la prophétie sur le Saint-Esprit et sur la Sainte-Chair, sur l'Église et le Royaume du Seigneur à venir.

Peut-être la vérité que je veux faire entendre sur Dostoiewsky, à l'occasion de ce Jubilé, semblera-t-elle cruelle. Mais j'aime Dostoiewsky d'un amour assez enthousiaste pour dire de lui toute la vérité. Il m'est le plus proche et le plus cher de tous les écrivains russes et universels, et non pas à moi seulement. A nous tous qui sommes ses disciples, il a fait le présent le plus haut que l'homme puisse faire à l'homme : il nous a montré la voie vers le Christ à venir. Mais en même temps, c'est tout juste si lui, Dostoiewsky, ne nous a pas fait le mal le plus grand que l'homme puisse faire à l'homme, s'il ne nous a pas séduits de la tentation de l'Antéchrist, non certes par sa faute, car l'unique voie qui conduise vers le Christ à venir est de toutes les voies la plus proche de l'Antéchrist. Nous avons surmonté la tentation ; mais sachant par expérience toute la force de celle-ci, nous devons en préserver ceux qui le suivent dans cette même voie.

Ce n'est pas nous qui jugeons Dostoiewsky, c'est l'histoire qui élève son terrible jugement sur lui ainsi que sur toute la Russie. Mais nous qui l'avons aimé, qui nous sommes perdus avec lui afin de nous sauver avec lui, nous ne

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l'abandonnerons pas à ce terrible jugement : nous serons condamnés avec lui ou bien avec lui acquittés. Le jugement qui sera porté sur lui le sera aussi sur nous. Nous ne sommes point les accusateurs, pas même les témoins — nous sommes les complices de Dostoiewsky.

Jusqu'à présent, il semblait qu'il y eût en lui deux figures — celle du Grand Inquisiteur, précurseur de l'Antéchrist, et celle du starets Zocyma, précurseur du Christ. Personne n'a pu décider — parfois Dostoiewsky lui-même l'ignore — laquelle de ces deux figures est l'originale, où est le vrai visage et où le masque. Or, nous le savons. Mais pour reconnaître le visage, il faut arracher le masque. C'est ce que je veux faire.

C'est par Dostoiewsky seulement que l'on peut accuser Dostoiewsky; par Dostoiewsky seulement que l'on peut justifier Dostoiewsky. Avec lui je suis contre lui, avec lui je suis pour lui. Aussi bien ce que je fais, il l'eût fait luimême.

Une fois, dans son enfance, par une claire journée du début de l'automne, comme il se trouvait tout seul à la lisière d'une forêt, il entendit derrière lui, au milieu du silence profond, un grand cri : Au loup ! — et fou d' effroi, criant à tue-tête, il se précipita à travers champs tout droit vers le paysan Mareï en train de labourer ; arrivé là, il se cramponna, d'une main, à son hoyau, de l'autre à sa manche. Celui-ci le calma : « Qu'as-tu? Qu'as-tu? Quel loup? — Il t'a semblé. Va, je ne te laisserai pas prendre par le loup. Que le Christ soit avec toi 1 » Et le paysan fit sur le

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petit garçon le sif^ne de la croix « avec un sourire quasi maternel, de ses doigts tachés de terre ».

Toute la vie religieuse de Dostoiewsky est préfigurée dans ce souvenir. Le petit Fedia grandit et devint plus tard un grand écrivain. En même temps que Fedia grandit aussi le paysan Mareï qui devint le grand « peuple porteur de Dieu ». Mais le lien mystérieux qui les unissait ne fut pas rompu. Depuis lors, bien souvent, Dostoiewsk}^ entendit le cri terrible : Au loup ! au loup ! voici la Bête, l'Antéchrist — et, chaque fois, il se précipitait, fou d' effroi, vers le paysan Mareï, et celui-ci le défendait et le calmait « avec son sourire quasi maternel » : « Va, je ne te laisserai pas prendre par le loup ! Que le Christ soit avec toi. » Et il faisait sur lui le signe de la Croix. Ce fut le véritable baptême de Dostoiewsky non à l'église, mais aux champs, non avec l'eau bénite, mais avec la terre bénie.

En quoi consiste donc la force du paysan Mareï capable de sauver du loup, de la Bête- Antéchrist? C'est qu'elle est placée dans la terre du bon Dieu, dans notre mère la terre qui, là-bas, à l'extrême bord de l'horizon s'unit au divin ciel. — « Chrétien — c'est-à-dire paysan (}) », explique Dostoiewsky. Dans cette dernière union, qui n'est pas encore en voie d'accomplissement, mais possible, l'union du peuple paysan et du christianisme, de la vérité terrestre et de la vérité céleste, réside la force religieuse du paysan Mareï. Il est l'antique Micoula Selianovitch, preux des sombres profondeurs de la terre, en même temps qu'un

(^) Khristianin : chrétien. — Krestianin : paysan, villageois.

