‹ L'âme de Jeanne d'ArcChapitre 3 sur 8 · JEANNE D'ARC ET BERNADETTE · texte numérisé non relu

JEANNE D'ARC ET BERNADETTE

Bernadette, je crois voir résolu le problème du salut de la France.

En effet, quand un malade est désespéré, le médecin ne vient plus l'ausculter et lui prescrire des remèdes ; il serre tristement la main aux parents et il s'en va.

Quand un navire l'ait eau et va sombrer, les passagers l'abandonnent et le capitaine les suit.

Si la France était sur le point de périr, le ciel ne viendrait pas la visiter comme il le fait depuis cent ans par des interventions extraordinaires. Marie ne viendrait pas lui parler de prière et de pénitence et lui murmurer des mots d'espoir.

L'historien juif Josèphe raconte que pendant le siège de Jérusalem, on entendit des voix effrayantes retentir dans le Saint des Saints criant : Sortons d'ici ! Sortons d'ici ! Et il ajoute mélancoliquement : C'étaient les anges de notre patrie qui nous abandonnaient, parce que le Temple et la Ville sainte allaient périr.

Ah ! si la France était menacée de s'écrouler comme le Temple de Jérusalem, je ne sais si l'on entendrait les mots lugubres retentir dans nos vieux sanctuaires : Sortons d'ici ! Sortons d'ici ! Mais, à coup sur, Marie et les benoîts saints et saintes du Paradis ne viendraient pas nous rendre visite comme ils le font depuis un siècle. Marie n'aurait paru ni à Paris avec la Médaille miraculeuse, ni à la Salette, ni à Lourdes, ni à Pont-

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main, ni à Pelle voisin. Mais puisqu'elle redescend ainsi parmi nous les mains pleines de grâces, puisque Saint Michel nous appelle de nouveau au mont de la Merveille, puisque Jeanne nous revient avec son auréole et Bernadette avec ses vertus dans le sillage de leur Reine, n'est-ce pas la preuve que la France ne doit pas périr et qu'elle est immortelle ?

Espoir! espoir ! ô ma patrie, les jours mauvais passeront, l'hiver fera place au printemps, imber abiit; la voix de la tourterelle retentira dans les bois, vox turturis audita est; les arbres seront émondés de leurs mauvaises branches, tempus putationis advenit; les fleurs de foi et de piété renaîtront dans les âmes, et tu seras bienheureuse, ô France, de pouvoir chanter de tout ton cœur Notre-Dame de Lourdes ta reine et ta mère et tes célestes libératrices.

Ainsi soit-il.

Jeanne d Arc et 1 Église <!>

Monseigneur (2),

Mes bien chers Frères,

Toutes les fois que l'Eglise élève la voix pour glorifier Jeanne d'Arc, un concert de protestations plus ou moins indignées lui répond :

« Gomment, s'écrie-t-on, n'est-ce pas l'Eglise qui a brûlé la Pucelle. Le tribunal de Rouen n'était-il pas essentiellement ecclésiastique, composé de prêtres et présidé par un évêque? Jeanne elle-même ne s'est-elle pas écriée, au moment de monter sur le bûcher, en s'adressant à Gauchon : « Évêque, c'est par vous que je meurs. » Et n'estce pas l'Église catholique qu'elle a ainsi désignée d'un doigt vengeur à l'exécration de la postérité?

(1) Cette conférence a été donnée, sous fies formes assez différentes, en l'église Notre-Dame-du-Mont, à Marseille (23 juin 1909) ; à la cathédrale d'Audi (26 juin) ; à la Trinité, Paris (28 novembre). On a retranché du texte présent plusieurs conclusions pratiques, plusieux's développements oratoires, pour ne laisser subsister que la discussion apologétique.

(2) Mgr Ricard, archevêque d'Auch.

Vraiment, cette Eglise devrait avoir la pudeur de se taire quand il est question de Jeanne d'Are, et de ne jamais prononcer un nom qui rappelle un des crimes les plus atroces de son histoire. »

On a été jusqu'à prétendre que Jeanne est morte révoltée contre la Religion et les prêtres, et que, par suite, elle est toute désignée pour devenir le porte-drapeau de la libre-pensée et de 1* anticléricalisme.

Jeanne d'Arc, mes frères, aurait à coup sur décliné cet honneur et, avec l'histoire impartiale, elle repousserait toutes ces allégations. Non, ce n'est pas l'Eglise qui a condamné la bonne Lorraine : c'est un tribunal irrégulicr, composé i\c prêtres dévoyés, à moitié schismatiques, à moitié révoltés contre l'Eglise, qui allaient bientôt attaquer violemment son chef et que, par suil(\ nous avons le droit de désavouer.

De son côté, Jeanne ne s'est jamais révoltée contre la religion catholique, qu'elle ne confondait pas avec des juges prévaricateurs : au contraire, elle est morte comme elle avait vécu, c'est-à-dire en bonne chrétienne, ainsi qu'elle se plaisait à le dire. Elle a toujours eu pour l'Eglise un amour filial sans défaillance jusqu'au dernier moment, si bien que nous devrions, à cet égard, la choisir pour modèle. Si elle pouvait souffrir, elle souffrirait des accusations et des injures dont l'Eglise est l'objet à son occasion. Si elle pouvait

parler ici, elle nous dirait : « Aimez l'Eglise comme je l'ai aimée. Elle fut toujours ma mère vénérée, je fus toujours sa fille très soumise et, après Dieu, je lui dois ma béatitude et ma gloire. »

Les catholiques de nos jours ne connaissent pas assez leur religion ni son histoire. Ils se laissent trop souvent émouvoir par les objections qu'on y oppose, et ne savent que répondre. Qu'ils sachent cependant que ces accusations ou ces difficultés s'évanouissent à la lumière d'une étude loyale. A cette lumière, l'p]glise peut envisager tout son passé sans rougir. Elle n'a rien à regretter, rien à se faire pardonner, ni le procès de Galilée, ni l'Inquisition, ni la Saint-Bafthélemy, ni les Dragonnades, ni le supplice de Jeanne d'Arc, car elle est innocente de tous les crimes qu'on lui attribue sous ces divers noms.

C'est cette innocence de l'Eglise, en ce qui regarde le bûcher de Rouen, que je voudrais vous démontrer aujourd'hui. Nous allons voir qu'elle n'est nullement solidaire du crime de Gauchon.

Les juges de Rouen sont révoltés contre l'Église

Je m'empresse tout d'abord d'avouer que les juges qui ont condamné Jeanne d'Arc étaient en

effet des prêtres, et même des docteurs de l'Université de Paris, et qu'ils étaient présidés par un évêque, le misérable Gauchon. Mais vous m'accorderez à votre tour que tous les prêtres ne représentent pas l'Église.

Judas, qui trahit Jésus-Christ, était prêtre : il n'était pas l'Église. Les grands hérésiarques qui ont entraîné des peuples entiers dans le schisme et l'apostasie étaient prêtres pour la plupart : ils n'étaient pas l'Eglise. Eutychcs était moine, et Nestorius patriarche de Gonstantinople : ils n'étaient pas l'Eglise. Luther était religieux, Calvin fut curé de Noyon, Rabelais curé de Meudon, Jansénius évêque el'Ypres : ils n'étaient pas l'Église. A toutes les époques il y a eu, et j'ajoute, il y aura de ces prêtres déchus qui sont la douleur de l'Église ; non seulement ils ne la représentent pas, mais ils sont d'ordinaire ses ennemis les plus perfides et parfois ses plus violents persécuteurs.

Les juges de Jeanne rentrent plus ou moins dans cette catégorie de prêtres dévoyés qu'il ne faut pas confondre avec la Religion. Les principaux d'entre eux : Cauchon, Thomas Courcelle, Guillaume Erard, Jean d'Estivet, Jean Beaupère, Nicolas Midy, Nicolas Loyseleur, étaient déjà, quand ils siégeaient à Rouen, détachés de l'Église par le cœur, imbus de principes schismatiques, intérieurement révoltés contre l'autorité du Pape.

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L'ulcère du schisme les rongeait ; il était caché, mais il allait bientôt crever au grand jour.

En effet, quelques semaines après le crime de Rouen, ces mêmes hommes étaient réunis au concile de Baie ou ils en dirigeaient de loin les débats ; ils en applaudissaient les conclusions schismatiques. Ils s'insurgèrent ouvertement contre le Saint-Siège ; ils se déclarèrent supérieurs au Pape ; ils le sommèrent de se présenter à leur barre, et comme Eugène IV ne se pressait pas d'obtempérer à un pareil ordre, ils le déposèrent, élurent à sa place un antipape, Félix V, l'homme de Ripaille ; ils l'excommunièrent et voulurent le traiter comme ils avaient traité Jeanne d'Arc, en le condamnant au supplice du feu.

De bonne foi, peut-on dire que des hommes séparés du Pape, ennemis déclarés du Pape et qui veulent le brûler vif incarnent l'Eglise catholique et engagent sa responsabilité ? Evidemment non, ils en sont l'antipode et ne travaillent qu'à renverser sa divine constitution.

Un raisonnement bien simple vous montrera combien il serait injuste de voir en eux l'Eglise. Ces hommes-là étaient tous Français : dira-t-on pour cela qu'ils représentaient la France, et que c'est la France en leur personne qui a brûlé la Pucelle?Ce serait odieux et grotesque. Eh bien, il ne le serait pas moins de soutenir que, parce qu'ils étaient ecclésiastiques, ils parlaient au nom

de l'Eglise et que c'est l'Église qui, par leurs lèvres, a prononcé l'infâme verdict.

Il serait bien plus juste, bien plus logique de dire qu'ils représentaient la libre-pensée et l'irréligion; ils en furent les ancêtres et les précurseurs; ils lui préparèrent les voies par leur esprit d'insubordination et de révolte contre l'autorité divine.

Les juges de Rouen n'ont pas de juridiction

Une seconde observation va nous montrer que les juges de Jeanne n'agissent pas au nom de l'Eglise : c'est qu'ils n'ont aucune juridiction.

