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LA FRANCE EST ARTISTE

Sommaire. — L'art de France unique au monde, Amérique et Allemagne. — Combinaison des éléments celtiques, grecs et Romains. — L'art classique, Racine et Bossuet. — La peinture et Poussin. — Le style ogival. — La grâce de l'art français.

Ce travail de la France, si tenace, si profond et même quelquefois si laborieux, n'est jamais lourd et opaque : l'air y circule, l'âme y transparaît; l'initiative d'où il sort le fait très personnel, alors même qu'il doit concourir à un ensemble étroitement coordonné ; une sorte de vie intérieure l'anime : le travail de France est artistique.

La France est une des grandes patries artistiques; si elle n'arrive pas première dans la série des temps, si la Grèce antique et l'Italie de la Renaissance, favorisées par un climat plus doux encore, ont pu lui fournir des modèles, on peut dire que la France, en s'inspirantde ce que d'autres nations ont pu trouver avant elle, a si bien transformé les données premières qu'elle s'est créé un art tout à fait nouveau et une originalité caractéristique.

Il y a un art de France qui s'applique même à ce que la France n'a pas inventé, qu'elle a reçu d'ailleurs, mais auquel, seule, elle a su mettre un charme particulier,

Et cet art de France est unique au monde, et le monde l'apprécie et s'en enthousiasme.

Les nations neuves comme l'Amérique ne croient pas en payer trop cher, à coups de dollars, les œuvres très fines. Volontiers l'Amérique en transporterait chez elle avec piété, les moindres spécimens ; elle voudrait réédifier chez elle avec exactitude et un respect quasi liturgique, nos monuments, numérotés pierre à pierre, se sentant pour ainsi dire incapable de faire aussi bien en faisant autrement.

Ses plaines sont trop vastes et ses villes aussi, pour pouvoir former un cadre assorti à ces fines miniatures de l'art de France si bien proportionné aux horizons français. Objets d'art et même cathédrales semblent de trop délicats et trop fragiles bibelots, transposés sur les piédestaux gigantesques du Nouveau-Monde.

Mais si les œuvres d'art de France enviées par l'étranger le plus sympathique, nous semblent dépaysées chez lui, malgré le soin qu'il prend de les entourer de respect, n'est-ce pas que l'art de France serait quelque chose de si particulier, de si adéquat au génie français et d'un équilibre si parfait de proportions que les œuvres d'un tel art fout vraiment corps — et uniquement — avec l'âme de France.

On peut acheter l'art de France ; mais si c'est là un hommage sincère et une reconnaissance flatteuse, l'acheteur n'en est pas moins trompé, s'il croit que cet art de France peut être mis en exacte valeur, autre part qu'en France.

L'Amérique, si avisée par ailleurs, est trop vaste pour de telles délicatesses.

L'Allemagne était trop lourde : on sait combien elle a maladroitement essayé de singer l'art de France. Depuis les piteuses reconstitutions de Versailles dans les capitales engoncées de ses mille petites principautés, depuis ces pesantes constructions qui prétendent reproduire nos palais aériens, depuis ces potiches, comme boursoufflées de bière qui seraient sœurs de nos porcelaines, depuis ces parcs colossaux et ennuyeux qui ont voulu se dessiner sur les plans de Lenôtre, depuis ces cathédrales mêmes qui croient reproduire les cathédrales de France, l'Allemagne prétentieuse comme une parvenue a cru revêtir le manteau artistique si allègrement porté par la France.

La maladresse est évidente et la gageure est perdue; mais cette tentative même, si palaude qu'elle soit, est un hommage à l'art français. L'Allemagne ne pouvait pas l'atteindre parce qu'elle ne pouvait pas le comprendre.

Ce n'est pas la première fois que le Germain est ébloui par le génie d'une race latine.

Le roi Sigebert de Metz, grand buveur d'hydromel, mal dégagé encore de la gangue ancestrale, voulut avoir à ses noces le poète Fortunat pour lui chanter l'épithalame et rien ne fut plaisant comme cet anachronisme des jolis vers latins enchâssant cette pierre du Rhin encore mal polie.

