‹ L'Ame de Dostoiewsky, le prophète de la Révolution russeChapitre 7 sur 7 · L'ENIGME · texte numérisé non relu

L'ENIGME

DE

DOSTOIEWSKY

DANS les « Frères Karamazov », Aliocha demeuré au monastère auprès du cercueil du starets Zocyma,en s'éveillantde sa vision de Cana sort de la cellule pour se rendre au jardin. « Sur lui, à l'infini, la vaste coupole céleste s'approfondissait, constellée de calmes, de brillantes étoiles. Du zénith jusqu'au bord de l'horizon se dédoublait, vague encore, la voie lactée. Fraîche et sans un souffle la nuit enveloppait la terre. Les clochers blancs et les dômes dorés de la basilique étincelaienl sur le ciel de saphir. Les somptueuses fleurs automnales s'étaient endormies aux parterres jusqu'à l'aurore. Le silence terrestre semblait se confondre avec celui du ciel, le mystère terrestre touchait à celui des étoiles. » Ces clochers blancs et ces dômes dorés de basilique étincelant sur le ciel de saphir, ne rappellent-ils pas les montagnes et les villes saintes que l'on voit dessinées en traits ineffables, et pourtant fermes et nets, sur le fond noirci des vieilles icônes?

Et voici un paysage encore plus iconographique. Dans les « Possédés » Lisabeth-la-boiteuse, une pauvre d'esprit, raconte à l' ex-nihiliste Chatov la vie qu'elle mène au couvent :

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« Il m'arrive de m'en aller sur le bord du lac. D'un côté se trouve notre couvent, de l'autre la montagne en pointe que l'on appelle pour cela le Pic. Je monte sur cette montagne, je me tourne face à l'orient, je tombe contre terre et j'oublie combien de temps je reste à pleurer, je ne me souviens plus de rien alors, je ne sais plus rien de rien. Ensuite je me relève et je me tourne de l'autre côté, où le soleil se couche si grand, si beau — aimes-tu, Chatouchka, voir se coucher le soleil? C'est beau, mais cela rend tout triste. Je me retourne encore une fois vers l'occident, et l'ombre, l'ombre de notre montagne là-bas sur le lac court comme une floche, court toute mince, loin, bien loin, à plus d'une verste, jusqu'à l'île qui est sur le lac, et alors cette île de pierre, l'ombre la coupe en deux, et comme elle la coupe, voilà que le soleil se couche, et tout s'éteint. C'est alors que je commence d'être tout à fait triste et que tout à coup je me souviens... j'ai peur quand il fait nuit, Chatouchka ».

Un soufïle de légendaire byline circule à travers ce morceau. Il semble qu'on y trouve, associée avec notre ancien folklore, l'austère et grave légende monacale ; tout cela formant une nouvelle musique russe.

On a prétendu que Dostoiewsky n'aimait pas la nature. Mais s'il ne l'a que sobrement et rarement décrite, c'est peut-être que son amour de la nature était trop profond pour n'être point pudique et réservé.

Dostoiewsky aime la terre, « le corps », le « saint corps » de la Russie, la sainte terre russe, celle-là même que d'un bout à l'autre bout

Tel un esclave, le Roi du ciel Parcourut en la bénissant.

Pour Dostoiewsky, la sainte Russie, de même

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(juc pour les slavophilcs, est située sinon dans le lointain passé, du moins dans un avenir encore lointain. Pour l'avenir non plus que pour le passé, il ne saurait oublier la présente, la trop présente réalité de la vie actuelle de Pétersbourg ; et certes, non moins qu'aucun slavophile du genre d'Aksakov, il sent en elle ce qui épouvantait si fort le naïf rêveur moscovite et dont il supposait pouvoir « se sauver comme de Satan en « soufflant et en crachant dessus ».

Mieux que quiconque, Dostoiewsky comprenait quel malheur c'était que d'habiter Pétersbourg, la ville la plus abstraite et la plus intentionnelle qui soit (les villes peuvent être intentionnelles ou non intentionnelles) « la plus fantastique cité, qui entre toutes les cités du globe, « possède l'histoire la plus fantastique » ce « paradis » célébré par Pierre-le-Grand, édifié, semble-t-il à dessein, « avec une préméditation satanique », en dérision des hommes et de la nature, et bien moins certes en vue de la vie naturelle qu'en vue de la mort contre-nature des hommes.

Raskolnikov, après son crime, traversant par un jour d'été le pont Nicolas, s'arrêta et tourna la tête vers la Neva dans la direction du Palais : « Le ciel était sans le plus petit nuage, l'eau à peu près bleue, ce qui rarement se produit pour la Neva. Le dôme de la cathédrale, qui nulle part ne se dessine mieux que de ce point, vu du pont, resplendissait d'un tel éclat que l'on en pouvait, à travers la pureté de l'air, discerner le moindre détail. Toujours à l'aspect de ce merveilleux panorama, il se sentait envahi par une impression de froid inexplicable ; tout ce splendide tableau pour lui était hanté d'un génie muet et sourd. »

Ne serait-ce pas ce même « froid >>, pareil au froid funèbre des spectres, ce « génie muet et

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sourd » que fuit le « pauvre insensé » de Pouchkine, entendant derrière lui :

Tel un fracas de tonnerre Le pesant galop d'airain Sur les pavés ébranlés...

De ce terrible génie, qui semble étranger, occidental, en réalité bien de chez nous, l'ancien génie russe, antérieur au christianisme — du génie « bogatyr » de Pierre et de Pouchkine est issu Raskolnikov, et pour une grande part, Dostoiewsky lui-même.

La cité de Pierre est non seulement « la plus -fantastique », mais la plus prosaïque de toutes les cités du globe. L'horreur de la réalité n'y est pas moindre que l'horreur du cauchemar.

K Dans les rues il faisait une chaleur torride avec cela, un air lourd, étouffant, une cohue, partout du mortier, des échafaudages, des briques, la poussière et cette puanteur spéciale à l'été, bien connue des Pétersbourgeois. La puanteur des cabarets et les ivrognes. Un^ sentiment de dégoût profond apparut un instant sur les traits fins du jeune homme. » Tel est le début de Crime et Châtiment. Cette atmosphère de Pétersbourg servira de fond au tableau. Et lorsque après « son crime » Raskolnikov va cacher ses habits ensanglantés : « de nouveau cette chaleur insupportable dans les rues ; pas une goutte de pluie durant tous ces jours. Encore la poussière, la brique et le mortier ; encore la puanteur des boutiques et des cabarets, encore à chaque pas des ivrognes, des marchands ambulants et des co- ' chers de fiacre à demi affalés. Le soleil lui* donnait si fort dans les yeux qu'il commença d'avoir mal à regarder et que la tête lui tourna tout à fait. — Sensation bien connue du fié-

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vreux, lorsque tout à coup il sort dans la rue par un jour de grand soleil ».

Qui donc mieux (jue Dostoicwsky connaît Pétersbourg, qui l'exècre davantage et en éprouve un plus violent dégoût? Ce n'est certes pas Aksakov, qui se contente de « soufïler dessus et de cracher », non plus Léon Tolstoï qui, lui, a tout oublié de Pétersbourg. Et pourtant, à certains moments, Dostoiewsky soudain lui pardonne tout, — quelque chose le contraint à l'aimer, ainsi que Pierre aimait son monstrueux « paradis », ainsi que Pouchkine aimait cette « création de Pierre ». La merveille de la nature, '( la plus réprouvée de toutes les villes, et dont les habitants ont comme une honte secrète » Dostoiewsky sait, à force d'amour, la rendre touchante, pitoyable, quasi chère à nos cœurs, familière et belle presque, bien qu'infiniment morbide, mais pour cela d'une beauté d'autant moins accessible, d'autant moins commune, d'une beauté, comme on dirait aujourd'hui « de décadence ».

« A Pétersbourg, confesse l'Adolescent, je connais certains endroits heureux, c'est-à-dire où parfois il m'est arrivé de me sentir heureux, et quoi? je garde précieusement ces lieux, je resterai le plus longtemps possible sans y aller, afin, un jour, quand je serai tout à fait seul et malheureux, d'y revenir m' attrister et me ressouvenir. »

'( J'aime, dit Baskolnikov, entendre chanter aux sons d'un orgue de barbarie, par une froide soirée d'automne, sombre et humide, surtout quand elle est humide et que les passants ont des faces verdâtres et malades ; ou, mieux encore, quand tombe la neige fondue, toute droite, sans un souffle de vent, et que les becs de gaz luisent au travers. »

« Il me conduisit, raconte un autre héros.

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dans une petite taverne, en bas, au bord du Canal. Il y avait là peu de monde. Un orgue rauque et désaccordé jouait ; cela sentait les serviettes sales ; nous nous assîmes dans un coin. »

« Peut-être l'ignores-tu? J'aime quelquefois, par ennui... quand je me sens l'âme affreusement ennuyée... pénétrer, tiens ! dans des cloaques de ce genre. Tout ce décor, cet air bégayant de Lucie de Lammermoor , ces garçons exhibant des costumes indécents à force d'être russes, la tabagie, les cris partis de la salle de billard, tout cela est d'un prosaïque, d'un trivial touchant presque au fantastique. »

Précisément ce sont les mêmes bouges infects, ces « cloaques », traces que l'Europe de Pétersbourg a laissées jusqu'au fin fond de la Russie, que l'on rencontredanstouslesromansde Dostoiewsky. Ici ont lieu les entretiens les plus graves, les plus mystiques, les plus abstraits ou les plus passionnés de ses héros principaux sur les destinées de l'histoire russe et universelle. Et quelque bizarre que ce soit, on sent que c'est précisément la basse vulgarité de ce milieu de valetaille, de Smerdiakov, milieu à l'européeenne, d'une réalité et d'une vulgarité « touchant presque au fantastique » qui prête à ces conversations cette sorte de reflet spécial, actuel, si purement et dirait-on uniquement russe, menaçant et sinistre, tel ces ciels d'avant l'orage, d'une lividité terreuse, — leur reflet apocalyptique. On sent qu'un jour, et pour la première fois, notre pensée russe est descendue là dans l'arène de l'authentique culture européenne et universelle, que malgré « l'orgue rauque et les cris de la salle de billard » elle s'impose aux forces, aux dominations et aux puissances, « à des hommes et à des anges », si bien qu'il semble que si de telles conversations étaient tenues dans un milieu moins

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vulgaire, d'aspect plus solennel et plus poétique, elles perdraient en partie leur solennité intérieure, leur poésie toute spéciale, d'autant plus universelle peut-être que celle-ci est purement russe.

Le piédestal granitique du Cavalier d'airain, en dépit de son air immuable, s'érige sur un marécage mouvant et putride, générateur de brumes spectrales. « La matinée était froide, sur tout s'étendait une brume grise et laiteuse. Je ne sais pourquoi j'ai toujours aimé le petit matin diligent de Pétersbourg, malgré son extraordinaire mauvaise mine ; et cette foule de gens égoïstes, à l'air toujours morose et afïairé, a toujours été pour moi, vers huit heures du matin, un spectacle des plus attrayants. Les premières heures du matin, à Pétersbourg comme partout ailleurs, produisent sur la nature humaine un effet d'assainissement. Les rêves enflammés de la nuit s'évanouissent avec le froid et la lumière matinale, et souvent il m'est arrivé à moi-même de m'y ressouvenir de ces rêves nocturnes, parfois même de mes actions, avec un sentiment de reproche et de honte. Toutefois je ferai observer en passant que ce matin pétersbourgeois, qui pourrait sembler le plus prosaïque de la terre, est à mon avis le plus fantastique qui soit au monde. Ce n'est qu'un point de vue personnel, ou mieux, une impression, mais j'y tiens. En ce matin pétersbourgeois, humide et brumeux, un rêve sauvage comme celui d'Hermann dans la Dame de Pique (figure colossale, entre parenthèse, type extraordinaire, absolument pétersbourgeois, d'une période essentiellement pétersbourgeoise) doit, semble-t-il, prendre encore plus de consistance. Plus de cent fois à travers ce brouillard, un rêve étrange m'a obsédé : « Lorsque toute cette brume se dissipera et partira en

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l'air, cette ville putride ne partira-t-elle pas avec la brume pour se dissiper telle une buée, de sorte qu'il ne reste rien que le primitif marécage finnois, avec au beau milieu, peut-être en guise d'ornement, le Cavalier d'airain sur son cheval harassé? Toute cette foule qui se rue et s'élance, peut-être au fond n'est-ce que le rêve de quelqu'un, et peut-être n'y a-t-il pas un seul être, pas un seul fait ici de réellement existants? Quelqu'un tout à coup va s'éveiller, celui-là même qui fait ce rêve — et tout disparaîtra. »

Dostoiewsky ne débute-t-il pas précisément par où le « chantre de la ville de Pierre » a fini? Est-ce que l'on ne reconnaît pas là les profondes pensées de Pouchkine au sujet du « merveilleux constructeur »? Dostoiewsky était issu de Pétersbourg, ce dont il n'avait pas à rougir, Pétersbourg étant, à tout prendre, la création d'un russe, le plus russe et en même temps le plus universel de tous les génies russes. Pétersbourg, « cité contre nature » et « intentionnelle », cité d'êtres incorporels ou de fantômes corporels, est par excellence la cité de Dostoiew^sky, et Dostoiewsky par excellence le peintre de Pétersbourg.

Toutefois il ne se fût pas écrié comme Pouchkine :

Resplendis, ô cité de Pierre, et sois Inébranlable comme la Russie.

Dostoiewsky, le premier, a senti et compris qu'à Pétersbourg la Russie de Pierre, « cabrée » sous le mors d'acier, « est parvenue en quelque sorte à son point culminant » et « vacille sur l'abîme ». « Peut-être n'est-ce qu'un rêve? Quelqu'un soudain va s'éveiller auquel ce rêve est apparu et tout disparaîtra? » 11 le sait bien que tout disparaîtra, que jamais plus la Russie

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ne reviendra vers Moscou, où rappellent les slavophiles, ni plus loin encore vers lasnaïa Poliana, où l'appellent les Tolstoïens, mais il sait en mtMne temps que la Russie ne s'arrêtera pas à Pétersbour^.

Mais si Pétersbourg n'est qu'un rêve, ce n'est pas en vain que ce rêve est rêvé par le Cavalier d'airain sur son rocher granitique, dont a volonté inhumaine, semblable à cet airain et à ce granit, a su rendre existant et naturel ce qui semblait surnaturel ou du moins anti-naturel. Personne plus que Dostoiewsky n'a su tenir compte de « cette volonté » du « prodigieux géant », nul n'a plus profondément ressenti et conçu la poignante réalité de ce rêve « de la période pétersbourgeoise de l'histoire russe », qui aux occidentaux semble toujours une « vision paradisiaque », et aux slavophiles, une « suggestion diabolique ».

Pétersbourg, œuvre de Pierre-le-Grand, est pour Dostoiewsky « la plus fantastique des cités ». C'est à peu près dans les mêmes termes qu'il s'exprime quant à son œuvre personnelle. « J'aime le réalisme en art, un réalisme qui touche pour ainsi dire au fantastique. » — « Pour moi que peut-il y avoir de plus fantastique et de plus imprévu que la réalité? Qu'y a-t-il même parfois de plus invraisemblable que la réalité? Ce qui pour la plupart est presque fantastique et exceptionnel constitue pour moi l'essence même du réel. »

Les personnages de Dostoiewsky peuvent se diviser en deux classes opposées l'une à l'autre, bien que possédant de nombreux points de contact. D'un côté, Aliocha, l'Idiot, Zocyma, qui appartiennent a à la cité future » à une Russie par trop vieille et trop jeune à la fois, inexistante; de l'autre — Ivan Karamazov, Rogojine, Raskolnikov, Versilov, Stavroguine, Svi-

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drigaïlov — appartenant « à la cité présente », à la Russie contemporaine, réelle, pétersbourgeoise, à la Russie de Pierre. Les premiers ont l'air de fantômes, et ils sont réels; les seconds semblent réels, et ce sont des fantômes, « rien que les songes d'un songe », du songe fantastique et implacablement réel que depuis deux siècles déjà songe le Cavalier d'airain.

Raskolnikov voit en rêve la chambre dans laquelle il a tué la vieille : « Une énorme lune, d'un rouge de cuivre, toute ronde, regardait en plein par la fenêtre. « C'est de la lune que vient un tel silence, pensa-t-il. » Il s'arrêta et attendit ; longterhps il attendit, et plus la lune paraissait calme, plus son cœur battait fort, à tel point qu'il en ressentait une souffrance. Et toujours ce silence. Tout à coup un craquement sec se fit entendre, comme si l'on avait cassé une brindille, puis de nouveau tout redevint calme. Une mouche qui s'était réveillée heurta dans son vol contre une vitre et bourdonna plaintivement. » Raskolnikov aperçut la vieille usurière ; il la frappa d'un coup de hache à la tempe, une fois, une autre fois encore, tandis qu'elle riait d'un petit rire silencieux ; et plus il la frappait plus la vieille se tordait de rire. — « Il voulut crier et se réveilla — Il reprit haleine avec difficulté, mais, chose étrange, il semblait que le rêve continuât: la porte était ouverte toute grande, et sur le seuil un homme, un inconnu le regardait attentivement ». Est-ce mon rêve qui continue? se demanda-t-il. Dix minutes environ s'écoulèrent. Il faisait clair encore, mais le soir tombait. Un profond silence régnait dans la chambre. De l'escalier même il ne venait pas un bruit. Seule une grosse mouche bourdonnait et se débattait, heurtant la vitre dans son vol.

Ce symbolique trait d'union, cette mouche

hourdoiuunitdaiisles deux clianibres (tout ce qui est chez vous existe aussi cliez nous) dit le Diable i\ Ivan Karamazov — c'est-à-dire tout ce qui existe dans le domaine de l'apparence, existe également dans le domaine de l'essence, dans les « deux chambres » ; ce trait unit si bien le rêve et la réalité que c'est à peine si le lecteur parvient à les distinguer l'une de l'autre, à discerner où finit l'illusion, où commence la réalité.

« A la fin cela devint intolérable : Raskolnikov tout à coup se dressa et s'assit sur le divan.

