DE I. A H H V O L U T I O N R U S S I
nouvel idéal chrétien d'universelle théocratie et l'idéal de monarchie universelle de l'antique Rome. Le Souverain Pontife romain, afin de pouvoir se transformer en César romain, tlut trahir le primitif idéal chrétien. En Orient, l'abdication de la liberté chrétienne dans le domaine social, la victoire du paganisme étatique sur l'église chrétienne advint sans aucun combat, sans nulle trahison, car il n'y avait rien contre quoi lutter, ni rien à trahir, vu l'absence de toute idée de sainteté sociale au sein même de l'idéal orthodoxe. Les faits historiques sont en contradiction absolue avec le plan historique esquissé par Dostoiewsky. L'idée d'unité eligieuse universelle en le Christ, bien que ses tentatives de réalisation aient avorté, n'a existé que dans la partie occidentale du christianisme, dans le monde catholique, tandis que dans l'orthodoxie on n'en discerne pas la moindre lueur. En Orient, le César romain, l'autocrate au sens païen, le « dieu terrestre », " le dieuhomme », demeure dans le christianisme tel qu'il existait auparavant. Et il n'y eut sortes de violation, de sacrilège, ou de stupre commis par le pouvoir autocrate qui ne furent bénis par l'église orthodoxe. L'extrême limite de ce pouvoir aura été atteinte par l'autocratie russe, {)roduit naturel et aboutissement de l'empire romain d'Orient. Et si la puissance temporelle (les papes semble à Dostoiewsky un reniement du Christ, l'autocratie russe devrait donc lui sembler la voie directe la plus largement ouverte vers le règne de l'Antéchrist.
Quant à opposer autocratie à papauté, en tant que liberté religieuse du Christianisme à violence du pouvoir païen; ou théocratie à démonocratie; c'est faire du noir le blanc, et du blanc le noir.
Dostoiewsky comprit enfin qu'il était impos-
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sible de découvrir un sens universel au Christrusse en se tenant sur le terrain de l'orthodoxie; Laissant alors l'église, il se tourna vers la culture russe, vers les deux grands représentantsde cette culture : Pierre le Grand et Pouchkine,
Dans les réformes de Pierre, Dostoiewsky fait la découverte d'une faculté éminemment synthétique, d'une aptitude à la conciliation parfaite, à l'humanité intégrale. « La cloison étanche qui se trouve chez l'Européen n'existe pas chez le Russe. Il s'accommode de tout, sait s'accoutumer à tout. Il compatit à tout ce qu'il y a d'humain, par delà la nationalité, la race ou le terroir. D'instinct, il sait démêler le trait général d'humanité entre les particularités les plus saillantes des autres peuples ; il les adapte aussitôt, les concilie dans sa pensée, et, bien souvent, trouve le point exact d'union et de conciliation entre les idées les plus radicalement opposées de deux nations européennes différentes. »
« La Russie d'avant Pierre le Grand avait compris qu'elle portait en elle une chose précieuse et qui ne se trouve plus ailleurs — l'orthodoxie ; qu'elle était la gardienne de la véritable image du Christ, obnubilée chez les autres peuples. » Mais « la vieille Russie dans son isolement s'apprêtait à devenir injuste. Avec la réforme de Pierre, l'horizon s'élargit. Nulle part jamais pareille réforme ne s'est produite» Elle consiste en cet amour quasi fraternel envers les autres peuples ; en ce besoin de servir la cause de l'humanité, parfois même au détriment de nos intérêts les plus chers; en cette faculté que nous avons acquise de découvrir et de trouver la vérité contenue dans chacune des civilisations européennes, ou, plus exactement chez tout européen. Là-bas, en Europe, chacun vit pour soi et à part soi ; nous, en vue
•de la conciliation universelle, nous coninien- -çons d'abord par nous faire les serviteurs de tous. Et c'est en cela que réside notre grantleur, •car tout cela conduit vers l'union définitive du genre humain. Quiconque désire être plus haut que les autres dans le royaume de Dieu, qu'il commence d'abord par être le serviteur de tous. Voilà comment je comprends la mission du peuple russe dans son idéal. »
Cette même particularité russe, Dostoiewky la voit en Pouchkine. « Par lui, nous avons/ compris que l'idéal russe est la totalité, lai conciliation parfaite, l'humanité intégrale. )>]
Pierre-le-Grand a donné la forme sociale, Pouchkine la forme esthétique à l'universalité russe ; il appartenait à Dostoiewsky de verser un contenu religieux dans cette forme. L'humanité intégrale, en tant que voie vers Dieu- Humanité, la conjonction de la lumière du Christ et de la culture universelle n'est possible qu'autant que dans la culture universelle se trouve un principe latent de la lumière du Christ — dans l'humanité intégrale Dieu-Humanité, qu'il appartient à la conscience chrétienne de révéler dans sa plénitude. L'insuffisance, ou même l'absence totale de cette conscience chrétienne dans la culture européenne d'aujourd'hui — science, philosophie, art ou sociologie — ne doit nullement nous émouvoir : la distinction capitale entre l'humanité intégrale, en tant que voie et moyens, et Dieu- Humanité, en tant que but, ne consiste-t-elle pas précisément en ce que, dans la première, la fusion de l'humain au divin n'a pas été opérée par la conscience religieuse, tandis que dans la seconde, cette fusion s'est déjà réalisée d'une manière définitive? Le problème pour Dostoiewsky consistait donc à unir ce qui n'était pas encore uni, à montrer que la cul-
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ture européenne, tout en laissant de côté le Christ, va néanmoins vers le Christ, du Christ déjà venu vers le Christ encore à venir, et que, par conséquent, le chemin de la Russie et le chemin de l'Europe, en dépit de leurs divergences temporaires évidentes, ne sont que la seule et même voie éternelle.
De quelle façon Dostoiewsky a-t-il résolu ce problème? D'aucune.
A peine se l'est-il posé, qu'il se ferme à luimême toute issue vers la solution.
« En vérité, il n'y a plus de christianisme en Occident ». — « L'Europe rejette le Christ ». Dans le catholicisme romain, « la vente du vrai Christ en échange du royaume terrestre est un fait accompli ». Et dans le socialisme, héritier du catholicisme, dans cette tentative du monde contemporain « de s'arranger sur terre en se passant de Dieu » — a été parachevé, semblet-il, ce que le catholicisrne avait commencé — l'abjuration consciente du Christ par la chrétienté occidentale.
S'il en est ainsi vraiment, si en Europe s'accomplit, non pas le reniement de Pierre, qui se repentira quand le coq aura chanté, mais bien celui de Judas, le traître ; si la civilisation de l'Europe contemporaine est un mensonge absolu, le règne de l'Antéchrist, que peut-il y avoir « de commun entre la lumière et les ténèbres, le Christ et Baal » — la vérité absolue et l'absolu mensonge? Et quelle signification réelle comporte donc cette aptitude russe à découvrir en toute civilisation européenne « ce qu'elle contient de vérité ? »
La science est la principale force créatrice et motrice de la civilisation européenne. « Mais, dans la science, — dit le starets Zocyma — il n'y a que ce qui tombe sous nos sens. Le monde spirituel, la partie supérieure de l'être humain
est complètement laissée de côté, bannie avec une sorte de triomphe, voire de haine. Du fait de la science on cherche à se passer du Christ... » Dostoiewsky reconnaît que la Russie ne doit emprunter i^i l'Europe que le côté extérieur, immédiatement applicable, de la science. « Pour ce qui est de l'instruction religieuse, nous n'avons pas à puiser aux sources de l'Europe Occidentale, étant donné que les sources russes ont été mises en parfaite évidence... R y ajjpngtemps que notre peuple a reçu les. liîmières. TouFce que l'on désire en Europe — tout celaf existe en Russie depuis longtemps sous forme de vérité chrétienne, gardée intacte dans l'or^ thodoxie ». La vieille Russie moscovite n^ manquerait pas d'adhérer à cette conception de l'Europe. Mais alors, à quoi bon Pierre-le- Grand? Et quels chemins vers l'Humanité chrétienne intégrale peuvent trouver là leur point de départ?