Gauchon, le président du tribunal, avait été choisi par les Anglais, ses amis, sous prétexte que Jeanne avait été arrêtée dans son diocèse. C'était une erreur ; elle avait été prise à Compiègne qui relevait alors du diocèse de Soissons. Il usurpait donc les pouvoirs de l'évêque de Soissons.

Mais, eût-il eu au début la plus réelle juridiction, il la perdit bientôt, grâce à un fait nouveau et inopiné. En effet, c'était un principe de droit canonique que, dans les causes de foi, lorsqu'un accusé en appelait au Pape, toute autre juridiction que celle de l'Évêque de Rome cessait immédiatement et par le fait même ; l'appelant ne relevait

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plus que du Saint-Siège : il avait le droit d'être conduit à Rome ou d'être jugé par les délégués de Rome.

Or, Jeanne, voyant à quels misérables elle avait à faire, eut un jour l'inspiration de s'écrier : « Ten appelle au Pape. » En vertu de ce mot elle échappait à Gauchon. Ce fut un coup droit pour celui-ci ; il en conçut un mortel déplaisir, car cet appel déjouait tous ses plans et lui enlevait juridiquement sa proie.

Ce fait est si vrai, si important, qu'il fut relevé au procès de réhabilitation en i455, et il fut alors décidé que ce défaut entachait de nullité tout le procès de i43i.

Mais dès cette même année, les juges de Jeanne avaient très bien conscience de l'énorme illégalité qu'ils commettaient, de l'usurpation de juridiction dont ils se rendaient coupables. La preuve en est dans la réponse embarrassée et cauteleuse qu'ils firent à leur prisonnière. Ils lui dirent que le Pape était trop loin, qu'on ne pouvait la conduire à Rome et que d'ailleurs — voici le mot capital — l'Église n'était pas avec le Pape, mais « avec les clercs et les gens en ce connaissants, » c'est-à dire avec les docteurs de l'Université de Paris ! Or, c'est là, Messieurs, un principe proprement schismatique : c'est tout le venin du concile de Bàle.

En invoquant ce principe, les juges de Rouen reconnaissent implicitement qu'ils agissent en

dehors de l'autorité du Pontife romain et même en dépit de cette autorité. Mais s'ils renvoient Jeanne au tribunal de Rome, ils savent qu'elle en sortira triomphante. Mais alors que diront leurs amis, leurs maîtres, les Anglais? Engagés dans la mauvaise voie, les malheureux décident d'aller jusqu'au bout. Us y vont : mais l'Église ne les suit pas. Et non seulement elle ne les suit pas, mais elle les repousse, comme elle repousse tous ceux qui usurpent son pouvoir.

Le tribunal qui condamna l'Innocente était donc un tribunal incompétent, en marge de l'Eglise, sans mandat, sans juridiction, un pandémoniumde malheureux prêtres, en rupture d'obéissance avec le Saint Siège et le droit canon. Ces hommes-là ne sont pas de chez nous, ou plutôt ils n'en sont plus. Nous aurions le droit de les mettre à la porte, s'ils ne s'y étaient mis eux-mêmes par leur défection et leur révolte.

Les juges de Rouen ne représentent que des passions politiques

Si Gauchon avec ses conseillers et ses assesseurs n'est pas l'instrument de l'Église de qui est-il l'instrument ? Qui représente-t-il ? Il représente l'Angleterre et l'Université de Paris dont il ne cherche

qu'à satisfaire les rancunes. L'Angleterre et l'Université, voilà les vrais auteurs du supplice de Jeanne d'Arc. Ce fut une vengeance politique et non une vengeance religieuse : seulement s pour mieux s'assouvir, cette vengeance politique prit les couleurs d'une justice religieuse.

Les Anglais, humiliés d'avoir été battus par une femme, furieux d'avoir été par elle chassés d'Orléans et d'autres places fortes nombreuses, avaient voué à la glorieuse jeune fille une haine féroce. Ils lui avaient fait dire plusieurs fois que, s'ils la prenaient, ils la feraient brûler vive et ils étaient bien décidés à tenir leur promesse.

Mais le droit des gens ne leur permettait pas de mettre à mort un ennemi, uniquement parce que cet ennemi les avait jadis vaincus. C'eût été un assassinat qui les eût couverts d'opprobre devant toute la chrétienté et qui n'eût d'ailleurs pas flétri leur victime.

Ils résolurent donc de la faire condamner par un tribunal régulier pour un crime que les idées et les lois du temps considéraient comme capital. Ils la firent accuser d'hérésie et de sorcellerie. Jeanne reconnue sorcière, les vainqueurs de Crécy, de Poitiers et d'Azincourt croyaient pouvoir relever la tête : ils avaient été battus à Orléans et à Patay non par un pouvoir humain, mais par la puissance diabolique dont Jeanne était l'instrument. Leur amour-propre était satis-

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fait en même temps que leur vengeance : du même coup, ils se réhabilitaient eux-mêmes et ils déshonoraient leur victime.

Mais ce qui montre combien ils étaient peu sincères et que ce procès d'apparence religieuse n'avait dans leur pensée qu'un seul but, à savoir d'assouvir leur rancune politique, c'est la volonté bien arrêtée de Bedford, de Warwick et de AVinchester, de ne tenir aucun compte de la sentence, si celle-ci était favorable à Jeanne. Dans ce cas, ainsi qu'il était stipulé dans les lettres royales déférant la prisonnière à l'évêque de Beauvais, ils se réservaient le droit de la reprendre. Ils étaient bien décidés à la faire mourir.

Mais pour que la sentence parût régulière et fût accablante pour leur victime, il leur fallait des juges d'Eglise. Où les trouver? L'Université se trouva là tout à propos ; elle s'offrit avec ses plus illustres nourrissons pour l'abominable besogne.

L'Université s'était depuis longtemps tournée du côté de l'Angleterre, parce que celle-ci, riche et puissante, pouvait satisfaire l'ambition de ses docteurs en leur distribuant évêchés, canonicats et grasses prébendes et qu'elle payait bien leurs services. Sept de ces docteurs avaient rédigé le texte du traité de Troyes qui reconnaissait Henri de Lancastre comme souverain de France, déclarait le chétif roi de Bourges déchu de ses droits à

la couronne et livrait notre pays à la Grande- Bretagne.

Mais voici que Jeanne vient contrarier cette Ihèse et froisse dans sa main l'infâme traite. Elle affirme que Charles VII, descendant de saint Louis, est le vrai et seul monarque de France et qu'elle est envoyée du ciel pour le conduire à son digne sacre et bouter les Anglais hors de France.

Si cette thèse prévaut, si la Pucelle l'appuie par des succès, c'en est fait du prestige de l'Université : elle perd ses protecteurs, elle reste exposée aux représailles de Charles VII qu'elle a indignement trahi, elle sera vouée à l'exécration de tous les bons Français.

Or, voici précisément que Jeanne d'Arc marche triomphante d'Orléans à Patay et de Troyes à Reims. C'est l' effondrement pour les docteurs qui se sont mis à la remorque de l'étranger. Aussi ont-ils voué une haine implacable à celle qui vient ainsi troubler leur quiétude et ruiner leurs espérances. On voit maintenant comment leurs rancunes conspirent avec celles de l'Angleterre et pourquoi ils s'empressent de seconder sa vengeance en acceptant avec joie de faire le procès.

A leur tète est Cauchon. C'est un des produils de choix de l'Université dont il a été le recteur pendant quelque temps. Il a été l'un des plus cyniques inspirateurs du traité de Troyes et il a

reçu en récompense l'évêché de Beauvais. Aine damnée de Bcdtord et de Warwick, il attend d'eux honneurs et richesses et, pour commencer, l'archevêché de Rouen : il est prêt à tout pour mériter leur faveur. Mais, outre cette raison d'avenir, il en a une autre d'en vouloir à Jeanne. Il a contre elle un grief personnel, car c'est elle qui par ses succès a dessillé les yeux des habitants de Beauvais, les a ramenés à l'obéissance envers le roi de France et leur a l'ait chasser leur indigne prélat. Gauchon a donc une petite querelle personnelle à vider avec Jeanne. Aussi est-ce lui qui s'entremet entre le roi d'Angleterre et Jean de Luxembourg pour Tachât de la captive : c'est lui qui la fait vendre et livrer aux Anglais et, pour ce petit service, il Louche la jolie somme de ^65 livres tournois, c'est-à-dire plus de 3o.ooo francs de notre monnaie actuelle. Et maintenant que Jeanne est entre ses mains, il promet — c'est l'expression dont il se sert — de lui l'aire un beau procès!

Le souci de la justice n'est donc pour rien dans ce beau procès, l'honneur de Dieu pour rien ; l'Eglise n'a rien à y voir : ce n'est pas elle qui l'intente. Au contraire, on va abuser de son nom et usurper son autorité, pour satisfaire des vengeances politiques. C'est elle qui est trahie ; c'est elle qui, avec Jeanne, a le plus à se plaindre de cette tragédie sacrilège et qui en est la victime.

La procédure de Rouen est irrégulière (1)

Nous avons déjà remarqué que les juges de Rouen avaient violé le droit canon en ne tenant pas compte de l'appel interjeté au pape par l'accusée, que par suite ils n'avaient aucune juridiction et ne siégeaient que parla grâce du monarque anglais. D'autres laits vont montrer combien l'Église est étrangère à un procès où toutes ses règles canoniques sont enfreintes.