Qu'on l'achète loyalement ou que, sans rien payer et sournoisement, on essaie de le reproduire, la différence de méthode marque seulement la différence d'âme, mais la certitude de l'admiration est égale : l'art de France, vraiment inaliénable et inimitable, reste à la France.

Il a pu s'assimiler, c'est-à-dire transformer en lui, certains éléments et leur donner ainsi leur expression suprême, mais nul ne saurait se l'assimiler à son tour.

Il est et il demeure inaltérablement lui-même et cet

art de France comme le paysage français dont il reçoit un peu de sa beauté et qu'il embellit de sa part, est fait de proportions justes, de modération: il a l'équilibre, la grâce et l'harmonie, ce ne quid nimis, ce rien de trop, si cher aux Anciens, et que seule, la France semble avoir hérité d'eux, tant elle sait se garder de tout excès, tant elle conserve dans les caprices mêmes de sa fantaisie, une sapience raisonnable, tant elle sait tempérer de bon sens l'imagination des Grecs et mettre à la gravité romaine ce sourire d'enfant qui lui vient des aieux Celtes.

Ce tact si personnel qui ne heurte ni ne dépasse rien, qui sait sauver d'une grâce les hardiesses et mettre un charme au geste qui chez d'autres paraîtrait déplacé, se manifeste d'abord dans l'art littéraire de France.

La littérature française qui s'est épanouie au xvn" siècle est devenue l'expression même et le symbole de la littérature classique, c'est dire qu'elle a harmonisé en elle tous les genres de beauté, qu'elle a butiné, laborieusement, mais avec un instinct très averti, les meilleures fleurs de toutes les littératures qui l'avait précédée et qu'elle s'est fait ainsi un tempérament d'un parfum très spécial et révélateur d'une santé parfaite.

La littérature d'un pays est le reflet de sa pensée et de son génie. On pourrait dire du génie de la France ce que Tacite disait déjà de Marseille, future ville française : locum comitate grœcd et provinciali parsimonia, mixtum ac bene compositum.

En le génie de France et par suite en l'art littéraire de France en son plein épanouissement et la possession consciente de lui-même, se fondent aussi dans une combinaison et dans une mixture admirablement dosée, la politesse, le raffinement des Grecs et cette modération de la province romaine, cet ensemble de qualités issues du bon sens et qui règlent l'imagination sans l'obscurcir,

la disciplinent sans la brider et ne donnent que plus de force à son essor en le dirigeant droit au but.

Il serait intéressant, mais il serait trop long, de suivre le développement de cet art, de sa genèse un peu confuse mais déjà bien caractérisée, jusqu'à sa pleine maturité.

Tu verrais une fois encore comment sur le fonds Gaulois, terrain qui donne comme spontanément les fabliaux et les contes du Moyen-Age et dont la flore persistera toujours, s'est facilement acclimatée la science romaine par excellence, la science du droit, et a fleuri, d'abord avec une folle exubérance, puis, après le sarclage nécessaire, la variété élégante d'aspect, de coloris et de parfums des genres poétiques éclos d'abord en Grèce.

Tu verrais Corneille, normand de naissance, romain d'éducation, héroïque d'ambiance, romanesque et pratique tout ensemble, créer la tragédie française et d'un seul coup lui donner, sous des noms espagnols et romains un caractère tout à la fois chevaleresque et sage.

Corneille a un fond de gaulois^ amoureux ; nul n'a mieux dit l'allégresse, l'emballement, la folie joyeuse de l'amour, nul n'en a saisi mieux la mélancolie, mais nul ne s'est moins livré jusqu'au bout et sans réflexion à ce maître capricieux. Corneille est prudent, il a le sens dés réalités, il sait que si l'amour peut être quelquefois un plaisir, l'honneur est toujours un devoir et aussi le patriotisme et même aussi le martyre.

Sans cesser d'aimer ni d'estimer l'amour, voici que ses héros, non sans regret, mais sans hésitation, le sacrifient résolument, joyeusement au devoir supérieur et marchent au sacrifice, non pas seulement résignés, ni seulement convaincus, mais avec un entraiu d'apôtres qui les fait entraîner après eux ceux là mêmes qui tout d'abord en parraissaient ni capables ni dignes.