La même sentence de mort a été portée par Dostoiewsky sur toute idée de société, sur tout efîort d'afîranchissement tenté par la nouvelle Europe. « Le monde a proclamé la liberté, et que voyons-nous dans cette liberté? Rien qu'esclavage et suicide ».
L'Europe actuelle et son industrie capitaliste c'est « le règne de Baal », dieu du sang et de l'or. « Maudite soit la civilisation, s'il est nécessaire pour sa conservation d'écorcher des hommes. Toutefois c'est un fait : il faut, pour la conserver, que l'on en écorche ».
L'avenir de l'Europe est encore plus désespéré que son présent : « L'Europe est minée, et peut-être demain s'efîondrera-t-elle sans laisser de traces, pour les siècles des siècles ». « Elle est, votre Europe, à la veille d'un épouvantable cataclysme général ». — « Les prolétaires se jetteront sur l'Europe, et tout ce
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qui en elle est caduc s'effondrera pour toujours. » — « L'Allemagne est une nation morte et sans avenir ». — « La France disparaîtra. Les Français se perdent eux-mêmes. Et vraiment ce n'est pas dommage ». — « Les Français seront anéantis... Il restera les sauvages, lesquels engloutiront l'Europe... C'est de cet élément que, peu à peu, mais sûrement, renaîtra la stupide barbarie future. »
Or, le retour au passé est chose impossible. « L'Europe n'est plus qu'un cimetière, où reposent de chers défunts... J'aurai beau me jeter à terre, baiser ces pierres et pleurer sur elles, je n'en serai pas moins convaincu de toute mon âme que, depuis longtemps, ce n'est plus là qu'un cimetière ».
Voilà donc ce que signifie cet amour « quasi fraternel » de la Russie pour l'Europe : ce n'est que l'amour d'un vivant pour un mort. Le Russe cultivé pourra « baiser ces vieilles pierres étrangères, pleurer sur elles et s'attendrir : « L'Europe est aussi précieuse aux Russes que la Russie ». Mais pour le paysan Mareï, pour Mikoula Selianovitch, que faire de ce cimetière européen? sinon balayer ces pierres mortes, et tous ces ossements, « ces reliques de saintes merveilles » et labourer pour les nouvelles semailles russes la vieille terre européenne fécondée par la cendre « des chers défunts ». L'Europe tout entière n'est plus qu'un continent près d'être englouti, une antique Atlantide que l'océan russe submergera de ses flots. Si tel est ce qu'on nomme l'amour, il n'y a vraiment pas de quoi s'en féliciter !
Il semble que Dostoiewsky a parfois senti que son extraordinaire « amour humain pour l'Europe » rappelait plutôt une haine humaine très ordinaire. « Si vous saviez, écrit-il de Dresde à un ami en 1870 — si vous saviez quel dégoût
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inné, poussé jusqu'à la haine, l'Europe a fait naître en moi durant ces quatre années. Seigneur, que de préjugés nous avons sur l'Europe ! Des savants soit — mais aussi quels sots prodigieux ! Ici, le peuple sait lire et écrire, mais il est incroyablement mal éduqué, borné et stupide, avec cela les intérêts les plus vils... »
Il semble également que Dostoiewsky a bien senti qu'à une telle affection de la part de la Russie, l'Europe ne pouvait répondre que par la haine. « En Europe tout le monde a contre nous une pierre en réserve ». « L'Europe nous déteste ». « L'Europe nous méprise, nous considère comme ses inférieurs, en tant qu'individus, en tant que race ; parfois même nous les dégoûtons, nous les dégoûtons d'une façon absolue ; surtout quand nous nous jetons à leur cou pour les embrasser fraternellement ». « Nous ne sommes point pour eux des Européens, mais des gêneurs ; ils trouvent que nous sentons mauvais ». « Tous les Slaves, en général, l'Europe est prête à les ébouillanter comme un nid de punaises dans le bois de lit d'une vieille femme ». « Là-bas (en Europe) depuis longtemps on a décidé d'en finir avec la Russie. Impossible d'échapper à leurs grincements de dents, et un jour viendra où ils se jetteront sur nous pour nous dévorer ».
Pour conclure, ce conseil : A nous de dévorer l'Europe si nous ne voulons pas en être mangés. Voilà quelle est notre « mission chrétienne dans l'humanité ». Mais, soit que nous mangions l'Europe, soit que l'Europe nous mange, le grincement de dents russe est encore plus répugnant que celui de l'Europe, du fait qu'il se dissimule « sous des baisers fraternels » lesquels en vérité ne sentent pas bon. A ces baisers, le Christ universel pourrait répondre : Ami, trahiras-tu le Fils de l'homme par un baiser?
Ayant d'abord commencé par porter un toast, Dostoiewsky finit par un Requiem, non seulement sur Tâme européenne, mais sur l'âme russe, l'intellectualité russe. Ici, dans ses jugements, la même contradiction se retrouve, entre la première proposition et la conclusion dernière, que dans ses jugements sur la culture de l'Europe Occidentale. Prémisse : la^jsrérjté du genre humain, contenue dans l'esprit desmtellectuels russes, doit s'unir à la véri±é.-du Christ contenue dans le peuple russe. Conclusion : «les intellectuels russes ne possèdent pas la moindre trace de vérité, la moindre possibilité de s'unir au Christ orthodoxe russe ». Pour que subsiste l'union avec le peuple, l'intellectualité doit renoncer à sa dernière raison d'être — à l'Europe.
« C'est en nous, intellectuels russes, — dit Dostoiewsky — que résident les grands principes russes d'humanité sociale et de conciliation ». — « Mais nous avons compris que nous ne pouvons aller seuls au delà ; que pour notre développement ultérieur, toutes les énergies de notre esprit russe nous sont nécessaires. Nous apporterons la culture à notre pays, nous lui montrerons franchement et ouvertement où nous en sommes sur ce point et ce que la culture a fait de nous. Ensuite, nous attendrons ce que dira le pays, après avoir reçu de nous la science ». — « Nous devons nous incliner devant le peuple et attendre tout de lui : pensée et image. Mais nous devons nous incliner à cette condition seulement : que le peuple accepte également de nous une bonne partie de ce que nous lui apportons. Nous ne pouvons, en effet, nous supprimer complètement devant lui, ni même devant quelque vérité qu'il possède ; mieux vaut garder pour nous ce que nous avons ; ne le cédant pour rien au monde, pas
même au prix de ruiiion avec le i)euple. Dans le cas contraire, plutôt périr, le peuple et nous, chacun de son côté ».
Telles sont les prémisses, et voici la conclusion :
A propos d'un sous-officier Thomas Danilov, fait prisonnier par les Turcs et martyrisé pour sa foi, Dostoiewsky s'écrie : « C'est le symbole de toute la Russie, de tout notre peuple russe! ». « Nous n'avons rien à apprendre, nous, intellectuels russes, à un tel peuple. Oh 1 certes, nous sommes plus cultivés que lui, mais à quoi Tavons-nous initié : voilà le malheur! Naturellement, je ne parle pas des métiers, ni de la mécanique ou des sciences mathématiques — cela, les Allemands pourront le lui enseigner pour peu qu'on les en charge. Mais nous, que lui enseignerons-nous?... C'est par milliers que le peuple compte des Thomas Danilov, et nous n'avons pas foi dans les forces russes ; bien plus, ce manque de foi nous le considérons comme une marque de haute distinction, tout juste s'il ne nous paraît pas une vertu ». — « Il nous est impossible d'entrer désormais en contact avec le peuple, à moins qu'il ne se produise un miracle en Russie ». — « Décidément on peut poser cette formule : Qui méconnaît l'orthodoxie ne connaîtra jamais notre peuple. Bien plus, celui-là ne pourra jamais aimer le peuple russe ».
