‹ L'Ame de FranceChapitre 17 sur 18 · LA FRANCE EST IMMORTELLE · texte numérisé non relu

LA FRANCE EST IMMORTELLE

Sommaire. — Le passé de France, garant de son avenir. — Les guerres étrangères et les guerres civiles. — Les conflits d'idées. — Robustesse de la France. — Immortelle parce que nécessaire, nécessaire à la démocrtie, nécessaire à l'Eglise.

Ainsi constituée par la nature, par Dieu et par elle même, la France est immortelle. Elle est immortelle parce qu'il semble manifeste qu'elle a une mission à continuer dans le monde.

Les nations égoïstes peuvent disparaître, elles n'étaient utiles qu'à elles-mêmes; la France est altruiste et expansive; c'est ce fond d'humanisme si vivace et si persévérant en elle qui assure sa pérennité glorieuse. Le monde entier a besoin de la France, il l'a senti dans ces derniers temps et de même que la France avait lutté seule pour la liberté du monde, le monde a enfin compris qu'il lui fallait, pour sauvegarder sa propre liberté, se lever et combattre pour la liberté de la France.

Le passé même de la Patrie répond de son avenir.

La France, en effet, avec sa complexion féminine,

n'est point exempte de faiblesses et de défauts. Si elle avait dû mourir, ces défauts et ces faiblesses l'auraient tuée bien des fois au cours des siècles.

Rarement pays a été plus jalousé, plus attaqué, plus envahi, plus proche de la ruine. Toutes les grandes invasions ont passé sur la terre Gauloise, comme pour la raviner jusqu'au fond, et quand les invasions cessèrent par l'Est, quand le torrent se fut tari des Goths, des Burgondes, des Vandales et des Huns, les invasions commencèrent par le sud, les Arabes montèrent comme une marée jusqu'au cœur de la France pour la submerger. Charles Martel arrêta l'inondation sarrazine à Poitiers, comme Clovis avait arrêté la première invasion allemande à Tolbiac. Barbares idolâtres de l'Est, barbares fatalistes du Midi avaient mis par deux fois en question l'existence même de la France.

Celle-ci commençait à respirer et voici les hommes du Nord, l'invasion maritime de Norwège qui s'engouffre aux embouchures de la Seine et de la Loire et qui fait refluer les fleuves ensanglantés. Le Suzerain de France est le jouet du jarl Rollon : la Neustrie sous le nom de Normandie semble devoir se séparer, en fait, de la France féodale, et la Neustrie, c'est la province entre toutes riche et plantureuse.

Trois siècles plus tard, la Normandie est redevenue française, mais il semble que ce soit pour attirer sur la France l'invasion du peuple qu'elle a elle-même conquis. Les rois d'Angleterre prétendent à la couronne de France; les léopards veulent paître les lis; ils se jettent dessus comme dans une jungle, ils les piétinent, ils vont les écraser: jamais rivalité d'idéal ne fut mieux symbolisée que par cette lutte entre la Bête et la Fleur, entre le fauve et le lis mystique. Le Moyen-Age n'aura pas su trouver meilleure allégorie, et c'était une réalité.

L'idéal courageux, mais violent de l'Angleterre, l'idéal Hexible et berceur de la France étaient aux prises et pour les départager et pour sauver le monde, une Vierge.

Jehanne la Pucelle, une bergère de dix- sept ans voilà qui fut le champion de la France, le sauveur de son territoire et de son génie; le poème est complet et tel que nul peuple n'en a qui puisse en être rapproché.

Sortie une fois de plus de l'épreuve sanglante, la France se ressaisit et recommence à vivre : mais nouveau conflit, nouvelle invasion. Ce sont les Impériaux à l'aigle double qui multipliant les pointes d'incursion, essaient d'encercler et d'étouffer la France par le Nord, par l'Est, par le Sud.

Pendant tout le seizième siècle, de Louis XII à Henri IV, les troupes allemandes et espagnoles tentent la trouée par le Roussillon, par la Provence, par le Rhin, par l'Artois.