Mais Corneille trahit encore une certaine gaucherie

et inexpérience dans la manière; il va au delà des qualités qu'il affirme si puissamment, il atteint le défaut opposé; il complique croyant seulement bâtir, il subtilise en ne voulant que mieux raisonner ; son imagination pour se jouer, tombe dans l'extravagance, et ses personnages, de grandeur surhumaine, déconcertent un peu et pourraient décourager ceux qui les admirent le plus.

Racine aura un tact plus délicat, plus subtil, un génie plus fin, une souplesse et une hardiesse d'analyse autrement averties. Nul ne sera plus réaliste dans la conception et même dans l'expression de ses caractères que ce tendre qu'on accuserait presque d'être un peu mièvre. Mais si cette hardiesse ne choque pas et si ce réalisme ne paraît que la simple nature, c'est que Racine est au suprême de l'art français : on pourrait dire qu'il l'incarne, si ce mot n'était trop matériel pour donner une juste idée de l'incomparable dextérité de cet analyste.

Racine est lui-même un chef-d'œuvre de complexité psychologique ; en lui semblent aboutir toutes les traditions les plus chargées de pensée. Cet homme du xvne siècle qui porte perruque, est un grec comme nul ne sut être grec avant et sans doute après lui : la simplicité d'Homère le ravit ; et c'est aussi un janséniste qui, dans les manifestations de la pensée païenne, sait retrouver le fond austère de son propre christianisme. Racine créera Andromaque et Phèdre : la mère française et l'amoureuse française ; il les prendra à la source grecque et on sait ce qu'elles seront devenues comme complexité d'âme quand il les présentera sur les scènes de Paris.

Et cette admirable dextérité, cette mesure jusque dans la peinture de l'immodéré, cette clarté qui se projette sur le trouble des passions et qui les sonde jusque dans le subconscient, c'est l'art français en sa maturité, c'est

l'art classique dans toute son impeccable et invariable beauté.

Et ce n'est pas seulement dans l'analyse des passions humaines que l'art frauçais apportera ce tact et ce sens de la mesure, c'est encore dans l'exposé du dogme religieux le plus universel.

Bossuet n'est pas si différent de Racine. Comme Racine, il sait fondre en soi les traditions apparemment les moins semblables. La conception religieuse de la théocratie juive et la conception romaine de l'autorité du sens commun ne se heurtent point en lui. Les grandes images de la Bible qu'il aime et qu'il reproduit ne déforment point les réalités précises qu'elles revêtent. Bossuet évêque français est aussi évêque classique. En doctrine, en morale, en éloquence et en direction, ce qui le caractérise, c'est le bon sens, la raison.

Si Dieu dépasse la raison humaine, il ne saurait y contredire et la raison nous peut mener à la foi : la foi qui nous saisit ensuite nous prend aux limites et non au dehors de la raison : elle repose sur la raison.

Pas de subtilités pour expliquer les mystères, pas de complications pour diriger la vie, pas d'exagératiou dans le mysticisme ni amour si peu humain de Dieu qu'on accepte volontiers la damnation éternelle pour être plus assuré de ne le point aimer par intérêt. Bossuet n'est pas quiétiste. Pas de crainte non plus si excessive de Dieu qu'on renchérisse à plaisir sur les rigueurs de l'Evangile et qu'on pèse encore sur le poids de la Croix que Dieu nous impose. Bossuet n'est pas janséniste.

Il ne met point de coussins sur les coudes des pécheurs commes certains laxistes de son temps, mais comme certains rigoristes de son temps, il ne traîne pas non plus toujours l'enfer après soi.

Bossuet a pour ainsi dire un catholicisme classique et c'est bien aussi le catholicisme français; j'allais dire c'est tout l'art du catholicisme, qui répugne à l'extravagance qui demande pénitence et sacrifice, mais qui, à l'exemple du Christ, repousse le pharisaisme et veut que l'on se parfume, surtout le jour qu'on jeûne.

La littérature religieuse classique et la littérature profane classique se reconnaissent à ce coin commun de modération et de bon sens.

Sculpteurs et peintres ont le même sens de la mesure, le même souci de rien outrer: aucune exagération de geste, aucune truculence. Les artistes français étudient l'antique, ils ne le reproduisent pas servilement: ils le modèrent pour ainsi dire en le modelant; en le dessinant ils l'atténuent.