« Eh bien ! dit-il, que désirez-vous?

« Je savais bien que vous ne dormiez pas. Vous faisiez semblant, — répondit bizarrement l'inconnu, avec un rire tranquille. Permettezmoi de me présenter : Arkadii Ivanovitch Svidrigaïlov.

Sur ces mots se termine la troisième partie de Crime et Châtiment.

« Est-il possible que ce soit le rêve qui continue? se demanda Rakolnikov. » — ainsi commence la ciuatrième partie.

« Il se mit à examiner avec circonspection et méfiance le visiteur inattendu.

« Svidrigaïlov? Quelle blague ! Ce n'est pas possible î » articula-t-il enfin, perplexe.

Et lorsque, après une longue conversation traitant même d'affaires, Raskolnikov demande à son camarade, l'étudiant Razoumikhine :

« L'as-tu vu?

« Mais oui, certainement, je l'ai remarqué et Lien remarqué.

« Tu l'as vu? tu l'as vu distinctement? — • insista Raskolnikov.

« Mais oui, je me le rappelle parfaitement. Je le reconnaîtrais entre mille, car j'ai la mémoire ♦les visases.

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« De nouveau ils se turent.

« Hum... eh ! eh ! murmura Raskolnikov. Sais-tu... il m'a semblé... je crois... que ce n'est qu'un effet de mon imagination... Peut-être suis-je vraiment fou, et n'ai-je vu qu'un fantôme ? »

Svidrigaïlov sort d'un rêve ; lui-même n'est rien qu'un rêve, un de ces denses brouillards jaunes et fangeux de Pétersbourg. Mais s'il n'est qu'un « fantôme », c'est un fantôme de chair et de sang. Et il n'en est que plus épouvantable. En lui rien de romantique, rien de vague, d'indécis ni d'abstrait. Dans le cours du roman, Svidrigaïlov prend corps de plus en plus, si bien qu'il apparaît à la fin plus réel que les créatures « sanguines » et « charnues » de L. Tolstoï, un Lévine par exemple ou un Pierre Bezoukhov. Leurs figures, à ceux-ci, ne sont guère constituées que de traits géométriques réguliers, simples, droits, parallèles, tandis que chez celui-là, ces traits sont infiniment complexes, sinueux, contradictoires dirait-on presque, alors qu'ils sont seulement opposés, entremêlés, entre-croisés, comme en toute créature vivante. Ainsi nous apprenons que le « plus débauché des hommes » cette « crapule » est capable d'un acte d'une magnanimité chevaleresque, d'un sentiment exquis et désintéressé. Quand la sœur de Raskolnikov, Dounia, jeune fille innocente que Svidrigaïlov a attirée dans un guet-apens pour la violer, est tombée en son pouvoir, il la congédie sans l'avoir touchée, bien qu'il sache parfaitement que cet effort sur lui-même devra lui coûter la vie, et qu'il se suicidera. Avant de mourir, simplement et avec abnégation comme s'il s'agissait de sa propre fille, il s'occupe d'une pauvre orpheline qu'il connaît à peine,, qu'il avait cherché à déflorer, et dont

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il assure l'avenir. Kn même temps Svidrigaïlov a sur la conscience « une afTaire criminelle mêlée à une tentative de corruption d'un caractère bestial et pour ainsi dire fantastique, qui pourrait fort bien l'envoyer faire un tour en Sibérie. » Comment après cela ne pas croire qu'il existe? Nous entendons sa voix, nous voyons son visage, à tel point que nous le reconnaîtrions « entre mille » du premier coup. Il est plus vivant pour nous, plus réel que la plupart des individus que nous rencontrons tous les jours dans ce qu'on appelle la « vie », la « réalité ». Oui, ce Svidrigaïlov, ne l'avons-nous pas rencontré par les rues de Pétersbourg? En nos jours les plus écœurants, où « la neige fondue tombe pour ainsi dire tiède » où « l'air rendu étouffant par le dégel, n'est plus que buée » n'est-ce pas lui qui peuple toute cette « fantastique » cité? N'est-ce pas de son odeur qu'est imprégné le sale brouillard jaune de Pétersbourg? Quelque bizarre et affreux que ce soit, oui, le sang et la chair de ce « fantôme » sont, dans une assez forte proportion, notre sang et notre chair.

Mais voilà qu'au moment où nous allions croire définitivement à Svidrigaïlov, de même qu'il a surgi du brouillard, il y replonge à nouveau. Issu d'un rêve, il rentre dans un rêve. Et sa mort contient aussi peu de convention et de romantisme que sa vie : c'est la mort la plus horrible, mais la plus banale, une mort de Pétersbourg — texte de procès-verbal dressé par un agent, ou fait-divers en petits caractères sur la Feuille Pétersbourgeoise.

« C'était le matin, de bonne heure. Une épaisse brume s'étendait sur la ville. Svidrigaïlov marchait sur le pavé de bois sale et glissant dans la direction de la Petite Neva. Dans l'avenue pas un passant, pas un fiacre. Les vieilles maisons de

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bois d'un jaune vif, avec leurs volets clos, avaient un air malpropre et triste. Le froid et l'humidité l'envahissaient. Il arriva près d'une grande bâtisse en pierres. La haute tour de ronde se dressait sur sa gauche. « Bah ! pensat-il, nous y voici... Il y aura du moins un témoin officiel... » Il s'en fallut de peu qu'il ne sourît à cette idée nouvelle. Adossé contre le grand portail de la maison se tenait un homme de petite taille, emmitouflé dans une capote grise de soldat et coiffé d'un casque « d'Achille » en cuivre. Le regard somnolent, il lorgna d'un air froid Svidrigaïlov qui s'avançait. Son visage portait l'empreinte de cette tristesse hargneuse et séculaire qui donne tant d'amertume à tous les visages sans exception des êtres appartenant à la race juive. Tous deux, Svidrigaïlov et Achille, se dévisagèrent quelques instants en silence. Enfin il parut anormal à Achille qu'un individu, qui n'était pas en état d'ivresse, se tînt debout devant lui à trois pas, et le regardât fixement sans mot dire.

« Eh bien! qu'est-ce que tu cherches par ici? articula-t-il sans changer de position.

« Mais rien,bonjour frère îréponditSvidrigaïlov.

« C'est pas l'endroit ici.

« Je pars pour l'étranger.

« Pour l'étranger?

« En Amérique!

« En Amérique?

Svidrigaïlov sortit un revolver et en releva le chien.

« Mais qu'est-ce que c'est que ces plaisanteries? C'est pas l'endroit ici.

« Et pourquoi ne serait-ce pas l'endroit?

« Parce que c'est pas l'endroit.

« Allons, frère, ça ne fait rien. L'endroit est bon. Lorsqu'on t'interrogera, tu répondras que je suis parti pour l'Amérique.

« Il appuya le revolver contre sa tempe droite.

« Mais c'est pas permis... c'est pas l'endroit ici... dit Achille en se remuant, les yeux de plus en plus grands ouverts.

« Svidrigaïlov pressa la détente. »

Et le lecteur se demande perplexe, tout comme Raskolnikov : « Ai-je vu Svidrigaïlov? l'ai-je bien vu réellement? Peut-être n'est-ce que mon imagination? Peut-être suis-je devenu fou et n'ai-je vu qu'un fantôme? » Mais si le sang et la chair de Svidrigaïlov sont vraiment imaginaires, serons-nous bien définitivement persuadés que notre chair et notre sang à nous ne le sont point?

... Nous sommes de la substance des songes.

Eh quoi ! si la vie pétersbourgeoise d'aujourd'hui était de cette même substance que nos rêves d'histoire pétersbourgeoise? Si l'airain de cet Achille juif en sentinelle devant « la grande bâtisse surmontée d'une tour de ronde » était aussi spectral que l'airain du « Géant sur son rocher de granit? » Eh quoi ! lorsque toute cette brume se dissipera et partira en l'air, cette ville putride ne partira-t-elle pas avec la brume pour se dissiper telle une buée, de sorte qu'il ne reste rien que le primitif marécage finnois, avec, au beau milieu « peut-être en guise d'ornement » le Cavalier d'airain » ?

« A propos, croyez-vous aux revenants? » demande Svidrigaïlov à Raskolnikov.

« Quels revenants?

« — Mais les revenants ordinaires... lesquels voulez-vous donc que ce soit.

« Et vous, y croyez-vous?.

« Oui etnon, pour vous plaire ... (}) C'est-à-dire que non est peut-être de trop.

(^) Eu français dans le texte.

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« Vous en avez vu?

Et en toute simplicité, presque d'un ton moqueur, Svidrigaïlov raconte comment feu son épouse lui est apparue par trois fois.

« Quelle absurdité ! s'exclama Raskolnikov avec dépit, et aussitôt, cédant à la curiosité : Quand elle vient, que vous raconte-t-elle?

« Elle? Figurez-vous, les choses les plus insignifiantes, et vous serez stupéfié de ce que nous sommes : voilà justement ce qui me fâche. La première fois qu'elle est venue (j'étais fatigué, vous comprenez ; la cérémonie funèbre, le Requiem, ensuite le cortège, le repas, bref, je me trouvais enfin seul dans mon cabinet de travail, fumant un cigare, rêvassant) elle entre par la porte : « Eh bien, dit-elle, Arkadii Ivanovitch, les soucis de cette journée vous ont fait oublier de remonter la pendule de la salle à manger. » Et cette pendule, depuis sept ans en effet je la remontais chaque semaine, et quand j'oubliais de le faire, c'était toujours elle qui venait me le rappeler. Le lendemain, je me mis en route pour venir ici ; à l'aube j'étais à la gare. Pendant la nuit j'avais somnolé tout au plus, rompu de fatigue; mes yeux étaient encore ensommeillés. Je pris du café. Tout à CQup j'aperçois Marfa Petrovna qui vient s'asseoir à mon côté avec un jeu de cartes entre les mains : « Arkadii Ivanovitch voulez-vous savoir ce que disent les cartes au sujet de votre voyage? » Ma femme était maîtresse dans l'art de tirer les cartes. Je ne me pardonne pas de ne les avoir pas consultées. Je m'enfuis effrayé, — il est vrai que la cloche à ce moment-là sonnait. Aujourd'hui, comme j'étais assis après un mauvais repas de chez le gargotier (sitôt assis, je fume), de nouveau, tout à coup Marfa Petrovna est entrée, en grande toilette, vêtue d'une robe neuve de soie verte à longue traîne : « Bon-

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jour, Arkaclii Ivanovitch ! comment trouvezvous ma robe? Aniska est loin d'être aussi bonne couturière... » Est-ce assez absurde, pas vrai?

« Oui, et d'ailleurs il se pourrait que vous mentiez?

« Je mens rarement, répondit Svidrigaïlov d'un air pensif, et comme s'il n'eût pas remarqué la grossièreté de la question.

( Et vous n'aviez, jusqu'à ce moment-là, jamais vu de revenants?

« ...Si, j'en avais vu un, une seule fois, il y a six ans. J'avais un domestique nommé Filka. Oubliant qu'on venait de l'enterrer, je l'appelai : « Filka, ma pipe ! » Il entre et va droit au râtelier où sont rangées mes pipes. J'étais assis, je songeai : Il se venge de moi, car quelques instants avant sa mort nous nous étions fortement querellés. « Gomment oses-tu bien, dis-je, te présenter devant moi avec un coude troué? Sors d'ici, vaurien ! » Il se retourna, sortit et plus jamais je ne l'ai revu. Je n'en soufTlai mot alors à Marfa Petrovna. Je voulais faire célébrer un service à son intention, puis j'ai eu honte. »

A Hamlet, l'ombre de son père apparaît dans un décor solennel, romantique, au milieu de tonnerres et de tremblements de terre. ^Nléphistophélès apparaît à Faust à la lueur surnaturelle des flammes de l'enfer ou des feux de bengale.Or, voici Filka avec son habit troué an coude, sans rien en lui de solennel ni de romantique, et néanmoins nous sentons qu'il inspire plus de terreur que les spectres de Shakespeare et de Goethe. L'ombre du père d'Hamlet parle à celui-ci des secrets du tombeau, de Dieu, de vengeance et de meurtre. Marfa Petrovna, elle, ne parle d'aucuns secrets : simplement de la pendule de la salle à manger. Et là encore nous

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sentons que ces mots recèlent un secret profond et menaçant. Oui, les spectres de Dostoiewsky, les revenants russes, actuels et vulgaires, de Pétersbourg, « ces revenants ordinaires », comme s'exprime Svidrigaïlov, qui apparaissent à la clarté d'un jour terne, quelque part dans un garni, après un méchant repas de chez le gargotier, ou bien à la station de « Malaïa-Vichera » sont plus terribles encore et plus mystérieux que les spectres sanglants du château d'Elseneur, — plus terribles peut-être que tous les spectres qui jusqu'ici sont apparus aux hommes.

L'horreur des « revenants ordinaires » consiste surtout en ce qu'ils ont conscience de leur vulgarité et de leur sottise. Ils en font étalage aux yeux des vivants, comme si, venus ici-bas avec leur conception d'au-delà, ils éprouvaient une sorte de joie maligne à se moquer du simple bon sens humain. Ils savent également tout ce que peuvent leur objecter des êtres appartenant à une époque de chemins de fer, de télégraphe, de téléphone, de clinique de psychiatrie, etc., etc.. Certes les apparitions n'existent pas, du moins n'existent plus, tout cela est classé maladie, délire, hallucination, apparitions non point d'ordre extérieur, objectif, mais seulement d'ordre intérieur, subjectif. Cependant n'existerait-il pas un autre point de vue, d'après lequel c'est précisément dans la maladie, où la chair devient plus affmée, plus diaphane, où elle se rapproche davantage de sa fin naturelle et de son principe, que se découvrent « les contacts avec les autres mondes » contacts qui semblent surnaturels et n'en sont pas moins réels? « Cette question ne me regarde pas, répond la science, elle échappe à mes moyens d'investigation. Je l'ignore et la veux ignorer. » Mais alors une autre question surgit : la science épuise-telle toutes les possibilités de l'être humain ?

L ' É N I G M I-: D I-: DOS T O I i: NV S K Y 1 1 .")

La science de nouveau répliciue : je l'ignore. Mais c'est dans ce « je l'ignore, » que précisément consiste l'horreur de toutes les apparitions et plus ces « je l'ignore » vont en profondeur (et quand furent-ils plus profonds que de nos jours?) j)lus cette horreur se fait sentir. Nous espérions que toutes les ombres disparaîtraient à la clarté de la science : non seulement elles ne songent pas à disparaître, au contraire : plus vive est la clarté, plus ces ombres se font noires, précises, déterminées, denses de mystère. Les ombres imitent leurs corps qui sont les hommes. Les hommes sont devenus scientifiques, et les spectres à leur suite se sont empressés de devenir scientifiques. Les spectres eux-mêmes ne croient pas, ou du moins font semblant de ne pas croire à leur réalité ; ils se traitent eux-mêmes de délire, d'hallucination, ils se moquent d'euxmêmes, ce qui, bien entendu, ne les rend pas moins terribles que les revenants du bon vieux temps qui, eux, n'avaient rien de scientifique.

Les spectres de Dostoiewsky ne sont nullement en contradiction avec notre dialectique « affilée comme un rasoir », avec notre critique de la Connaissance « la Critique de la Raison pure » — avec tout ce qu'il y a dans notre esprit de solide, d'exact, d'empirique, de mathématique; tout au contraire, c'est là qu'ils puisent leur principale force, la possibilité de devenir ce qu'ils sont. S'ils n'étaient que réels ils n'en seraient que plus accessibles, plus humains, plus faibles et plus compréhensibles; mais l'incertitude de ce qu'ils sont en réalité, le problème irrésolu et insoluble qu'ils nous posent, prêtent à ceux-ci un caractère d'épouvante que le monde ignorait encore jusqu'à ce jour.

Dans « l'Idiot », le jeune poitrinaire Hippolyte, dans un de ses derniers songes, voit un insecte monstrueux qui s'était glissé vers lui àtra-

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vers la chambre. « C'était une sorte de scorpion^ mais quelque chose de plus dégoûtant et plus terrible qu'un scorpion, pour ce fait que de tels animaux n'existent pas dans la nature et que celui-ci était venu tout exprès chez moi. Je le considérai avec beaucoup d'attention : il était brun et squammeux ; un reptile long de quatre pouces, la tête épaisse de deux doigts et qui allait en s' amincissant vers la queue, si bien que l'extrémité de cette queue n'était que d'un dixième de pouce. A un pouce au-dessus de la tête surgissaient du tronc, en formant un angle de 45 degrés, deux pattes, une de chaque côté, longues de deux pouces, de sorte que l'animal vu d'en haut avait l'aspect d'un trident. Je ne remarquai pas sa tête, mais je vis deux antennes, pas très longues, qui ressemblaient à deux fortes aiguilles, brunes aussi. Il avait également deux antennes au bout de la queue et à l'extrémité de chac|ue patte, ce qui faisait en tout huit antennes. L'animal courait à travers la chambre, rapidement, arc-bouté sur ses pattes et sa queue, et dans sa course, le tronc et les pattes, malgré la carapace, frétillaient comme de petits serpents avec une rapidité extraordinaire, ce qui le rendait hideux à voir. Il se cachait sous la commode, sous l'armoire, se glissait dans les coins. Je m'assis sur une chaise,les jambes repliées sous moi. J'espérais qu'il ne grimperait pas sur la chaise. Tout à coup, j'entendis derrière moi, presqu'à hauteur de ma tête, une sorte de crissement : je me retournai et vis que le reptile avait grimpé le long du mur, qu'il se trouvait au niveau de ma tête, me frôlant presque les cheveux de sa queue qui se tortillait toujours avec une extrême vélocité. » « Long de quatre pouces », « épaisse de deux doigts », « huit antennes », « un angle de 45 degrés ». Quelle précision géométrique, quelle

L ' É N I ti M i: I) i: I) () s T o I i: w s K Y 117

euclidienne construction du fantôme ! L'horreur du cauciieniar exprimée })ar les nombres. Ainsi dans l'Apocalypse : « que celui qui entend énumère le chiffre de la Bête ». Les mathématiques non seulement ne diminuent pas l'effroi ni le mystère, mais les augmentent. Cet animal rappelle les monstres fantastiques, et pourtant si réels, que sont « les caricatures d'animaux » dans les cahiers de notes scientifiques de Léonard de Vinci. Jamais Dostoiewsky ne représente ses personnages réels avec une telle minutie pour ce qui est de leur côté sensible. On voit le corps de cet insecte fantôme avec non moins de netteté que le corps de Frou-frou ou d'Anna Karénine.