L'Église demande à ses juges d'examiner loyalement les faits et de se prononcer selon leur conscience. Or, Gauchon est absolument décidé à trouver Jeanne coupable et à la condamner, quoiqu'elle dise et fasse. Dès le premier acte officiel de la procédure, le 9 janvier i43i, après avoir exposé à ses assesseurs réunis en conseil privé la marche qu'il entend suivre dans 1'alFaire, il laisse déborder sa hideuse allégresse en s' écriant : « Il nous faut servir loyalement le roi ; il s'agit défaire un beau procès. » Tous comprennent ce qu'il veut dire et que le roi, ou plutôt son haineux ministre Warwick, saura leur faire sentir son plaisir ou son déplaisir selon qu'ils auront apporté plus ou

(1) Les arguments longuement développés dans ce quatrième point et le suivant ont été brièvement résumés dans le sermon tel qu'il fut donné en chaire.

moins de zèle à son service. On le voit donc et c'est Gauchon qui le dit : il s'agit de servir le roi et non l'Église dont il n'est même pas question.

Le droit canonique demande qu'une enquête préalable soit faite sur les antécédents des sujets accusés d'hérésie et que les pièces en soient communiquées aux juges et versées au dossier. Cauchon envoie bien, il est vrai, des enquêteurs en Lorraine. Mais les témoignages recueillis à Domremy étant tous à l'honneur de la prévenue, il se garde bien de les montrer et il les fait disparaître. Il s'emporte même contre un des messagers, si bien que l'un d'eux ne peut s'empêcher de faire cette réflexion : « Est-ce ma faute à moi si l'enquête n'a rien révélé sur cette jeune fdle que je ne voulusse trouver dans ma propre sœur? »

L'Eglise demande que toutes les dépositions comme les réponses de l'accusée soient fidèlement transcrites dans les procès-verbaux. Or, par ordre du président on altère et on fausse le sens des paroles de Jeanne. Le greffier Manchon nous le révèle : « J'eus plusieurs fois, écrit-il, à soutenir les reproches de Mgr de Beauvais et de quelques assesseurs qui me voulaient contraindre à écrire contrairement à ce que Jeanne avait dit. Quand il y avait quelque chose qui ne leur plaisait pas, ils défendaient de l'écrire, disant que cela ne servait point au procès. »

L'Eglise demande que les juges prononcent en

toute liberté. Or, les Anglais ont voulu que le procès eût lieu dans le château royal pour avoir le tribunal sous la main et tout se fait sous la pression de Bedford, oncle du roi, de Warwick, son ministre et de Cauchon.

Warwick a payé au nom de son maître et il entend que celui-ci soit loyalement servi, comme s'exprime ce digne Cauchon. Un jour que les juges ne lui semblent pas suffisamment servîtes, il s'écrie : « Cette cléricaille gagne bien mal l'argent qu'on lui donne. »

Aussi, à l'argent il ajoute les menaces. On peut dire que le tribunal de Rouen a prononcé le couteau anglais sous la gorge. A côté des âmes damnées de l'Université, il y avait des prêtres qui furent émus de pitié à la vue de la pure et sainte jeune fille : leur voix fut étouffée.

Maître Jean de Châtillon, archidiacre d'Évreux, protesta un jour contre les questions insidieuses qu'on posait à la prévenue et dit qu'elle n'était pas tenue de répondre. « Laissez-nous en paix, lui dit Cauchon, vous nous rompez les oreilles ! » — « Il faut que j'acquitte ma conscience, reprit l'archidiacre. Tel qu'il se fait, le procès me parait nul. » — « Taisez-vous, lui cria Févêque. » Et il ne s'en tint pas à cette apostrophe. A partir de ce jour, Jean de Châtillon fut exclu du tribunal.

Nicolas de Houppeville, un autre assesseur, ayant critiqué la procédure, fut jeté en prison.

L'huissier, Jean Massieu, ayant dit qu'il ne voyait en Jeanne que bien et honneur et rien de répréhensible, fut violemment pris à parti par Monseigneur de Beauvais . « Il me gourmanda très fort, écrivit Massieu, m' avisant que, si je ne prenais garde, on me ferait boire plus que de raison. Je crois bien que, n'eût été le greffier Manchon qui m'excusa, on m'eût jeté en Seine. »

Warwick en effet n'y allait pas par quatre chemins. Ayant remarqué pendant une des séances qu'Isambart de la Pierre montrait de la bienveillance à l'accusée, il l'accabla ensuite d'injures et d'invectives. « Parla morbleu, vilain, si je m'aperçois que vous cherchiez à délivrer cette méchante et à l'avertir à son profit, je vous ferai jeter en Seine. »

Jean de la Fontaine ayant également assisté « la méchante », en la prévenant qu'elle avait le droit d'en appeler au Pape, Gauchon et les Anglais s'apprêtaient à lui faire un mauvais parti, et il dut s'enfuir précipitamment de Rouen pour mettre sa vie en sûreté.

« Aucun des assesseurs ni des conseillers, dit Manchon le greffier, n'aurait osé faire de l'opposition. Il n'y en avait pas un qui ne fût en crainte. »

Haine personnelle, plat servilisme ou lâcheté, tels furent les trois mobiles auxquels obéirent les juges de Rouen. Achetés ou terrorisés ils obéirent à l'Angleterre. L'Angleterre et non l'Église leur

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dicta la sentence. Sans doute, il est pénible de voir des prêtres conniver par intérêt ou par peur à un si lâche attentat, ne pas trouver dans leur consience un cri de révolte contre la besogne qu'on leur demande et finalement tremper le bas de leur soutane dans le sang de la plus innocente jeune fille. Mais n'oublions pas que ces malheureux avaient été triés sur le volet parmi les vendus, que tous les bons prêtres du parti français avaient été écartés et que ceux qui voulurent faire entendre la voix de la justice et sauver l'accusée en furent empêchés par la force. Ces prévaricateurs sont dignes de tous les mépris, mais l'odieux de leur conduite ne rejaillit que sur eux-mêmes et sur le parti politique dont ils sont les valets.

Dernière irrégularité, infamie suprême

Malgré toutes les irrégularités accumulées dans ce procès, malgré la pression de l'Angleterre, la condamnation de Jeanne n'était pas si facile à prononcer que ses ennemis l'avaient cru. L'Université de Paris avait beau s'impatienter, envoyer des délégués et accuser les juges de Rouen de tiédeur, Warwick avait beau les menacer et les presser d'en finir, Gauchon se rendait compte qu'il encourait une redoutable responsabilité en

condamnant une jeune fille contre laquelle on n'avait encore relevé aucun fait sérieux. Dans son intérêt, dans l'intérêt de l'Angleterre, il fallait trouver mieux que les puériles accusations apportées jusque-là. Il imagina alors un plan machiavélique monstrueux, diabolique, un guet-apens infâme. Mais ce guet-apens, qui nous apparaît aujourd'hui dans toute sa hideur et qui charge si formidablement la mémoire du grand criminel décharge d'autant l'Eglise et va nous montrer d'une manière lumineuse, inattendue, son innocence, car, ainsi que nous allons le voir, il n'aurait pu avoir lieu, il aurait été matériellement impossible si le procès avait été un procès d'Eglise et mené selon les règles de l'Eglise : il en faut conclure que ce fut un procès d'Etat, un crime de l'État.

En réalité, il y eut deux procès successifs. Le premier, dit procès de chute, dura cinq mois, du 9 janvier i43i au 24 mai : il se termina par la condamnation de Jeanne « à la prison perpétuelle au pain de douleur et à l'eau d'angoisse. » La pauvre prisonnière put se croire, en entendant cette sentence, à jamais délivrée de la crainte du bûcher. Elle comptait sans la perfidie de Cauchon. En effet ce premier procès n'avait qu'un but dans la pensée du misérable ; il devait, grâce à un piège où Jeanne ne pouvait manquer de tomber, permettre d'ouvrir un second procès, le procès de

rechute. Celui-ci fut expédie en deux jours du 28 au 3o mai. C'est le lien odieux, machiavélique, entre ces deux procès qu'il nous faut expliquer.

Cauchon voulait faire mourir Jeanne, mais après l'avoir déshonorée en l'amenant à reconnaître qu'elle était une illuminée, une hérétique, une sorcière. Pour cela, il fallait obtenir d'elle une abjuration canonique en forme ou du moins quelque chose qui y ressemblât : après cette soumission, qui la rendrait ridicule et méprisable aux yeux de la postérité, il fallait provoquer une rechute de la prisonnière, un retour à ses errements : alors on ouvrirait un second procès et la relapse serait immédiatement condamnée au bûcher.

Jamais, dit un historien, pièce de théâtre ne fut plus habilement conçue : la préparation en fut entourée du plus profond mystère ; un petit nombre d'afïidés seulement, ceux en qui Cauchon avait le plus de confiance, furent mis dans le secret.

Le 124 mai, sur la place du cimetière de Saint- Ouen, on amena Jeanne, on la fit monter sur une estrade. Sur une estrade opposée se tenaient Cauchon et ses assesseurs, avec le cardinal de Winchester, grand-oncle du jeune roi, et d'autres personnages de la cour d'Angleterre.

Guillaume Erard, recteur émérite de l'Université de Paris, commença par adresser à la Pucelle un sermon où il la traitait de sorcière, d'hérétique,

de schisnia tique et de monstre. Après quoi Cauchon somma par trois fois Jeanne de rétracter ses erreurs et ses fautes. L'innocente répondit trois fois : « Je m'en rapporte à Dieu et à notre Saint- Père le Pape. »

Ce n'était pas ce que Gauchon voulait. Si Jeanne ne rétractait rien, comme il l'avait déclarée hérétique, il devait la condamner au feu séance tenante. Or, il trouvait la chose imprudente et prématurée. Il voulait à tout prix une rétractation, une abjuration, pour pouvoir absoudre Jeanne ce jour-là et la mieux rattraper une autre fois. Nicolas Loyseleur, maître Erard et quelques autres, s'empressent donc auprès de la prisonnière ; ils lui promettent la vie sauve, la prison d'Eglise avec une femme pour gardienne, la permission d'aller à la messe et de communier, si elle veut bien abjurer ses fautes et promettre de ne plus porter d'habits d'homme. Abjurer? Jeanne ne comprend pas ce mot ; on lui explique que cela veut dire révoquer tout ce que Dieu et l'Eglise condamnent. Jeanne y consent entendant par là simplement qu'elle se soumet à Dieu et à l'Église. Elle promet également de ne plus porter d'habits d'homme si on la met en prison d'Eglise, c'est-à-dire avec une femme pour la garder au lieu des soldats contre lesquels elle avait eu plus d'une fois à se défendre dans la prison anglaise. Maître Massieu lit alors une cédule de huit lignes contenant ces con-

ditions et Jeanne consent à la signer en y apposant une croix.