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nouveau Sviatogor, preux des cimes étoilées. Saint-Igor, le vainqueur du Dragon, de Tantique Serpent. Il est le peuple « porteur de Dieu ». Le paysan c'est le christianisme — ou inversement : le christianisme ce sont les paysans. Ce n'est pas le christianisme ancien, officiel, byzantin, greco-russe qui est « l'orthodoxie », mais le jeune, libre, populaire et rustique christianisme. Voilà l'idée fondamentale de Dostoiewsky.

« Le peuple russe est tout entier dans l'orthodoxie. En celle-ci et chez celui-là il n'y a rien de plus, et d'ailleurs il n'est besoin de rien d'autre, puisque l'orthodoxie est tout. L'orthodoxie est l'église. Or, l'église est le couronnement de l'édifice pour l'éternité. Celui qui ne comprend pas l'orthodoxie, ne comprendra jamais rien au peuple. Bien plus : celui-là ne peut aimer le peuple russe. »

Dans cette idée capitale gît l'erreur capitale de Dostoiewsky. Il prend l'avenir pour le présent ; le possible pour la réalité ; son nouveau christianisme apocalyptique pour la vieille orthodoxie historique.

Le peuple paysan veut devenir peuple chrétien, mais il ne l'est pas devenu. La vérité de la terre veut s'unir à la vérité du ciel, mais elle ne s'y est pas unie : pour le christianisme historique, pour l'orthodoxie, cette union s'est démontrée impossible. Et jamais autant qu'à l'heure actuelle, le monde paysan n'aura été en contradiction avec le christianisme. Il y a là comme une fissure qui s'est produite dans la primitive, élémentaire unité des croyances populaires, et cette fissure, s'élargissant peu à peu^ a fini par se transformer en cet abîme dont parle Dostoiewsky : « La Russie tout entière se trouve à son point culminant, elle vacille sur l'abîme. »

La force du paysan Mareï est dans la terre, mais la terre se retire de lui. « Pas de terre », celle plainte, humble jadis, est devenue deplus en plus véliémenle, s'est convertie à la fin en un sanglot de désespoir, en un rugissement de révolte paysanne et populaire, — celui de la grande révolution russe. La terre clame, le ciel reste sourd. La terre est toute baignée de sang ; le ciel, noir ou rouge de la lueur des incendies. Le christianisme, remontant au ciel, a abandonné la terre, et le monde paysan, désespéré de la vérité terrestre, est prêt à désespérer de la vérité céleste. La terre est privée du ciel, — le ciel, privé de la terre : terre et ciel menacent de se confondre en un immense chaos. Et qui sait où est le fond de ce chaos, de cet abîme qui s'est creusé entre la terre et le ciel, entre le monde paysan et le christianisme?

De cette erreur fondamentale découlent toutes les autres erreurs et illusions de Dostoiewsky.

De même qu'en ce qui concerne ses propres rapports avec le peuple russe chrétien, de même dans les rapports de ce christianisme avec la civilisation générale, il confond l'avenir et le présent, le possible et le réel, l'apocalyptique et l'historique.

« La suprême essence de la mission russe consiste à révéler au monde le Christ russe, encore inconnu du monde, et dont le principe est inclus dans notre orthodoxie. Selon moi, là est l'essence de notre puissante mission civilisatrice future, et l'essence de la résurrection de toute l'Europe. »

En quoi consiste donc cette particularité de l'orthodoxie ou, comme s'exprime Dostoiewsky « du Christ russe »?

Il donne plusieurs définitions de l'orthodoxie,, mais ne peut s'arrêter à aucune.

« Il n'est dans l'univers entier d'autre nom j que le sien (celui du Christ) par lequel on puisse être sauvé », voilà quelle serait « l'idée principale de l'orthodoxie ». Définition beaucoup trop vaste, car elle embrasse non seulement l'orthodoxie, mais le catholicisme, le protestantisme, et en général toutes les confessions chrétiennes, puisque, de même que l'orthodoxie, toutes reconnaissent le nom du Christ comme le Sauveur unique.

« Seigneur — Maître souverain de mes entrailles », dans cette prière tient tout le christianisme, et le peuple sait par cœur cette prière. La principale école de christianisme pour le peuple ce furent ces longs siècles d'innombrables et infinies douleurs.