Oui, toutefois ce n'est pas là une formule d'union, mais bien plutôt de désunion. L'intellectuel russe, tant qu'il reste lui-même, c'est-à-dire un Russe européen, ne peut comprendre l'orthodoxie, pas plus que l'Europe elle-même ne la peut comprendre. Ainsi donc il^^ne saurait comprendre le peuple russe. Il ne reste plus qu'à « mourir chacun de son côté ». Dostoiewsky espère d'ailleurs que l'intellec-
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tuel, au dernier moment, tout comme le petit Fédia effrayé par le loup, se raccrochera au paysan Mareï ; que le paysan le sauvera aussi, mais il va sans dire, seulement au prix de l'abdication de son être intellectuel, européen.
Quoi qu'il en soit, Dostoiewsky n'a pas défini « le Christ russe », ni sous le rapport du christianisme russe et universel, ni sous celui de la culture russe et universelle, de l'humanité intégrale. Toutes les tentatives de définition épuisées, il aboutit à un cercle vicieux et nous donne l'équation de ces deux inconnues : l'orthodoxie est l'humanité, l'humanité est l'orthodoxie, X = y, y = X.
Cette impossibilité de définir sa religion est due, chez Dostoiewsky, non à la faiblesse de la conscience religieuse, mais à la contradiction entre cette conscience qui veut à tout prix rester orthodoxe, et un inconscient état d'âme qui n'a rien à voir avec l'orthodoxie.
La contradiction, déjà visible dans la contemplation abstraite, dans le schéma d'histoire universelle par où Dostoiewsky avait essayé de définir l'attitude de la Russie envers l'Europe, se révèle d'une façon réellement active dans la politique internationale contemporaine, où Dostoiewsky rêvait d'incarner ce schéma d'histoire universelle, en particulier dans ses articles sur la question d'Orient, tirés du « Journal d'un écrivain » de 1876 à 1877, c'est-à-dire avant et pendant la guerre russo-turque.
« Constantinople doit nous appartenir », c'est ainsi que Dostoiewsky conclut inopinément son sermon sur l'humble mission du peuple russe « de servir » l'humanité. — « Constantinople doit être à nous, conquis aux Turcs par nous. Russes, et doit rester éternellement en notre possession » répéta-t-il à l'époque de la guerre. « Le salut est en ceci : que la Russie et elle seule.
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conquière Constantinople. » — « Ce n'est pas dans un but d'annexion politique, ni de violation ». Néanmoins, le lait ne se produira pas sans Tune et l'autre, sans une guerre sanglante qui, à l'occasion, pourra devenir une guerre européenne. « La guerre d'Orient — prophétise Dostoiewslvy — se confondra en une guerre européenne et même, il vaut mieux, si c'est pour en finir. Oh ! sans doute, c'est une chose effroyable que tant de sang précieux doive couler... Mais ce sang versé sauvera l'Europe. »
« Le sang versé peut-il donc sauver? » Il pose la même question que dans Crime et Châtiment, et dans le domaine social fait la même réponse terrible que le nihiliste Raskolnikov en son cas particulier : « Ce sang, il lui est permis de le verser en toute conscience. » — « Évidemment, c'est triste. Mais que faire, s'il en est ainsi? Plutôt tirer une bonne fois l'épée que de souffrir indéfiniment. » — « L'humanité aime la guerre : c'est une nécessité... Une longue paix endurcit les cœurs et corrompt les mœurs. » — « La guerre purifie l'air de ses miasmes, assainit l'âme, en bannit l'indolence, la lâcheté. » — « Sans la guerre, le monde périrait, ou, tout au moins, se liquéfierait en une sorte de sanie putride », — « La guerre est nécessaire... Peut-être est-ce révoltant, si l'on y réfléchit d'une fa^on abstraite, mais en pratique, il en est ainsi. »
Et le christianisme?... « Le christianisme re-/ connaît parfaitement le fait de la guerre et prédit, comme on le sait, que le glaive ne disparaîtra pas jusqu'à la fin du monde... La guerre! développe l'amour du prochain, nourrit et unifiei les peuples. » \
Dans cette justification de la guerre se cache un sophisme digne du Grand Inquisiteur. Que « le sang versé puisse sauver », le sacrifice du Golgotha nous le prouve. Mais bénir au nom
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du Christ Teffusion, non de notre sang, mais de celui des autres, signifie non pas être crucifié avec le Christ, mais crucifier le Christ ; célébrer la guerre, le carnage universel, et tout cela au nom du christianisme, signifie crucifier l'Homme-Dieu en Dieu-Humanité.
Les socialistes, affirme Dostoiewsky , K veulent inonder de sang la terre ». Aussi,, les considère-t-il comme des « Possédés ». Or, n'a-t-il pas le même désir, -avec cette seule différence, toutefois, que des révolutionnaires comme Chigalev exigent « cent millions de têtes » en politique intérieure, tandis que les réactionnaires à la Dostoiewsky, les exigent en politique extérieure. Dostoiewsky s'exclame ; « Maudite soit la civilisation si, pour la conserver, il faut écorcher des hommes ». Aussi bien Ton serait en droit de lui répondre : « Maudit soit le christianisme, s'il faut, pour le conserver, que l'on écorche des hommes. »
La seule consolation, c'est qu'à la fin, l'écorchement de l'humanité hérétique sauve l'humanité orthodoxe. « Peut-être est-ce révoltant,, si l'on y réfléchit d'une façon abstraite, mais, en pratique, il en est ainsi. »
Le catholicisme romain, selon l'opinion de Dostoiewsky, en annonçant au monde que le Christ ne peut se passer ici-bas de royaume terrestre, a, de ce fait, « proclamé l'Antéchrist ». Mais l'orthodoxie de Dostoiewsky ne fait-elle pas de même, lui qui ne pense qu'à un empire terrestre, à une monarchie romaine universelle?
« Moscou (la Russie), n'a pas encore été troisième Rome et, cependant, la prophétie doit s'accomplir : Le monde sans Rome ne peut exister. »
Précisément, Constantinople sera cette troisième Rome, la Rome russe, capitale du nouvel empire universel. « Constantinople doit nous
appartenir » par droit de l'aigle bicéphale byzantin, l'antique blason russe, par droit héréditaire de l'Empire romain d'Orient. Le tsar russe orthodoxe est le restaurateur de cet empire et, « de par la volonté de Dieu, celui qui libérera l'orthodoxie de la barbarie musulmane et de l'hérésie occidentale. »
Le parallèle entre l'hérésie occidentale — et là-dessous il faut entendre toute la civilisation de l'Europe occidentale — et la barbarie musulmane, ces deux règnes de ténèbres que seul le règne lumineux de l'orthodoxie pourra vaincre, ce parallèle est en contradiction criante avec ce que disait Dostoiewsky de la Réforme de Pierre P^ en tant que manifestation de 1' « universalité russe ». Il est vrai, d'ailleurs que sur ce point toute pensée est un abîme de contradiction.