Gauchon n'était pas encore satisfait, mais il avançait vers son but. La formule signée par la Pucelle n'était pas une vraie abjuration et ne constituait pas un aveu de culpabilité de sa part. Elle ne se reconnaissait pas hérétique, elle ne reniait pas ses visions, elle ne faisait que des promesses conditionnelles. Que fit Gauchon? Il fit présenter à sa victime une autre formule, qui semblait un double de la première, mais qui en était tout à fait différente, formule terrible où la pauvre enfant se reconnaissait coupable de tous les crimes et promettait sous condition de ne plus porter d'habits d'homme. Jeanne hésite un instant parce qu'elle ne sait pas lire, mais ne soupçonnant pas l'horrible imposture et se laissant guider la main par un secrétaire, Laurent Calot, elle signe. C'est ce que voulait le président. Il allait anéantir la première cédule et y substituer la seconde, subrepticement arrachée à la prisonnière, dans le procès-verbal de la cause. En attendant, il admit Jeanne à la pénitence, la déclara absoute de l'excommunication encourue pour hérésie et se contenta de la condamner à la prison perpétuelle.

La manœuvre criminelle fut exécutée comme un tour de passe-passe et si habilement que les témoins non avertis ne s'en aperçurent pas. Les

uns et Jeanne la première se réjouirent de celte issue. La Pucelle se croyait à l'abri du bûcher et sans doute espérait s'évader bientôt. Toute joyeuse, elle demanda immédiatement à être mise en prison d'Eglise avec une femme pour gardienne au lieu des infâmes soudards ses insulteurs.

Les autres assistants, les anglais principalement, étaient furieux de ce dénouement: ils prétendaient que c'était une comédie, une farce (truffa), concertée entre les juges et Jeanne pour faire échapper celle-ci à la justice et que Cauchon s'était moqué d'eux et de leur roi. Une altercation très vive s'ensuivit entre lui et un chapelain de Henri VI, qui l'appela traître. Cauchon se défendit, prétendant avoir bien servi le roi. Warwick mécontent s'écria : « Cette fdle nous échappe ! » Un des assesseurs, au courant du plan machiavélique de Cauchon, lui répondit : « Soyez tranquille, nous la rattraperons. »

Hélas oui ! Cauchon avait bien servi ceux qui l'avaient acheté, et même beaucoup mieux qu'il ne semblait aux spectateurs non initiés. L'indulgence, dont il avait fait montre, n'était qu'apparente ; elle était payée par une abjuration qui faisait de Jeanne une aventurière de bas étage et elle allait provoquer une rechute suivie d'une condamnation capitale que personne, pensait-il, ne pourrait plus critiquer. Il allait rattraper sa prisonnière et dans des conditions terribles.

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Jeanne, confiante aux promesses qu'on lui avait faites s'écria : « Or, ça, gens d'Eglise, emmenezmoi en vos prisons ; que je ne sois plus aux mains de ces anglais. » Mais l'Évêque de Beauvais fit signe aux gardes de la reconduire à la prison du château. La captive se trouva donc de nouveau, contrairement aux engagements qu'on avait pris avec elle, en butte aux insultes et aux agressions infâmes de ses geôliers et, pour s'en défendre, elle garda ses habits d'homme. Elle en avait cent fois le droit et parce qu'il s'agissait de défendre sa pudeur, comme elle le dit elle-même, et parce que, le juge n'ayant pas tenu sa promesse, elle était déliée de la sienne qui n'était que conditionnelle.

C'est ce qu'avait prévu Gauchon. Quatre jours après la comédie du cimetière de Saint-Ouen, le 28 mai, il entre avec le vice-inquisiteur et sept assesseurs dans la prison. Il trouve Jeanne en habits d'homme : elle a donc manqué à sa parole! Interrogée si elle a entendu ses voix depuis le 24 et si elle se croit toujours envoyée de Dieu, elle répond affirmativement. Elle est donc retombée dans les erreurs et fautes quelle avait abjurées! Elle est relapse! C'est tout ce que voulait le prélat. Il sort de la prison, il s'avance souriant vers Warwick et les seigneurs anglais qui l'attendaient dans la cour du château : il laisse éclater son abominable joie : « Farewell, leur crie-t-il, elle est prise ! »

Elle était prise au piège, la pauvre colombe. Le lendemain, 29 mars, Cauclion réunit C\i assesseurs, leur exposa les faits nouveaux, l'interrogatoire de la veille et leur demanda leur avis. Deux assesseurs seulement la déclarèrent hérétique et relapse. Les 4° autres refusèrent de la condamner avant qu'on ne lui eût relu la formule d'abjuration. L'évêque passa outre et, en vertu de son droit souverain, ordonna que Jeanne serait traduite le lendemain matin, à 8 heures, sur la place du Vieux-Marché, pour s'y entendre déclarer relapse, excommuniée et hérétique.

Le lendemain, la sainte était livrée aux flammes.

Ici, une remarque capitale s'impose. Tout homme de bonne loi qui a suivi ce récit a vu des prêtres attelés à une infâme besogne : mais il a dû se rendre compte que ces hommes, Gauchon en tête, ne faisaient que servir une passion politique, qu'ils agissaient aux nom et profit de l'Angleterre 'et non pas en celui de l'Eglise. Mais il est un fait entre autres qui fait bien ressortir cette conclusion.

Si le procès avait été vraiment un procès d'Eglise, Jeanne aurait du être mise en prison d'Eglise. La prison d'Eglise était plus douce que la prison d'Etat et chacun y était gardé par une personne de son sexe. Confiée aune femme, Jeanne n'aurait même pas songé à revêtir des habits

d'homme, car elle y fut forcée, nous l'avons vu, par l'attitude inconvenante de ses bourreaux. Elle n'aurait donc pu être considérée comme relapse. Dès lors, la machination infernale devenait matériellement impossible.

Il suit rigoureusement de ce simple fait que Jeanne, remise entre les mains de l'Église et jugée par elle, n'aurait jamais été condamnée à mort.

Où est l'Église dans ce procès ?

Jusqu'ici nous avons vu des hommes revêtus de la soutane, mais nous avons reconnu qu'ils ne représentaient pas l'Eglise et qu'ils n'agissaient que pour le compte de la politique anglaise. Mais où est donc l'Église dans ce fameux procès qu'on lui attribue ? Elle n'y a été mêlée en rien et elle ne pouvait l'être.

En effet, ceux qui prétendent que c'est elle qui a brûlé Jeanne omettent d'ordinaire de nous dire, et même de se demander, pourquoi elle aurait agi ainsi, quelle raison, quel intérêt aurait bien pu l'y pousser.

En effet, Jeanne était, comme elle le répétait souvent, bonne chrétienne, fdle soumise de TEglise : elle admettait tous ses dogmes, elle prati-

quait tous ses commandements ; elle priait, elle communiait, elle jeûnait. Qu'est-ce que la Religion aurait bien pu lui reprocher ?

Quelques-uns, cependant, ont cherché le grief sans lequel l'attitude reprochée à l'Eglise ne se concevrait même pas. Elle a, dit-on, condamné dans les voix de Jeanne l'inspiration privée. Elle n'admet pas qu'une âme communique directement avec Dieu. Ces rapports immédiats sentaient déjà le libre examen et préparaient les voies au protestantisme.

Au lieu de répondre, nous pourrions nous contenter d'inviter la libre-pensée à se mettre d'abord d'accord avec elle-même. En effet, tantôt elle fait un crime à l'Eglise d'avoir ajouté foi aux voix de Jeanne d'Arc, tantôt elle lui reproche d'avoir voulu étouffer ces voix.

Mais il nous plaît de répondre que la Religion ne condamne que les révélations privées fdles de l'orgueil, de l'imagination ou de la supercherie, et qu'elle approuve, au contraire, celles qui présentent les caractères d'une origine divine. C'est ainsi qu'elle croit aux visions de sainte Thérèse et de la bienheureuse Marguerite-Marie. Il en est de même pour Jeanne d'Arc. Ce n'est pas seulement d'aujourd'hui qu'elle les admet. Du temps de Jeanne d'Arc, elle s'est prononcée sur ses voix: ce n'est pas à Rouen, c'est à Poitiers. Elle était là représentée par des docteurs et des prélats re-

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commandables. Elle reconnut que les voix de la jeune fille venaient du Ciel.

Mais si la véritable Eglise n'a pas condamné Jeanne pour ses voix, ni pour sa croyance, ni pour sa conduite, il est impossible d'assigner une cause à la haine qu'on lui prête envers cette sainte enfant.

D'ailleurs, où était-elle, cette Eglise, pendant le procès de la Pucelle? Elle n'était pas à Rouen, nous l'avons vu. Elle était à Rome d'abord dans la personne de Martin V, qui ne put intervenir, parce qu'il mourut peu après l'ouverture des débats, et n'en eut peut-être pas connaissance; ensuite dans la personne d'Eugène IV, qui ne put intervenir, lui non plus, parce qu'il fut élu peu avant la condamnation et n'en reçut avis officiel que lorsqu'elle eut été exécutée. La Papauté n'a donc été mêlée en rien en cette affaire .

On s'est demandé pourquoi du moins le Saint- Siège n'a pas immédiatement vengé et réhabilité Jeanne et condamné l'évêque de Beauvais.

