POSSÉDÉ OU V H O I' II 1-: T E
porte que ce soit une tension anormale, si le résultat est le même, si la minute de sensation remémorée et examinée en pleine santé apparaît au plus haut point harmonie, beauté ; si elle donne le sentiment inouï de la plénitude, de la mesure, de la réconciliation, le sentiment d'une fusion enthousiaste et fervente avec la plus haute synthèse de vie? » Si durant cette seconde, c'est-à-dire au dernier moment de lucidité précédant la crise, il lui était arrivé de se dire : « Oui, pour un tel instant, je donnerais ma vie tout entière! », cet instant valait en lui-même toute une vie. Du reste il ne tenait pas à cette partie dialectique de sa déduction : la stupidité, l'obscurcissement des idées, l'idiotie, lui paraissaient la conséquence évidente de « ces minutes d'existence supérieure ».
Il est regrettable que le prince Mychkine ne tienne pas à la partie dialectique de ses déductions, car il est une question d'énorme importance, une question non seulement religieuse mais philosophique, scientifique et intéressant l'histoire générale de la culture : Peut-on « pour cet instant d'existence supérieure » sacrifier non seulement la vie d'un homme, mais de l'humanité entière? En d'autres termes, l'évolution de l'histoire universelle a-t-elle pour but de se prolonger indéfiniment dans le temps, à travers la succession des différentes formes de culture et le renouvellement des générations, ou bien le point de perfection de toutes les destinées historiques « de tous les temps et de toutes les époques » se trouve-t-il « dans cet instant d'existence supérieure » en ce que la mystique chrétienne appelle « la fin du monde? » Cette question semble une question métaphysique, abstraite, fort éloignée de la vie contemporaine, de la vie réelle, pratique, politique et morale : en réalité, consciemment ou
84 POSSÉDÉ ou PROPHÈTE
non, elle y rentre d'une façon inévitable. De même que la pensée de la fin terrestre, de la mort, ne laisse pas d'influer, non seulement sur la vie abstraite et contemplative, mais sur la vie active de chaque homme en particulier,. — ainsi, cette même pensée ne peut manquer tôt ou tard d'influer sur la vie réelle et active^ sur l'histoire et la culture de l'humanité tout entière.
Jusqu'à l'avènement du Christianisme, on vivait comme vivent les bêtes, hors de la conscience de la mort, dans un sentiment d'immortalité animale. Le Christianisme fut la première, et jusqu'à ce jour, l'unique religion qui a conçu ou tout au moins ressenti l'inéluctable pensée de la mort, d'une fin, non seulement pour Thomme — mais pour l'humanité entière»
Peut-être est-ce là une des particularités principales de l'influence historique et civilisatrice du Christianisme, — influence qui d'ailleurs n'est pas encore achevée, — sur les destinées sociales, morales et politiques de l'Europe.
Et voilà qu'à cette idée de la fin du monde, du dernier accomplissement de tous les destins terrestres de l'humanité, lorsque l'Ange de l'Apocalypse « viendra jurer aux vivants que le temps ne sera plus »; en « cet instant de la plus haute harmonie, de l'existence la plus haute » — voilà qu'à cette idée du dernier sommet atteint par la chaîne des civilisations, à cette idée angulaire qui est la religion de l'Homme-Dieu, correspond en sens inverse la religion du dieuhomme. Son prophète, dans le roman de Dostoiewsky : les Possédés, est Kirilov, celui que Dieu « a tourmenté toute sa vie. » Avec d'étonnantes coïncidences dans les tours d'expression^ les mots, et jusque dans les nuances les plus sub tiles de la pensée, il reprend à ce sujet « l'extraordinaire paradoxe » du prince Myclikine r
« Avez-vous connu, Clialov, de ces instants « d'éternelle liarnionie »? Il est des secondes, elles se produisent par cinq ou six à la fois, tout au plus, où vous éprouvez soudain la présence de l'éternelle harmonie. Ce n'est point terrestre; je ne veux pas dire non plus que ce soit céleste, mais que l'homme, sous son aspect terrestre, ne les peut supporter. // faut être transformé physiquement ou mourir. Ce sentiment est net et indiscutable. C'est comme si vous aviez soudain la sensation de la nature tout entière, et vous vous dites : oui, c'est la vérité. Dieu, alors qu'il créait le monde disait après chaque création : Oui, c'est vrai... c'est