La conquête de Constantinople n'est qu'un premier pas de la Russie vers l'Asie, sur les traces de tous les grands conquérants, car c'est seulement là-bas, en Asie, berceau et tombeau de l'humanité, que la suprême union de l'humanité, la monarchie universelle, sera rendue possible. Et Dostoiewsky prophétise «la nécessité pour la Russie de marcher à la conquête de l'Asie ». — « En Asie I En Asie ! » répète-t-il comme en délire, dans ses mémoires, peu avant sa mort : « Puisse l'écho de notre victoire retentir par-dessus toute l'Asie, jusqu'aux Indes ! Puisse, chez ces millions d'êtres humains, s'établir la croyance en l'invincibilité du Tsar Blanc... Le nom du Tsar Blanc doit dominer sur les khans et les émirs, doit resplendir plus haut que celui de l'Impératrice des Indes, voire même plus haut que celui du Khalif . ^
Napoléon a marché sur l'Asie. Le moujik russe, Mareï, le considéra comme l'Antéchrist. Mais Dostoiewsky regrette, néanmoins, qu' « en
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1812, après l'expulsion de Napoléon, nous ne nous soyons pas reconciliés avec lui, à condition qu'à nous il restât l'Orient, et à lui l'Occident. » — Nous nous serions partagé le monde, provisoirement, toutefois, jusqu'à l'heure où les deux moitiés du monde ancien se fussent réunies en une troisième Rome, la nouvelle Rome russe.
Pour opérer cette réunion de l'Europe et de l'Asie, il faut, bien entendu, que la guerre paneuropéenne se transforme en une guerre universelle ; ce n'est plus par fleuves, mais par mers que le précieux sang humain devra être versé, Mais, c'est par-dessus tout ce sang qu'aura lieu « la véritable exaltation de la Croix du Christ ». Là, « l'orthodoxie dira son dernier mot — l'orthodoxie, à la tête de laquelle, depuis longtemps, se trouve la Russie. »
Tel est l'amour fraternel de la Russie pour les autres peuples, non seulement dans le domaine de la contemplation religieuse, mais dans celui de l'action politique, non seulement I en théorie, mais en pratique. La Russie absorbera d'abord l'Europe, ensuite l'Asie et, enfin, le monde entier. Cet amour n'est même pas celui d'un vivant pour un mort, mais bien d'un fauve pour sa victime, d'un oiseau de proie pour un cadavre. « Là où se trouve le cadavre, les aigles se rassemblent ». L'univers est un cadavre. Et l'aigle russe va se repaître du cadavre de l'univers.
« Le diable Le conduit alors sur une montagne très haute et Lui montrant tous les royaumes de l'univers avec leur gloire, il Lui dit : «Je te donnerai tout cela si tu te prosternes devant moi ».
Dans le sanglant délire de Dostoiewsky sur la monarchie russe universelle, le « Christ russe » s'est prosterné devant le Diable. « Quiconque a tiré le glaive, périra par le glaive... Non, ce
qui est acquis par le glaive ne saurait avoir de durée... Après une telle spiritualité, s'en remettre à l'idée du glaive, du sang et de la violence ». C'est ce que Dostoiewsky a dit de l'Allemagne, mais on en pourrait dire autant de lui-même.
« Il nous faut la guerre et la victoire ». « La Russie est aujourd'hui le plus fort des pays européens ». — « Toute l'Europe se briserait contre une pareille force ». — « Rien au monde qui puisse vaincre la Russie ».
Cette présomption nous semble-t-elle assez pitoyable, aujourd'hui que celui qui a pris le glaive, périt par le glaive :
O Russie, oublie ta gloire passée .
L'aigle impériale est abattue Et les haillons de tes drapeaux Sont le jouet des enfants jaunes (^).
Qui a oublié les préceptes d'amour Se résignera, tremblant de peur.
La Troisième Rome gît en poussière.
Et la quatrièm.e n'adviendra pas.
Nous sommes tombés dans la fosse que nous avions creusée pour les autres. Pendant que nous croyions que l'univers était un cadavre, déjà nous-mêmes l'étions presque : pendant que nous songions à faire ressusciter l'univers par le « Christ russe », déjà le Christ s'était retiré de nous. Et si un homme tel que Dostoiewsky a pu être induit en tentation, cela signifie que nous étions vraiment sur le point de périr.
Le Seigneur nous a châtiés. Gloire au Seigneur I Buvons donc jusqu'au fond le calice du courroux divin, puisqu'au fond est le salut.
Allusion à la Guerre Russo- Japonaise.
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Dans l'action politique, Dostoiewsky trouva ce qu'il n'a pu trouver dans la contemplation jeligieuse : la définition de l'orthodoxie. Cette définition, c'est Chatov, nihiliste repenti qui « dans les Possédés » la donne au nihiliste non repenti, Stavroguine, en même temps qu'il lui répète ses propres pensées d'autrefois :
« Le but de tout le mouvement populaire, pour chaque peuple, à quelque période que ce soit de son existence, n'est autre chose que la recherche de Dieu, — de son Dieu à lui, absolument à lui, ainsi que la foi en ce Dieu comme au seul vrai. Dieu est la personnalité synthétique du peuple tout entier, du commencement à la fin de son histoire. Plus un peuple est grand, vigoureux, plus son Dieu lui est particulier. Un peuple ne reste un peuple qu'autant qu'il possède son Dieu personnel, particulier, et qu'il repousse impitoyablement tous les autres dieux de l'univers ; qu'autant qu'il croit, avec l'aide de son Dieu, vaincre et faire disparaître de la terre tous les autres dieux. Un grand peuple qui ne croit pas posséder seul la vérité, être le seul capable, et entre tous élu pour ressusciter les autres peuples et les sauver au nom de la vérité, peut bien être encore considéré comme une expression ethnographique : il n'est plus un grand peuple. Mais la vérité est une, et par conséquent un seul peuple pourra posséder le Dieu vrai. L'unique peuple « porteur de Dieu » est le peuple russe ».
Il serait encore permis de douter que Dostoiewsky ait partagé les idées de son héros, s'il ne les avait réitérées dans son « Journal d'un Écrivain ».
« Tout peuple, s'il est grand, croit, et ne peut
ne pas croire, qu'en lui et en lui seul réside le salut du monde, et qu'il n'existe que pour marcher à la tête des autres peuples, afin de les conduire tous ensemble vers le but qui leur est assigné... La grande présomption, la croyance que c'est nous qui voulons et pouvons dire le dernier mot dans le monde, voilà le gage de le plus haute affirmation de vie pour notre nation ».
Aussi l'orthodoxie est-elle le véritable christianisme, selon l'opinion de Dostoiewsky, c'est « la grande présomption du peuple russe, sa foi en lui-même ainsi qu'en un Dieu; carie Dieu russe, le « Christ russe » n'est autre que la « personnalité synthétiq^ue du peuple russe ». Au lieu de rancienne formule : ". le peuple russe est tout entier dans l'orthodoxie ;> — il s'en crée une nouvelle, inversement : l'orthodoxie est tout entière dans le peuple nisse. Lorsque la Russie, à l'aide de son Dieu, de son Christ, « aura vaincu et expulsé de l'univers tous les autres Dieux et Christs » — c'est alors seulement que le '( Christ russe » deviendra universel.
Nous avions cru que le christianisme était une vérité universelle ; or, il apparaît tout à coup que le christianisme est la vérité d'un peuple élu entre tous, du peuple russe, porteurde-Dieu, nouvel Israël.
Quand les chrétiens insultent les juifs en tant que juifs, ils blasphèment le Christ dans les entrailles de Sa Mère, dans le mystère de Sa Nativité, la sainteté d'Israël. Les vrais juifs ne sont point les Israélites, mais ces chrétiens qui du Nouveau Testament font retour à l'Ancien, du Christ universel au Messie d'un seul peuple. De chaque peuple, on peut dire ainsi que de chaque individu : le peuple qui veut sauver son âme, c'est-à-dire sa vérité nationale exclusive, la perdra ; mais celui qui la perd au nom
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de la vérité universelle, la conservera. Chaque peuple doit donc renoncer à lui-même, à sa personnalité synthétique, à son dieu particulier ; il doit se sacrifier pour tous les autres peuples, mourir en tant que peuple dans l'humanité intégrale afin de ressusciter en Dieu-Humanité. Chaque peuple doit se laisser crucifier avec le Christ afin de ressusciter avec le Christ. Mais un peuple qui fonde sa primauté, non sur les services qu'il rend aux autres mais sur ceux qu'on lui rend, qui ne se sacrifie pas à tous, mais sacrifie tous les autres à lui-même, ce peuple-là ne se laisse pas crucifier avec le Christ mais crucifie lui-même le Christ, l'Homme-Dieu en Dieu-Humanité. Là est le véritable judaïsme — le judaïsme au lieu « du christianisme avorté », ainsi que Dostoïewsky appela un jour l'Europe actuelle gouvernée par la bourse juive, et comme on pourrait à plus forte raison appeler l'orthodoxie, cette orthodoxie strictement nationale, étroite, circoncise et judaïsante de Dostoiewsky. Mais il y a là quelque chose de pire encore.