On peut répondre, semble-t-il, que dans les années qui suivirent le procès de Rouen, au milieu de l'effervescence des passions politiques encore toutes frémissantes, l'acte du Saint-Siège eût été considéré comme une attaque directe contre l'Angleterre, instigatrice du procès, et aurait pu amener sur l'Eglise de redoutables représailles que le

Pape crut plus sage d'éviter : mais son silence n'était point une approbation.

On peut répondre encore que, d'après les usages et les règles du droit, il fallait qu'une plainte fut déposée et que des personnes lésées se portassent partie civile dans la revision du procès de Rouen. Or, la famille de Jeanne d'Arc n'intervint que plus tard.

Mais dès que la mère de la Pucelle, Isabelle Ptomée, eut demandé justice en i453, le Souverain Pontife Calixte III ordonna une enquête et un procès de réhabilitation : cent trente témoins furent entendus. Jeanne sortit de là, non seulement justifiée, mais grandie aux yeux du monde. Sans ce procès, sans ces dépositions officielles, nous en serions presque réduits sur le jugement de Rouen aux mensonges du procès-verbal de Cauchon. C'est donc l'Eglise qui a mis à jamais l'innocence et la gloire de Jeanne d'Arc à l'abri de toutes les attaques.

Voilà quel a été le rôle de la Papauté dans cette grande affaire. Loin d'avoir à en rougir, elle peut en être fière. La libre-pensée pourra donc, dans ses tableaux sensationnels, mettre à côté du bûcher de Jeanne la silhouette violette de l'évêque de Beauvais et la silhouette rouge du cardinal de Winchester, pour faire croire au peuple que c'est l'Église qui alluma ce bûcher, ce qui est un mensonge. Mais nous aurons le droit, nous, de

représenter dans une apothéose, et la blanche silhouette de Galixte III réhabilitant la Pucelle, et la blanche silhouette de Pie X déposant sur son front le diadème des bienheureuses. Nous aurons le droit de répéter les fi ères paroles du Pontife stigmatisant Cauchon dans la basilique de Saint- Pierre et félicitant la France « d'acclamer l'héroïne victime de la basse hypocrisie et de la cruauté d'un renégat vendu à l'étranger, mais toujours confiante dans le Vicaire de Jésus-Christ, auquel, dans sa détresse, elle en appelait comme à son dernier refuge ».

Le témoignage de Jeanne en faveur de l'Église

Dans cette grave question de la responsabilité du supplice de la Pucelle, il est un témoignage d'une suprême importance : c'est celui de l'intéressée elle-même. Elle savait apparemment mieux que personne quels étaient ses véritables ennemis.

Or, à qui a-t-elle attribué sa mort? Est-ce à l'Eglise catholique ?

La libre-pensée croit justement triompher ici en citant l'apostrophe que la jeune fille, avant de mourir, jeta au misérable Cauchon : Êvêque, c'est par vous que je meurs ! Vous voyez bien, s'écrie-t-

elle, c'est l'Eglise que Jeanne accuse et désigne d'un geste de colère et de mépris à l'exécration de la postérité !

Eh bien ! non, Messieurs, ce n'est pas l'Église ; et j'en trouve la preuve dans les paroles que la condamnée ajoute immédiatement après cette célèbre apostrophe et qui en expliquent et en précisent le sens : « Si vous m'eussiez enfermée dans les prisons de l'Eglise et remise aux gardiens ecclésiastiques, au lieu de me livrer au bras séculier, tout cela ne fût pas arrivé. » On ne peut dire plus clairement : « Si l'Eglise m'eût jugée, elle ne m'eût pas condamnée. Mais ce n'est pas l'Eglise qui m'a jugée, puisque vous m'avez empêchée d'aller à elle, quand je demandais d'être conduite au Pape ; je n'ai pas été remise aux gardiens ecclésiastiques. » Jeanne distingue donc formellement l'Évêque qui la fait mourir de l'Eglise qui ne l'a pas condamnée. Loin d'accuser et de maudire cette Eglise, elle regrette et elle se lamente de n'avoir pas comparu devant son tribunal.

Un autre mot de Jeanne va nous montrer à quelle infinie distance elle était des sentiments de révolte que lui prête la libre-pensée. Lorsque le misérable Nicolas Midy lui dit : « Vous êtes une sarrazine », Jeanne bondit sous l'injure faite à sa foi : « Je suis baptisée, s'écrie-t-elle, je suis bonne chrétienne et je mourrai bonne chrétienne. »

Enfin, le ij mars, elle fait une dernière et

magnifique profession de foi : « J'aime l'Eglise : je voudrais la soutenir de tout mon pouvoir et mourir pour la foi chrétienne. » Ce n'est pas là le cri d'une femme aigrie contre la Religion ; au contraire, c'est le testament d'une sainte morte dans la foi et l'amour de l'Eglise catholique, apostolique et romaine.

Elle était donc bien loin d'accuser l'Eglise de sa mort. Elle ne la confondait pas avec les démons qui la jugeaient. Elle savait bien que sa mère l'Eglise, comme sa mère la France, comme sa mère Isabelle Romée, la pleurerait amèrement et la croirait innocente.

Et vous savez avec quelle sollicitude les Papes ont vengé sa mémoire. Sur cette même place du Vieux-Marché où elle est morte, sur ce même cimetière de Saint-Ouen où elle s'était écriée trois fois : « Je m'en remets au Pape », le délégué de Galixte III devait solennellement déchirer la sentence de 143 1 et proclamer l'innocence de Jeanne.

Mais là ne se borne pas le rôle justicier de l'Eglise. Gauchon devait revivre au xvme siècle sous les traits de Voltaire ; de nos jours, il devait prendre d'autres masques bien connus : il voudrait de nouveau brider la Pucelle sur un bûcher de calomnies et d'outrages. Mais Rome a de nouveau entendu le cri de l'immortelle victime : « J'en appelle au Pape. » Elle a répondu en ouvrant,

l'ame de je.u.ne d'arc — 23

non plus le procès de réhabilitation, mais celui de canonisation, et Pie X a béatifié la Pucelle.

Ah ! l'Église a beau être appauvrie et bafouée : elle est encore la plus grande justicière et la plus grande distributrice de gloire qui soit ici-bas. Ceux qu'elle condamne sont bien condamnés. Ceux qu'elle glorifie sont bien glorifiés.

La libre-pensée peut bien dresser ça et là quelques statues à ses héros, tristes statues de haine et de mensonge, dont le bon sens de la postérité fera justice. Mais à peine l'Eglise a-t-elle proclamé un de ses enfants bienheureux qu'on lui élève immédiatement des milliers de statues. Qui donc en a plus aujourd'hui que Jeanne d'Arc sur la terre de France? Et ce n'est pas une génération seulement qui lui rendra cet honneur : ce sont toutes les générations qui la proclameront bienheureuse.

Qu'elle rayonne donc parmi nous, la statue de la sublime enfant! Elle nous prêchera non seulement l'amour de la France qu'elle a si bien servie, mais aussi l'amour de l'Eglise qu'elle a tant aimée. Puisque l'Eglise et la France sont nos deux mères, puisqu'elles sont aujourd'hui si attaquées, serrons-nous autour d'elles, et, comme notre illustre sœur, aimons-les et servons-les jusqu'à la mort.

Ainsi soit-il.

Jeanne d'Arc a-t-elle été hallucinée ? <»>

La béatification de la Pucelle n'intéresse pas seulement la piété comme les autres cérémonies du même genre ; elle intéresse au plus haut point la foi chrétienne ; elle met en cause le surnaturel, elle soulève divers problèmes d'apologétique les plus graves. Il existe en effet une apologétique de Jeanne d'Arc qu'il importe d'exposer à l'occasion du grand événement qui fait tressaillir de joie les cœurs des catholiques français.

On sait que la Libre-pensée, éblouie par l'éclat de cette vie incomparable, cherche à en rabaisser le caractère et à en enlever la gloire à la religion.

La science, dit-elle, démontre que Jeanne d'Arc était une hallucinée, qui prit pour des voix du ciel les rêves de son imagination et de son cœur ;

(1) Cet article et le suivant ont paru dans la revue L'Idéal, un peu avant la béatification de Jeanne, en janvier et en février 1909. Nous les reproduisons ici avec de très légères retouches demandées par le changement de cadre.

la canoniser serait canoniser un mensonge ou du moins une erreur.

L'Eglise, continue-t-elle, a brûlé Jeanne qui L'a maudite en mourant. Gomment aurait-elle l'audace, le cynisme d'accaparer sa victime et de s'en parer? Gomment ferait-elle la folie de proposer au culte et à l'imitation des fidèles celle qu'elle appela jadis une hérétique, une relapse, une révoltée?

Et saisie d'une sollicitude louchante pour la pureté de notre foi, la franc-maçonnerie espérait, naguère encore, que la Religion ne mettrait pas sur les autels une jeune fille que rien, disait-elle, ne désignait pour cet honneur.

Or, la Religion a passé outre. En béatifiant Jeanne elle a affirmé indirectement, mais très hautement, que la Pucelle ne fut ni le jouet d'une illusion pendant sa vie, ni la victime de l'Eglise dans sa mort. Nous voudrions montrer en deux articles distincts combien celte double déclaration est juste et légitime.

Jeanne d'Arc a-t-elle été hallucinée? Tout le monde comprend l'importance de cette première question aussi bien parmi les incroyants que parmi les croyants. Mais, entre toutes les conséquences qui en découlent, il en est deux principales qu'il importe de signaler. L'une intéresse la religion et l'autre la patrie.

Si Dieu a réellement envoyé de célestes messagers à la libératrice pour l'aider à sauver la

JEANNE D'ARC A-T-ELLE ETE HALLUCINEE ? 35j

France, le surnaturel est démontré par cette intervention extraordinaire. Il faut reconnaître que la foi de la Pucelle est vraie, car Dieu ne favoriserait pas ainsi l'erreur; il faut croire à la révélation, aux mystères, au miracle, renoncer aux douceurs et à l'orgueil de la libre-pensée, sous peine d'être illogique. Et pourquoi ne pas aller plus loin? Pourquoi ne pas admettre la possibilité et, si elles sont démontrées, la réalité des apparitions du Sacré-Cœur à Marguerite-Marie et de la Vierge de Lourdes à Bernadette ? On le voit, toute la religion passe à travers la brèche faite au naturalisme par le grand fait historique de la Pucelle d'Orléans.