La dernière définition, contrairement à la première, est beaucoup trop étroite pour la religion de Dostoiewsky, bien qu'elle soit peutêtre plus exacte à l'égard de l'orthodoxie.

En effet, si le monachisme, à l'époque de son plus bel épanouissement, n'est point parvenu à renfermer les conceptions de la culture civile, il n'y a aucune raison de penser qu'aujourd'hui, à l'époque de son déclin, il réussisse à faire tenir dans la prière contrite de Saint- Isaac de Sirine les horizons immenses de la culture contemporaine, européenne et universelle. La cause première qui fit que le Christ s'est retiré du monde et que le monde s'est retiré du Christ, fut précisément la tendance monastique, le christianisme compris en tant que retraite loin du monde. Affirmer cette tendance signifie affirmer cette séparation. Si Dostoiewsky eût insisté sur cette dernière définition, il lui eut fallu renier ou la Russie et son Christ russe, ou l'Europe et sa culture universelle. Et ni l'un ni l'autre il ne le pouvait faire. Il chercha donc une autre définition, et il en

trouva clïectivemcnt une, plus profonde et plus exacte quant à sa religion personnelle, mais complètement fausse quant h l'orthodoxie.

L'ortliodoxie orientale serait, paraît-il, l'universelle union spiriluellc des hommes dans le Christ. Le catholicisme romain, occidental, la papauté chrétienne, est tout l'opposé de l'oriental. En s'incarnant en Occident, cette idée d'union universelle « s'est détachée du principe religieux du christianisme ». La Papauté romaine proclama que le christianisme et son idée ne pourraient être réalisés sans la possession universelle des pays et des peuples

— possession non pas religieuse, mais étatique

— autrement dit sans la réalisation sur terre d'une nouvelle monarchie romaine et universelle, à la tête de laquelle devrait se trouver, non plus cette fois l'empereur romain, mais le pape. Ainsi l'idéal oriental aurait été d'abord l'union religieuse de l'humanité dans le Christ, ensuite l'union politique et sociale qui normalement dérive de cette union spirituelle — tandis que c'est le contraire qui se serait produit d'après la conception romaine : tout d'abord s'assurer de cette solide unité politique sous forme de monarchie universelle, puis plus tard, l'union religieuse sous l'autorité du pape souverain temporel ».

Une certaine obscurité résulte ici de l'emploi équivoque du mot « état ». Dans le premier cas, où il est question de l'orthodoxie et du gouvernement légitime découlant de l'union spirituelle dans le Christ, sous le mot « état » on entend quelque chose d'absolument opposé à ce même mot d'état tel qu'il est employé dans le second cas, où il est question du catholicisme romain et de son renoncement au principe spirituel chrétien en faveur « de la souveraineté civile sur les pays et les peuples ».

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Dans le premier cas, Etat est pris dans le sens de « royaume divin » de théocratie, c'està-dire une société d'une liberté infinie, fondée sur l'amour, répudiant tout pouvoir violent, extérieur, et par conséquent ne ressemblant en rien aux formes de gouvernement connues jusqu'ici dans l'histoire ; en second- lieu, le mot État signifie un pouvoir extérieur, basé sur la force, le royaume de ce monde, le royaume du diable — démonocratie. Si l'on écartait cette équivoque et poursuivait jusqu'au bout l'opposition entre l'union des hommes fondée sur l'amour, sur la liberté, d'une part — et de l'autre, l'union obtenue par le principe de violence étatique, il en serait résulté pour Dostoiewsky cette déduction non moins inattendue que rigoureusement logique : La négation absolue de tout pouvoir extérieur, de toute forme d'état terrestre au nom du seul Tsar et unique Seigneur, c'est l'anarchie complète, non pas selon le vieux sens superficiel du mot, c'està-dire sociale et politique, mais selon une nouvelle signification beaucoup plus profonde, religieuse — l'anarchie universelle, en tant que voie conduisant à la théocratie universelle, — l'absence de tout pouvoir, en tant que conduisant à la toute puissance divine.

Mais reste à savoir si Dostoiewsky se serait décidé à affirmer que l'anarchie théocratique est l'idéal du christianisme oriental, en particulier du christianisme russe, de l'orthodoxie. Or, ce qui ne se trouve pas dans l'idéal religieux, ne peut non plus se trouver dans la réalité religieuse : soumission absolue à tout pouvoir terrestre, rejet complet de toute société fondée sur l'amour et la liberté, asservissement absolu de l'église à l'état — voilà le bilan historique de l'orthodoxie. En Occident, une lutte s'éleva entre le pouvoir religieux et civil, entre le

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