« Vous rabaissez Dieu à un simple attribut de nationalité » — telle est la réplique, parfaitement juste d'ailleurs, de Stavroguine à Chatov. Quant à la justification de ce dernier : « Au contraire, j'élève le peuple jusqu'à Dieu; le peuple est le corps de Dieu », — elle ne repose sur aucun fondement. Si Dieu n'est que la personnalité synthétique du peuple sans plus, ce n'est pas le peuple qui est le corps de Dieu, mais Dieu est le corps, l'incarnation de l'âme populaire ; ce n'est pas le peuple qui reçoit son existence de Dieu, mais Dieu qui tire la sienne du peuple. Ce n'est pas Dieu qui a créé le peuple et en général le genre humain, mais l'homme qui a créé Dieu à son image et ressemblance. Le peuple c'est l'absolu ; Dieu, c'est le relatif.
l'ar conséquent, toutes les religions no sont 43IUS que des niythologies, images prétendues divines de la vérité humaine. Par conséquent, le philosophe athée Feuerbach a raison quand il affîrme que l'homme s'adore en Dieu jusqu'au jour où il reconnaît que lui, homme, est Dieu, et qu'il n'existe pas d'autre Dieu que lui.
L'homme deviendra Dieu, telle est la révélation de l'Humanité divinisée, le contraire précisément de la révélation du Dieu fait homme : de la Divinité-humanisée.
Mais Stavroguine et Chatov, et avec eux, semble-t-il, Dostoiewsky lui-même, confondent les deux révélations dans la séduisante doctrine du Nouvel Israël, du peuple russe porteur de Dieu, dans la doctrine du peuple-Dieu qui est une forme de l'humain-divinisé : faire d'un peuple, ou même de toute l'humanité, un Dieu, c'est s'éloigner du vrai Dieu non moins que de faire de l'homme un Dieu. Ce n'est pas pour rien que Stavroguine prêche simultanément à Chatov la fausse humanité de Dieu, et à Kirilov l'authentique divinité de l'homme, estimant que la beauté résulte de la conjonction des deux pôles, et ne trouvant la vérité religieuse définitive dans aucun des deux, puisque la vérité pour lui c'est que Dieu n'existe pas. Mais Chatov, pour avoir accepté la doctrine du Christ russe en tant que personnalité collective du peuple russe, n'est pas éloigné non plus de cette « vérité définitive ».
— « Pour faire un civet de lièvre, il faut un lièvre ; pour croire en^Dieu* il faut nécessairement que Dieu existe ».
— « Et votre lièvre, l'avez-vous attrapé ou «court-il encore? — interroge Savroguine.
— « Je vous prie de ne pas user d'expressions pareilles. Interrogez-moi autrement.
— « Si vous voulez ! Voyons avec d'autres.
36 LEPROPHÈTE
Je désirais seulement savoir une chose : croyezvous à Dieu, oui ou non?
— « Je crois à la Russie... je crois à l'orthodoxie. Je crois à l'incarnation du Christ... Je crois... » balbutia Chatov, embarrassé.
— « Mais à Dieu?... à Dieu?
— « Je... je croirai... à Dieu ».
Ce terrible aveu de Chatov, serait-il aussi celui de Dostoiewsky? Il est possible de croire à l'orthodoxie sans croire à Dieu. Mais ce qu'il y a d'épouvantable, c'est qu'en croyant au « Christ-Russe», il est impossible de croire au vrai Dieu qui fut le Verbe, au Christ universel. La prétendue divine Humanité, le « Peupledivinisé », tout aussi bien que « l'homme-divinisé », mène directement à l'athéisme,
La tragédie religieuse de Dostoiewsky consiste en ce que sa vraie religion n'est pas l'orthoxie ; or, il croyait que quiconque n'est pas orthodoxe ne peut être un véritable Russe, et pas un instant il ne devait abandonner la Russie, pas plus que le petit Fedia, effrayé par le cri : Au loup ! ne pouvait s'éloigner du paysan Mareï. Le petit Fédia se trompait : le cri prophétique n'avait pas retenti autour de lui, mais en lui ; c'était le premier cri de la suprême terreur : la Bête approche, l'Antéchrist vient ! De cette terreur, le paysan Mareï, le peuple russe ne pouvait le sauver puisqu'il était devenu un « Christ russe », un double du Christ, qu'il s'était transformé en Bête ; car l'Antéchrist est le double du Christ.
Dans l'autocratie s'achève pour Dostoiewsky ce qui se trouvait commencé dans l'or-
DE LA R i^: V () L l' T I O N RUSSE 3^
thodoxie : la conlusion de l'honio-divi-') ni té avec la Divinilé-Honime. /
« Les Russes sont les enfants du tsar et le tsar est leur père. C'est là une idée profonde et des plus originales, un organisme vivant et puissant, l'organisme d'un peuple uni à son tsar. Pour le peuple, le tsar n'est pas une force extérieure, ni la force de quelque vainqueur, mais une force qui unit, que le peuple lui-même a voulue, qui est sortie de son propre cœur, qu'il a aimée, pour laquelle il a souffert, de laquelle seule il a espéré qu'elle le ferait sortir d'Egypte. Pour le peuple, le tsar est l'incarnation du peuple même, de son idée, de sa foi et de ses espérances. Ces rapports entre le tsar et le peuple russe sont ce qui distingue ce dernier de tous les peuples de l'Europe et du monde entier ; ce n'est pas une idée temporelle, passagère, mais une force éternelle, permanente, une force qu'on ne pourra jamais modifier ou que du moins, pendant longtemps, très longtemps, on ne pourra changer. Cette idée contient une force telle qu'elle exercera une influence sur toute notre histoire ultérieure et, comme elle est, cette idée, toute particulière à la Russie, notre histoire ne peut ressembler à celle des autres peuples européens. Si vous voulez, il n'y a chez nous, en Russie, d'autre force créatrice, conservatrice, directrice, que le lien vivant et organique qui unit le peuple à son tsar ; c'est d'elle que tout dérive chez nous. »
Comment peut-on concilier l'affirmation de Dostoiewsky : « Le peuple russe vit complètement dans l'orthodoxie ; il n'a rien en dehors cTé l'orthodoxie, et d'ailleurs n'a besoin de rien, car l'orthodoxie est tout », avec cette nouvelle affirmation : « Le peuple russe vit tout entier dans l'autocratie ; il n'a rien en dehors, et d'ailleurs n'a besoin de rien, car l'autocratie est
tout. » Ou bien ces deux affirmations se détruisent l'une l'autre, ou bien elles conduisent à une troisième affirmation : l'autocratie et l'orthodoxie, dans leur essence profonde, sont une seule et même chose. L'autocratie est le corps, et l'orthodoxie est l'âme. L'autocratie, comme l'orthodoxie, est une vérité absolue, éternelle, divine. C'est bien la « parole nouvelle » que le peuple russe « porteur de Dieu » a pour mission d'annoncer au monde. La Russie a reçu l'autocratie et l'orthodoxie de Byzance, cette seconde Rome chrétienne, qui à son tour l'avait reçue de la première Rome païenne. Là-bas déjà, dans le paganisme, l'idée d'autocratie, dans son essence la plus profonde, n'était point seulement politique, mais aussi religieuse. La puissance illimitée d'un César sur l'Empire romain, la puissance d'un seul homme sur toute l'humanité semblait une puissance divine, et l'homme qui possédait cette puissance n'apparaissait pas comme un homme, mais comme un Dieu, comme un Dieu terrestre égal au Dieu du ciel. On en vint à faire l'apothéose du César romain : Divus Cœsar, César divin, César Dieu, Dieu-homme. Mais sous le masque d'un Dieu se cachait le visage de la Bête, d'un Néron, d'un Tibère, d'un Caligula. Au moment où, sur les sommets rayonnants de l'Empire, dans les palais fastueux du César romain, un homme était fait Dieu, à ce moment-là, dans les profondeurs souterraines et ténébreuses de ce même Empire, dans la grotte de Bethléem, Dieu se faisait homme, le Christ était mis au monde. D'après les paroles de Dostoiewsky : « Il se produisit lin choc entre deux idées opposées, entre les deux idées les plus opposées qui aient jamais été : le Dieu-homme rencontra l'Homme-Dieu, l i' Apollon du Belvédère rencontra le Christ. » Comment se termina ce choc? Qui resta