Un autre enseignement ressort de la mission surnaturelle de Jeanne. Si Dieu a fait ce miracle, il en rejaillit une gloire incomparable sur la France. La nation très chrétienne apparaît comme une nation privilégiée et particulièrement chère à Dieu. Le patriotisme prend pour elle les proportions et les allures d'une religion. Il appuie au ciel ses fiertés et ses espérances. A tous les titres du Christ, il ajoute celui si attendrissant de sauveur et d'ami de la patrie.

Nous pouvons donc répéter cette phrase d'or, qu'un contemporain de Jeanne, le président Thomassin, écrivait après la délivrance d'Orléans et que tout Français devrait savoir par cœur : « Sache un chacun que Dieu a aimé et aime le royaume de France et Va spécialement élu pour son

héritage et, pour ce, ne peut le laisser périr. Mais, sur tous les signes d amour que Dieu lui a envoyés, il n'y en a point de si grand ni de si merveilleux que celui de cette Pucelle. »

Telle est l'importance de ce débat. La librepensée Ta compris. Aussi nie-t-elle énergiquement la mission surnaturelle de l'héroïne d'Orléans.

Jadis, elle prétendait que Jeanne en parlant de ses voix avait menti comme une petite fille vaniteuse et sournoise. Mais cette thèse est contraire à l'évidence. Jeanne apparaît si sincère dans sa vie, son procès et jusque dans son supplice, que le public a rejeté avec mépris cette explication, et l'école naturaliste a dû en chercher une autre.

Celle qui rallie aujourd'hui ses suffrages, c'est la thèse de l'hallucination.

Michelet l'a enveloppée de poésie et de fleurs. Henri Martin a suivi Michelet (i).

(1) M. Joseph Fabre, un libre-penseur, a écrit que « pour délirer comme Michelet, il faut avoir du génie ». On peut admirer le style de Michelet, mais son délire encore plus certain que son génie est inexcusable, car il manque de sénérité : c'est du délire étudié. Le célèbre écrivain a coloré d'une brillante poésie la vie de la Pucelle : mais il a refusé le caractère surnaturel à sa mission. Il lui reconnaît de généreux sentiments, mais il la gratifie d'une névrose. Névose, les voix de Jeanne d'Arc ! Névrose môme le patriotisme douloureux qui la fait pleurer sur la pitié de la France et bondir au secours de la grande blessée ! Michelet s'agenouille dévotement devant cette bienheureuse névrose. Mais n'est-ce pas amoindrir la sublime enfant qui fut si saine de corps et d'esprit ? N'est-ce pas insulter la sainte qui est morte pour affirmer l'origine surnaturelle de ses voix ? Michelet reprend l'œuvre des Anglais de Rouen : aimable bourreau, ce n'est pas dans les flammes, c'est sous les fleurs qu'il veut étouffer la voyante de Domremy.

JEANNE D'ARC A-T-ELLE ETE HALLUCINEE? 35p,

Siméon Luce est sorti du domaine de l'histoire où il était maître pour donner un gage à la librepensée : « La jeune fille, écrit-il, à son insu créait pour ainsi dire et réalisait ses propres idées et leur communiquait une splendide et touchante existence. »

M. Thalamas, qui s'est attiré il y a quelques années une célébrité passagère si peu enviable par ses insultes contre la Pucelle, disait : « Le savant doit admettre que Jeanne a eu des hallucinations olfactives, tactiles, visuelles et surtout auditives. »

M. Joseph Fabre, tout en prétendant honorer Jeanne, a fait œuvre de sectaire en la donnant pour une hallucinée et pour une victime de l'Eglise : « La modeste enfant, dit-il, prenait le cri sublime de son cœur pour le commandement des saints et des saintes du Paradis. » Il explique son cas par le somnambulisme cataleptique. Pauvre Jeanne d'Arc, si gracieuse, si souriante, qui eût dit que vous étiez une somnambule cataleptique?

M. Anatole France, dans son ouvrage touffu et fantaisiste, recourt lui aussi à l'hallucination. Seulement, plus malin que d'autres, comprenant que l'illusion n'expliquerait guère les hauts faits d'armes de l'héroïne, il s'efforce d'en diminuer l'importance et il en attribue le mérite aux officiers qui la secondaient.

Or, ce qu'il faut bien savoir et nous ne saurions

trop insister sur ce point, c'est que cette thèse de l'incrédulité n'est pas du tout une conclusion découlant d'une étude impartiale des faits, mais une théorie précédant l'examen des faits et inventée tout exprès pour permettre d'en rejeter a priori \e caractère surnaturel. Nul n'a relevé chez Jeanne les stigmates de l'hystérie et de l'hallucination: mais on s'est dit : le miracle est impossible, donc Jeanne a dû être une hallucinée. Or, rien n'est plus antiscientifique que ce raisonnement. La logique et la loyauté demandaient que l'on fit une enquête indépendante de toute préoccupation religieuse et antireligieuse. C'est cette étude que nous espérons offrir ici.

Six observations très simples, basées sur les faits les plus connus de la vie de Jeanne, vont nous montrer que, loin de présenter les tares inséparables de l'hallucination, elle avait au contraire les qualités les plus opposées à ce désordre mental.

Premier fait. — L'hallucination suppose un tempérament maladif, une mentalité mal ordonnée : or Jeanne est merveilleusement équilibrée.

L'hallucination suppose un tempérament maladif, une nervosité excessive, un cerveau mal équilibré. Sous l'empire d'un sentiment violent et sous l'influence d'une circonstance extérieure

qui frappe vivement ses yeux, son imagination ou ses nerfs, le sujet entre dans un état d" hyper esthé sic ou de sensibilité aiguë, parfois dans un sommeil hypnotique, où il objective ses sensations ; il croit voir et entendre les êtres qui le préoccupent, il projette en dehors de lui les rêves et les désirs qui l'obsèdent.

Or, Jeanne d'Arc est une robuste jeune fille dans le plein épanouissement de sa santé physique et intellectuelle. Elle supporte gaillardement les travaux des champs, puis bientôt les fatigues de la guerre. Elle n'est ni morose, ni capricieuse, ni exaltée comme les hallucinées; elle n'a rien d'une névropathe; elle possède un caractère égal, une nature pondérée et harmonieuse. Elle a l'esprit positif et légèrement madré des paysans dont elle est issue, la riposte vive, la repartie spirituelle, parfois un peu narquoise, une bonne humeur qui ne se dément jamais. A Poitiers, quand un docteur, le dominicain Seguin, dont l'accent limousin a choqué son oreille, lui demande quelle est la langue que parlent ses voix : « Meilleure que la vôtre », répond-elle, au milieu de l'hilarité générale.

A Troyes, les habitants, intimidés devant elle comme devant un être surnaturel, hésitent à l'approcher : « Approchez hardiment, leur ditelle, je ne m'envolerai pas. »

Ailleurs, deux femmes lui présentent des

chapelets à toucher : « Touchez-les vous-mêmes, mes braves gens, ils en vaudront tout autant. » Ce mot rappelle saint Louis accosté par des Arméniens qui voulaient voir « le saint Roi ». Le saint roi éclate de rire et Joinville de s'écrier : « Ma foi, Sire, je ne désire pas baiser vos os de sitôt. » Vieille gaieté gauloise qui se retrouve à tous les âges et sur les lèvres les plus saintes.

A Rouen, un Anglais, un godam ou godon, comme Jeanne les appelle, lui demande quelle langue parle sainte Marguerite : « A coup sûr, pas l'anglais, répond-elle, car elle n'est pas du parti d'Angleterre. »

On lui demande perfidement si elle est en état de grâce, pour la convaincre de péché mortel par son propre aveu, si elle dit non, et l'accuser d'orgueil et d'hérésie, si elle dit oui. Elle échappe finement au piège : « Si je n'y suis pas, que Dieu m'y mette ; si j'y suis, qu'il m'y garde ! « Et voilà l'ergoteur cloué.

On le voit, Jeanne d'Arc n'a rien de cette sombre exaltation, rien de ce déséquilibre cérébral, rien de cet effarement des yeux et de l'esprit qui caractérisent les hystériques : elle offre au contraire tous les caractères diamétralement opposés à l'hallucination.

D'ailleurs cette affection a généralement pour effet d'accroître le trouble d'où elle naît. Or les visions de Jeanne ne lui font rien perdre de son

calme, de sa maîtrise d'elle-même, de son esprit fin et lucide. D'abord surprise, un peu effrayée, elle se rassure bientôt et cause tranquillement et familièrement avec ses Saintes. « Je les vois, ditelle, comme je vous vois ; je les entends comme je vous entends. »

Et puis, pas de sommeil hypnotique, pas de raideur cataleptique, rien de cette mise en scène et de ces procédés hallucinatoires en usage dans certaines cliniques modernes. C'est en plein jour qu'elle a ses premières apparitions. Plus tard, c'est dans les circonstances et les situations les plus variées quelle les voit et les entend. Or, on sait à quel point les sujets de la Salpétrière dépendent des conditions matérielles qui accompagnent leurs crises soi-disant extatiques.

Second fait. — L'hallucination déprime la raison; les révélations de Jeanne doublent sa valeur intellectuelle et lui créent des qualités militaires de premier ordre.

L'hallucination est un état anormal qui fatigue et déprime le cerveau en le surexcitant: à plus forte raison, est-elle incapable de lui donner des idées ou des qualités qu'il n'a pas.