« Je pressentais, observée Hippolyte, qu'il y avait en cet animal quelque chose de fatal et de mystérieux. » De même, dans « la créature de Dieu », pour Fonde Erochka, dans la Bête, ilyaun secret, une sagesse Divine inaccessible à l'homme. « La Bête sait tout », dit l'oncle Erochka chez Léon Tolstoï, mais, peut-être la Bête de Dostoiewsky « la nouvelle créature » sait-elle tout, elle aussi? 11 existe un lien des plus profonds entre cette Bête-Diable de Dostoiewsky (ses héros préférés : Versilov, Stavroguine, Svidrigaïlov, Rogojine, Dmitri et Fédor Karamazov semblent quelquefois, selon sa propre expression, « des insectes » de sensuelles et « mauvaises araignées », des tarentules à forme humaine), et la créature de Dieu, la Bête de L. Tolstoï.

Lorsque, dans le cauchemar d'Hippolyte, son gros chien noir, Norma, faisant irruption dans sa chambre, se précipite sur l'animal et cherche à le broyer d'un coup de dents, l'insecte lui pique la langue, si bien que le chien se met à hurler et à gémir ; et nous sentons soudain que tout n'est pas délire en ce

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délire, qu'il y va de notre sort personnel, réel, bien que supra-terrestre, que tout cela peut éclaircir un mystère auquel nous sommes liés non seulement au-delà mais en deçà des apparitions : « tout ce qui est chez vous, est aussi chez nous. »

Nous ne savons pas, nous ne pouvons pas savoir comment se terminera le duel entre la Bête du Mal et celle du Bien. « Là-dessus, je m'éveillai, et le prince entra », conclut Hippolyte. Mais ce qui était commencé en rêve, continuera en réalité — dans le duel du « saint » prince Mychkine avec « l'insecte sensuel et cruel », le fils du marchand, Rogojine, personnage réel entre tous : le rêve s'approfondit par le réel, tel le miroir par un autre miroir.

Chez Dostoiewsky, ce ne sont pas seulement les fantômes qui persécutent les vivants, mais les vivants eux-mêmes se poursuivent et s'effrayent l'un l'autre comme des fantômes, comme leurs propres ombres, leurs doubles.

« Nous nous valons », dit Svidrigaïlov à Raskolnikov, et malgré sa répulsion et son dégoût, Raskolnikov sent que c'est vrai, qu'il existe entre eux « des points communs », que peut-être bien le point capital, constituant le noyau même de leur personnalité, leur est commun. Svidrigaïlov n'a fait que poursuivre à une distance énorme dans cette voie où Raskolnikov vient à peine de s'engager. Svidrigaïlov lui expose les inévitables déductions supra-scientifiques de sa dialectique scientifique sur le bien et le mal — il est pour lui un fatal miroir. Et même après s'être pleinement convaincu que Svidrigaïlov n'est pas un cauchemar, un spectre, mais bien un homme vivant, Raskolnikov toutefois en a peur ; il en a plus peur encore qu'auparavant, comme de son ombre, comme de son double. « J'ai peur

(le cet homme », dit-il. Et Ivan Karamazov dit au laquais Smerdiakov : « Sais-tu bien c[ue j'ai peur que tu ne sois qu'un songe, un fantôme assis là devant moi? »

— « Il n'y a pas de fantômes ici, lui répond Smerdiakov, à part nous deux, et un autre, un tiers. Oui sans doute, un troisième est ici, et il se trouve entre nous deux.

« Qui est-ce? Qui donc se trouve ici? — Quel est ce tiers? » — demanda avec effroi Ivan Fedorovitch, en regardant tout autour et cherchant des yeux quelqu'un dans les coins.

Ce « Tiers », celui qui les réunit et qui, dans l'opinion de Smerdiakov — est la Providence, Dieu — pour Ivan Fedorovitch devait s'avérer dans la suite l'incarnation de l'esprit de Smerdiakov — le Diable.

— « C'est vous qui avez tué, dit Smerdiakov à Ivan, c'est vous le principal meurtrier, moi je ne suis que votre valet complaisant, un Loyal Serviteur, et j'ai fait ce que vous m'avez dit de faire. »

Pierre Verkhovensky est lui aussi (( le valet complaisant », le « Loyal Serviteur » de son maître, de son demi-Dieu, le légendaire « Tsarévitch Ivan » — Stavroguine. Celui-ci l'appelle tout crûment son « singe » — naturellement, dans le sens où Dieu pourrait appeler le Diable son singe. « Je me moque de mon singe. » Et ce sombre miroir, déformateur, grimaçant, mais miroir néanmoins insondablement profond et fidèle, cette gueule de singe n'est pas risible seulement pour Stavroguine, mais effrayante. Il lui arrive de traiter Verkhovensky de « drôle », celui-ci lui réplique, saisi d'une inspiration atroce et d'une sorte de sainte colère :

« Oui, je suis un drôle, mais je ne veux pas que vous, qui êtes ma principale moitié, vous soyez un drôle ! Entendez-vous? »

120 l'énigme de dostoiewsky

« Stavroguine le comprit, lui seul peut-être », ajoute Dostoiewsky, d'une façon très significative : Stavroguine est seul à comprendre le Diable, de même que Dieu est seul à comprendre le Diable, son « singe » éternel.

Ainsi, chez Dostoiewsky, tous ces couples réels et tragiques de vivants qui, pour euxmêmes et les autres, semblent des êtres entiers, mais en réalité ne sont que les deux moitiés d'un « troisième » — moitiés qui se cherchent l'une l'autre, doubles à la poursuite l'un de l'autre : Raskolnikov, Stavroguine, Ivan Karamazov pourraient, ou du moins voudraient dire à leur maudite moitié, à Svidrigaïlov, à Pierre Verkhovensky, à Smerdiakov, ce que, dans sa rage si impuissante et si injuste, Ivan dit au Diable :

— « Pas un seul instant je ne te considère comme la vérité réelle. Tu es un mensonge, tu es ma maladie, un fantôme. Je ne sais comment t' anéantir... Tu es mon hallucination. Tu es l'incarnation de mon moi, et du reste tu n'es que l'un de mes côtés — de mes pensées et de mes sentiments, les plus vils et les plus sots... Tout ce qu'il y a de vil dans ma nature — gémit Ivan avec haine — je l'ai depuis longtemps ressassé, broyé, rejeté comme une chose morte — et voilà que tu me le ressers comme si c'était du neuf ! Toi, c'est moi, moi-même, seulement avec une autre gueule. Tu dis précisément ce que je pense — et il n'est pas en ton pouvoir de m' apprendre rien de nouveau ! »

Mais là est la question : le Diable ne peut-il vraiment lui apprendre rien de nouveau? Toute l'horreur de ce fantôme pour Ivan, et peut-être pour Dostoiewsky lui-même, consiste en ce qu'ils veulent tous deux en être convaincus, mais ne le sont pas aucunement. Et si le Diable tout de même le pouvait?

En tout cas, il est certain que le Diable il'Ivan Karamazov est une des plus grandes créations de Dostoiewsky, Tune des plus cnigniatiques et à la fois des plus personnelles, des plus singulières, sans analogue dans toute la littérature universelle, et dont les racines plongent en même temps jusqu'au fond du conscient et du subconscient de Dostoiewsky. Ce n'est pas en vain qu'il place dans la bouche du Diable ses propres pensées, les plus sacrées, les plus saintes. On pourrait, à travers les autres créations de Dostoiewsky, suivre le chemin qu'il a parcouru pour aboutir à celle-ci. Pour parler de sa propre essence le Diable emprunte à peu près les mêmes termes dont se sert DostoieW'Sky parlant de l'essence de ses créations artistiques, de son génie créateur.

« J'aime le réalisme, un réalisme touchant presque au fantastique, dit Dostoiewsky. Ce qui pour les autres est le fantastique, pour moi constitue 'l'essence même du réel. » — « Tout comme toi je souffre du fantastique, dit le Diable, c'est pourquoi j'aime votre réalisme terrestre. Chezvous tout est délimitation, formule, géométrie — tandis que chez nous il n'y a que des sortes d'équations indéterminées. Je veux demeurer ici et rêver. J'aime à rêver. En outre sur terre je deviens superstitieux, ne ris pas, s'il te plaît : je suis heureux de sentir que je deviens superstitieux. Je contracte ici toutes vos habitudes, je vais au bain, oui, imagine-toi qu'il me plaît d'aller au bain avec des marchands et des popes. Mon rêve est de m' incarner, mais de façon définitive, sans retour possible, en quelque grosse marchande pesant au moins cent kilos et de croire à tout ce qu'elle croit. »

Gela semble grossier, trivial; tel est néanmoins le mal le plus subtil, le plus aigu dont

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ait jamais souffert Dostoiewsky, mal qui se dissimulait sous un masque de trivialité. Cette lassitude et le sentiment de révolte du Diable contre l'imaginaire, le fantastique, contre toutes les « équations indéterminées », c'est la lassitude même et la révolte de Dostoiewsky, sa nostalgie du « réalisme terrestre » d'une « incarnation », le mal de la santé perdue, de l'équilibre rompu entre l'âme et la chair. C'est pour cette géométrie terrestre, ces claires et précises formules, cette force inébranlable de la chair que Dostoiewsky a tant aimé Pouchkine. Sans cesse arraché de la terre, emporté dans le tourbillon de ses fantômes, il cherchait en Pouchkine un point d'appui ; tremblant, il s'accrochait à lui comme à la « sainte terre natale ». Dostoiewsky alla plus loin encore : dans l'impulsion qui l'entraînait vers les slavophiles moscovites (eux aussi dans leur genre de « grosses marchandes de cent kilos »), vers les Aksakov et les Katkov, vers tout ce que sa politique rétrograde comportait de dur, de solide, voire de pétrifié, ce qui lui plaisait, non moins qu'au Diable, c'était « d'être superstitieux », « d'allumer des cierges à Dieu »,« d'aller au bain avec les marchands et les popes » : il s'y reposait alors de lui-même, de son véritable être, terrible et inhumain.

« Dire que les gens prennent au sérieux cette comédie (le monde des apparitions) malgré tout leur esprit)) — poursuit le Diable dans son entretien avec Ivan. « En ceci est toute leur tragédie. Et, bien entendu, ils souffrent, mais du moins ils vivent, ils vivent réellement, non d'une façon fictive ; car la douleur c'est encore de la vie. Sans douleur quel plaisir y aurait-il? Tout se transformerait en une sorte de prière interminable ; la prière est chose sainte, mais elle est ennuyeuse. Et moi ? Je souffre, et

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toutefois je ne vis pas. Je suis l'X d'une équation indéterminée. Je suis un fantôme de vie qui a perdu ses fins et ses origines, et qui luimême a fini par oublier comment il se nomme. »

Plus loin, conversant avec Alecha, Ivan tâche de se tranquilliser. « Il n'est pas Satan, il en a menti. C'est un imposteur. Il est tout simplement le diable, un sale petit diable. Il va au bain. Déshabille-le et tu verras sûrement qu'il a une queue « lisse comme celle d'un chien danois, longue d'une archine, de couleur fauve. »

« Non je n'ai jamais été pareil laquais ! » dit-il au Diable avec dépit. — « Comment mon âme a-t-elle pu engendrer un laquais de ton espèce? »

Mais le Diable n'est pas pour rien ( de tiers entre les deux », celui qui réunit Ivan, le seigneur russe, et peut-être européen, au laquais russe et peut-être tout aussi bien européen, Smerdiakov : outre l'odeur de Smerdiakov, il s'exhale de lui divers fumets de bassesse contemporaine, tant européenne que russe. Il ressemble parfois à Khlestiakov et à Tchitchikov, à quelque parasite du bon vieux temps, « extérieur décent malgré l' exiguïté des ressources » ; il rappelle l'équivoque 'c gentleman » de la petite presse cosmopolite du jour. Et le fantôme, en présence d'Ivan, fait étalage de tout « cet humain trop humain », de cette « immortelle vulgarité humaine », — il s'en sert pour taquiner Ivan :

— '( En réalité, tu es furieux contre moi parce que je ne suis pas apparu à quelque lueur rouge « tonnant et fulgurant », les ailes flamboyantes, et parce que je me suis présenté sous un aspect aussi modeste. Tu es blessé tout d'abord dans tes sentiments esthétiques ; ensuite, dans ton orgueil : Comment un diable aussi vulgaire a-t-il bien pu pénétrer chez

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aussi grand personnage ? Non, il y a toujours chez toi cette corde romantique dont s'est moqué Bielinsky. »

Quelquefois, cependant, et comme par inadvertance, entre deux « sorties de valet », il laisse tomber un de ces mots qui tout à coup rappelle à Ivan à quel personnage il a affaire. Alors derrière le visage « humain trop humain » on en voit apparaître un autre.

— « Tout ce qui est chez vous — existe aussi chez nous, par amitié pour toi je te confie-là un de nos secrets, bien que ce soit interdit. »

Révélation incomplète, surgie du domaine du raisonnement le plus profond, le plus lointain, le plus ténébreux, où regard humain ait jamais pu pénétrer. Ici, c'est la dialectique la plus abstraite, « la critique de la connaissance » transmuée en chair et en sang, en rire et' en épouvante. Ce sont de telles pensées, ou de telles ombres de pensées, qui durent troubler Gœthe alors qu'il concevait ses Mères dans le second Faust, et Kant lorsqu'il esquissait son « esthétique transcendantale ».

Ivan, par moments, n'y tient plus — il oublie soudain que le diable « ne peut lui apprendre rien de nouveau » — et il cède à la curiosité.

— « Dieu existe-t-il, oui ou non? » — cria Ivan avec une rageuse insistance.

— « Tu me le demandes sérieusement? Maismon cher, je n'en sais par Dieu rien. Je viens de prononcer le grand mot. »

— « Tu n'en sais rien, et tu vois Dieu? Non, tu n'existes pas par toi-même. — Toi — c'est moi et rien de plus ! Tu n'es qu'une ordure ; tu es — ma fantaisie ! »

Ivan se fâche, car au fond il sent bien qu'il a tort : malgré le mauvais calembour, avec ce cynique « je n'en sais rien » le Diable « à la question sur Dieu — question oiseuse et « non

scientifique » a répondu i)ar le dernier mot de la science. Ce je n'en sais rien est l'inévitable fruit mort et mortifiant de l'Arbre de Science, une fois que celui-ci est séparé de l'Arbre de Vie.

Frédéric Nietzsche, même à l'époque où il avait déjà surpassé — à ce qu'il lui semblait du moins — toutes les « survivances » métaphysiques, n'a jamais pu se débarrasser de l'une de ces survivances, la plus antique et la plus résistante, qui l'a persécuté durant toute sa vie et qui lui inspirait un tel elïroi que, suivant son propre aveu, il n'en parlait à peu près jamais. Certain jour, un nain apparaît à Zarathoustra : un affreux petit « bossu », l'esprit de la « pesanteur terrestre » qui lui remémore le délire métaphysique « de l'éternel retour ». Zarathoustra, sans rien répondre, saisi d'horreur et de dégoût, s'afïaisse à terre comme un mort.

« Tu penses toujours à notre terre actuelle, confie le Diable à Ivan — il se peut que cette terre actuelle se soit reproduite elle-même un billion de fois : elle aurait vécu, se serait glacée, gercée, dispersée, dissoute en ses éléments ; de nouveau serait revenue l'eau flottant par le firmament, puis de nouveau une comète, de nouveau un soleil, et ce soleil serait redevenu la terre — mais aussi bien cette évolution se répète peut-être indéfiniment, et toujours de la même façon jusque dans ses moindres détails. — Quel ennui ! »

« Franchement — avoue un jour Svidrigaïlov à Raskolnikov, avec une stupéfiante expression de bonhomie » — est-ce assez ennuyeux ! »

Et dans le bouge infect au bord du canal, « avec son orgue enroué », où se rend parfois Versilov « par ennui, à cause d'un affreux ennui moral », celui-ci dit à l'Adolescent :

— « Fais jouer Lucie. J'aime la solennité de l'ennui. »

126 l'énigme de dostoiewsky

Cet ennui métaphysique est le plus terrible de tous les malheurs, de tous les maux humains. Il y a dans « cette pesanteur terrestre », dans cet ennui d'ici-bas quelque chose de non terrestre, de non d'ici-bas, de primordial, pour ainsi dire, et qui n'est pas sans rapport avec cette sorte de « délire métaphysique » sur l'éternité :

— « Nous nous figurons toujours l'éternité comme une idée impossible à comprendre, quelque chose d'énorme I Et pourquoi d'énorme justement ? Au lieu de cela, imaginez-vous une petite salle de bain comme on en voit à la campagne, enfumée, avec des araignées dans tous les coins — et ce serait là toute l'éternité. Quant à moi, savez-vous, c'est la réflexion que je me fais parfois. » Il va sans dire que Svidrigaïlov, tout aussi bien que les positivistes, comprend que « les araignées » et « la salle de bain » sont seulement des « phénomènes » qui ne sauraient exister dans le domaine de l'Inconnaissable, c'est-à-dire des Noumènes. Mais voilà : « Tout ce qui est chez vous existe aussi chez nous » ; — les choses ne sont que des symboles ; les signes de ce qui se cache derrière elles.

— « Est-il possible, vraiment, que vous n'entrevoyiez rien de plus consolant et de plus juste que cela? » — s'écria Raskolnikov avec un sentiment douloureux.

— « Plus juste? Qui sait, peut-être est-ce précisément cela qui est juste, et voyez- vous, quant à moi, j'aurais fait les choses ainsi tout exprès » — répondit Svidrigaïlov avec un sous-^ rire ambigu. }

Une sorte de froid envahit soudain Raskolnikov à cette abominable réponse.