vainqueur? Personne. « Il se produisit un compromis», répond Dostoiewsky. Un «compromis », c'est-à-dire un pacte monstrueux entre le Dieu- Homme et le Dieu-Bête. Aussi longtemps que l'autocratie resta païenne, les martyrs chrétiens moururent afin de ne pas adorer la Bête en la personne du César. Mais lorsque l'autocratie eût accepté le « christianisme » — de nom seulement, il va sans dire, car selon son essence, le règne de la Bête ne peut pas être le règne du Christ, — l'église de son côté accepta l'autocratie, se courba devant le César romain et bénit la Bête au nom du Christ. Dostoiewsky affirme que cette adoration de la Bête n'a eu lieu qu'en Occident, dans le catholicisme et nullement en Orient, dans l'orthodoxie. Nous avons vu que cette affirmation était une erreur ou une illusion de Dostoiewsky. En Occident comme en Orient, tout s'est passé de même, quoique dans deux directions opposées. En Occident, l'église s'est transformée en état, et le pape, le Pontife suprême, est devenu un César romain ; en Orient, c'est l'état qui absorba l'église en lui-même, et le César romain qui devint le Pontife suprême, le chef de l'église, « le juge en dernier ressort de toutes les affaires de l'église » selon l'expression de Pierre le Grand dans le « règlement spirituel du Saint-Synode ». Mais, ici comme là-bas, eut lieu la même confusion entre ce qui est de l'empereur et ce qui est de Dieu ; avec cette différence toutefois qu'en Occident, l'idée religieuse de l'Empire romain a été épuisée et affaiblie par l'essai malheureux d'une théocratie, par la lutte entre la puissance spirituelle et la puissance temporelle, entre les papes et les empereurs. En Orient, au contraire, où cette idée ne rencontra aucune opposition, elle s'est développée, elle a mûri et finalement
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atteint son dernier achèvement historique dans la troisième Rome, dans l'autocratie orthodoxe russe. L'antique masque païen de l'homo-divinité a été remplacé par le nouveau masque chrétien de Dieu-Humanité ; mais le visage est resté le même : le visage de la Bête. Et nulle part au monde le règne de la Bête n'a été aussi cruel, aussi athée, aussi sacrilège que dans l'autocratie russe.
L'église orthodoxe ne sait pas elle-même ce qu'elle fait lorsqu'elle nomme un héritier de la Bête romaine « l'oint du Seigneur », c'est-àdire Christ, car Christ ne signifie rien d'autre que « l'oint du Seigneur ». Et si cependant elle l'avait appris et qu'elle ne se fût pas malgré cela séparée de l'autocratie, elle pourrait dire alors d'elle-même ce que le Grand Inquisiteur de Dostoiewsky dit au Christ de l'église romaine: ^ "TNous ne sommes pas avec toi, mais avec ( lui (avec le diable)... c'est là notre secret... Nous avons pris de lui ce que Tu* as repoussé 1 avec indignation, ce dernier présent qu'il T'a j offert en Te montrant tous les royaumes terrestres : nous avons pris de lui Rome et le glaive Ide César. »
Avec quoi, si ce n'est avec le glaive de César, l'autocratie orthodoxe doit-elle conquérir Constantinople, fonder la troisième et dernière Rome « en inondant de sang la terre » ? Que le visage de l'autocratie tourné vers la politique étrangère de tous les peuples soit le visage de la Bête, il semble bien que Dostoiewsky lui-même n'en ait pas douté. Mais en même temps, il croyait qu'en politique extérieure le visage de la Bête tourné vers la Russie deviendrait le visage de Dieu.
« Chez nous, af firme-t-il, la liberté civile peut devenir complète, plus complète même qu'elle n'existe en Europe, voire aux États-Unis. C'est
DE LA RÉVOLUTION RUSSE \y
sur ce fondenieiiL, ferme comme roche (sur l'autocratie) sur l'amour du peuple pour son tsar considéré comme un père, et non par la promulgation d'une loi, que cette évolution s'accomplira, car on peut permettre beaucoup de choses à des enfants, qui seraient impossibles -chez des peuples vivant uniquement d'après des conventions. A des enfants, on peut en | même temps accorder tant de confiance et pardonner tant de choses, car les enfants ne ' trahiront pas leur père. » — « Oui on peut faire i confiance à notre peuple, car il le mérite. I Appelez-les « blouses grises », demandez-leur I ce qui leur manque et ce dont ils ont besoin, ' et ils vous diront la vérité, et nous tous, c'est pour la première fois peut-être que nous entendrons la vérité. »
Le mot de « blouses grises » est une allusion aux États généraux. Dostoiewsky doit avoir eu grand'peur que la censure ne supprimât -ce passage. « Si elle ne le laisse pas passer, alors Dostoiewsky est perdu », aurait-il dit en proie à une terreur mortelle.
La censure laissa subsister le passage, mais rien ne fut sauvé par là. Dostoiewsky lui-même semble avoir senti qu'il y avait dans ces pensées sur la confiance du tsar en son peuple, quelque chose quin'était pas dans l'ordre, quelquechose qui ressemblait bien moins à un « fondement solide comme roche » qu'à cet abîme au bord duquel le Cavalier d'airain «force la Russie à se cabrer ».
« Je suis un serviteur du tsar. Je le serai davantage encore s'il apprend vraiment à croire que le peuple se sent à son égard comme l'enfant à l'égard d'un père. » — « Il met bien longtemps à s'en apercevoir », écrit Dostoiewsky dans son journal, quelques jours avant sa mort. <ï Pourquoi est-il resté silongtemps sans le croire
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et pourra-t-il même jamais le croire? » — telle est la question que Dostoiewsky aurait dû résoudre ; mais il n'y parvint pas — il mourut. A peine était-il mort que, le l^r mars, le premier coup de tonnerre de la grande révolution russe retentit à travers le monde. Cet orage s'était préparé pendant un quart de siècle, etil éclata précisément à la veille du 25® anniversaire de la mort de Dostoiewsky.
Le peuple attendait toujours que le tsar lui fit confiance, et peut-être pensait-il comme Dostoiewsky : « que le tsar était bien lent à le croire? » Le peuple ne pouvait plus attendre que le tsar vint vers lui; c'est pourquoi il alla vers le tsar.