Comme, un instant, les Anglais, au xve siècle, ils ont des complices au cœur même de la patrie. Si les Bourguignons ont travaillé naguère pour les Anglais, la Ligue semble bien maintenant travailler pour les Espagnols. La guerre civile se mêle une fois de plus à la guerre étrangère et cette guerre civile est à mobile religieux. Ce ne sont plus seulement des intérêts matériels opposés qui peuvent disperser momentanément le corps de la France, ce sont des conceptions philosophiques et religieuses qui, bien plus pénétrantes, tendent à dissoudre pour jamais son âme.

Mais le sursaut populaire et le bon sens du Béarnais d'accord sauvent la patrie une fois de plus, et voici l'aube du grand siècle avec le rayonnement du royal soleil. C'est l'apogée : tout est ordonné, tout semble devoir durer éternellement, et peu à peu tout s'effrite et se décompose. La France passe au creuset sanglant

do la Révolution. Tout ce qui la constituait depuis des siècles et qui semblait essentiel à son existence : monarchie, aristocratie, art, religion, tout disparait, entraîné du même mouvement.

Pendant dix années, le monde entier est secoué d'épouvante, au fracas de tout ce qui tombe en France : une telle poussière monte de ce débris qu'on ne voit plus rien. Aussi bien quelque chose peut-il subsister encore qui soit vraiment la France?

Oui : le corps a été mutilé, l'accessoire a disparu, l'àme survit, et c'est l'Institut pour l'esprit, et c'est le Consulat pour l'organisation politique et judiciaire et c'est le Concordat « pour l'heureux rétablissement de la religion catholique », rien d'essentiel n'a péri. Au Roi Soleil succède le soleil d'Austerlitz ; mais le nouvel « Impéralor » monté trop vite au faîte travaille inconsciemment à détruire ce qu'il vient d'édifier. Il promène un instant de capitale en capitale ses aigles victorieuses ; puis « le grand coup de vent » dont parle Victor Hugo lui casse les deux ailes; c'est une chute lamentable, aussi rapide qu'avait été l'essor, et par deux foi6 la France est envahie sur une longueur de cent kilomètres. C'est 1814 encore glorieux, c'est 1815, avec la catastrophe de Waterloo.

A ce moment les Alliés peuvent dépecer la France: personne ne résistera ; les pouvoirs publics ont fondu. Pourquoi les Alliés n'osent-ils pas? pourquoi, ayant flairé la France, se retirent-ils en grognant sans y mordre.

C'est que la France, meurtrie et exsangue, vit toujours et qu'à se l'incorporer les rois de l'Europe ont peur de ramener avec elle la liberté chez eux

Et enveloppée un instant du drapeau blanc de ses anciens rois, non comme d'un linceul, comme a dit Mus-

set, mais comme du drap de la convalescense, la France renaît.

Enfin, c'était l'année, que, jusqu'à la guerre mondiale de 1914, on appelait l'Année Terrible, et où la pauvre France, abandonnée de tous, parut râler sous la botte prussienne et se vît arracher en pleine chair vive, l'Alsace et la Lorraine.

Or la France tant de fois à la merci de ses ennemis du dehors, chaque fois rénovée dans son sang et purifiée par l'épreuve, a, pour ainsi dire rechippé plus vigoureusement et a repris, avec une orientation toujours raffermie, le cours de- ses destinées.

Mais finalement victorieuse des autres, la France n'est pas moins venue heureusement à bout du fléau bien plus grave des convulsions et des dissentiments intérieurs.

Cette spontanéité qui la caractérise, cet idéalisme qui la transporte et ce culte de la liberté qui parfois l'enivre, toutes ces qualités qui peuvent être aussi des causes de faiblesse, ont souvent mis la France en conflit avec ellemême. La gestation des plus nobles idées "n'est pas toujours paisible et la France a connu ces soubresauts si douloureux qui précèdent certains enfantements.