La réponse est certes abominable, bien qu'en elle-même elle soit des plus profondes.

l'énigme de I) o s t o I i: w s k y 127

Peut-être en efTet n'est-il point d'ici-bas le iroid qui étreint Haskolnikov, mais quelque chose comme le froid des espaces intinis où règne on ne sait quelle terreur.

C'est l'épouvante de « l'éternel retour », des répétitions dont le Diable parle à Ivan, et le nain à Zarathoustra, — c'est l'ennui « de la salle de bain enfumée, avec des toiles d'araignées dans tous les coins » — de l'uniformité dans la diversité des phénomènes cosmiques : aubes et couchants, flux et reflux, soleils qui flamboient et s'éteignent — c'est la monotone a Lucie jouée par l'orgue enroué », le solennel ennui que par instants l'on perçoit dans le bruit des vagues et dans les voix du vent nocturne.

Que dis- tu en hurlant, vent nocturne?

O ne chante plus ; ces chants lugubres Sont la voix du vieux chaos natal.

Laisse, laisse dormir les orages, Le chaos est au fond, qui remue ! (M

Quel que soit le mépris qu'il professe pour le « laquais », le « parasite », sous les mots de celui-ci, en dépit de leur ignoble trivialité, Ivan croit sentir parfois cette rumeur furieuse « de chaos qui remue ». Satan ne montre-t-il pas ses « ailes brûlées » ? Ivan ne le voit-il pas s'élever à un degré de puissance et d'horreur qui l'accable — ne serait-ce qu'au moment où il laisse tomber cet aveu :

« J'étais là, quand le Verbe expirant sur la croix remonta au ciel, emportant contre son sein rame du bon larron crucifié. J'entendais les accents de joie des chérubins chantant leur hosanna et le sanglot d'extase des séraphins qui ébranla le ciel et la création tout entière. J'en jure par tout ce qu'il y a de plus sacré.

(1) Tutchev.

,/128 l'énigme de dostoiewsky

j'aurais voulu à ce moment-là me joindre à ces chœurs et crier avec eux tous mon hosanna. Déjà il allait s'échapper de mon sein... »

Mais comme pour ménager un instant sa victime, il se réfugie à nouveau « derrière son masque humain trop humain » et finit par une apparente grossièreté :

« Tu sais que je suis très sentimental et très artiste. Mais le bon sens — qui est hélas ! mon faible — m'a retenu dans les limites permises et j'ai manqué l'occasion! Qu'adviendrait-il, pensai-je alors, après mon hosanna'i Aussitôt tout s'éteindrait dans la création et nul événement jamais plus ne se produirait. Ainsi, en considération de mes devoirs et de ma situation sociale, j'ai du réprimer un beau geste et rester avec mon ignominie. Bon à quelque autre d'accaparer pour soi tout le bien, ne me laissant en partage que l'ignominie. »

Et de nouveau sous cette légère couche de persiflage et de trivialité se dégage une idée profonde : « Je sais qu'il y a là un secret, mais on ne veut pas me révéler ce secret, car le jour où je saurais de quoi il s'agit, il se peut que je clame mon hosanna, et aussitôt disparaîtra le minimum indispensable, et l'univers entier deviendra sage, ce qui naturellement serait la fin de tout... Mais tant que cela ne se sera pas produit, tant que le secret ne sera pas révélé, il existe pour moi deux vérités, l'une d'au-delà, la leur, qui pour l'instant m'est inconnue, l'autre qui est en ma possession. Et l'on ne sait encore laquelle des deux vaut le mieux. »

Le « grand et sage Esprit du Désert », « Lucifer », pourrait-il dire à Ivan quelque chose de plus terrible et de plus inattendu que ces mots concernant les deux prétendues « vérités »

L ' É N I G M K DE D O S T O 1 E W S K y/ 129 \

coexistantes, éternellement associées et éternellement incompatibles?

S'adressant au représentant des libéraux russes, Kavéline, Dostoiewsky écrit dans son carnet de notes, peu de temps avant sa mort :

« ... En matière de philosophie, bien que la philosophie ne soit pas ma spécialité, vous auriez dû, même en adoptant une attitude scientifique, me la manifester avec moins d'arrogance. Jamais même en Europe l'athéisme n'a revêtu ni ne revêtira une telle puissance d'expression. Ceci revient à dire que ce n'est pas comme un enfant que je crois au Christ et confesse ma foi, mais que mon hosanna est passé par un grand creuset de doutes, comme s'exprime le Diable au cours de mon roman. »

D'ailleurs, même chez Dostoiewsky, le plus fort de ses héros ne peut supporter cette conception de deux vérités coexistantes : Ivan lance son verre à la figure du Diable, « comme une femme », et comme s'il avait peur que celui-ci ne lui révèle quelque chose de « nouveau », de trop nouveau.

Lorsqu'Aliocha accourt lui annoncer que Smerdiakov vient de se pendre, à l'instant même où avait lieu l'entretien entre le Diable et Ivan, celui-ci n'en est presque pas ému et répond tranquillement : « Je savais qu'il se pendrait. »

— Qui donc te l'avait dit?

— « Je ne sais qui, mais je le savais... Oui, c'est Lui qui me l'a dit. Il vient de me parler.

— « Tu Lui a fait peur, ma colombe » — poursuit Ivan tout pensif, dans un discours incohérent, comme s'il délirait. « Tu es un pur chérubin. Un chérubin... le sanglot d'extase des séraphins ! Qu'est-ce qu'un séraphin? Peut-être une constellation tout entière? Mais

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cette constellation n'est peut-être rien qu'une molécule chimique. »

Aliocha écoute et s'effraie, non pas du seul délire, non pas de la maladie d'Ivan, mais de quelque chose de réel, de nouveau, qu'il sent vaguement en lui, comme s'il passait sur lui, Aliocha, le froid stellaire de ces espaces infinis où vient de séjourner Ivan. Et dans cette minute, qu'il paraît petit le disciple du saint « starets » Zocyma — lui toute bonté, toute chaleur, toute vie — en comparaison de cette « profonde conscience » dont le regard a pénétré par-delà le bien et le mal. Il s'adresse à Ivan quasi sur le même ton de commisération cynique qu'affecte le nihiliste Raskolnikov pour parler à Svidrigaïlov :

— « Frère, tu es vraiment bien malade... Assieds-toi, assieds-toi sur ce divan, je t'en supplie. Veux-tu que je te pose une serviette mouillée sur la tête? Cela ira mieux peut-être? »

Ivan n'a pas besoin d' Aliocha pour comprendre qu'il délire ; mais est-ce de son délire seulement que provient la certitude avec laquelle il affirme :

• — « Ce n'était pas un rêve 1 Non, je le jure, ce n'était pas un rêve — cela a vraiment été ! »

En somme, pour Dostoiewsky et pour le lecteur, était-ce un rêve? Cela a-t-il été ou

non

Je suis prêt à convenir moi-même de l'absurdité, de l'inopportunité et de l'indécence pour ainsi dire de ma question. Est-ce bien la peine de vivre au début du xx^ siècle, pour soulever à ce sujet la question « du contact avec les autres mondes », pour admettre, fût-ce à un dix millième de degré, la possibilité d'un semblant de réel dans l'apparition non pas même du Satan aux ailes brûlées « tonnant et fulgu-

L ' É N I G M !•: DE U O S T O I K N\ S K ^- 1 .i 1

rant », mais du diable le plus commun, le plus désuet « à la queue lisse comme celle d'un chien danois? » — Délire pour délire : « une serviette mouillée sur la tête » et qu'on en finisse.

Toutefois le diable ne pourrait-il me répondre exactement ce qu'il répond à Ivan :

— « Tu as beau me nier, je suis convaincu, tout de même, que tu crois en moi.

— « Pas le moins du monde ! Pas même à un centième de degré.

— « Mais à un millième tu y crois. Les degrés homéopathiques sont peut-être les plus forts. Avoue que tu y crois, mettons à un dix millième.

— « Pas un seul instant ! D'ailleurs je ne demanderais pas mieux que de croire en toi.

— « Eh ! Eh ! le voilà donc enfin cet aveu î Mais je suis bon et je vais t'aider. Écoute : je t'ai attrapé, et tu ne m'as pas attrapé. Je t'ai raconté tout exprès ta propre anecdote, que tu avais déjà oubliée, afin que tu cesses définitivement de croire en moi.

— « Tu mens ! ton but en m'apparaissant est de me persuader que tu existes en vérité.

— « Précisément. Mais l'hésitation, l'inquiétude, mais la lutte entre la foi et l'incrédulité, tout cela constitue parfois, pour un homme consciencieux de ta sorte, une telle souffrance qu'il est préférable de se pendre. Sachant bien que tu crois quelque peu en moi, je t'ai insufflé définitivement l'incrédulité en te racontant cette anecdote. Je te fais passer de la foi à l'incrédulité alternativement, et en cela j'ai mon but. La méthode est neuve : quand je serai parvenu à te détromper, tu commenceras aussitôt à croire que je ne suis pas un songe, mais que j'existe en réalité — je te connais : alors, j'aurai atteint le but. Or, mon but est généreux.

132 l'énigme de dostoiewsky

Je jetterai en toi un minuscule germe de foi et il en sortira un chêne... »

Il semble que ce diable, en dépit de sa queue, et bien que la « philosophie ne soit point sa spécialité », n'a pas lu sans profit la « Critique de la raison pure ». Les Voltairiens du xviii^ siècle et du nôtre (car le nôtre n'en possède pas un petit nombre, bien qu'on les appelle autrement) ces « philosophes sans mathématiques », ainsi que disait Halley, l'ami de Newton, pourraient sans grande difficulté venir à bout d'un Diable pareil. Mais pour des esprits plus précis, plus critiques que les Voltairiens, pour des esprits du genre de Pascal et de Kant, peut-être serait-il nécessaire de s*armer et de lutter contre ce fantôme, afin d'exterminer u le dix millième de doute ou de foi » qu'il inspire.

Sans parler des romantiques, un homme aussi épris de réalité que l'était Goethe, a parfois senti que la vulgarité de l'Europe moderne devenait intolérable. Pour tromper, sinon pour calmer sa soif de surnaturel, Gœthe se réfugiait alors dans le Moyen Age ou dans l'antiquité classique. Dostoiewsky, le plus grande l'unique entre les grands écrivains modernes,, eut la force, tout en restant attaché à la vie contemporaine, de la surmonter et de la transformer en quelque chose de plus mystérieux que toutes les légendes des siècles passés. Le premier, il comprit que ce qui semblait le plus, vulgaire, le plus superficiel, le plus charnel,; confine à ce qu'il y a de plus spirituel, et commej il le dit, de plus fantastique, c'est-à-dire dei plus mystique. Le premier, il sut découvrir les sources du surnaturel, non pas en s'éloignant de la réalité, mais en plongeant jusqu'au fond, de la réalité « dans l'essence même du réel »,>j selon ses propres paroles. j

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Ce n'est pas au moyen de spéculations abstraites sur l'ànie lunnainc, mais par des expériences précises, dignes de la science contemporaine, que Dostoiewsky a montré que l'œuvre de culture historique inaugurée avec la Renaissance et la Réforme, œuvre de pensée purement scientifique, critique et dissolvante, si elle n'est pas encore entièrement achevée, du moins se trouve sur le point de l'être ; que cette voie est désormais entièrement parcourue, si bien qu'il est impossible d'aller plus loin, que non seulement la Russie, mais l'Europe « est arrivée en quelque sorte à son point culminant et vacille sur l'abîme ». En même temps, il a montré avec une lucidité de conscience presque actuelle, presque a nôtre », l'inévitable évolution vers une œuvre de pensée nouvelle, créatrice, religieuse.

Tous les voiles du dogmatisme théologique ou métaphysique ont été arrachés ou déchirés par la critique de la connaissance. Mais ce qui est apparu au dessous n'est point le désert sans vie, la table rase comme le supposaient les légers sceptiques du xviii^ siècle, mais un abîme vivant et attirant, le plus vivant et le plus attirant de tous les abîmes qui jamais s'entr'ouvrirent au regard humain. La ruine du dogmatisme non seulement ne nuit pas, mais bien plutôt contribue à la possi-^ bilité du véritable mysticisme. Les spectres fabuleux des vieilles superstitions perdent leur réalité. Mais la réalité n'est même plus un mythe, elle n'est qu'une convention ; elle cesse d'être une superstition pour devenir incertaine et plus que jamais imaginaire. Les songes métaphysiques et religieux perdent leur matérialité, mais toute la réalité devient de la « matière des songes ». Combien plus terribles et plus épouvantables que l'enfer de Dante, où du

134 l'énigme de dostoiewsky

moins une certaine justice trouve son compte à s'exprimer sous de belles figures religieuses, ces hideux « songes de veille » que ne sanctifie aucune religion : le délire de Zarathoustra sur « l'éternel retour », le délire de Svidrigaïlov sur la « salle de bain aux toiles d'araignées ». Est-il possible vraiment de vivre dans un tel cauchemar, avec cette terreur aveugle et insensée, à quoi la science se contente de répondre cyniquement : « Allez consulter un docteur » — ou bien par son bref et sec : « Je l'ignore»? Non, après quatre siècles de pensée critique, le monde n'est pas resté aussi terrible et énigmatique qu'il était : il s'est fait plus terrible et plus énigmatique encore. Malgré sa platitude extérieure et sa vulgarité (confinant presque !au fantastique, selon la remarque de Dostoiewsky) qui font qu'un ancien Grec serait en droit de dire à tel européen moyen d'aujourd'hui ce qu'Ivan dit au laquais Smerdiakov : « tu m'as l'air d'un songe, d'un fantôme », malgré cette vulgarité, jamais, comme l'a su montrer Dostoiewsky, le monde n'a encore été à ce point, sinon religieux, du moins mûr et prêt pour une religion, pour la religion définitive, celle qui achèvera l'évolution historique universelle déjà en partie réalisée dans le premier avènement du Verbe, et prédite pour Son second avènement.

L'homme d'aujourd'hui, l'européen, doit inévitablement choisir l'une de ces trois voies : la première — qui est la guérison définitive de cette maladie qu'il faudrait nommer Dieu ; sa guérison, en descendant plus bas encore que la turpitude contemporaine, car du moins il est possible d'en souffrir, et même un laquais tel que Smerdiakov, à la fin, n'y put résister et s'est pendu. Guérir définitivement de Dieu ne sera possible que si se réalise l'ignominie,

l'énigme de d C) s t o I e w s k y 135

ù peine encore aujourd'hui pressentie, de la Tour sociale de Babel, de la « fourmilière humaine ». — La seconde voie est la chute, par suite de cette maladie, en une décadence définitive, dans la dégénérescencs, dans la folie de Nietzsche et de Kirilov, prophètes du Dieu- Homme soi-disant destiné à anéantir l'Homme- Dieu. — La troisième voie enfin est la religion de la suprême et totale Union, du Grand Symbole, la Religion du second Avènement, non plus mystérieux et caché comme le Premier, mais visible dans toute sa puissance et dans toute sa gloire — la Religion de la Fin.

Ici, toutefois, une réserve s'impose : Dostoiewsky personnellement ignora, ou tout au moins a-t-il feint d'ignorer dans l'exposé de ses idées religieuses, l'importance de la pensée la plus secrète et la plus profonde du Christianisme: ridée de la Fin, du second Avènement, destiné à compléter et parachever le Premier; du royaume de l'Esprit succédant au royaume du Fils. « Il me reste encore beaucoup à vous dire, mais vous ne sauriez le comprendre maintenant ; lorsque l'Esprit de vérité apparaîtra, il vous montrera le chemin de toute vérité, car il ne parlera pas en son nom, mais il dira ce qu'il a entendu, et vous révélera l'avenir. Il me glorifiera, car il recevra tout de moi et il vous le dispensera. » (Jean XVI, 12-14.)

Si Dostoiewsky a songé au second Avènement, il songeait toutefois plus encore au premier qu'au second ; plus au royaume du Fils qu'à celui de l'Esprit. Il croyait plus en Celui qui a été et qui est, qu'en Celui qui a été, qui est et qui Sera. Ce qui est déjà à la portée des hommes a caché à Dostoiewsky ce qui n'est pas encore à leur portée.

La nouvelle soif religieuse qu'il a attisée de toute la flamme qui était en lui, jusqu'à ce

136 l'énigme de dostoiewsky

qu'elle devint une intolérable souffrance, il voulut l'étancher, non avec le vin nouveau des nouvelles amphores, — mais avec le vin non encore changé en sang, avec l'eau non encore changée en vin.

Dostoiewsky n'a fait que nous proposer ses énigmes; il s'en est fallu de très peu qu'il ne fût dans la nécessité de les déchiffrer lui-même. Cette nécessité s'impose à nous aujourd'hui. Nous sommes face à face avec elle : nous devons déchiffrer l'énigme ou périr.

LA VISIOî\ DE CANA

TOUJOURS il y eut « en moi dédoublement », avoue Dostoiewsky dans une de ces dernières lettres. Il avait dit auparavant par la bouche de l'Adolescent :

« Certes, la soif du Beau était en lui, au plus haut degré, mais comment elle parvenait à se concilier avec d'autres soifs (il s'agit ici de la volupté, « cette âme d'araignée » que sent en lui l'Adolescent), c'est pour moi un mystère. Oui, et toujours ce fut un mystère, et mille fois je me suis étonné de cette aptitude que possède l'homme, (et le russe plus que tout autre semble-t-il), à caresser dans son âme l'idéal le plus élevé à côté de la plus basse turpitude, et cela en toute sincérité. Est-ce le fait d'une largeur d'esprit particulière à l'homme russe, et qui pourra le mener loin, ou bien tout simplement lâcheté — là est la question ». De toutes les questions que Dostoiewsky s'est posées, il semble que ce fût la plus obscure et la plus brûlante. Bien qu'il l'ait envisagée surtout dans ses rapports avec la conscience de l'homme russe moderne et cultivé, Dostoiewsky n'en sentait pas moins quel lien rattachait cette question à l'élément inconscient et religieux du peuple russe, non seulement à travers le cours de sa destinée historique, mais jusqu'à la dernière limite de sa destinée supra-historique et religieuse : c'est-à-dire dans les rapports du peuple russe avec le Christianisme, du

peuple russe « porteur de Dieu » à qui, aux yeux de Dostoiewsky, il était donné de consommer la culture universelle.