Dans la personne des centaines de milliers de travailleurs russes qui, le 9 janvier 1905, ont défilé à travers les rues de Pétersbourg et devant le Palais d'Hiver, avec leurs femmes et leurs enfants, avec les images saintes et les bannières bénites, c'est le peuple russe tout entier qui est allé vers son tsar, comme des enfants vont à leur père, croyant en lui ainsi qu'au Christ-Sauveur lui-même. « Peut-on refuser confiance à un tel peuple? » — On pouvait croire qu'il eût suffi de répondre à la confiance par la confiance, et ainsi aurait été accompli le grand miracle de l'union du peuple et du tsar. C'est ce qui aurait dû arriver, selon Dostoiewsky. Malheureusement, nous savons ce qui s'est passé, quelle réponse le gouvernement donna au peuple, ce que l'amour du père accorda aux supplications des enfants : massacre du peuple, massacre des enfants. Et ce n'est pas la faute d'un autocrate déterminé, mais la faute de « l'autocratie orthodoxe », de tout « l'état chrétien » depuis Constantin-le- Grand jusqu'à nos jours.
Et la face de la terre russe fut baignée de
DE LA H É V U I. L: T ION n ».. a s li ^
sang russe, l^t sous le masque du (^lirist, le j)euple aperçut la face de la Bête.
« La Bête vient — l'Antcchrist vient 1 Si, à ce cri, Dostoiewsky se fût précipité vers le paysan Mareï, comme autrefois le petit Fedia, eût-il encore trouvé un soutien auprès de lui? Le paysan Mareï, c'est-à-dire le peuple russe tout entier, n'était-il rempli du même effroi désespéré que Dostoiewsky devant l'avènement de la Bête?
Quelle est, dans ses derniers fondements religieux et métaphysiques, la foi du peuple orthodoxe en le tsar orthodoxe? Le peuple croit à l'autocratie comme à l'union dernière de la classe paysanne avec le christianisme, de la vérité de la terre avec la vérité du ciel : le tsar donnera la terre au peuple et établira la vérité de Dieu sur terre. Unira-t-il l'humain au divin pour former du divin humanisé ou de l'humain divinisé, c'est ce qui n'est pas décidé, ce à quoi l'on n'a pas répondu — la question n'a même pas été posée. Mais la seule possibilité de cette question implique le danger d'une grave erreur, d'une terrible confusion dans l'idée de l'autocratie. Si le tsar russe a vraiment pour mission d'unir le terrestre au céleste, l'humain au divin, c'est que cette union n'a pas encore été accomplie par le Christ déjà paru, par l'Homme-Dieu ; il est donc réservé à l'autocrate russe d'accomplir ce que le Christ n'a pas accompli jusqu'ici ; en conséquence, le tsar russe (naturellement il ne s'agit pas de n'importe lequel, mais du tsar à venir) — le César de la troisième Rome, de la nouvelle monarchie universelle est le Christ russe « encore inconnu au monde » comme l'affirme Dostoiewsky : « La Russie, par l'intermédiaire du Christ russe que le monde ne connaît pas encore, ressuscitera l'Europe à une vie nouvelle. » De
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cette autre formule aussi : « Dieu est la personnalité synthétique du peuple entier » et « le tsar russe est l'incarnation du peuple russe » on peut conclure derechef que le « Dieu russe », le « Christ russe » est le Tsar russe. Mais ceci n'est pas le christianisme, c'est l'hérésie des « khlysti » ou « flagellants ». De la foi en un Messie populaire incarné dans tout le peuple « porteur de Dieu » à la foi en un Christ incarné dans un seul homme « porteur de Dieu » en un tsar, c'est-à-dire de l'hérésie des judaïsants à celle des khlysti, tel est le chemin qui,, pour Dostoiewsky, conduit de l'orthodoxie à l'autocratie.
Ce second Christ à venir n'est pas seulement différent du premier Christ déjà paru, du Christ universel, mais il lui est directement opposé ; celui-là, le premier, a, dirait-on, séparé la vérité céleste de la vérité terrestre : celui-ci, le second, les unira au contraire. Celui-là est venu pour sauver un petit nombre d'élus ; celui-ci viendra pour sauver tous les hommes. « Tu viendras avec tes élus, tes orgueilleux, tes puissants », dit le Grand Inquisiteur au Christ déjà paru, mais nous, nous dirons qu'ils n'ont sauvé qu'euxmêmes et que nousavons sauvé tousles hommes».
Ce second Christ n'est-il pas aussi opposé au premier que le Dieu-Homme à l'Homme- Dieu, la Bête au Christ? — Le dernier secret du Grand Inquisiteur est révélé par cet aveu : « Nous ne sommes pas avec toi, mais avec lui », non pas avec le Christ, mais avec la Bête. — Le dernier secret, la dernière abomination de l'autocratie orthodoxe ne consistent-ils pas en ce que l'autocrate est un usurpateur du Christ?
Dans les « Possédés », le révolutionnaire Pierre Verkhovensky parle de l'usurpateur à Nicolaï Stavroguine, en présentant et en développant les pensées du Grand Inquisiteur :
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« Tout d'abord, j'ai songé à léguer le monde au pape... mais l'internationale devrait en premier lieu se déclarer d'accord avec le pape ; ce qu'aussi bien elle fera. Il ne lui reste pas d'autre issue. Écoutez, le pape sera en Occident ; mais chez nous, chez nous c'est vous qui serez l.«
Cette folle pensée de Verkhovensky s'accorde d'ailleurs en partie assez bien avec cette pensée non moins folle de Dostoiewsky :
« Constantinople ( c'est-à-dire la troisième Rome russe) la capitale de la nouvelle monarchie mondiale, peut servir, tout au moins provisoirement, de piédestal à un nouveau pape », c'est-à-dire naturellement à un patriarche œcuménique russe ou bien à un tsar grand prêtre russe, qui serait en même temps œcuménique :
« En Occident il y aura le Pape. Chez nous — Vous ! Nous prêchons l'écroulement... nous allumons l'incendie... nous répandons des légendes.. Et alors commence la révolte ! Un mouvement tel que le monde n'en a pas vu encore jusqu'à ce jour... La Russie s'obscurcira et la terre pleurera ses anciens dieux... Et alors nous apporterons... qui?
Qui?
« Le tsarévitch Ivan ! »
Qui?
« Le tsarévitch Ivan ; Vous ! Vous I »
Stavroguine réfléchit un instant.
« L'usurpateur? » demanda-t-il tout à coup, et, avec un profond étonnement, il examinait cet être dément : « Ah ! voilà donc votre plan ! »
« Nous dirons tout d'abord qu'il se cache, murmura Verkhovensky, doucement comme pour un aveu d'amour, en réalité comme s'il eût été ivre. — « Savez-vous ce que signifie ce petit mot « il se cache »? Mais il paraîtra, il paraîtra. La légende que nous répandrons sera
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meilleure que celle des Skopzy (i). Il est là, mais personne encore ne l'a vu. Oh ! quelle légende nous répandrons ! et ce qui importe le plus : une force nouvelle est en marche. Précisément celle dont on a besoin, précisément celle vers laquelle on aspire. Pourquoi le socialisme n'at-il rien fait? Il n'a fait que détruire les anciennes forces, mais il ne peut en créer de nouvelles. Tandis qu'ici se trouve une nouvelle force, et quelle force ! une force d'une puissance inouïe. Que nous ayons seulement une fois le levier pour soulever la terre. Une fois seulement — et tout se soulèvera. Écoutez, je ne vous montrerai à personne. Cela est nécessaire ainsi. Il est là, mais personne ne l'a vu. Il se cache. Mais, savez-vous qu'on peut le montrer à un seul, à un seul sur cent mille et par toute la terre, on dira : nous l'avons vu, nous l'avons vu. Ils ont bien vu Danilo-Filippovitch, le Dieu Sabaoth, alors que devant tous les hommes il était enlevé au ciel dans un char ; ils l'ont vu de leurs propres yeux. Mais vous n'êtes pas Danilo-Filippovitch ; vous êtes beau, orgueilleux comme un Dieu, vous ne recherchez rien pour vous-même et vous avez l'auréole d'une victime « qui se cache ». La chose la plus importante ici est la légende. Vous êtes victorieux de tous ; vous n'avez qu'à les regarder pour en être le vainqueur. Il apporte des vérités nouvelles et il se cache. La terre poussera des gémissements, la mer débordera d'écume, la baraque de planches sera démolie, sinon aujourd'hui, du moins demain... Alors, nous penserons à nos bâtiments de pierres. Pour la première fois, c'est nous qui construirons, nous seuls ! »
Folie! — murmura Stavroguine.