La France, dès l'origine, a connu les guerres civiles, Neustriens et Austrasiens, d'abord; puis pendant tout le Moyen-Age, luttes féodales et perpétuelles de château à château, de vassal à souverain, de monastère à monastère. L'Arbre de Discorde a poussé ses branches à chaque degré de la hiérarchie civile et religieuse. Un esprit de particularisme étroit a armé les communes contre les communes, comme les Seigneurs contre les Seigneurs. Nul ne paraissait plus comprendre qu'il faisait partie d'un ensemble : chacun tirait à soi au moyen des alliances les plus compromettantes et les plus criminelles.

Au moment même que l'Anglais débarquait à Harfleur et conquérait si rapidement la Normandie, Armagnacs et Bourguignons s'entr'égorgaient dans Paris et si, en principe, les Armagnacs restaient fidèles à la France ou peut dire qu'ils la trahissaient, en fait, par leurs folies, leur indiscipline et leur sot orgueil.

Puis ce furent, au xvie siècle, ces horribles guerres de religion où il semble bien que ce n'était plus le corps de la France, mais son âme qui se perdait au machiavélisme d'une italienne sans scrupule, Catherine de Médicis. Alors on voyait les protestants piller, saccager, détruire les monuments du passé de la patrie; on voyait les catholiques répondre par le massacre des protestants, et les uns comme les autres, au nom du Dieu d'amour, poursuivre effrontément la domination politique, et impuissants à faire aimer leur foi par la persuasion ou par l'exemple, tacher à l'imposer par force en livrant les uns et les autres la patrie à l'étranger; puis ce furent les discordes honteuses, parce que sans le moindre idéal et toutes d'intérêts mesquins ou de sotte vanité, qui marquèrent les régences des reines étrangères. Marie de Médicis et Anne d'Autriche, ces princesses sans hauteur de vue et livrées à leurs favoris, Concini et Mazarin.

C'est enfin le cataclysme formidable de la Révolution qui voulut faire délibérément table rase du passé et de toutes les traditions nationales. Le couperet sanglant nivela les têtes après que le couperet légal eût[voulu niveler les institutions.

Que de fois a paru devoir se réaliser pour la France la parole du Maître : Tout royaume divisé contre luimême périra ! Mais on dirait que Dieu a voulu une fois de plus pour la France faire exception aux lois posées pour tous.

Jamais il n'a voulu que les maladies nationales les

plus mortelles aux autres nations, allât jusqu'à la mort de la nation française.

Après chaque crise d'anarchie, un homme providentiel s'est rencontré juste à point pour reconstituer l'unité féconde et restaurer la paix.

Après le choc de Testry en 687, c'est Charlemagne qui devient empereur d'Occident. Après chaque période troublée du Moyen-Age, c'est un roi centralisateur, Philippe-Auguste, Saint-Louis, qui prend en main le gouvernail du vaisseau de Paris ballotté. Après Crécy, Poitiers, c'est Charles V ; après Azincourt, c'est Louis XI, après les guerres de religion, c'est Henri IV. Richelieu succède à Goncini et Louis XIV, l'ordre majestueux, aux illustres brouillons de la Fronde. Après la grande Révolution qui a tout mis à bas, c'est Bonaparte qui reconstitue avec méthode et puissance l'administration, les finances, les codes, la religion elle-même.

Et ces résultats heureux ne suivent pas seulement les luttes à main armée : les conflits d'idées aboutissent eux aussi à une rénovation morale, à un progrès de civilisation qui, de la France, passe à l'univers entier.

Les fautes sociales et politiques de la France, les vices de ses constitutions successives, les défauts, les timidités, les incohérences mêmes de ses divers systèmes économiques, le relâchement des mœurs à certaines époques, l'invasion d'une littérature qui confond volontairement l'art avec l'immoralité et que l'étranger soudoie hypocritement en la dénonçant officiellement avec indignation, tous ces virus corrupteurs qui contaminent la pureté de la veine nationale, ne peuvent entraîner que des dépressions passagères, la morbidesse d'un instant : ce qui en naît surtout, c'est un nouveau et plus puissant sursaut dans l'idéal.