« Une fois, raconte un pieux moine confesseur dans le Journal d'un Écrivain, à la date de 1873, — je vois un moujik qui se traîne vers moi sur les genoux. J'avais aperçu de ma fenêtre comment il s'avançait en se traînant par terre. Son premier mot est :

« Non, il n'est point de salut pour moi : je suis maudit ! Tu auras beau dire — je n'en suis pas moins maudit. »

« Je le calmai tant bien que mal ; je voyais que cet homme s'était traîné de si loin à "cause de quelque souffrance :

« Nous étions un groupe de jeunes gens réunis au village, commença-t-il, et nous nous mîmes à parier entre nous : « quel est celui qui accomplira l'acte le plus téméraire? » Par orgueil je soutins le premier la gageure. Un des jeunes gens me prit à part, et me dit entre quatre yeux : « Jamais il ne te sera possible de faire ce que tu dis. Tu te vantes. » — Je lui en fis alors le serment. — « Attends, pas cela, jure sur ton salut éternel que tu feras ce que je t'indiquerai ». Je jurai. « Nous voici bientôt en carême, dit-il, va communier. Quand tu seras à la Sainte-Table, reçois l'hostie, mais ne l'avale pas. Détourne-toi, recrache-la dans ta main et conserve-là. Je te dirai alors ce qu'il faut faire ». — Ainsi fis-je. Au sortir de l'église il me conduit tout droit dans un jardin. Il prend une perche qu'il fiche en terre et me dit : « Dépose-la dessus ». Je l'y déposai. « A présent, dit-il, va chercher ton fusil I » — J'allai chercher mon fusil. « Charge-le ». — Je le chargeai. — « En joue et tire î » — Je mis l'arme en joue et je visai. Et voilà que, sur le point de tirer — tout à coup devant moi se dresse la croix

portant Jésus crucifié. Je tombai avec l'arme et perdis connaissance ».

« Ce qui d'abord et surtout me frappa, conclut Dostoiewsky, c'est l'origine de TalTaire, c'est-à-dire qu'un tel pari, une telle gageure puisse être tenue en pleine campagne russe : « Quel est celui qui accomplira l'acte le plus téméraire? » Il y a dans ce fait l'indice de possibilités effrayantes, et quant à moi je ne m'y serais pas attendu. » C'est qu'en effet, selon le point de vue habituel de Dostoiewsky : « Repeuple nisse est tout entier dans l'orthodoxie, en dehors d'elle il ne possède rien et n'a besoin de rien, puisque l'orthodoxie est tout» — selon ce point de vue, pareil fait ne saurait être « qu'inattendu » voire presque incompréhensible ; et néanmoins, de l'avis de Dostoiewsky lui-même, c'est un fait caractéristique au plus haut point. « Il y a dans ce fait, dit-il, quelque"' chose qui nous représente le peuple russe dans son ensemble. C'est avant tout l'oubli de toute mesure, un besoin de négation, même chez celui qui est le moins porté à nier, même chez le plus pieux ; un besoin de renier ses sentiments les plus chers, jusqu'à son propre idéal, jusqu'aux croyances populaires les plus vénérables, celles devant lesquelles il vient de se prosterner à l'instant et qui maintenant lui pèsent comme un fardeau intolérable. Parfois même il n'y a plus moyen de le retenir. Alors le russe est capable de tout briser, de renoncer à tout, à sa famille, à ses coutumes, à Dieu. Il lui suffit seulement de tomber dans ce tourbillon, sous le coup de ce vertige du reniement , de soi-même, de la destruction de soi-même , où si facilement se laisse aller le peuple russe ». ; J Dans le cas particuUer que l'on vient de voir, que s'est-il passé dans l'âme « du tentateur », de celui qui a imaginé et fait le pari? « Il se

peut, dit Dostoïewski, que depuis longtemps déjà, depuis l'enfance peut-être, ce rêve se soit glissé dans son âme, l'ait secouée d'horreur en même temps que d'une torturante volupté. Qu'il eût tout imaginé depuis longtemps déjà et le fusil et le terrain, tout en cachant son affreux secret, cela n'est presque pas douteux. Il l'avait imaginé, certes non point en vue de l'accomplir, car peut-être ne l'eût-il jamais osé tout seul. Tout simplement cette vision lui causait du plaisir ; elle traversait son âme par instants, et il s'y abandonnait timidement, puis reculait, glacé d'effroi. Arrivé le moment d'une gageure aussi inouïe — alors que la terre s'entrouvre ! Pourtant il savait bien que ce serait pour lui la damnation éternelle : mais il avait plané si haut ! » Et, à l'instant même où l'acte allait s'accomplir, quand il visait déjà l'Eucharistie, — chez tous deux, au fond de leur âme, chez la victime et chez le tentateur, il dut très certainement y avoir, conclut Dostoiewsky, une sorte de plaisir infernal de leur propre damnation, le besoin haletant de se pencher sur l'abîme et d'y regarder, l'enthousiasme vertigineux de payer d'audace.

C'est l'idée même de Pouchkine :

Il y a enivrement dans la lutte Et sur le bord du sombre abîme ; Tout, tout ce qui peut le perdre Pour le cœur de l'homme recèle D'inexplicables voluptés.

Oui, il s'agit là de quelque chose qui nous est familier, de quelque chose de russe, par trop vraiment russe, et qui peut-être n'est compréhensible à nul autre qu'à nous, les Russes.

Du reste, ceci a plus ou moins existé chez d'autres peuples, dans l'histoire des autres civilisations et religions : « L'homme se plaît à édi-

LA VISION D i: C A N A 111

fier et ii frayer de nouvelles routes, dit Dostoiewsky dans Les Mémoires du Souterrain,

— mais d'où vient qu'il a également la passion (le la destruction et du chaos ? Dites-le nous, s'il vous plaît ! J'ai la conviction que jamais l'homme ne renoncera à la douleur véritable^ c'est-à-dire à la destruction et au chaos. La dou-i leur, n'est-ce pas la cause unique de la consjciencc'} » — Quant à la joie de la conscience, de la connaissance, elle rend l'homme semblable à Dieu. L'amour de la destruction et du chaos paraît insensé ; mais tout au fond de cette folie on sent la possibilité de quelque nouvelle u sagesse de serpent », d'une nouvelle science : « goûtez au fruit de l'Arbre de Science, et vous deviendrez semblables à des dieux ». Pourquoi l'homme éprouve-t-il de l'enivrement sur le bord des plus ténébreux abîmes, où il est attiré ? C'est parce que tout au fond de ces ténèbres, il croit entrevoir une clarté nouvelle, une issue vers l'autre hémisphère du monde, vers le ciel inférieur, qui peut-être seulement paraît autre, mais en réalité est le même, contemplé d'une façon différente ; parce que tout au fond de la destruction et du chaos, s'ébauche une nouvelle construction et une nouvelle harmonie ; tout au fond du blasphème, une nouvelle religion ; sur la face du Titan souterrain, de l'Ange des Ténèbres, la face de l'Ange Portelumière, de Lucifer, la face d'un autre Dieu

— lequel encore une fois peut-être paraît autre mais en réalité est le même, contemplé d'une façon différente. Dans ce cas, le mal n'existe pas pour le mal, mais en vue d'un nouveau bien supérieur ; la négation n'existe pas pour la négation, mais pour une nouvelle affirmation :

Les Dieux. Je ne suis point dieu, Mais je me sens l'égal d'un dieu.

dit le Prométhée de Gœthe :

Comme eux je suis immortel.

Immortels nous sommes tous.

Je n'ai plus souvenir de mes origines

Je ne veux pas de fin,

De fin, je n'en vois pas.

Je suis donc immortel puisque j'existe.

Je reste ici créant des hommes

Selon mon image — tribu

A moi-même égale.

Apte à souffrir comme à pleurer,

A goûter et jouir,

Et ne vous point servir, ô Dieux,

Ainsi que moi !

Telle est la dernière conscience religieuse de « cet enthousiasme dans l'audace » dont parle Dostoiewsky au sujet du jeune homme qui tira sur l'Eucharistie ; tel est l'un des deux principes religieux éternellement antagonistes : le principe Titanique opposé au principe Olympien — Titanique, c'est-à-dire à la fois orgiaque, bacchique, dionysiaque.

Mais un principe n'en peut supprimer un autre; le blasphème apparent, poussé jusqu'au bout, n'est plus alors que la forme inverse d'une religion négative, opposée ; sous la négation apparente se cache une affirmation ; le pôle positif se renforce dans la mesure où se renforce le pôle négatif ; et quand la force aura dans les deux pôles atteint son maximum d'intensité, les deux courants se rencontreront enfin et l'explosion aura lieu.

A l'instant où le malheureux levait son arme pour tirer, « il se produisit dans son âme, dit Dostoiewsky quelque chose de tout à fait particulier » l'effroi mystique l'envahit, la force la plus considérable qui soit pour uneâmehumaine. Mais l'âme forte du jeune homme pouvait en-

LA VISION I) I-: C A N A ll.'î

corc tenter la lutte contre cet effroi ; elle l'a prouvé. Et comme la victime supportait la pression progressive de cet effroi, elle était donc, je le répète, incontestablement douée d'une très grande force spirituelle. D'ailleurs était-ce vraiment de la force ; n'était-ce pas plutôt de la pusillanimité? Probablement l'un et l'autre dans l'union des contrastes. Or, voilà qu'au dernier moment l'incroyable vision (celle du Christ en croix) lui apparut... et tout prit fin. « L'un et l'autre à la fois dans l'union des contrastes », dit Dostoiewsky. — Notre pensée est là, exprimée à peu près dans les mêmes termes : « L'un et l'autre à la fois ».

Deux fils ensemble tordus.

« Les contrastes se sont rejoints » :

Ils se toucheront les extrêmes.

« Oui » s'éveillera et a Non », Et « Oui » et « Non » fusionneront, Et leur mort sera la Lumière (^).

Cette terrible lumière, cet éblouissant éclair, l'étincelle qui' s'allume entre les deux pôles réunis, ce fut pour le pauvre insensé « l'incroyable vision » fin de tout.

Peut-on aborder ces hauts sujets mystiques, à propos du cas infime que nous rapporte Dostoiewsky? Cet acte impie n'est-il pas bien moins le fait d'une idée religieuse, que de l'absence de toute idée, c'est-à-dire d'une grossière ignorance et d'une sauvage barbarie? Mais ce qui nous occupe, ce n'est pas le fait lui-même, c'est Dostoiewsky dont la pensée s'applique à l'interpréter, d'une part afïïrmant « que le peuple russe est tout entier dans l'orthodoxie » qu'il « ne

(^) Vers d'un poème célèbre de M^^ Hippius : Éleclricité. (J.-C.)

possède rien d'autre et n'a besoin de rien », — et d'autre part que « ces deux types du peuple, le tentateur et la victime » insultant au plus grand mystère de l'orthodoxie « nous représentent le peuple dans son ensemble ». — « Évidemment, poursuit Dostoiewsky, ni l'un ni l'autre n'avaient une foi dogmatique suffisamment éclairée, une conscience bien nette de ce qu'ils faisaient ; mais tout de même il se trouvait chez eux, comme en général dans tout le peuple, « une certaine connaissance intime du Christ » car, ajoute-t-il, on peut connaître beau- j coup de choses de façon inconsciente ». En tout cas, la révolte elle-même, la discussion à propos « de celui qui accomplira l'acte le plus téméraire » avait acquis chez tous deux un degré d'idée à peu près consciente ». Mais admettons que Dostoiewsky ait exagéré, que ce soit là seulement un reste de barbarie moyennageuse, anté-chrétienne, quelque chose d'analogue à ce qui se passait en Occident aux sabbats des sorcières ou aux messes-noires, admettons que tout cela ne soit qu'une flaque d'eau croupie sur l'ornière du grand chemin, — dans cette flaque, ne voit-on pas se refléter toute la profondeur chavirée du ciel plein d'étoiles, le même qui se mire dans l'immense océan de la vie historique du peuple?

« Eh bien ! Lev Nicolaïevitch, je voulais te le demander depuis longtemps, crois-tu en Dieu oui ou non? » dit un jour Rogojine à l'Idiot, à propos d'un tableau ancien ou d'une icône.

— Comme tu as une étrange façon d'interroger... et de regarder! — remarqua involontairement le prince.

« J'aime contempler ce tableau — murmura Rogojine, qui se tut comme s'il avait de nouveau oublié sa question.

« Ce tableau ! s'écria tout à coup le prince,

SOUS l'impression d'une pensée soudaine. Mais ce tableau sulïirait à faire perdre la foi ! »

Quel était donc ce tableau, ou cette icône, qui, de l'aveu de ce saint « eut suffi à faire perdre la foi? »

X Ce tableau, — raconte dans sa confes sion le jeune Hippolyte qui se meurt de phtisie, — représente le Christ, à l'instant où on vient de le déposer de la croix. Il me semble qu'en général les peintres 3e sont ingéniés à représenter le Christ, soit sur la croix soit déposé de la croix, avec un visage qui garde encore les traces d'une beauté peu commune ; cette beauté, ils s'efïorcent de la Lui conserver, en dépit des plus épouvantables tourments. Dans le tableau de Rogojine, plus un mot de cette beauté ; c'est en plein le cadavre d'un homme qui a subi d'infinies souffrances avant d'être mis en croix : blessures, flagellation, coups de la part des gardes, coups de la part du peuple alors qu'il portait sa croix et tombait sous ce fardeau, enfin le supplice du crucifiement durant six longues heures (tel est à peu près mon calcul). En vérité c'est bien là le visage d'un homme que l'on vient d'enlever à l'instant même d'une croix, c'est dire qu'il a conservé en lui beaucoup de vie et de chaleur. Rien n'a eu le temps de s'y figer, de sorte que le visage de ce mort a l'air de ressentir encore les douleurs qu'il vient d'endurer ; mais aussi ce visage n'a-t-il en rien été épargné ; c'est la nature toute nue, et, tel en vérité doit être le cadavre d'un homme, quel qu'il soit, après de pareils supplices. Je sais que, dès les premiers siècles, l'Église chrétienne établit que Christ a souffert non point d'une manière fictive, mais bien réellement soufîert, et que sur la croix son corps par conséquent dut être soumis aux lois de la nature, d'une façon absolue et entière

l'ame de dostoiewskv 7

Sur ce tableau, le visage a été terriblement meurtri de coups ; il est enflé, avec d'affreuses plaies tuméfiées et ensanglantées ; les yeux sont ouverts, les pupilles révulsées ; les larges prunelles dilatées toutes blanches ont un éclat mort, vitreux. Mais, chose étrange, en regardant ce cadavre de supplicié, il vous vient une question d'ordre particulier, curieuse. Si c'est bien là le cadavre (et il devait être absolument identique à celui-ci) que virent tous Ses disciples, les premiers apôtres futurs, que virent les femmes qui L'avaient suivi et qui se tenaient au pied de la croix, tous ceux qui croyaient en Lui et L'adoraient, comment ont-ils pu croire, voyant un tel cadavre, que ce martyr allait ressusciter? Ces gens qui en touraient le Mort, et dont pas un seul n'est représenté ici sur ce tableau, ont dû ressentir une affreuse tristesse et un grand trouble en ce soir où, d'un seul coup, s'effondraient toutes leurs espérances et presque toutes leurs croyances. Ils ont dû se séparer dans le plus panique effroi, bien que chacun à part soi emportât une sublime pensée, qui jamais ne pourrait lui être arrachée. Et si le Maître eût pu voir Son image la veille du supplice, se serait-il placé lui-même sur la croix, et serait-il mort, comme il Test à présent? Cette question aussi vous vient involontairement, quand vous considérez ce tableau ».

Dostoiewsky n'a point connu Nietzsche, pas même de nom, bien que le premier livre de Zarathoustra ait été conçu, et en partie ébpuché, à peine six mois après l'achèvement des « Frères Karamazov » et la mort de Dostoiewsky. Ainsi les deux dernières œuvres capitales de Dostoiewsky et de Nietzsche coïncident à peu près dans le temps. Nietzsche avait senti profondément Dostoiewsky, et même il ne se cachait pas d'en avoir été directement influencé ;

néanmoins il le connaissait fort peu, d'après de mauvaises traductions (il n'en existe pas de bonnes) et en ignorait par conséquent l'essentiel. Il va sans dire que Nietzsche n'a jamais copié Dostoiewsky, ni répété ses paroles, et cependant il existe entre eux certaines concordances, des répétitions presque mot pour mot ; ce ne sont pas seulement les mêmes idées, les plus intimes et les plus secrètes, — celles où le penseur à peine ose parfois se reconnaître, mais presque les mêmes expressions et comme le timbre d'une seule et même voix. On dirait qu'ils se sont prêté l'oreille ou concertés à dessein, et qu'ils se sont ensuite par hasard trahis l'un l'autre. Il n'existe pas de miracles — mais cela n'est-ce pas un vivant miracle de l'histoire? N'est-ce pas l'esprit même du temps qui parle ici d'une seule et même chose, en deux points différents du monde?

Une de ces étranges et presque terrifiantes coïncidences est la question que se posent Nietzsche et Dostoiewsky, la question de tout le nouveau christianisme à propos du corps mort, ou mieux « du cadavre » aux « meurtrissures tuméfiées et ensanglantées » aux « yeux vitreux » de l'Homme honteusement supplicié que l'on vient à l'instant de déposer de la croix : « Comment ceux qui virent pareil cadavre ont-ils pu croire que ce martyr ressusciterait? »

« Le sort de l'Évangile — a dit Nietzsche dans son Antéchrist — fut réglé par la mort de Jésus : il était suspendu à la croix... Seula la mort, cette mort inattendue, ignominieuse, seule la croix, généralement destinée d'après la loi aux plus infâmes scélérats, seule cette terrible contradiction plaça vraiment les disciples en présence de cette énigme : « Qui était-cel Qu' était- ce'^. » {wer war das'l was war das'!) état

d'âme par trop compréhensible. Et désormais l'absurde problème fut posé : Comment Dieu a-t-il pu permettre cela? (ein absurdes Problem : wie konnte Gott das zulassen? » (Der Antichrist, chap. 40-41.)