Nicolas Poussin est le maître de l'Ecole Française des peintres au xvn° siècle. On peut dire de cette école qu'elle est psychologique. Poussin essaie de rendre l'âme d'un paysage comme les sentiments d'un personnage pour susciter une émotion dans le spectateur. Pour lui, « la fin de la peinture est la délectation ».

Mais cette délectation, ce plaisir délicat et conscient de lui-même, ne vient point d'une fantaisie débridée ou d'une copie servile delà nature. Cette délectation idéale vient de la raison qui ordonne tout le tableau. Poussin corrige l'imagination, mais il corrige aussi la nature.

Tout, sous son pinceau, même les catastrophes, prend comme une sérénité : ses désolations ne hurlent point, la ligne des rochers reste harmonieuse, ses arbres ne heurtent point leurs molles frondaisons ; c'est bien l'art classique et français transporté dans la peinture.

Poussin est Normand, des Andelys, par sa mère, et Champenois, du côté paternel; c'est dire qu'il résume en soi le bon sens normand et la mesure française.

Et ce Normand transforme et harmonise à sa manière l'Italie elle-même où il se plaît.

Car l'Italie a des colorations très vives; son ciel est parfois d'un bleu très cru, l'ocre de ses montagnes offusque les yeux, ses ruines flamboient, calcinées par le soleil. C'est là l'Italie de tous les jours, ce n'est pas surtout celle que Poussin reproduit, parce que cette Italie est trop spéciale.

Les paysages de la campagne romaine peints par Poussin, ne sont pas franchement romains, une brume su tamise l'éclat. Poussin ne peint les ciels d'Italie que s'ils sont par hasard nuageux, comme sont communément et classiquement nuageux tous les ciels.

On a dit que Poussin « voit gris ». Gela pourrait dire jue Poussin a le sens de l'harmonieux et du fondu, qu'il .ait généraliser le particulier comme faisaient les aueurs dramatiques du même temps. Poussin est l'humaliste de la peinture; il prend de chaque paysage ce [u'il a d'humain, pour ainsi parler, et cette faculté de jénéralisation, cette adaptation au type des traits parti- :uliers, c'est bien la caractéristique du génie et de l'art rançais eu sa période classique.

Mais s'il est un art où le génie français se sait épanoui i l'aise et se soit révélé absolument original et peronnel, c'est l'art architectural avec le style des cahédrales.

Ce que le xvne siècle, mal avisé par une fois, a délommé dédaigneusement le style gothique, doit s'appeer le style français.

Dans ce style, en effet, la grâce se fait si hardie et le olossal demeure gracieux; la solidité des pierres énornes n'a rien d'opaque, elle se sculpte, elle se fleurit, elle 'évide, elle se fait transparente, légère, aérienne. Féne-

Ion le disait, croyant signaler un défaut: « tout est en fenêtres, tout est en l'air ! »

Oui, le style gothique réalise le triomphe du génie français, il en donne la caractéristique suprême ; il combine la force et la sveltesse : des tours pesantes et larges, mais en même temps si hautes qu'elles se fusè- Ient à l'horizon, des murailles si écrasantes qu'il les faut soutenir d'arcs-boutants, mais ces arcs-boutants semblent des ornements, ciselés qu'ils sont comme des bijoux et projetés hardiment de toit en toit comme des guirlandes de pierres. — Les piliers doivent être trapus et inébranlables pour soutenir la lanterne centrale; mais ces piliers se dédoublent, se décuplent en faisceaux de colonnettes si bien qu'on n'en discerne point l'épaisseur au long de ces fines baguettes.

Et toute cette masse, en effet, capricieusement perforée de fenestrages tient comme par un miracle d'équilibre, et ces fenestrages ogivaux à travers lesquels la pierre court, se courbe, serpente, se replie, s'épanouit en roses, rayonne en soleils, flamboie en langues aigiies, ces fenestrages se tamisent de vitraux, aux tons multicolores et qui eux aussi sont bien de nationalité et d'art français.

Ces vitraux de France mettent littéralement en lumière toute l'histoire du ciel et de la terre, avec un réalisme de détails et un luxe de symboles qui déroutent un peu au premier abord et qui, ensuite, séduisent et retiennent pour jamais l'admiration.