Les erreurs religieuses elles-mêmes qu'une conception

mal avisée de la liberté permet de voir s'infiltrer en France, ne, peuvent y tuer l'esprit ancestral qui est l'esprit catholique. Ce qui logiquement devrait y tuer la vie religieuse, l'y renouvelle et l'y surrexcite. Les lois peuvent être anti -catholiques, la foi persiste en dépit des lois; le bon sens national réagit dès qu'il en est temps, et les séparations officielles d'avec l'Eglise ne font que rapprocher pratiquement la France de lrEgli.se.

La robuste santé de la France lui permet de survivre à tout et ce qui devrait la faire mourir et semble plutôt, par je ne sais quelle ordonnance du ciel, la vacciner contre la mort.

La France a, en elle, des ressorts secrets qu'elle ne se connaît pas toujours elle-même au moment qu'ils jouent comme spontanément pour son salut et sa résurrection. Une vitalité mystérieuse circule en elle et lui charrie dans les veines, aux heures d'apauvrissement ou de contamination, comme la réserve merveilleuse d'une sève de printemps.

Après seize siècles d'une vie glorieuse, mais aussi singulièrement mouvementée, après des tentatives osées sur tous les terrains ouverts à son activité, la France n'offre aucun symptôme de décrépitude rabougrie ou même de vieillesse qui tende au repos. Elle garde comme une perpétuelle jeunesse.

La France est immortelle, et elle est immortelle à la manière d'un être vivant; c'est dire que si son corps venait un jour à disparaître, elle a amassé assez démérites et de gloire pour survivre dans son âme: ses œuvres la suivraient dans la postérité. Rien ne pourrait entraver le vol de son esprit. La France s'est amassé des trésors que ni la rouille de l'oubli ni le rapides voleurs ne pourront jamais anéantir.

C'est qu'en effet la France n'a pas agi seulement d'un

geste matériel, toujours à recommencer, et dans un domaine où tout se désagrège dès qu'on ne le soutient plus directement, la France a pensé, elle a pensé noblement et les nobles idées, une fois émises, ne meurent plus ; elles ignorent toute régression et elles poursuivent interminablement leur vol.

La France a pensé et elle a fixé sa pensée dans un art plus immortel qu'elle ne saurait être elle-même immortelle.

La France est la preuve la plus tangible, au point de vue humain, de la force impérissable et de l'éternelle jeunesse du Verbe; elle est la revanche vivante de l'esprit sur la matière, et c'est cet esprit dont elle se fait spontanément et inlassablement le champion qui la vivifie elle-même.

Les ennemis de la France, on l'a vu, peuvent envahir son territoire, raser ses villes, lacérer ses tableaux, abattre ses statues, mutiler ses cathédrales; il y a quelque chose que ses eunemis n'auraient jamais pu lui prendre, c'est le génie qui lui a inspiré toutes ces merveilles et qui, insaisissable à l'étranger, inassimilable à qui n'est pas français, permet à la France de réparer elle-même ses brèches en vivant.

Il y a surtout quelque chose que la France n'aura jamais besoin de défendre et encore moins de refaire et de réparer, c'est son trésor littéraire. Le Cid de Corneille, VAthalie de Racine, les Méditations de Lamartine, planent au zénith de la pensée humaine. Dans ce raid idéal,, nul avion ennemi ne saurait atteindre la France, nulle fumée de bataille ne saurait obscurcir cette gloire.

Quand bien même la France n'aurait plus de territoire, ■plus une cathédrale, plus une usine, elle vivrait encore avec ses poètes. Un livre de mince papier, quelques lignes de lettres harmonieusement combinées pour

illustrer une idée généreuse, lui suffiraient à braver l'orgueilleuse agression des brutes et à continuer, sans canons et sans fusils, à dominer la pensée de l'univers qui se croirait victorieux d'elle et qui, sans elle, périrait lamentablement de pénurie intellectuelle et d'inanition morale.

C'est qu'en effet la France n'est pas seulement une nation de luxe en laquelle se complairait Dieu même par une faveur spéciale. Si la France a survécu à tout, même à ses propres fautes, c'est parce quelle est nécessaire au monde comme conservatrice d'idées.