Le lien le plus profond entre Nietzsche et Dostoiewsky se manifeste en Kirilov, sorte de héraut précurseur de l'idée religieuse de Nietzsche relative au « Surhomme » ; il se manifeste également comme affirmation du « Surhomme » du a Dieu-Homme » et comme négation del' «Homme-Dieu» — qui nie par contre-coup ce miracle de la Résurrection, indispensable au Christianisme, et fait du Christ, selon le mot blasphématoire de Julien TApwstat, tout simplement « un juif mort ».

« Écoute, déclare dans une sorte de délire, avant de se suicider, Kirilov à son « démon » Pierre Verkhovensky, écoute cette grande idée : un jour fut sur la terre, où se dressaient au centre de la terre trois croix. L'un des crucifiés était à ce point croyant qu'il dit à un autre : « Tu seras avec moi dans le paradis. » — Le jour finit, tous deux moururent ; ils s'en allèrent et ne trouvèrent ni paradis, ni résurrection. Ce qui avait été annoncé ne s'est point réalisé. Cet homme, entends-tu, était le plus sublime de la terre : il lui avait donné sa seule raison de vivre. La planète tout entière avec son contenu, sans cet homme-là, n'est qu'une absurdité. Jamais il n'a existé ni n'existera pareil homme, si même il se produisait un miracle. Précisément le miracle est en ceci que jamais il ne s'en était trouvé et que jamais il ne s'en retrouvera un semblable. Puisqu'il en est ainsi, et que les lois delà nature n'ont pas épargné Celui-là, n'ont pas même épargné leur miracle, mais L'ont obligé à vivre dans le mensonge et à mourir pour un mensonge, il faut bien alors que toute

la planète ne soit que mensonge, ne repose que sur un mensonge et une stupidc dérision. Il faut que les lois mêmes de la planète ne soient qu'un diabolique vaudeville. A quoi bon vivre, réponds-moi donc, si tu es un homme? )> Quinze siècles durant, c'est-à-dire jusqu'à la Renaissance, l'idée qu'en le Christ la nature humaine était aussi réelle que la nature divine, qu'il avait souffert et était mort comme tout le monde, pleinement soumis aux lois de la nature humaine — cette idée, la plus profonde du Christianisme, bien que communément adoptée, n'avait pas été approfondie, n'était pas vraiment sentie et demeurait en quelque sorte lettre morte. Grâce au rude ascétisme des nouvelles générations barbares, non moins qu'à la subtile scholastique de la vieille Byzance, qui étoufïaient également toute tentative d'idé« sur la Chair, — le charnel, l'humain en Jésus fait homme avait été atténué, voire même complètement absorbé par le spirituel, le divin. Elle était, cette chair, devenue à tel point incorporelle, miraculeuse, surnaturelle et pour ainsi dire abstraite, que l'idée même de la putréfaction, de l'inexorabilité des lois de la nature, ne semblait même pas un blasphème, simplement quelque chose d'impossible, d'absurde. On admettait par raison, mais on ne voyait pas de ses yeux, on ne sentait pas la réalité de ce tableau : « Le cadavre humain » aux « affreuses plaies tuméfiées et ensanglantées » aux « yeux ouverts et vitreux » de Celui qui vient d'être déposé de la croix, c'est-à-dire du plus honteux des instruments de supplice. L'état d'âme, si compréhensible pour nous aujourd'hui, des disciples se demandant à la vue de ce cadavre « comment pourra-t-il ressusciter? » était tout à fait étranger, inconcevable, tant pour les ascètes barbares que pour les scholastiques

byzantins du Moyen Age ; bien plutôt se seraientils demandé : « Comment Celui-ci a-t-il pu mourir? »

Mais lorsque, dans le cours des siècles suivants, du xv^ au xx^, les sciences renaquirent, surtout les sciences mécaniques (car le trait principal de la renaissance des sciences naturelles en Europe est précisément cette préférence accordée à Tétude physique des corps, de la matière inanimée, sur l'étude de l'âme et de la vie, le triomphe de la mécanique et de la physique sur la biologie et la psychologie, même à l'heure actuelle — en même temps que cette renaissance scientifique s'accomplit la grande, quoique peut-être simplement apparente « abjuration » du Christianisme. — « 0 mirabile giustizia di te, Primo Motore » — cet hosanna de Léonard de Vinci et de toute la science mécanique de l'univers, de Kepler à Newton, de Spinoza à Gœthe, n'était peut-être pas, mais paraissait, et paraît encore de nos jours, inconciliable avec Vhosanna mystique du Christianisme : « La mort a foulé aux pieds la mort ! » Dieu considéré comme premier moteur, le monde, telle une mécanique d'une évidente clarté mathématique, logique et nécessaire, et précisément en raison de cette nécessité divine : croire aux miracles devient alor scroire en quelque chose d'absurde (« absurdes Problem » selon l'expression de Nietzsche) en cela que deux et deux pourraient fort bien parfois ne pas faire quatre ; demander un miracle devient alors quelque chose comme une révolte sacrilège contre la « justice du Premier Moteur » de cet univers-machine. Mais dans le cœur de l'homme tout n'est pas « mécanique » : il souffre, et saigne de douleur comme au contact d'un fer tranchant à cette « nécessaire justice des lois naturelles ». Nous comprenons trop bien pour-

quoi ces rides titaniques et pitoyables creusées sur le visage de Léonard de Vinci ; trop bien cet aveu de Newton craignant de perdre la raison : « Je sens que je n'ai plus l'esprit aussi ferme qu'autrefois «(consistency of mind). C'est maintenant seulement, après les principes de XewU)n (Principia mathmatica), avec leur inébranlable certitude (hypothesas non fmgo), après la découverte de la loi d'attraction universelle, que la tentation du diable revêt tout son sens d'infinie séduction : « Si tu es le Fils de Dieu, jette-toi en bas, et les Anges de Dieu te soutiendront de peur que ton pied ne se heurte contre une pierre. » — Il est dit dans l'Évangile : « Ayant fini de le tenter, le diable le quitta pour un temps » (Luc, IV-13). — Pour un temps? Quand donc le diable revint-il? N'est-ce pas vers la neuvième heure « alors que les ténèbres s'étendirent par toute la terre » et que Jésus poussa un grand cri : « Eli, Eli, lamma sabactani? » c'est-à-dire : < Mon Dieu, mon Dieu ! pourquoi m'as-tu abandonné? » — S'il n'est point ressuscité, ces mots sont donc bien les derniers, et par eux tout est fini. S'il n'est point ressuscité, c'est le dernier cri du désespoir et de l'efîroi : il s'est jeté en bas et n'a pas trouvé d'ailes pour le soutenir; il est tombé « selon les lois de l'attraction universelle » et« s'est brisé contre cette terre qu'il était venu sauver ». c Les lois de la nature n'ont pas épargné Celui-ci, n'ont pas davantage épargné son « miracle », comme les roues dentées et les leviers d'une machine insensible, elles l'ont pris dans leur engrenage de fer et l'ont anéanti. « La prédiction ne s'est pas accomplie. Il est parti et n'a pas trouvé de résurrection. » — Et voilà que sur la terre où il s'est brisé ne gît plus qu'un corps mort, un « cadavre aux plaies tuméfiées et ensanglantées » aux « yeux ouverts

et vitreux ». Et nous, avec le même sentiment que les disciples à l'instant où l'on venait de le déposer de la croix, après douze siècles contemplant à présent son corps nous ne savons comment croire qu'il ressuscitera, et nous n'osons pas nous demander les uns aux autres : te Qui était-cel Qu'était-ce'! »

« Je ne sens plus mon esprit aussi ferme qu'autrefois », tout aussi bien que Newton, aurait pu dire Nietzsche en abordant ce problème, qu'il qualifie d'absurde uniquement, semble-t-il, pour se donner le change et se tranquilliser, car il sait trop que ce problème n'est pas absurde, bien qu'il soit capable d'anéantir l'esprit humain, voire la solidité de la raison de Newton. « Si le Christ n'est pas ressuscité, notre foi n'a aucun sens » — ce n'est pas en vain que Nietzsche rapporte ces mots de l'apôtre Pierre ; il les a confirmés : la foi n'avait pour lui aucun sens. Mais c'est Dostoiewsky, et non Frédéric Nietzsche, qui entrevit la profondeur de cette négation, et qui seul aura compris toute l'horreur de ce « problème » : l'impossibilité naturelle et la nécessité mystique du miracle de la Résurrection. Sur ■ce point il eut bien réellement le droit de dire < qu'en Europe l'athéisme n'atteignait pas, et n'avait encore jamais atteint, pareille force d'expressions ».

« Si la mort est si terrible, et si puissantes ses lois, comment les vaincre? — c'est Hippolyte qui continue à méditer sur ce tableau capable de « faire perdre la foi ». La nature se montre à la façon de quelque énorme animal, implacable et muet, ou pour mieux dire, beaucoup mieux, quelque bizarre que ce semble, à la façon d'une gigantesque machine du dernier modèle, qui absurdement aurait saisi, broyé et englouti dans son engrenage sourd

et insensible, un Être aussi grand que parfait, un Être qui à lui seul valait plus que toute la nature et ses lois, plus que toute la terre, laquelle peut-être n'avait été créée qu'en vue de la seule apparition de cet Être. Ce tableau semble précisément exprimer cette idée d'une puissance obscure, mauvaise et absurderaent étemelle, à laquelle tout serait soumis. Peut-on représenter par une figure ce qui n'en n'a pas? Mais je croyais par instants voir se manifester sous une forme étrange et impossible, cette puissance infinie, cet être sourd, obscur et muet. Je me souviens que c'était comme si quelqu'un tenant en main une chandelle m'eût conduit par la main en présence de quelque énorme et répugnante tarentule, se fût efforcé de me persuader que c'était là cet être obscur, sourd et tout puissant, et qu'il eût ri de mon indignation. »

De là la « révolte » d'Hippolyte présageant la révolte d'Ivan Karamazov et de Kirilov :

« Il m'est impossible de rester dans une vie qui affecte pour moi des formes aussi étranges et offensantes. Cette vision m'a humilié. Je suis incapable de me soumettre à l'obscure puissance qui prend l'aspect d'une tarentule. — La Religion I En quoi ma soumission lui seraitelle nécessaire? N'est-ce pas assez que Ton me dévore, sans exiger de moi que j'adresse des louanges à qui m'a dévoré? — Non, laissons plutôt la religion ! — Je mourrai, regardant en face le principe de force et de vie ; et cette vie je la refuse 1 S'il eût été en mon pouvoir de ne pas naître, jamais je n'aurais accepté l'existence à d'aussi dérisoires conditions. Mais il est encore en mon pouvoir de mourir. Le pouvoir n'étant pas grand, la révolte ne l'est guère. »

Dans le délire, ou les visions de son agonie.

ce Dieu-Bête lui apparaît sous l'aspect d'un énorme insecte répugnant : « Il avait l'air d'un scorpion, mais ce n'était pas un scorpion, quelque chose de plus dégoûtant et de bien plus terrible ». Il le décrit avec cette précision impudente et quasi géométrique avec laquelle sont décrites les visions de l'Apocalypse, et en même temps il sent que dans cette bête « un mystère est caché ». N'est-ce point cette même « Bête qui émergera de l'abîme » lorsque viendra la

fin du monde : « to 9r,ptov tÔ ava^alvov £x TTi; d(|3v(7(70U

— dont parle l'Apocalypse » et « l'adoreront tous ceux qui vivront alors sur la terre et dont les noms ne sont pas inscrits au livre de vie de l'Agneau, scellé depuis la création du monde. Que celui qui a des oreilles entende ». (Apocalypse, XIII, 8-9.)

Le Dieu-Bête, le Dieu-Tarentule. Un fait caractéristique au plus haut point, c'est cette figure d'insecte mystique, araignée ou tarentule, traversant tout l'œuvre de Dostoiewsky, retracée dans l'imagination de ses héros les plus profonds, de Svidrigaïlov à Fédor-Pavlovitch Karamazov. Il semble, qu'elle ne laisse nul répit à Dostoiewsky lui-même, qu'elle l'ait tourmenté, poursuivi durant toute son existence ; il semble que pour lui-même aussi quelque « mystère » quelque chose de fatal, de primordial et ressortissant au noumène se cache sous cette figure. Elle se révèle à lui dans les dernières profondeurs, non seulement de l'esprit, mais de la chair, non seulement de la dialectique la plus abstraite, mais de la sensualité la plus brûlante, comme le symbole de la volupté cruelle et de la cruauté voluptueuse et c'est aussi « tel un charbon ardent qui se consume au vif de la chair et dissout en même temps cette chair — c'est l'esprit de corruption « principe de naissance

•v't de mort, principe de cette « plaie de l;i vie •t'ternelleinent suppurante. »

A Hippolyte, dans son abstrait délire métaphysique, il semble que quelqu'un «l'a conduit ,par la main, lui montrant quelque énorme et répugnante tarentule. » — « Il m'a toujours semblé, dit Lisa à Stavroguine, en proie à ce soudain accès de haine en quoi l'amour dégénère parfois, que vous m'emmeniez dans quelque endroit où se trouvait une énorme araignée féroce -de la grosseur d'un homme, et que nous resterions là toute notre vie à la regarder et à en avoir peur. » — Et L'Adolescent, délirant de passion sensuelle pour la femme aimée, comme si elle se vendait à lui : « Quel plaisir pour moi que toute cette honte 1 » sent en lui une « âme d'araignée ». — « Déjà l'insecte cruel avait grandi dans mon âme » confesse Dmitri Karamazov, à propos d'une de ses turpitudes erotiques « à la Karamazov ». — « Une fois, frère, un insecte venimeux m'ayant piqué, je suis resté couché quinze jours avec la fièvre. Or, voici qu'en ce moment un insecte vient de me piquer au cœur, une sorte de venimeux insecte, €omprends-tu? » — L'idée qu'il peut exercer un pouvoir illimité sur une innocente jeune fille, la posséder tout entière », « corps et âme » — « cette idée, idée de bête venimeuse, m'a saisi le cœur à tel point, qu'il manqua défaillir sous l'angoisse ».

« Aux insectes, la sensualité ! Pour moi, frère, je suis cet insecte, et c'est à propos de moi tout spécialement que ceci a été dit. Et nous tous, les Karamazov, nous sommes ainsi faits,' et chez toi aussi, mon ange, cet insecte couve et déchaînera une tempête dans ton sang. » Et le père de l'Adolescent, Versilov, a lui aussi une « âme- araignée ». C'est elle qu'il semble avoir transmise à son fils. « Je vous extermi-

nerai » dit Versilov à sa maîtresse. « Et cet amour violent, sauvage, explique l'Adolescent, vous prend comme un accès, comme un nœud mortel qui vous étreint, une maladie, — et sitôt la satisfaction obtenue, le voile tombe et c'est alors un sentiment contraire, le dégoût, la haine, l'envie d'exterminer, d'écraser ». Et Rogojine aussi, un insecte l'a piqué au cœur et il a réellement « exterminé » Nastassia-Philippovna. Évidemment, ce n'est pas en vain qu'à peine Hippolyte a-t-il entrevu dans son délire la symbolique Tarentule « la Bête au mystère latent », soudain pénètre dans sa chambre le double de Rogojine. Ces deux apparitions sont connexes. Dans son fameux discours sur Pouchkine, au sujet des « Nuits Égyptiennes », « de la fantastique bestialité des anciens romains de la décadence », « ces dieux terrestres », Dostoiewsky reprenant son éternelle image, parle de la « sensualité des insectes » — a de la sensualité de l'araignée femelle qui dévore son mâle. »

L'éternité, à Svidrigaïlov, apparaît « telle une salle de bain, comme on en voit à la campagne, enfumée, avec des araignées dans tous les coins, et la voilà toute l'éternité ». « Qui sait, ajoute-t-il en manière de conclusion, à cette vision lugubre qui « donne froid à Raskolnikov ». — « Il se peut qu'elle soit véridique, et savez-vous bien, quant à moi, je l'aurais faite ainsi à dessein. » Il ne paraît pas soupçonner toute la signification mystique et pourtant réelle que peuvent avoir pour lui ces « araignées » si proches de son âme, de son « âme d'araignée. »

« Mais n'est-ce pas vous qui allumez la lampe de l'icône? » demande Stavroguine railleur à Kirilov, après leur entretien sur l'homo-divinité.

« Oui, c'est moi qui l'ai allumée.

« La foi vous est donc revenue?

« La pauvre vieille aime que la lampe... el elle n'a pas eu le temps aujourd'hui, — marmotta Kirilov.

« Et vous-même, est-ce que vous priez encore?