(^) Secte d'eunuques mystiques.
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Oui, « folie ». Mais toute l'histoire de l'autocratie russe n'est-elle pas la folie la plus fantastique en même temps que la plus réelle? En tout cas, il n'y a là rien de froid, de mesure, de raisonnable, de « cadet », mais quelque chose d'ivre et de sauvage, analogue à ce délire ardent duquel sont nées les légendes des sectes du Dieu Sabaoth, « venu du ciel sur la terre ». Verkhovensky, le plus génial de tous les révolutionnaires russes, a compris que l'autocratie russe, qui a toujours été considérée jusqu'ici comme une force réactionnaire et comme un obstacle, renferme en elle-même la force destructive révolutionnaire la plus puissante. La révolution n'est rien d'autre que l'envers de l'autocratie. L'autocratie rien d'autre que l'envers de la révolution. Anarchie et monarchie sont deux états différents de la même prima maieria, de la même matière primitive, de la violence comme fondement de la domination ; la violence de l'un contre tous s'appelle monarchie ; la violence de tous contre un, anarchie. La monarchie est une terreur exercée par la force brutale érigée en loi, une terreur blanche engourdie, une anarchie cristallisée et figée, mais la monarchie fondue est une anarchie. C'est ce que nous voyons maintenant s'accomplir sous nos yeux : le rocher de l'autocratie se dissout et devient la lave brûlante de la révolution.
« Romanov, Pestel ou Pougatchev? » Tel est le titre d'un des écrits de Bakounine, où il affirme que le tsar russe pourrait sauver l'autocratie, au moins pour quelque temps, s'il se mettait à la tête d'une révolution sociale en Russie et dans le monde entier. Si nous effaçons Pestel, par trop juste-milieu, et ne conservons que les deux autres, nous aboutissons à ce dilemne : Romanov ou Pougatchev, l'auto-
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crate ou l'usurpateur? C'est la question du monarchiste Dostoiewsky coïncidant avec la question de l'anarchiste Bakounine.
L'histoire russe nous enseigne combien il est parfois difficile de distinguer un autocrate d'un usurpateur. Le tsar nouveau se révèle tout différent de ce tsar à venir, que le peuple attend comme le Messie. En ce sens, chaque autocrate est un usurpateur de la volonté du peuple. Et, si même l'élection du tsar a été faite conformément à la volonté du peuple, où se trouve donc la garantie que cette volonté est d'accord avec la volonté de Dieu, « avec la grâce de Dieu »? Dans la voix de l'église? ^Nlais depuis longtemps déjà, l'église n'a plus de voix ; le tsar a décapité l'église en devenant lui-même le « chef suprême de l'église », « le juge en dernier ressort de toutes les affaires ecclésiastiques. L'onction qui consacre le tsar est faite à l'église, — non pas par l'église, mais bien par le tsar lui-même. Ce qui signifie que tout autocrate, non seulement au point de vue historique, mais aussi au point de vue mystique, est un usurpateur.
D'autre part, la chute d'une dynastie quelconque ne signifie aucunement la chute de l'autocratie dans son essence mystique la plus profonde. Les changements de dynasties dépendent des hasards de l'histoire. Il y eut Rurick, Chouïsky, Godounov, Romanov, pourquoi n'y aurait-il pas aussi Stavroguine? Le noyau métaphysicjue de la chose n'en serait pas atteint pour cela. X'est-ce pas à plus juste titre que bien des représentants historiques de la puissance tsariste, que Nicolaï Stavroguine, ce tsarévitch Ivan, purement russe, beau, « orgueilleux comme un Dieu » pourrait passer pour « l'oint du Seigneur »? Ne pourrait-il, et à meilleur droit que celui-ci, répéter les paroles
de Napoléon : « Dio mi la dona, guai a clii la tocca. Dieu m'a donné la couronne, malheur à qui la touche î » ou bien, d'après le mot de Platon : « Le génie doit régner ». Si génie signifie une grande idée incarnée dans un homme, on peut dire que depuis Pierre-le- Grand il n'y eut sur le trône des tsars aucun génie comparable à celui de Nicolaï Stavroguine, le prophète des deux idées les plus grandes qui aient jamais été révélées à la terre : Dieu -Humanité et l'Homo- divinité. On ignore encore laquelle de ces deux idées opposées, mais également vraies à ses yeux, il incarnera, en tant qu'usurpateur ou en tant qu'autocrate. Si c'est l'idée de Dieu-Humanité dans le peuple russe « porteur de Dieu », qu'est-ce que Dostoiewsky pourrait bien objecter à une semblable autocratie et comment pourrait-il distinguer pareil usurpateur d'un autocrate? Par l'impossibilité historique? Mais l'impossibilité historique n'épuise pas la possibilité mystique. En outre, les événements monstrueux qui se développent sous nos yeux nous convainquent de plus en plus, — et Dostoiewsky lui-même ne nous contredirait pas — qu'en Russie tout est possible.
La première moitié de la prophétie concernant la révolution russe n'apparaissait-elle pas, elle aussi, comme une impossibilité? Et cependant, cette moitié de la prophétie est déjà en voie d'accomplissement, s'est presque complètement réalisée avec une effrayante exactitude : « un mouvement commence, tel que la terre n'en a jamais vu de semblable et, si ce n'est pas aujourd'hui, — du moins demain « la baraque de planches sera démolie, » Pourquoi la seconde moitié de la prophétie ne s'accomplirait-elle pas, elle aussi — en ce qui concerne l'usurpateur?
l'ame qe dostoiewsky 3
50^ LEPROPHÈTE
« Qui répand le sang franchit la limite entre le possible et l'impossible, entre le réel et la fiction. En cela consiste l'élément terrible desrévolutions que des peuples entiers franchissent ce trait de sang et parviennent ainsi dans un domaine où tout est possible. Et, lorsqu'on a versé tant de sang que la terre n'en peut plus boire, qu'il y a partout des flaques de sang, comme les flaques d'eau que fait la pluie eit automne, il s'élève alors de ces flaques un brouillard terrible avec de monstrueuses images devapeur et tous les fantômes de l'histoire. Le tsarévitch Ivan est un de ces spectres ; il est déjà là, quand bien même personne ne l'a vu ; il se cache, et bientôt il apparaît. Il est au sommet ; autour de lui sont les chefs de la révolution religieuse mondiale, les disciples du Grand Inquisiteur, les martyrs qui ont accompli l'exploit de la connaissance du Bien et du Mal. Au dessous d'eux, les Chigalev — c'est-àdire le dictateur militaire du prolétariat, la sociale-démocratie, et enfin, tout en bas, « letroupeau aux cent millions de têtes de ces bons innocents », l'humanité entière, l'union universelle des hommes en l'homme divinisé ou en FHomme-Dieu, ceci non plus n'est pas éclairci ; il n'a pas été répondu à cette question,, elle n'a même pas été posée : tel est le dernier secret du Grand Inquisiteur : « nous ne sommes pas avec toi, mais avec lui, voilà notre secret ». La phase actuelle de la révolution russe qui semble, selon toute apparence, très prématurée, est caractérisée par l'étonnante absence de toute idée religieuse. On dirait que le peuple russe, « porteur de Dieu », est devenu le plus athée de tous les peuples et que la classe paysanne a cessé d'être le christianisme. La classe paysanne n'aspire qu'à la terre, rien qu'à la terre, comme si à la fin elle avait oublié le