Par ces vitraux qui laissent le regard et l'âme s'égarer au delà des limites de la cathédrale, tout le monde extérieur semble pénétrer dans la cathédrale même, multicolore et irisé. Toute barrière tombe et c'est le ciel, ciel du monde et ciel de Dieu qui s'accolent et s'harmonisent dans la mince et fragile verrière, qui se

déroulent à même les triforiums, courent en rondes de lumière au long des flèches évidées elles-mêmes, comme des bijoux d'ivoire.

Or c'est en l'Ile de France, et aux alentours qu'ont fleuri, rayonné, flamboyé ces manteaux blancs d'églises que saluait le moine Glaber au lendemain de l'an mille, ces Notre-Dames, drapées de neige et qui s'appellent Notre-Dame de Paris, Notre-Dame de Chartres, Notre- Dame de Rouen, Notre-Dame de Reims, Notre-Dame d'Amiens, ces chefs-d'œuvre d'artistes foncièrement français, Roulland le Roux, Jean d'Orbais, Robert de Coucy, Maurice de Sully.

C'est surtout l'inimitable bijou de la Sainte-Chapelle de Paris, ce reliquaire si finement ouvragé, cette miniature enluminée de « gueule et d'azur » pour parler blason, ces galeries de vitraux d'une telle intensité de ton. La Sainte-Chapelle du roi Loys, au cœur de la Cité, cœur de Paris, cœur de la France, c'est bien le point précis où tout le génie architectural du Moyen-Age français, pour ainsi dire, s'est condensé, minuisé, miniature, pour donner la figure la plus exquise et la plus expressive de la France au xine siècle, au sommet de son art ogival comme de sa foi religieuse, chapelle ciselée par un roi flexible lui-même et ployant comme les lis qui le symbolisaient, pour servir d'écrin à la couronne d'épines d'un Dieu, ami des Francs, et dont il se déclarait lui-même le bon sergent pour en écrire les gestes parmi nous.

Ce sont là de nobles et graves œuvres : il en est de moindres, mais qui sont aussi françaises, le génie de France étant une harmonisation de contrastes.

A côté de l'art français, il y a le « chic » français; le goût français qui ravit l'étranger devant nos meubles, notre orfèvrerie, nos étoffes, nos tapisseries, nos bijoux.

et même ces menus bibelots, qualifiés articles de Paris et qui n'ont pas de prix parce que c'est toute l'âme française qui transpire en eux; le chic français qui fait que ces mêmes objets ne peuvent vraiment pas être démarqués, et qu'il faut les laisser en leur propre lumière pour ne les point déparer ; le chic français qui fait qu'une parisienne sera admirablement habillée d'une jupe ou d'un corsage dont une étrangère ne,saurait que se fiigotter abominablement.

La manière française sauve tout, met à tout une grâce : il semblerait qu'elle se joue des difficultés; elle fait les femmes jolies avec des modes qui partout ailleurs les font affreuses. Il faut voir les marquises « à paniers », les duchesses « empire », les grandes dames à « crinolines », tout ce qui est laid en soi se transforme et s'embellit dès qu'une française l'adopte; il n'est rien de si laid qui puisse enlaidir un joli visage de France.

La preuve est de tous les jours.

Et cet art aimable qui sait tirer parti de tout et mettre une grâce à l'objet le plus vulgaire se retrouve jusque dans la « montre » des magasins, la composition des gerbes de fleurs des bouquetières de la rue, l'achalandage de la moindre échoppe, le dessin des jardins, la disposition des appartements, l'ornementation même des églises dont la liturgie se reconnaît française à je ne sais quelle souple gravité, toute aussi éloignée de la raideur anglaise que de la trop grande nonchalance italienne.

La France est artiste en tout: elle a le sens delà beauté et celui plus rare peut-être, dirait La Fontaine...

De la grâce plus belle encor que la beauté. L'art de France est donc un art essentiellement fran-

çais; il l'est d'éducation quand il ne l'est pas d'origine. II peut se faire qu'il s'incorpore des éléments étrangers, mais il les transforme et les fond parce qu'il vit par lui-même et qu'il possède un suc original et vigoureux, capable de tout purifier en l'élaborant.

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