bien. » Ce... ce n'est pas de l'attendrissement, non, rien que de la joie. Vous ne pardonnez rien, car il n'y a rien à pardonner. Ce n'est pas non plus que vous aimiez, oh ! il s'agit là de quelque chose de supérieur à l'amour ! Le plus terrible, c'est que tout soit si lucide et qu'on en ressente une telle joie. Si cela dépasse cinq secondes, l'âme n'y peut résister; elle doit disparaître. Durant ces cinq secondes, je vis toute une vie et donnerais pour elles toute ma vie, car elles en valent la peine. Pour y résisier dix secondes, il est nécessaire d'être transformé physiquement. Je pense que l'on devrait cesser de faire des enfants. A quoi bon les enfants, à quoi bon le progrès, si le but est atteint? Il est dit dans l'Évangile qu'à la résurrection, les hommes ne feront plus d'enfants et qu'ils seront pareils aux anges du Seigneur. »
Au fond Kirilov ne fait ici que poursuivre dans ses dernières conséquences la dialectique du prince Mychkine ; celui-ci dit : « Pour un tel instant l'homme peut sacrifier sa vie. » Kirilov ajoute et complète : « Pour un tel instant, on peut sacrifier la vie de l'humanité tout entière. »
Du reste le prince Mychkine parfois se rapproche de cette subtile conclusion, qu'il redoute, mais qui ne lui semble pas moins inévitable. « Durant cet instant, dit-il un jour à Rogojine, à l'époque où avaient lieu leurs rencontres à Moscou, j'ai cru comprendre le sens de cette parole étrange : le temps ne sera plus. »
« Il va sans dire qu'il n'aurait pas discuté sérieusement le fait, conclut, d'une manière inattendue, et avec timidité, Dostoiewsky. « Sa déduction, c'est-à-dire l'estimation de cette minute renfermait quelque erreur sans aucun doute. » De quelle erreur s'agit-il donc? « La stupidité, l'obscurcissement des facultés du cerveau, l'idiotie se dressaient devant lui comme la conséquence évidente de ces minutes sublimes. » Mais n'est-ce que pour lui seul, idiot de naissance, ou bien pour tout homme en général, — pour l'humanité entière? Et cette erreur de déduction abolit-elle le sens de toute la dialectique? Telle est la question à laquelle Dostoiewsky ne veut, ou ne peut répondre. Et cependant elle tient aux fibres de son propre cœur, et de celui de la religion chrétienne tout entière. »
«Cela vous arrive souvent? — demande Chatov à Kirilov après sa confidence sur les « instants d'éternelle harmonie. »
« Une fois tous les trois jours, une fois par semaine.
« N'êtes-vous jamais tombé du haut mal?
« Non.
« Eh bien, cela viendra. Prenez garde, Kirilov, j'ai ouï dire que l'épilepsie débute précisément de cette façon. Un épileptique m'a décrit par le menu ce qu'il ressentait immédiatement avant la crise. Tout à fait comme vous ; il m'a dit aussi qu'il ne l'aurait pu supporter plus de cinq secondes. »
P O s s fi D É OU PROPHÈTE 87
Pour conclure, ce n'est pas seulement à Kirilov mais au prince Mychkine, dont la beauté d'àme,si incontestable aux yeux de Dostoiewsky, découle de ces « lueurs d'éternelle harmonie » que Chatov pourrait jeter le conseil cynique de Raskolnikov :
« Allez consulter un docteur. »
Le problème de la maladie en tant qu'état inférieur, problème qui hante si profondément r Idiot et lui fait supposer une fatale erreur dans ses déductions, dans l'estimation de ces « instants d'existence supérieure » se résout pour Kirilov au moyen de ce qu'il appelle la « transformation physique de l'homme. » Et cet écho des prophéties de l'Apocalypse résonne ici étrangement : « Alors je recréerai tout à nouveau. » — « Il y aura une nouvelle terre et un nouveau ciel. » — Et chez l'apôtre Paul : « L'ancien est passé, — à présent tout est nouveau. » — « En Jésus-Christ, une nouvelle créature. » — La transformation physique de l'homme » — « la renaissance de la chair » — « la résurrection de la chair. » Je vous confie un secret : « Non pas tous nous mourrons, mais tous nous serons transformés, en un clin d'œil au dernier coup de la trompette. » (Première épître aux Corynthiens. XV (51, — 52).
« Alors sera une nouvelle vie, dit Kirilov à Stavroguine — alors l'homme sera nouveau, tout sera nouveau... Alors l'histoire sera divisée en deux parties : celle qui va du gorille jusqu'à la suppression de Dieu, et de la suppression de Dieu jusque...
« Au gorille? — reprend Stavroguine froidement railleur.