D'autres nations avaient paru appelées à cette mission au cours des siècles. La Grèce et l'Italie, chacune à son tour, ont étendu partiellement sur le monde quelques rayons de l'intégrale vérité : mais elles n'avaient reçu, sur beaucoup d'idées, qu'une révélation estompée d'ombre.

La France a recueilli ce que les civilisations d'Athènes et de Rome contenaient d'humanisme et d'immortalité, et à la lumière docilement reçue de l'Evangile, elle a tout merveilleusement condensé en elle.

Elle a nuancé de mélancolie l'imagination trop riante des Grecs, elle a adouci de suavité la raison trop rigide des Romains ; elle a tout fondu, même sa gaieté gauloise, dans la charité du Christ, si prenante et si ordonnée en même temps. Elle est devenue une personnalité unique au monde et cependant elle a incarné le monde, grâce au dosage tout divin et à l'exquise combinaison des éléments qu'elle possédait d'origine ou qu'elle s'est insensiblement assimilés.

La France s'est constitué une âme, qui, sans cesser d'être elle-même, répond admirablement à l'âme des autres et la comprend par tout ce qu'elle contient de profondément humain et voici qu'elle est immortelle

parce qu'elle est humainement indispensable à tout ce qu'il y a de divin sur la terre.

La France est en effet utile à l'expansion de la Raison humaine Nul plus qu'elle n'est jaloux des droits de la raison, rayon de Dieu même dans l'homme; elle ne saurait se plier longtemps au joug de l'arbitraire et si la raison lui fait accepter l'autorité, ce n'est qu'après que l'autorité elle-même lui a fourni ses raisons. Pour elle « la raison de l'autorité c'est l'autorité de la raison. »

C'est ainsi quelle s'est élevée contre toute les tyrannies qui prétendaient accaparer l'autorité et qu'elle avait pensé depuis longtemps ce qu'a écrit Victor Hugo :

Je hais la tyrannie, Qu'elle vienne d'en haut, qu'elle vienne d'en bas : Elle est la tyranie et je ne l'aime pas !

Mais la raison de France n'est pas la froide raison seulement raisonnante et qui déduit tout au fil d'une logique inexorable ; tempérée en tout, la France ne va point au terme d'une raison qui dans son ensemble ne saurait être tout entière qu'en Dieu. Tète lucide, la Frauce est aussi un cœur chaud et son cœur a lui aussi des raisons que la raison ne connait pas. La France sans jamais nier la raison et même en la suivant, ose aller au delà d'un bond du cœur et d'un acte de foi en la beauté.

La France a la foi : la foi en elle même. On disait des Romains: ils peuvent parce qu'ils paraissent pouvoir: possant quia posse videntur. On le dirait encore plus justement des Français. Mais la France a foi en son succès par ce qu'elle a foi en les idées supérieures qu'elle défend ou qu'elle tend à propager. La France se sent une mission ; elle ne va pas aveuglément à des destinées qu'elle ignorerait; ellea comme une intuition de l'avenir, comme un commerce mystérieux avec l'invisible et l'im-

pondérable; en un mot, elle se sait plus vraiment et plus totalement que tout autre, l'élue même de Dieu pour l'œuvre de civilisation, et cette foi en son idéal et en Dieu n'est pas fondée seulement sur la raison et le sentiment. La France l'assure aussi sur une expérience séculaire. Ce n'est pas pour rien qu'elle a reçu le titre de fille ainée de l'Eglise. La vie de l'Eglise chez elle est la démonstration quotidienne de sa foi. La France réalise ce miracle d'être à la fois, raison éclairée et foi confiante, d'être religieuse et indépendante, catholique et démocratique.

Ce qui ailleurs apparaît comme contradictoire ou tout au moins opposé, arrive à se fondre et à s'entresoutenir chez elle. Nulle nation n'est plus jalouse de la liberté civile : nulle ne réclame plus énergiquement le droit de disposer de soi, d'établir la constitution et le gouvernement de son choix; mais même au temps où les rois étaient absolus en fait, le Parlement et le Clergé protestaient de ce droit intangible de la nation et quand le moment parut propice, aux Etats généraux de 1789, ni évêques, ni seigneurs, ni peuple ne furent étonnés d'avoir à donner une constitution à la France. Ils rentraient dans l'exercice d'un droit qu'ils n'avaient jamais cru inexistant ou périmé.