« J'adresse ma prière à tout. Vous voyez cette araignée qui grimpe le long du mur, je la contemple et je lui suis reconnaissant de ce qu'elle grimpe. »

Même ici nous retrouvons l'araignée ; ici comme partout où se fait sentir chez Dostoiewsky « le contact avec les autres mondes ». Soit que dans la volupté de l'esprit se manifeste l'orgueil, ou soit que dans l'orgueil de la chair se manifeste la volupté, l'apparition de ce mystique Insecte n'est jamais due au hasard. Elle fait songer à un énigmatique détail de la vie de Spinoza : " Quand il désirait accorder quelque repos un peu prolongé à son esprit — raconte le bon Colerus — il attrapait et apprivoisait des araignées, ou bien jetait une mouche à une araignée ; et observant le combat de ces insectes il éprouvait un tel plaisir qu'il s'éclaffait bruyamment ». Voilà un étrange plaisir pour « le plus doux des hommes que la terre ait portés » pour le saint « Rabbi Baruch ». — Telle est l'unique débauche de sensualité que se soit offerte ce pauvre juif d'Amsterdam, qui polissait ses verres de lunettes et se contentait pour sa journée d'un peu de bouillie au lait et d'un demi-pot de bière de quatre sols : des jeux de gladiateurs entre insectes I Ne ressemble-t-il pas à ces moments-là « aux dieux terrestres », aux romains de la décadence « qui charmaient l'ennui et la tristesse de leurs derniers jours par le spectacle de bestialités fantastiques, telles ciue « la volupté de l'araignée femelle dévorant son mâle »? — Quand on relit certains passages de l'Ethique, dont le dard secret est dirigé contre l'Évangile, contre

le précepte de l'amour filial envers Dieu, — ne semble-t-il pas que ce petit juif, de même que Stavroguine « est pour ainsi dire tout chargé d'une forte envie de rire»? et que, finalement, voilà qu'il donne libre cours à cette envie, au spectacle de deux araignées qui s'entre-dévorent « et part d'un bruyant éclat de rire ». Quel froid nous étreint à ce terrible rire, que l'on dirait d'un insensé 1 Quel frisson d'ironie soudaine fait grimacer le pâle et calme visage du philosophe, de cet homme « ivre de Dieu » qui pourrait dire de lui-même ainsi que Kirilov : « J'adresse ma prière à tout » ! Qu'est-ce donc qui provoque son rire? Ou bien son rire est-il •encore une prière? ou bien, de même qu'Ivan Karamazov, qui trouve tout naturel que son irère Dmitri ait tué leur père, — se réjouit-il tout simplement de ce « qu'un reptile ait dévoré un autre reptile? »

« Par cette même méthode, selon laquelle j'ai traité de Dieu et de l'âme, je considérerai les actions humaines et les penchants tout comme s'il s'agissait de lignes, de surfaces et de corps » (Éthique, IIP partie.) Et en effet, toute l'Éthique n'est elle-même qu'une subtile et diaphane toile d'araignée suspendue en l'air, constituée de lignes géométriques, de théorèmes, de postulats, de scholies, et, au centre de la toile, l'araignée Spinoza avec sa raison, concevant la Substance divine dans tous ses AttriJDuts et Modes, ou bien cette Substance qui a englouti le monde — Dieu lui-même qui impitoyablement tire sa vie de la vie, comme l'araignée de la mouche. Et certes, ce nouveau Dieu de Spinoza, bien que les rabbins l'aient banni de leurs Syna- ;gogues, n'en est pas moins parent du vieux Dieu d'Israël, du Dieu dévastateur, tel un feu brûlant et délétère, devant la face de Qui

« la terre s'enluil et les montagnes fondent ». Voilà que la terre s'en est enfuie, que les montagnes ont définitivement fondu. De tout ce qui jadis était l'univers, il n'est rien resté qu'une grise et poudreuse toile d'araignée, où chatoie à peine un vague prisme, — et dans son centre, la Substance absorbant tout. Dieu qui est le tout, le Dieu-Araignée qui a dévoré l'univers.

« Gott wurde Spinne » « Dieu est devenu Araignée » a dit Nietzsche dans son Antéchrist, à propos de la métaphysique en général et de Spinoza en particulier ; et l'on dirait encore ici qu'à son insu Nietzsche vient d'effleurer la pensée la plus terrible et la plus secrète de Dostoiewsky, comme s'il répétait à voix haute ce que Dostoiewsky lui chuchote à l'oreille.

L'opposition des deux abîmes, la contradiction entre l'amour divin et la liberté humaine, la nécessité mystique et la réelle impossibilité du miracle — contradiction qui paraissait insoluble à la conscience religieuse de Dostoiewsky, l'aura tourmenté toute sa vie. Elle se reflète dans tous ses ouvrages, mais nulle part avec autant de puissance que dans le dernier: Les Frères Karamazov, et précisément dans les pensées et les sentiments par lesquels passe Aliocha, le héros principal « au sujet de « l'esprit de corruption » alors que le défunt starets Zocyma « l'avait prévenu de la corruption comme d'une chose toute naturelle » ou bien, selon l'expression cynique du nihiliste Rakitine, c lorsqu'il commençait à puer ».

« Ce n'était pas de miracles qu'il avait besoin, mais seulement « de la plus stricte justice », laquelle, selon sa foi, venait d'être violée... Pourquoi cela'! Qui a jugé'i Qui pouvait ainsi juger? — telles étaient les questions qui lui torturaient l'âme... Passe encore qu'il n'y ait pas

l^O LA VISION DE CANA

eu de miracle, mais pourquoi l'infamie de cette corruption hâtive « devançant le phénomène naturel » comme disaient les moines avec méchanceté? Où donc était le doigt de la Providence? Pourquoi n' avait-elle pas montré son doigt « au moment où il l'aurait fallu » (songeait AUocha) et comment elle-même avait-elle pu se soumettre aux lois naturelles aveugles, muettes et inflexibles » — aux lois de la nécessité, cruelles comme ce « fer » par lequel le moujik de Tolstoï exerce son empire terrible sur toute chair vivante ou morte : « il faut le battre, le broyer, le pétrir » (^).

Ce doute d'Aliocha n'est pas une pensée abstraite, mais un chagrin mortel qui soudain envahit tout son être, une lame qui lui transperce rame : de tout son être corruptible, l'homme tout à coup sent l'impossibilité de la noncorruption ; de toute la pesanteur mortelle de son corps, l'impossibilité de l'envol par dessus le gouffre de la mort. Lui, peut-être, Aiiocha, 1-e premier d'entre les hommes a revécu cette souffrance que, douze siècles auparavant, les disciples du Seigneur avaient éprouvée au pied du Golgotha, en contemplant « le cadavre de l'Homme supplicié ». A cette odeur cadavérique qui plane sur le cercueil du starets Zocyma, Aiiocha en perçoit une autre plus épouvantable encore « l'esprit de corruption » qui s'exhale malgré tous les parfums des Saintes-Femmes. Le voile tombé qui le couvrait durant des siècles comme d'im linceul, voilà que ce n'est plus derechef qu'un corps mort qui s'offre à nous dans son effrayante nudité. Et l'imposture éhontée paraît une impudente vérité : « Les princes des prêtres et les pharisiens s'assemblèrent chez Pilate et lui dirent : Seigneur,

(^J En français dans le texte.

nous nous sommes souvenus que cet imposteur, quand il était encore parmi les vivants, a dit : après trois jours je ressusciterai. Ordonne que l'on garde son tombeau jusqu'au troisième jour, <ie peur que ses disciples ne profitent de la nuit pour l'enlever et disent : il est ressuscité d'entre les morts ! Et cette dernière supercherie serait pire que la première. » (Math. XXVII 62-64.) Ces sentiments et ces pensées d'Aliocha au sujet de r « esprit de corruption » soulèvent comme jamais nulle part elle ne fut soulevée au cours de ces vingt siècles, la question de Nietzsche •et de Dostoiewsky : « Qui était-ce? Qu'était-ce? En ce temps de la grande abjuration des peuples européens, il semble que le Christ une fois encore soit mort sur la croix et que le miracle de la résurrection de nouveau devra s'accomplir. Maintenant comme jadis, avant que ce miracle se produise dans la tombe, il devra se produire xians le cœur humain. C'est dans le cœur d'Aliocha que Dostoiewsky a perçu la première naissance mystérieuse du plus mystérieux des miracles -r- la première palpitation au tombeau de la chair qui va ressusciter.

« La vision de Cana » est la réponse à la question des cinq derniers siècles d'abjuration chrétienne, au sujet « de l'esprit de corruption » :

— « Ainsi, l'odeur est encore plus forte puisqu'on a décidé d'ouvrir la fenêtre » songe Aliocha, la nuit dans la cellule du starets Zocyma sur le cercueil duquel le Père Païssi lit l'Evangile.

« ...Jésus leur dit : remplissez d'eau les amphores d on les remplit jusqu'au bord.

« Et il leur dit : puisez maintenant et servez le Maître du festin^ et on le servit.

« Le Maître alors but de ce vin qui naguère était de l'eau, et il ne savait pas d'où il provenait :

les serviteurs le savaient eux qui l'avaient puisé. Le Maître fit venir le fiancé.

(( Et il lui dit: chacun offre d'abord son meilleur vin et quand les convives sont rassasiés, de moins bon : toi tu as veillé à ce qu'il y ait du bon vin jusqu'à la fin ».

« Mais qu'est-ce donc? Qu'y a-t-il? passa comme un tourbillon dans l'esprit d'Aliocha. Pourquoi les murs de ma cellule s'écartent-ils? Ah oui, c'est vrai, ce sont les Noces, c'est le festin, oui, bien sûr. Voici les convives, voici les jeunes époux, et la foule en liesse et... où donc est le très sage Maître du festin? Mais quel est celui-ci? Qui est-ce? De nouveau les murs se sont écartés. Quel est donc celui qui là-bas se lève de la grande table? Comment? Et lui aussi il est là? Mais n'est-il pas dans son cercuetn... mais il est là aussi... Il s'est levé ; il m'a vu et il vient ici... Seigneur ! *

« Oui, c'est vers lui que s'avance, le petit vieillard tout desséché, au visage sillonné de menues rides, l'air joyeux et souriant d'un paisible sourire. Le cercueil a disparu ; il porte le même habit qu'il avait hier quand il était assis parmi eux. Sa bonne face est épanouie, ses yeux brillent. Comment cela?... il a donc assisté au festin, il a donc aussi été invité aux Noces de Cana?...

« Moi aussi, mon cher, j'y suis invité et appelé, résonne derrière lui une voix paisible. Pourquoi restes-tu enterré ici que l'on ne t'y voit pas? — Allons, viens avec nous.

« C'est bien sa voix, la voix du starets Zocyma. Et comment ne serait-ce pas lui puisqu'il le réclame? Le starets a pris Aliocha par la main. Celui-ci, qui était à genoux, se relève.

« Réjouissons-nous, poursuit le petit vieillard desséché, buvons le vin nouveau, le vin de la nouvelle et grande allégresse. Tu vois, que de

LA V I S I O X D i: C A N A 1 6.5

convives î Voici le fiancé et la fiancée, voici le très sage Maître du festin qui goûte au vin nouveau. Et Le vois-tu Lui, notre Soleil, Le vois-tu?...

« J'ai peur... je n'ose regarder... murmura Aliocha.

« Ne crains rien. Terrible il est à nos yeux par sa majesté, effrayant par son altitude, mais Il est infiniment miséricordieux ; par amour Il s'est fait semblable à nous, et II se réjouit avec nous. Il change Veau en vin pour que la joie des convives ne tarisse pas ; Il attend de nouveaux convives; Il ne cesse d'en appeler de nouveaux dans les siècles des siècles. Vois : on apporte le vin nouveau, on apporte les coupes ».

Ne serait-ce qu'un songe, du délire, « une hallucination ordinaire » — c'est-à-dire un leurre grossier des sens et sans consistance aucune — ou bien est-ce quelque apparition authentique, peut-être même plus que cela, une vision anticipée^

« Qu'est-ce que la vérité? » et où est-elle — là-bas, au sépulcre, dans « l'esprit de corruption » dans la soumission de la chair morte « aux implacables lois naturelles » ou bien ici, dans ce « Soleil » — vision d'éternelle allégresse, d'éternel triomphe de la chair ressuscitée et par la mort réparant la mort? Puisse chacun croire selon les exigences de son cœur, croire ce que lui dicte son cœur. Il obtiendra ce en quoi il a cru.

« Le monde est plein d'innombrables possibilités qui ne se sont jamais réalisées » affirmait Léonard de Vinci, précurseur de la science moderne. Nous avons entendu aussi le balbutiement sacré, quoique bien vague encore et enfantin, de cette science du développement universel, de « l'évolution ». Le monde

n'a pas été et ne restera pas toujours tel qu'il est. L'état dans lequel il se manifeste actuellement à notre raison et à notre sensibilité dans le temps et dans l'espace, est une des innombrables conditions possibles du monde ; notre raison finie elle-même, notre sensibilité, ce n'est aussi qu'une des innombrables conditions possibles de notre raison infinie, de notre infinie sensibilité. En d'autres termes, l'univers n'est accessible à notre raison et à notre expérience que sur un point unique de l'espace et du temps ; nous en ignorons et l'origine et la fin, et nous ignorons notre propre fin et notre propre origine. Tout ce que nous savons d'une manière certaine, c'est que dans les conditions présentes de l'univers, l'action des lois de la nature est nécessaire et immuable. D'après ces lois, les molécules de matière constituant le corps du starets Zocyma, de même que les molécules constituant n'importe quel autre corps, doivent se dissocier, et jamais dans le temps et dans l'espace, c'est-à-dire étant donné taujours les conditions de l'univers tel que nous le connaissons par notre raison finie et notre expérience sensible — jamais nulle part ces molécules ne reformeront une association identique à celle qui fut jadis le corps du starets Zocyma. Mais voici qu'une interrogation s'élève : Pareille association ne serait-elle possible en d'autres conditions encore inaccessibles à notre manière de concevoir et de mesurer le temps et l'espace, en quelqu'une des innombrables et lointaines conditions de ce monde infini, vers quoi tend précisément « son aspect changeant » c'est-àdire le progrès, « l'évolution » et qui sera révélée à l'une des innombrables et lointaines conditions possibles de notre raison et de notre sensibilité? Dans leur état actuel, notre raison et notre expérience ne peuvent répondre à notre inter-

rogatoire ni par « oui » ni par « non ». Mais si, dans cet état actuel se trouve dépose le germe réel de leurs conditions futures ; dans notre raison et notre expérience finies, le germe de notre raison et de notre expérience mystiques (de la même façon que dans l'état inorganique de la matière se trouve déposé le germe de l'organique) la réponse de cette raison et expérience mystiques à la question qui vient d'être posée ne devra-t-elle pas être tout aussi réelle : oui, pareille association de molécules ayant naguère, dans le temps et dans l'espace, constitué le corps vivant, la personnalité charnelle du mort, indestructible par essence et éternelle, (car l'éternité de la matière est déjà une loi de la nature que nous connaissons) — pareille réassociation de molécules, en dehors de l'espace et du temps, en un nouveau corps immortel, en une nouvelle personnalité charnelle, dans ce futur état du monde qu'exigent absolument notre raison et notre expérience mystiques, est non seulement possible mais nécessaire. La révélation de cette raison et de cette expérience mystiques nous est un témoignage, que « le Verbe s'est fait chair » et que dans ce Verbe incamé, le Père et le Fils, l'Esprit et la Chair — ne sont qu'Un, et que, par conséquent, la personnalité charnelle dans sa signification définitive, est équivalente à la personnalité spirituelle. L'immortalité de la personnalité spirituelle exigée par la raison mystique et l'expérience nécessite à son tour l'immortalité de la personnalité charnelle. Mais est-ce que cela ne signifie pas : « En vérité, en vérité, je vous le dis : viendra le temps où tous ceux qui seront au tombeau entendront la voix du Fils de Dieu et sortiront du tombeau? » Le miracle de la résurrection paraît incroyable autant que le plus incroyable des contes. Mais

est-il plus croyable que, par suite du contact

entre la semence virile et celle de la femme,

des molécules éparses de matière inanimée,

emportées par les tourbillons du mouvement,

s'unissent et s'assemblent autour d'un point

immobile, d'une monade qui n'existait pas

jusqu'alors, sorte de noyau indestructible qui

constitue la nouvelle personnalité de celui qui va

[naître? Le mystère de la naissance, de l'incar-

I nation, n'est ni plus ni moins grand que le mys-

jtère de la résurrection; naître n'est pas moins

invraisemblable que ressusciter. La seconde

invraisemblance se distingue de la première

en ce que, en raison de sa nouveauté, elle nous

paraît moins familière.

La vision d'Aliocha est une authentique chose vue, un aperçu de cette infinie réalité par delà le temps et l'espace. Elle est pour Aliocha ce qu'est la mort pour le prince André, la naissance de Ketty pour Lévine, une illumination « une trouée » dans la vie ordinaire, à travers quoi se manifeste quelque chose de supérieur, « le contact avec les autres mondes ». L'âme d'Aliocha, soudain, a comme plongé son regard dans un futur infiniment reculé, où le cycle du développement universel est révolu, où le temps a cessé d'être, et où les molécules de matière ayant jadis constitué un ensemble organique, un corps vivant, après s'être ensuite dispersées viennent de se réassocier en un nouveau corps incorruptible. « Le petit vieillard desséché, tout sillonné de menues rides, vêtu du même habit que la veille » {tout ce qui est chez vous, est aussi chez nous) apparaît à AUocha comme un reflet de l'authentique image venue du fond de ce futur infiniment éloigné, selon une loi ' analogue à celle du mirage qui rapproche du spectateur des objets situés à une distance infinie, mais absolument réels. Ce n'est là ni

un songe, ni du délire, ni un leurre des sens, non plus qu'un fantôme ou un esprit désincarné, « mais une chair spirituelle » un corps tout aussi réel, tout aussi réellement existant que celui qui est couché dans le cercueil. « Oui, il est bien dans le cercueil, mais il est là aussi » songe Aliocha. Il est ici et là, dans les deux mondes à la fois — pour Aliocha qui se trouve, lui, entre les deux mondes. L'incorruptible corps du starets Zocyma, n'est pas seulement une vision, mais une apparition authentique, une manifestation autre de ce même corps qui gît dans le cercueil, de ces m.êmes molécules de matière soumises à la loi de corruption dans le temps et dans l'espace, qui dans la vision anticipée d' Aliocha, sont contemplées hors de l'espace et du temps, non dans le plan du sensible et du fini, mais dans le plan de la réalité mystique et de l'infini. Cette vision est en quelque sorte un pont éternel, un immuable arc-en-ciel jeté entre deux firmaments, le dernier Symbole, la dernière Union.