«... Jusqu'à la transformation physique de la terre et de l'homme, poursuit Kirilov sans se troubler. L'homme sera Dieu et se transformera physiquement. Et le monde se transformera.
88 POSSÉDÉ ou PROPHÈTE
et les actes, les pensées et tous les sentiments. » L'idée de la transformation physique de l'homme ne laisse à Kirilov nul répit ; elle le poursuit telle une « idée fixe. »
« C'est moi qui commencerai et finirai, et j'ouvrirai la porte. Et je sauverai. » — dit-il à Pierre Verkhovensky, au moment de se suicider, dans un transport d'enthousiasme à la fois prophétique et lamentable. « C'est cela qui sauvera tous les hommes et dans la génération suivante les fera renaître physiquement transformés, car, dans les conditions physiques actuelles je me suis aperçu qu'il est impossible à l'homme de se passer de l'ancien Dieu. J'ai cherché trois ans l'attribut de ma divinité, et je l'ai trouvé : l'attribut de ma divinité — c'est mon bon plaisir ! Telle est sur ce point capital, ma seule façon d'affirmer mon insubordination, ma nouvelle et terrible liberté. »
Pour Dostoiewsky, Kirilov est un fou « un possédé du diable », un de ces démons dont Pouchkine a pressenti la présence au sein de la nature russe :
« De deux démons ils avaient l'apparence. »
Dimesurés et difformes Sous la lune au vague reflet, Maints démons tourbillonnaient Comme les feuilles à l'automne.
Ce n'est pas en vain que Dostoiewsky a choisi ces vers de Pouchkine pour épigraphe à ses (c Possédés ». Il expérimentait en Kirilov jusqu'où peut aller dans la nature russe, dans l'âme russe la dialectique de l'athéisme quand elle est conséquente.
Le prince Mychkine est lui aussi un fou, « un possédé du diable » — certes, aux yeux du
monde seulement dont la sagesse est folie devant le Seigneur, mais non aux yeux de Dostoiewsky. De même que pour Kirilov, les instants « d'éternelle harmonie» qui illuminent l'image de l'Idiot d'un tel nimbe de beauté surnaturelle et de sainteté sont également, selon son propre aveu, le produit d'un mal sacré ou démoniaque. Si Kirilov pour Dostoiewsky n'est qu'un fou, que signifient donc ces étranges coïncidences entre les plus profondes pensées de Kirilov et les pensées du prince Mychkine au sujet « des instants d'éternelle harmonie » considérés comme source d'existence supérieure, en connexion avec la prophétie de l'Ange de l'Apocalypse jurant que '< le temps ne sera plus » c'est-à-dire que le but de l'histoire universelle n'est point ici-bas une perpétuelle continuité, mais bien la fin de l'humanité, la seconde Apparition, le second Avènement? Selon toute évidence, Dostoiewsky n'a pas tout dit sur ce point ; ce qu'il estime pour lui de plus terrible et de plus grave, il ne peut ou ne veut l'avouer ; il s'arrête comme au bord d'un précipice, ferme les yeux, et le penseur se dissimule derrière l'artiste. N'y aurait-il pas en effet quelque chose de sacré dans l'insane délire de Kirilov? Ne dirait-on point parfois que Dostoiewsky s'aime et se justifie lui-même en le prince Mychkine ; qu'il se hait et s'accuse en Kirilov ; mais que dans l'un comme dans l'autre il trace son propre portrait, et qu'ils lui sont l'un et l'autre également familiers? L'Idiot et Kirilov, ne sont-ce point deux aspects de sa propre personnalité, ses deux visages — l'un apparent, l'autre secret? Kirilov n'est-il le double de l'Idiot? Telle est l'énigme que Dostoiewsky, cet homme audacieux entre tous, non seulement n'a pas osé résoudre, mais à laquelle il n'osait pas même songer, bien qu'il
90 POSSÉDÉ ou PROPHÈTE
n'ait guère pu toutefois songer à autre chose- « Convenir que Dieu n'est pas et ne pas convenir en même temps que soi-même on est Dieu est une absurdité, à moins que l'on ne se tue absolument. » Ce sont là les paroles de Kirilov. « Si Dieu existe, comment puis-je supporter la pensée que ce Dieu n'est pas moi? » Ce sont les paroles de Frédéric Nietzsche. « Il n'y a pas de Dieu, car Dieu est mort. Et c'est nous, qui l'avons tué. Ne devrions-nous pas nousmêmes nous transformer en dieux? Jamais acte plus grand n'aura été accompli, et celui qui naîtra ensuite participera de ce fait à une histoire plus grande que toute l'histoire (^ui précède ». Lequel parle ici? Est-ce encore Kirilov? Non, c'est Frédéric Nietzsche. Mais Kirilov répète presque mot à mot : « Alors sera un nouvel homme, alors tout sera nouveau. L'histoire sera divisée en deux parties : du gorille jusqu'à la suppression de Dieu, et de la suppression de Dieu jusqu'à la « transformation physique de la terre et de l'homme. )> ce qui, en d'autres termes signifie jusqu'à l'avènement du dieu-homme « du Surhomme ».