Or, à partir du jour où Jeanne entend ses voix, son intelligence grandit prodigieusement, elle dépasse non seulement celle de ses compagnes, mais aussi celle des hommes de son temps et

même des plus habiles capitaines. Dans l'art de la guerre qu'elle n'a pas étudié, dans la tactique, dans la direction de l'artillerie, dans les opérations d'un siège, dans l'organisation d'une bataille, elle a des intuitions de génie qui émerveillent et déroutent les chefs les plus expérimentés. Dunois, Gaucourt, le duc d'Alençon ont assuré qu'il était impossible à une femme de connaître et de diriger la guerre comme elle le faisait sans une assistance spéciale de Dieu. N'était-ce pas la même pensée qui la faisait prendre pour une sorcière par les Anglais? Sa science militaire ne paraissait naturelle ni aux uns ni aux autres. Pour les uns elle venait de Dieu, pour les autres du diable. Mais qu'elle vint originairement de Dieu ou du diable, elle ne provenait pas d'une hallucination. « Est-ce l'hystérie, écrivait Lecoy de la Marche, qui lui aurait appris la stratégie, la tactique, cette science toute spéciale dont elle se montra tout à coup imbue, à ce point qu'un officier de l'armée française a pu récemment composer un livre curieux intitulé : « Jeanne d'Arc tacticien. »

Troisième fait. — L'hallucination est stérile; les révélations de Jeanne sont fécondes et lui font accomplir des actions d'éclat admirables.

L'hallucination peut bien, pendant quelque temps, stimuler un sujet, lui donner une vigueur

factice, le pousser k des entreprises au delà de ses forces. Mais elle le laisse bientôt retomber d'autant plus bas qu'elle l'avait élevé plus haut. La prostration qui suit l' exaltation lui est directement proportionnelle. En aucun cas cette exaltation maladive ne peut engendrer des actions d'éclat d'une immense portée politique et sociale, comme celles qui remplissent la vie de Jeanne. En aucun cas elle ne peut sauver un peuple et changer la face du monde, comme l'a fait notre héroïne. Gomment, dans un pays écrasé, avec une armée démoralisée et des chefs qui se jalousent, une jeune fille sans expérience et sans ressource, a-telle pu vaincre des armées aguerries, disciplinées, pleines d'entrain et admirablement commandées? Comment a-t-elle pu relever un trône, reconquérir des provinces, chasser l'étranger, si elle n'a pas eu un pouvoir secret, mystérieux? Et qui osera prétendre que ce pouvoir lui est venu d'un détraquement cérébral? A la place de la chimère entrevue par une imagination déréglée, mettez un être supérieur, tout-puissant, qui la soutient et l'inspire, alors tout s'explique.

M. Anatole France a trouvé un moyen très simple d'éviter toute explication. Unie tout simplement les exploits de la Pucelle, il nie l'importance de son rôle et la part qu'elle a prise dans la délivrance d'Orléans, dans la victoire de Patay, dans le sacre du roi, dans le relèvement de la France.

Il a entrepris cette tâche impossible et qui semble une gageure, un défi au bon sens et à l'histoire, de montrer que tout a été fait par les capitaines de Charles VII, que Jeanne était une pauvre fille sans influence, qui suivait l'armée, faisant beaucoup de bruit mais peu de besogne utile, en un mot la mouche du coche ! Pour cela, il fallait contredire les récits des contemporains, qui, tous, attribuent le premier rôle à la Pucelle, il fallait biffer les chroniques les plus célèbres, les lettres des ambassadeurs, les témoignages des Anglais et ceux des capitaines, ses compagnons d'armes. Si ceux-ci avaient vraiment été les auteurs de la délivrance nationale, est-ce qu'ils se seraient effacés devant une faiseuse d'embarras ? Dans quel but auraient-ils renoncé à leur gloire pour en parer une aventurière ?

Pour faciliter sa tâche, M. Anatole France rapetisse autant qu'il le peut les événements. Mais ici encore il est en contradiction flagrante avec l'histoire.

L'histoire nous dit que rarement on vit campagne militaire aussi brillante que celle dont les bords de la Loire furent le théâtre aux mois de mai et de juin 1429.

Les ressources de la France sont maigres comparées à celle de l'Angleterre : des chefs, des soldats démoralisés, le désordre dans les finances et dans l'administration, l'impécuniosité la plus

désolante : mais Jeanne paraît, et de ce chaos elle fait sortir la lumière, l'espérance et bientôt la vie.

Ce qui caractérise son talent, c'est la sûreté de ses vues et, comme conséquence, la rapidité de son action. Le léopard est souple et agile : mais Jeanne c'est l'aigle qui le poursuit, le harcèle, lui déchire les flancs dans une chasse fulgurante. En deux mois elle défait l'œuvre d'une guerre de cent ans.

Un autre caractère de son action miraculeuse c'est l'importance de ses conséquences, sa répercussion sur nos destinées nationales. Elle a changé la face de l'Europe en réléguant l'Angleterre au second rang et en relevant la France pour des siècles. Elle a mis son pays à l'abri du protestantisme où il eût peut-être suivi la Grande Bretagne au siècle suivant ; elle a rendu possibles Louis XI et François iei, Henri IV et Louis XIV.

C'est une loi reconnue par la science que l'hallucination est stérile. Elle peut exalter quelque temps l'imagination et la volonté, produire une ardeur et une audace fébriles : mais, la fièvre tombée, elle fait place comme nous le verrons plus loin, à la prostration la plus complète. Elle ne peut donc jamais mener à bien une œuvre de longue haleine : elle ne peut rien faire de grand*, et de durable. Or faction de Jeanne est extraordinairement féconde. Elle ne peut donc venir que d'en haut.

Quatrième fait. — L'hallucination subit la loi des milieux et reflète la mentalité ambiante : Jeanne d'Arc réagit contre la dépression de son entourage et soulève l'âme de la patrie, loin d'être soulevée par elle.

Les partisans de l'hallucination ne se tiennent pas pour battus. C'est l'âme de la patrie, disentils, que Jeanne a cru voir et entendre dans la plainte du vent, sous le feuillage du Bois Chenu : c'est cette âme qui l'a transportée, transfigurée, en lui inspirant ses énergies et ses espérances.

L'àme de la patrie ? Mais où était-elle donc alors celte pauvre âme ? N'était-elle pas abattue, brisée, gisante sur les grandes roules de la défaite ? N'agonisait-elle pas dans les sillons sanglants à côté des squelettes de nos meilleurs soldats ? Elle n'avait plus foi en elle-même, plus d'espérance, plus d'énergie. Loin de pouvoir soulever l'âme de ses enfants, elle avait bien plutôt besoin elle-même d'être relevée.

Dira-t-on qu'elle s'est réveillée soudain, qu'elle a poussé un cri d'angoisse et d'appel qui a bouleversé la bergère de Domremy ? Mais pourquoi d'autres n'ont-ils pas entendu ce cri ou n'y ont-ils pas répondu ? Pourquoi la sublime enfant a-t-clle été la seule à tressaillir ?

En vertu de la loi des milieux, si chère à l'école rationaliste, Jeanne aurait dû partager la dépression

générale. L'amour de la France expliquerait sa douleur. Il expliquerait des velléités de combattre, des élans généreux, comme la plupart des femmes de France durent en ressentir à cette époque. Mais il n'explique pas une action virile en contradiction avec toutes les lois de la psychologie et de l'histoire. La nature féminine a des limites : elle s'en tient devant une entreprise qui la dépasse aux désirs, aux larmes, aux regrets impuissants. Si elle peut faire d'une noble créature une infirmière dévouée, parfois même une guerrière vaillante, elle ne va pas jusqu'à en faire un général vainqueur.

S'il en était autrement, comment se fait-il que T histoire ne présente qu'une Jeanne d'Arc, et que ni les Grecs, ni les Romains, ni les Juifs n'en aient jamais eu ? Debora, Judith, Esther se sont signalées par une action courageuse, mais passagère, que les circonstances d'ailleurs ont singulièrement favorisée. Aucune d'elles n'a été chef de guerre pendant une campagne. Débora n'a fait qu'assister à la défaite de Sisara.

Gomment se fait-il que les peuples modernes n'aient pas vu plus que l'antiquité le splendide phénomène réservé à la France du xve siècle ? Gomment se fait-il que les malheurs de l'Irlande, de la Pologne, de la Vendée et du Transvaal n'aient pas fait éclore une libératrice dans ces malheureux pays ? Certes la pitié y était grande, comme celle

L'AME DE JEANNE D'ARC — 2i

37O LAME DE JEANNE d'aRC

du royaume de France aux jours de Charles VI et de Charles VII. Certes le patriotisme y était ardent, plus peut-être qu'il ne l'était chez nous à une époque où les dissensions politiques troublaient la vue et brouillaient les idées les plus sacrées. Les femmes de ces peuples martyrs gémissaient ou frémissaient. Plusieurs d'entre elles, à la lueur des incendies, au milieu des épouvantes de la guerre, au grondement du canon, ont dû avoir des hallucinations visuelles et auditives, olfactives et tactiles, comme celles que M. Thalamas prête à Jeanne d'Arc. Mais comment se fait-il qu'aucune d'elles n'ait sauvé son pays ?

Croit-on que pendant la guerre de 1870, il n'y a pas eu d'hallucinées en Champagne et en Lorraine? Comment se fait-il que les sanglots des champs de bataille n'aient pas suscité une Jeanne d'Arc sous les murs de Metz ou de Strasbourg?

Un médecin incrédule disait un jour à un de ses amis : « Venez à la Salpé trière, je vous montrerai cinquante Jeanne d'Arc. — C'est trop, répondit l'ami, montrez-m'en une seule qui nous rende l'Alsace et la Lorraine, et je renonce à voir le surnaturel dans la Libératrice d'Orléans ! »

Jeanne est unique dans l'histoire. Inexplicable sans le miracle, elle devient compréhensible à la lumière du surnaturel, quoiqu'elle reste toujours merveilleuse avec son cortège de victoires. Et c'est une infirmité cérébrale qui aurait fait ce prodige ?

Poussée à un certain degré, l'hallucination étiole la plante humaine : par quel phénomène inverse aurait-elle produit la fleur la plus superbe de l'humanité ?