Mais nulle nation non plus que la France n'est docile à l'autorité purement religieuse ; nulle ne sent mieux l'absolue nécessité de demeurer, en matière dogmatique et dans le domaine de la révélation, fortement attachée au centre de l'unité.

Mainte fois l'autorité civile a voulu séparer la France de Rome, créer, en flattant extérieurement le Clergé français, une église française. La Pragmatique sanction de Bourges sous Charles VII, en 1438, la Déclaration et les Quatre articles de 1682, sous Louis XIV, l'essai de

Constitution civile du Clergé en 1790, la Séparation, en 1905, ont échoué dans cette tentative.

Il y eut, plus ou moins brillante, une Eglise de France; il n'y eut jamais une Eglise Française.

Or, on peut le dire, cette sagesse de la France à ne point séparer l'autorité de la raison, ni la liberté civique de l'obédience religieuse, cette persévérance à bien distinguer, avec le Christ même, ce qui revient à César et ce qui revient à Dieu, cette harmonisation entre les deux pouvoirs légitimes chacun, endroit, mais souvent rivaux en fait rend à l'Eglise elle-même, si elle en avait besoin, le meilleur service.

La France, — autant que Dieu veut se servir des hommes et des institutions humaines pour l'extension de son règne, — la France n'est pas inutile à l'Eglise.

Elle lui est même positivement utile par la vertu de son clergé, indiscutablement le premier du monde, par l'initiative et la générosité de ses fidèles, par la science, claire, avisée, exempte d'excès en quelque sens, de ses théologiens et enfin par le merveilleux et conscient exemple d'attachement, que dans son ensemble et en dépit de tout, elle a su toujours lui garder.

Et utile humainement, même à l'Eglise de droit divin et monarchique par le vouloir du Christ et par nécessité même d'organisation autoritaire, la France est directement plus utile encore à la démocratie progressante.

Même au temps où elle vivait sous un régime monarchique de fait, la France, avant de songer à se libérer elle-même, travaillait à libérer les autres. On sait avec quelle sollicitude pratique elle présida à la naissance de la grande démocratie américaine.

Si les Français pouvaient l'oublier, l'Amérique les en ferait souvenir. Après plus d'un siècle écoulé, la noble nation libérée par la France, rapporte à celle-ci l'écho

multiplié de son hymne libérateur et le secours amplifié des armes qu'autrefois la France lui avait mises aux mains.

Au cours du dernier siècle, que de nations moins reconnaissantes peut-être, mais tout aussi obligées, ont dû à la France leur liberté politique et leur démocratie sociale. La Grèce et l'Italie, les deux antiques nations dont la France a sauvé le génie en se l'assimilant, pourraient témoigner de ce prosélytisme toujours vigoureux et enthousiaste de notre pays en faveur des opprimés, et si l'Amérique a pu proclamer à son tour et imposer au dernier des tyrans la liberté des peuples, c'est qu'il y a plus de cent ans elle avait elle-même appris la liberté des lèvres de la France, c'est que pendant cinq ans d'une guerre terrible la France a maintenu bien haut le drapeau de la liberté et a su y rallier les autres nations.

Une nation qui rend de tels services et qui se fait, avec tant de qualités diverses, le champion de tout ce qu'il y a d'immortel ici-bas, participe forcément de l'immortalité même de ce qu'elle défend et propage.

Elle survit au mal, du fait qu'elle est nécessaire au bien.

Son rôle dans le passé garantit son rôle dans l'avenir.. Dieu qui peut à son gré transporter le candélabre de sa vérité d'une nation à l'autre, mais qui ne fait rien par caprice, ne veut pas en déposséder la France.

Il ne saurait trouver au monde piédestal d'où sa lumière rayonnerait mieux et plus loin.

La France est immortelle comme le Droit et comme la justice, comme l'humanité qu'elle dirige le mieux et, en quelque sorte même, comme l'Eglise qu'elle comprend et qu'elle suit le mieux aussi!

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