Bien que Nietzsche ait revendiqué pour maître Dostoiewsky, nous savons que ses idées principales se sont formées indépendamment de Dostoiewsky, d'une part sous l'influence de l'Hellénisme, en particulier de l'antique tragédie, des philo sophies de Kant et de Schopenhauer, et d'autre part sous l'influence des sciences naturelles contemporaines, des idées de Darwin, de Spencer, de Haeckel sur la transformation biologique des espèces, le progrès universel, la métamorphose naturelle, sur ce qu'on nomme « l'évolution^). Nietzsche n'a fait que poursuivre ces déductions scientifiques et les adapter aux problèmes de la culture historique et universelle. Pour lui, l'homme n'est pas une fin, le dernier
P O s s fc D É OU 1' R () V II k T i: 91
îinneau, mais seulement l'un des anneaux de la chaîne dans le développement cosmique : ainsi ■que l'homme est issu de la transformation des espèces animales, un nouvel être sortira de la transformation des espèces humaines relevant de la culture historique. C'est là l'être nouveau « la nouvelle créature » ou comme s'exprime le nihiliste russe avec une cynique naïveté : « du gorille jusqu'à l'homme et de l'homme jusqu'à la suppression de Dieu », jusqu'au dieu-homme.
Du reste ce n'est là de Nietzsche que le côté apparent et extérieur, qui plus tard devait lui paraître à lui-même une écorce grossière ; il en est un autre plus profond, plus intime et plus secret. « Pour ce qui est de ma maladie, avoua- t-il un jour, je lui dois incontestablement plus qu'à ma santé. Je lui dois cette robustesse supérieure dont jouit l'homme qui se fortifie et s'accroît de tout ce qui ne réussit pas à le vaincre. Je lui dois toute ma philosophie. Seul ce haut tourment est l'ultime afîranchissement de l'esprit. Seul ce haut tourment, ce long et lent tourment, par quoi il semble que nous soyons consumés sur un bûcher de bois vert, tant il se hâte avec lenteur — seul ce tourment nous contraint, nous autres philosophes, à descendre au plus profond de nous-mêmes et à rejeter de nous-mêmes tout ce qui est confiance, bienveillance, habitude, douceur et médiocrité, tout ce en quoi peutêtre consistait naguère notre humanité. » Ainsi Nietzsche, de même que l'Idiot et Kirilov, découvre dans les douleurs de l'enfantement, dans sa maladie, « des instants d'éternelle harmonie, » une source d'existence supérieure ; dans la mort de l'humain, il entrevoit les premiers éclairs, les lueurs « du Surhumain ».
« L'homme est quelque chose qui doit être surpassé » ainsi parle Zarathoustra. Ce n'est
92 POSSÉDÉ ou PROPHÈTE
qu'en le surpassant, en tuant dans son esprit et dans sa chair tout « Vhumain, trop humain » ce n'est qu'en dépouillant la chair du vieil homme à la sagesse animale, à la sagesse de serpent, comme une vieille peau morte, que l'homme pourra parvenir à réaliser cet être divin à qui est réservé « le nouveau ciel, la nouvelle terre » ; ce n'est qu'en mourant et en se décomposant qu'il pourra ressusciter en un être incorruptible. Déjà Pouchkine, le plus sain et le mieux équilibré de tous les Russes, avait songé à cette « transformation physique de l'homme», physique et spirituelle à la fois, « à cette nouvelle naissance et à cette métamorphose de la substance charnelle en substance spirituelle :
Et lui, se penchant sur mes lèvrp'î.
Il arracha ma langue vaine De pécheur et d'astucieux; Et d'une sanglante morsure Entre mes lèvres expirantes Glissa le dard de la sagesse.
De mon sein fendu par le glaive Mon cœur palpitant fut tiré ; Et dans ma béante poitrine Il mit un charbon enflammé.
Je gisais là, tel un cadavre, Quand la voix de Dieu m'appela :
Surgis et sois prophète !