Aliocha éprouve les mêmes sentiments qu'éprouvèrent les Disciples du Seigneur et les Saintes-Femmes « à l'aube du premier jour de la semaine » — c'est la même transition qui le fait passer « d'un sentiment de profonde douleur et de consternation » à une joie qui le bouleverse : « Étant alors sorties en toute hâte du sépulcre, elles coururent pleines de crainte et de joie porter la nouvelle à Ses disciples. Et là Jésus vint à leur rencontre et leur dit : Réjouissez-vous ! et s' étant approchées, elles étreignirent ses pieds et l'adorèrent ». (Mathieu, XVIII, 8-9). Et cela non plus n'est pas un rêve, du délire, un leurre des sens, une simple vision mais « une vue anticipée sur quelque réalité infinie » une soudaine trouée dans le temps et dans l'espace, à travers laquelle l'âme plonge tout

à coup son regard à une distance incommensurable, dans cette direction où s'achemine révolution du monde ; à travers laquelle pour la première fois l'âme entrevoit dans le lointain ce qui devra être, ce qui déjà existe pour l'éternité. La chair du Christ ressuscité n'est ni fantôme, ni spectre, ni esprit désincarné, mais une chair réelle, « une chair spirituelle » : — « étonnés et effrayés, ils croyaient voir un esprit ; — mais II leur dit : De quoi vous étonnezvous, et pourquoi de telles pensées entrent-elles dans votre cœur'! Voyez mes pieds et mes mains : c'est bien Moi ; touchez-moi et regardez-moi, car un esprit n'a ni chair ni os, et vous voyez que J'en ai ». (Jean, XXIV, 37-39). C'est bien le même corps mort qu'ils venaient de voir au tombeau, qu'ils avaient contemplé dans leur consternation — c'est ce même « cadavre de supplicié » dont la vue a fait naître cette question : « Comment pouvaient-ils croire qu'il ressusciterait? Mais déjà c'est une autre apparence de ce même corps, contemplé du point de vue d'une autre réalité, non pas sensible et finie encore une fois, mais infinie et mystique ; c'est l'apparence définitive, la dernière réalité, apparence et réalité d'un ordre particulier, supérieur, surnaturel, qui recouvrent, absorbent en elles toutes les apparences et réalités précédentes, d'ordre inférieur et naturel, de la même manière qu'en musique l'accord majeur recouvre, absorbe en lui toutes les dissonances antérieures, préparatoires, tout comme si elles n'avaient pas été. — « N'est-Il pas au tombeau? » — c'est la dissonance temporelle, « la note fausse » ; « mais II est ici, dans la majesté et la gloire de la chair ressuscitée »— c'est l'harmonie définitivement atteinte, l'accord, le seul accord vraiment réel, l'accord final. Oui, il est bien au tombeau ; Il n'est qu'un corps mort,

de même que tous les autres corps soumis aux lois sourdes, muettes et impitoyables de la nature, de « l'esprit de corruption » pour des sceptiques tels que Renan ou Pilate, qui demandent à la Vérité même: « Qu'est-ce que Vérité? » pour un Smerdiakov avec son gros sens commun qui affirme que « rien de ce qui est écrit n'est vrai ». Pour ceux-ci, l'apparition du Christ est un phénomène d'ordre habituel, soumis aux lois physiques, historiques ; pour eux le <i cadavre du supplicié » est l'unique et définitive réalité. Mais pour nous l'apparition de Dieu sur la terre n'a rien de commun avec les lois naturelles, physiques, historiques ; pour les Disciples du Seigneur « qui ont vu » et pour nous qui n'avons pas vu et qui croyons — Christ est bien vraiment ressuscité. Et si même nous avions vu ce qu'il n'a été donné à personne de voir (ici l'histoire et la nature ont pour ainsi dire coupé tous les ponts, toutes les routes à notre raison et à notre expérience finies) si même nous pouvions voir, considérer, palper le corps mort et décomposé de Jésus au tombeau, nous récuserions ici, et pour cette fois seulement dans la nature etdansl'histoirCjle témoignage de notre raison et de nos sens ; nous aurions le droit de dire que c'est là « une suggestion diabolique », une hallucination. Et le phénomène de la Chair ressuscitée n'en resterait pas moins pour nous l'unique phénomène réel, l'unique réalité définitive, absorbant tout, supérieure à tout, — mystique, c'est-à-dire la plus réelle, puisque, ici comme partout (et en cela consiste la principale difïérence entre notre façon d'envisager le Christ et celle de tout le Christianisme antérieur à nous) la foi ne dépend point du miracle, mais le miracle de la foi : « tu as cm, parce que tu m'as vu ; bienheureux ceux qui ne verront pas et qui croiront ». (Jean,

L'AME de DOSTOIEVvSKY 8

XX, 29.) Ce bonheur de croire, ni Renan, ni Pilate, ni Smerdiakov « avec tout son sens commun » ne sauraient nous le ravir. Ce véritable miracle, notre nouveau et dernier miracle, notre dernier Symbole, notre dernière Union ne sauraient être anéantis par aucun dédoublement, par aucun sarcasme, par aucun « esprit de corruption », non plus que par les lois « de fer » de la nécessité. S'il est vrai que Christ pour nous soit mort d'une seconde mort, Il est pour nous ressuscité d'une seconde résurrection : « et alors. Je resterai avec vous jusqu'à la fin des temps. Amen ». (Mathieu, XXVIII, 20). L'ancien Christianisme exaltait l'esprit aux dépens de la chair, séparait, isolait l'esprit de la chair ; le Verbe en lui ne se faisait plus chair, au contraire, la chair y devenait verbe ; l'ancien Christianisme exaltait la moitié spirituelle du monde aux dépens de la moitié charnelle, n'admettait que la résurrection de l'esprit et négligeait la résurrection de la chair, mortifiait conscienlment ou, mieux encore, oubliait la chair. Et la chair mourut. Et en même temps que la chair, mourut l'esprit. Delà chair vivante, de l'esprit vivant, il ne subsista plus que r « esprit de corruption ». Le Christ changeait l'eau en vin et le vin en sang, la pierre en pain et le pain en chair. L'ancien Christianisme fait le contraire : il change le vin en eau, le pain en pierre, — en l'eau des pleurs, en la pierre du dogmatisme. Il faut que s'opère à nouveau le miracle des Noces de Cana, la conversion de ces larmes amères de l'ancien Christianisme en un « vin nouveau, en le vin de la joie nouvelle », afin que s'accomplisse le dernier miracle du Christ, le miracle de la seconde Résurrection, du second Avènement. Dostoiewsky a prédit cette iné^^table conversion de l'ancien Christianisme vespéral et occidental.

de ce sombre et monacal Christianisme de catacombe en un Christianisme jeune, oriental et auroral, tout ensoleillé, nuptial : « vois doncy on apporte le vin nouveau, on apporte des coupes ». Chez nous, ce vin nouveau n'existe pas encore, mais déjà « nous apportons les coupes ».

« Et Le vois-tu Lui, noire Soleil, Le vois-tui interroge le starets Zocyma.

« J'ai peur, je n'ose regarder... murmura Aliocha. »

Ce « Soleil » c'est bien cette Lumière, cette aveuglante étincelle, cet éclair qui a réuni les « deux bouts » les deux pôles du monde.

Ils se toucheront les extrêmes.

« Oui » s'éveillera et « Non ».

Et « Oui » et « Non » fusionneront Et leur mort sera la Lumière.

« Comme il approchait de Damas, soudain un éclair jaillit dans le ciel et l'aveugla ; il tomba et entendit une voix ». Cet éclair qui brille tout à coup dans le ciel, c'est le soleil d'éternelle joie de la Chair ressuscitée, et cette « ineffable vision » qui apparut enfin à Dostoiewsky fut pour lui « la fin de tout ».

C'est là, précisément dans cette Vision de Cana, qu'il a pour la dernière fois, déployé ses ailes toutes grandes : la chaîne par laquelle il il était resté cloué à son poteau immobile, au vieux Christianisme historique, se rompit enfin, et il prit son vol. Mais l'extrême anneau de cette chaîne était par trop profondément planté dans le cœur de Dostoiewsky pour qu'il put l'arracher de lui-même autrement qu'avec le cœur ; il s'envola loin de nous dans l'éternité. La fin des « Frères Karamazov » fut la fin de Dostoiewsky.

« Je songe que tous devraient par-dessus tout aimer la vie, dit Ivan Karamazov.

« Aimer la vie plus que le sens qu'elle comporte?

« Oui, l'aimer avant toute logique, et c'est alors seulement que j'en comprendrai le sens. Voilà ce que je me suis dit depuis longtemps. La moitié de ta tâche est faite, Ivan, et bien faite: tu aimes la vie. Maintenant tu dois t'occuper de la seconde moitié et tu seras sauvé ».

Dostoiewsky certes ne considérait point Aliocha et le starets Zocyma comme des hérétiques exclus de l'Église. Et cependant une profession de foi aussi sincère, pour celui qui voudrait aller jusqu'au bout de la pensée de Dostoiewsky, n'aurait-elle pas semblé durant toute l'existence historique du Christianisme, et maintenant encore ne semblera-t-elle pas plus coupable et plus scandaleuse que toute hérésie ? Le « paganisme » (car il est trop évident que l'amour d'Ivan Karamazov pour la vie n'a rien de commun avec le « Christianisme »), non seulement du point de vue tolstoïen, mais du point de vue du Christianisme historique en général — le « paganisme » ne doit pas être considéré comme une moitié du monde opposée au Christianisme, ou négative, mais comme l'autre moitié indispensable de ce même Christianisme ; la doctrine du Christ ne doit pas être considérée comme la grande scission, mais comme la réunion de ces deux parties, des deux pôles du monde. Ce qui paraissait être le Christianisme, et ce qui aujourd'hui apraît être « l'anti-christianisme » ne sont pas deux choses différentes, mais une seule et même chose. Le ciel d'en haut et le ciel d'en bas, celui du jour et de la nuit ne sont pas deux ciels, mais un ciel unique.

Nous autres seulement, contemporains de Zarathoustra-Antéchrist, sommes à même de comprendre toute l'incroyable nouveauté, l'au-

dace de cette véritable « profession de foi ».

« Bleibt mir dcr Erde treu, ineine Briider, mit der IVIaclit eurer Tugend ». Mes frères, restez fidèles à la terre de toute la force de votre vertu ! « De tout votre amour et de tout votre savoir servez le sens de la terre 1 » Ainsi dit Zarathoustra. Il nous avait semblé jusqu'à présent que c'était là le mot le plus fort que TAntéchrist eût prononcé contre le Christ ; que « ce sens de la terre » cette « fidélité à la terre » — et l'idée du non-terrestre, la fidélité au ciel, s'excluaient réciproquement, autant que le mensonge est exclu par la vérité. Nous -avions cru d'après L. Tolstoï et Nietzsche, d'après tout le millénaire ascétisme chrétien, nous avions cru qu'aimer Dieu comme le Christ l'a ordonné, signifiait renoncer à vivre de la vie terrestre, renier la terre, haïr la terre.

« Baise la terre infatigablement, aime-la sans te lasser, dit le starets Zocyma, recherche l'enthousiasme et l'extase de l'amour. Baignela terre des larmes de ta joie, et aime ces larmes qui sont tiennes. Et n'éprouve aucune honte de cet enthousiasme, car c'est un grand présent de Dieu qui n'est octroyé qu'à de rares élus ». Ce que le saint starets Zocyma appelle un « haut présent de Dieu » ce n'est pas seulement cette fidélité de raison, mais cet amour délirant « qui semble insensé » antérieur à toute logique «pour la terre », et partant « pour les petites feuilles printanières et pour le ciel bleu qui étreint la terre » — pour le ciel terrestre. Même un pécheur comme Dmitri Karamazov pressent cette sainteté de l'amour pour la terre, qui ne semble point chrétien, alors que sur la terre descendait la déesse Cérès, la « Grande-Mère » celle dont le corps se transformait en pain vivant dans les mystères souterrains d'Eleusis :

Du haut des cîmes de l'Olympe Gérés la Mère vient vers nous...

Pour que du fond de sa bassesse L'homme puisse se relever Avec l'antique Mère-Terre Qu'il s'allie éternellement.

« Mais voilà bien toute la difficulté, ajoutet-il perplexe, comment ferai-je alliance pour toujours avec la terre? Je ne baise pas la terre ». N'est-ce point parce qu'il ne sait pas «baiser la terre », comme le fait le starets Zocyma, qu'il n'est pas encore chrétien? Dmitri sent en somme qu'il n'y a pas moyen de « s'élever de sa bassesse » de sa sensualité de Karamazov, d'araignée, de son amour pour la terre « enceinte », rien qu'enceinte — autrement qu'en concluant une nouvelle alliance religieuse, illuminée de conscience, un « nouveau testament » avec la Terre, la Grande-Mère. Or, c'est là, ou à peu près, ce que dans les Possédés « la Sybille russe » la nonne réfugiée dans un couvent pour y faire pénitence de ses dons de prophétie, chuchote en sortant de l'église à l'oreille de l'Innocente boiteuse : « La Mère de Dieu que penses-tu que ce soit? » — C'est la Grande-Mère, espoir du genre humain — c'est la Grande-Mère la Terre humide, et en cela réside pour l'homme une grande joie. Et tout chagrin terrestre et toute larme terrestre — se fait joie pour nous, et lorsque de tes larmes tu abreuveras la terre à une archine de profondeur, à l'instant même tu te reprendras à te réjouir de tout. Et tu ne sentiras plus du tout de chagrin, telle est ma prophétie ».... Ce mot alors m'avait frappée. Depuis, dans mes prières, je me suis mise, avec de profondes révérences, à baiser la terre ». Ce nouveau testament de la prophétesse et du starets Zocyma d'une part et de

Zarathoustra l'Antéchrist d'autre part : « soyez fidèles à la terre », « baisez la terre », Aliocha aussi l'accomplit en faisant ce que désire si fort mais n'ose faire Dmitri Karamazov — « il conclut avec la terre notre mère une étemelle alliance ». La nuit, après la vision de Cana, après cette soirée où le starets Zocyma boit « le vin nouveau », le « vin de la nouvelle et grande jubilation », Aliocha sortit de la cellule et s'en fut au jardin, et là, soudain, comme fauché il s'abattit contre terre. — « Une savait pas pourquoi il l'embrassait, il ne se rendait pas compte pourquoi il voulait irrésistiblement la baiser, la baiser tout entière ; mais il la baisait, pleurant, sanglotant, la baignant de ses larmes, et comme en extase il lui jurait de l'aimer, de l'aimer éternellement. « Baigne la terre des larmes de ta joie et aime ces larmes qui sont tiennes ». — entendait-il comme un écho dans son âme. Pourquoi pleurait-il? C'est d'enthousiasme qu'il pleurait, c'est à cause de toutes ces étoiles qui rayonnaient sur lui du fond de l'abîme, et « il n'éprouvait aucune honte de son extase ». De ces mondes divins, innombrables, des fils semblaient être descendus pour s'unir à son âme, et l'on eût dit que celle-ci vibrait toute « au contact des autres mondes ». Le mystère terrestre semblait se fondre avec celui du ciel, le mystère terrestre se joignait à celui des étoiles. A chaque instant il sentait nettement, physiquement pour ainsi dire, que quelque chose de palpable, de solide et inébranlable comme cette voûte étoilée, s'arc-boutait à son âme, et cela pour la vie et l'éternité. Il était tombé comme un faible adolescent, il se releva tel un combattant armé pour la vie ». C'est le contact de « notre Grande-Mère la Terre », qui lui vaut cette force nouvelle, et avec cette force il s'en ira, selon le conseil du starets, de son

désert monastique vers le monde, non seulement de la terre vers le ciel, comme naguère quand il était « faible » encore, mais du ciel vers la terre.

Tel est ce que le Christianisme a révélé de plus profond à la culture russe, et peut-être à la culture universelle. Il nous avait semblé jusqu'alors qu'être chrétien signifiait aimer le ciel et rien que le ciel, en renonçant à la terre, en exécrant la terre. Mais voici un Christianisme qui n'est point renoncement à la terre ni trahison envers la terre, mais nouvelle «fidélité à la terre », nouvel amour, « rrouvel embrassement de la terre ». Il apparaît tout à coup que non seulement on peut aimer à la fois ciel et terre, mais qu'il est impossible de les aimer autrement qu'à la fois, impossible de les aimer séparément, selon la doctrine du Christ. Aussi longtemps que nous n'aimons pas jusqu'au bout le ciel ou la terre, jusqu'à l'extrême confln du ciel et de la terre, il nous semble, tout comme à Léon Tolstoï et à Nietzsche que l'un de ces amours exclut l'autre. Il faut aimer la terre jusqu'au bout, jusqu'à l'extrême bord de la terre, — jusqu'au ciel ; il faut aimer le ciel jusqu'au bout, jusqu'à l'extrême bord du ciel, jusqu'à la terre. Alors seulement nous comprendrons que c'est un seul amour et non pas deux amours, que le ciel est uni à la terre, embrasse la terre (les deux hémisphères, les deux pôles du monde) et que la terre s'abandonne au ciel, s'ouvre au ciel : « le mystère terrestre, selon l'expression de Dostoiewsky, entre en contact avec le mystère des étoiles ». C'est dans ce contact, dans cette union que réside l'essence, sinon du Christianisme historique, du moins de la doctrine même du Christ. L'arbre de vie n'épanouit pas seulement ses tendres feuilles printanières dans le ciel bleu, mais il enfonce pro-

fondement ses racines dans le sombre sein éternellement fécond, éternellement voluptueux, de notre mère, la terre humide. Tant que la terre ne devient pas céleste, elle est toujours encore la vieille terre païenne ; tant que le ciel ne se fait pas terrestre, il n'est encore et toujours que le vieux ciel, qui semble tout au plus chrétien, mais n'est pas chrétien. Or ( une nouvelle terre sera et un nouveau ciel » : c'est-àdire que la terre se fera céleste et terrestre le ciel « Que votre règne arrive ! que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel ». Non seulement au ciel, mais sur la terre. Que votre volonté réunisse le ciel et la terre ; alors îé ciel et la terre ne seront pas deux, mais un seul, de même que Moi et mon Père ne faisons qu'Un. C'est le sel du sel de la doctrine chrétienne ; non plus l'eau, mais le feu du baptême. Baptisés avec l'eau seulement, nous ne comprenions point ; désormais nous commençons à entrevoir que pour n'avoir pas compris cela, nous n'avions de fait rien compris au Christianisme.

Il l'avait compris, ou mieux pressenti et annoncé avec tant de force, lui le premier Européen de notre temps — Dostoiewsky.

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