Le cadavre de l'homme gisant n'était que la vieille dépouille muée du serpent ; celui qui surgit à la voix de Dieu, déjà ne sera plus un homme,
Platon, dans un de ses apologues, raconte comment, lorsque sous l'empire du désir divin d'Éros des ailes se mettent à pousser à l'âme humaine, celle-ci éprouve quelque chose d'analogue au malaise des enfants qui font leurs dents. Avec une précision anatomique pour nous quelque
p o s s i; I) i; (» r p i; o !• ii \: v i; k.'-;
peu l)izarre, il décrit comment ce malaise de l'àme délnite par une sorte de démangeaison, « un prurit » comme si (fuelque chose se débattait, faisait effort pour sortir de son étroite gangue cliarnelle sans y pouvoir parvenir ; comment ensuite il se forme une tumeur enflammée, et enfin d'Iiorribles ulcères aux endroits où doivent percer les ailes ; comment l'âme est tantôt brûlante de fièvre et tantôt grelottante de froid, comme si elle allait mourir.
(( Si le grain ne meurt, il ne revivra point. » Les douleurs créatrices de l'enfantement sont semblables aux douleurs destructrices de la mort.
Pouchkine emporta dans la tombe le secret de sa grande santé. Dostoiewsky le secret de sa grande maladie. Et Nietzsche, cadavre de Surhomme ou bien d'homme seulement, nous a quittés, emportant dans sa folie l'énigme de sa sagesse.
Et nous sommes seuls, comme peut-être jamais on ne l'a été sur la terre. Abandonnés, malades, et parfois même ridicules, non seulement aux yeux des autres, mais à nos propres yeux, nous devons déchifîrer l'énigme que n'ont pas réussi à déchifîrer les dieux et les Titans, tracer la ligne qui établira la démarcation entre ce qui est notre santé et notre maladie, notre vie et notre mort, notre renaissance et notre déclin. Déjà, cette énigme, nous ne pouvons plus l'éluder : elle n'attend pas, elle nous regarde dans les yeux — elle veut être résolue. Mais le pourrons-nous? L'oserons-nous?
Jamais encore peut-être les destins du monde n'ont à ce point, à l'insu.de tous, oscillé comme sur la pointe d'un glaive, entre deux abîmes ; jamais ils n'ont comme aujourd'hui autant tenu
94 POSSÉDÉ ou PROPHÈTE
à un fil ; peut-être jamais encore l'esprit humain n'a-t-il pressenti, à l'insu de tous, que le commencement de la fin, sinon la fm elle-même est proche, qu'elle est à notre seuil et frappe à la porte.
Malheur à ceux qui se sont réveillés trop tôt dans leurs tombes alors que tous dorment encore 1 Mais si même nous le voulions, déjà nous ne pourrions plus nous leurrer et nous rendormir. Nous pouvons tout au plus faire semblant de dormir. Déjà nos faibles yeux, pas encore tout à fait dessillés, à demi-somnolents, ont entrevu ce que n'avaient pu supporter les plus perçants et les plus audacieux d'entre les yeux humains. Où fuir cette vision? Gomment cacher notre nudité? Et pendant qu'une infime poignée d'hommes éveillés déjà voit — les autres, comme « au temps de Noé avant le déluge », se contentent de boire et de manger, d'acheter et de vendre, de prendre époux ou épouse.
Et quel délire insensé leur sembleront nos paroles, ce murmure et ce vague bruissement de morts qui s'agitent dans leurs tombes !
Là-bas seulement, dans les profondeurs du peuple, peut-être en est-il d'autres qui comme nous se réveillent. Mais un abîme nous en sépare, et notre voix ne peut arriver jusqu'à eux : comme nous ils sont seuls dans leurs tombes.
Qui donc se lèvera le premier et dira qu'il est éveillé? Qui a le droit déparier ainsi? Quel est celui qui a vaincu la dernière tentation démoniaque de notre temps, de ce temps qui mêle, non seulement dans la conscience, mais dans la vie, dans les actes, dans la chair et le sang de chacun de nous, la corruption du grain avec sa résurrection, les douleurs de l'eniantement avec les affres de la mort, la maladie
(le la Renaissance avec la maladie du Déclin. Voilà ce qu'il faut faire tout d'abord, et lorsque ce sera fait ou tout au moins commencé, alors seulement il sera possible d'en parler.
En attendant, ici prend fin notre apparence, notre parole, notre contemplation ; ici commence notre secret, notre silence,, notre action.