Cinquième fait. — L'hallucination ne représente au sujet que des objets déjà vus : les voix de Jeanne lui révèlent des choses quelle ne pouvait humainement savoir.

En dehors des grands événements dont nous venons d'examiner la portée, il y a, dans la vie de la Pue elle, plusieurs faits singuliers qu'une perturbation du cerveau ne peut expliquer et qui supposent une assistance divine.

L'hallucination n'apprend rien de nouveau à celui qui l'a. Elle ne fait qu'évoquer devant son esprit, en les déformant plus ou moins, des objets déjà perçus. Or Jeanne voit des choses cachées, les secrets des cœurs, les arcanes de l'avenir.

A Vaucouleurs, elle reconnaît le sire de Baudricourt qu'elle n'a jamais rencontré. L'hallucination ne pouvait le lui révéler.

A Chinon, elle distingue au milieu de la cour le roi qu'elle n'a jamais vu et qui se dissimule parmi les seigneurs. L'hallucination ne pouvait le lui révéler.

A Ghinon encore, elle répète au roi une prière qu'il a faite à Dieu, au milieu des larmes, dans le

3j2 L'AME DE JEANNE D'ARC

silence de son oratoire et qu'il n'a jamais confiée à personne. L'hallucination ne pouvait la lui révéler.

Un soldat grossier l'insulte un jour en jurant. « Ah! malheureux, s'écrie-t-elle, tu renies Dieu et tu es si près de ta fin ! » Une heure après il se noyait. L'hallucination ne pouvait faire prévoir un pareil accident.

A Tours, Jeanne affirme qu'il y a, derrière l'autel de Sainte-Catherine de Fierbois, une épée enfouie sous terre et marquée de troix croix. On y va. L'épée sort de terre à l'endroit précis. L'hallucination ne pouvait révéler ce secret.

Plusieurs semaines avant l'assaut des Tourelles, Jeanne dit : « Je serai blessée à la bastille du pont. » Et il arrive comme elle l'a dit. L'hallucination ne pouvait le lui révéler.

Au moment de mourir, elle prédit aux Anglais que dans six ans ils perdront en France une place bien plus importante qu'Orléans. Six ans plus tard, ils perdaient Paris. L'hallucination n'a pu lui révéler ce fait ni sa date.

Une lumière divine, celle qui éclairait les prophètes, pouvait seule montrer à la Pucelle ces choses invisibles, cachées dans les ténèbres des consciences, de la terre ou de l'avenir. Le miracle est la seule explicationJ[rationnelle et par suite scientifique de tels fails. Jeanne la prophétesse ne pouvait être une hallucinée.

Sixième fait. — L'hallucination surexcite l'âme dans les succès, mais elle est suivie dans les revers d'une prostration profonde; or, Jeanne a été plus magnanime dans ses malheurs que dans ses triomphes.

Si l'hallucination peut pendant quelque temps exalter le courage et s'exalter elle-même avec le succès, elle ne tient pas devant les revers. L'illusion tombe avec la fortune qui l'entretenait. L'excitation fébrile est suivie d'une prostration.

Si donc les voix de Jeanne avaient été l'écho extériorisé de ses désirs et de ses rêves patriotiques, elles auraient cessé de se faire entendre dans la prison qui anéantissait à la fois sa mission libératrice et toutes ses espérances ; les illusions sont de belles infidèles : elles abandonnent l'homme dans le malheur.

Or, les voix de Jeanne lui sont fidèles jusqu'à son dernier soupir. Elles la dirigent sagement, sans heurt, sans à-coup, sans agitation. Elles ne sont ni plus sonores, ni plus impérieuses à l'heure des grands triomphes que dans l'obscurité du village natal. Elles ne le sont pas moins après la défaite. Elle prêchent à la pauvre captive la confiance en Dieu, la résignation, la constance dans l'adversité. Les chimères d'un cerveau malade ne tiennent pas ce langage et ne produisent pas cette fermeté tranquille.

Qui eut jamais une destinée plus douloureuse que Jeanne ? Quelle vie s'est ouverte dans une pareille aube de gloire et s'est refermée brusquement dans une nuit plus sombre ? Représentezvous cette jeune fille naguère heureuse et triomphante, acclamée par les peuples et jetée tout à coup dans un cachot, pensant à sa mère qu'elle ne reverra plus, et au feu qui va bientôt mordre sa chair et supposez qu'elle eût été hallucinée jusque-là. L'hallucination va peut-être se débattre quelque temps, repousser la réalité, hurler sa folie dans un dernier spasme : mais elle tombera bientôt foudroyée par l'inéluctable fatalité.

Rien de pareil dans l'àme de Jeanne, elle résiste au choc formidable Ses voix continuent à lui parler, toujours calmes, et Jeanne, toujours calme, continue à les entendre et à y croire. En vain les premiers docteurs du monde, les arrogants professeurs de l'Université de Paris, cherchent-ils à lui persuader qu'elle s'est trompée, que ses voix venaient de son imagination ou de l'enfer ; elle leur oppose non pas un entêtement qui ne prouverait rien, mais une discussion sereine, lumineuse, qui confond les plus enragés et les plus subtils. Enfin elle va périr. En face de la mort l'âme a des lueurs révélatrices. C'est l'heure où tombent les illusions, où les rêves s'enfuient en criant YErravimus de la Bible. Devant les flammes, au milieu des flammes, Jeanne ne faiblit pas. Elle

affirme qu'elle entend ses voix, qu'elle aperçoit ses anges et ses saintes. Et ses voix se font plus douces et plus fortifiantes. Elles lui disent sans doute : « Courage, petite Jeanne, nous ne t'avons jamais trompée, nous ne te tromperons pas à cette heure. Courage, vois le ciel qui s'ouvre devant toi. Vois le Christ, ton roi bien-aimé, qui t'appelle...»

Et au milieu de la flamme et de la fumée qui vont l'étouffer, une dernière fois, à la France et à l'Angleterre, à ses amis et à ses ennemis, à son temps et à la postérité, elle jette le cri victorieux, la suprême affirmation de sa mission divine : « Non, mes voix ne me trompaient pas : Jésus ! Jésus î »

Que penser dès lors de la libre-pensée, qui, malgré ces évidences lumineuses et ce sublime témoignage, continue à rôder autour des cendres de Jeanne, comme l'hyène autour de sa proie morte, en glapissant sa pitoyable explication : hallucinée ! hallucinée !

Hallucinée toi-même, ô libre-pensée.

Jeanne d'Arc a-t-ellc été brûlée par l'Elise ? (0

Toutes les fois qu'un évoque convie les fidèles dans sa cathédrale pour y célébrer la fête de Jeanne d'Arc, on peut être certain de trouver dans la feuille sectaire de la localité une diatribe contre le cynisme de l'Eglise qui se pare aujourd'hui de la victime qu'elle excommuniait jadis. Des affiches protestent contre « la mainmise du clergé sur cette glorieuse mémoire, contre l'exploitation éhontée dont elle est l'objet de la part des cléricaux ». Dans les villes où il y a une statue de la Pucelle, la Loge dépose à ses pieds une couronne comme celle que nous avons vue à Paris, ornée de cette inscription : « A Jeanne, hérétique et relapse, abandonnée par la royauté, brûlée par l'Eglise. »

L'indignation de la Libre-Pensée atteint son paroxysme lorsqu'elle voit l'Église revendiquer

(1) Bien que cet article traite du même sujet que le sermon cidessus sur Jeanne d'Arc et V Eglise, nous lo reproduisons ici parce qu'il contient un bon nombre de faits omis dans le discours ou présentés d'une manière différente.

Jeanne au point de la mettre sur les autels. « Eh quoi ! dit-elle, Jeanne d'Arc n'a-t-elle pas été proclamée par les juges de Rouen, hérétique, relapse, sorcière, et n'est-elle pas morte en révoltée, maudissant les prêtres ses bourreaux ? » Un écrivain libre-penseur est allé jusqu'à dire : « Jeanne est toute désignée par ses sentiments anticléricaux pour devenir la patronne de la libre pensée. »

Le Fr.\ Delpech, sénateur, ancien président du Conseil de l'Ordre de la Franc-maçonnerie, a écrit une brochure que le Grand-Orient a fait tirer àoo.ooo exemplaires et qui a pour but de démontrer l'impudence de la Religion qui, après avoir martyrisé la Pacelle, exploite aujourd'hui son prestige auprès des foules.

Toutes ces déclamations sont injustes. Il est vrai que les juges qui condamnèrent Jeanne étaient des prêtres et que leur président était l'évêque de Beauvais, le trop fameux Gauchon.

Mais tous les prêtres ne représentent pas la Religion. Lorsque ce sont de mauvais prêtres, révoltés contre l'Église, lorsqu'ils agissent en dehors de son autorité, lorsqu'ils usurpent une juridiction qu'elle leur refuse, ils sont plutôt ses ennemis et l'on ne peut lui attribuer la responsabilité de leurs méfaits. Or, c'est le cas de Gauchon et de ses assesseurs. Pour préciser, nous allons montrer i) que les juges de Rouen représentaient

l'Université de Paris inféodée à l'Angleterre ; 2) qu'ils ne représentaient nullement l'Eglise, à l'égard de laquelle ils agirent plutôt en révoltés ; 3) que l'Eglise n'a rien à se reprocher au sujet du supplice de l'héroïne.

Première assertion :

C'est l'Université qui a fait périr Jeanne.

Le docteur Richer écrivait déjà en 1628 : « L'Université de Paris a rué la première pierre de scandale contre la Pucelle. » Aujourd'hui que les documents sont mieux connus, on sait pourquoi et avec quelle fureur la Sorbonne « a rué ses pierres ». Voyons d'abord les mobiles qui l'ont fait agir, les causes de la haine féroce qu'elle avait vouée à l'innocente jeune fille.

A. Pourquoi V Université en veut à Jeanne

Depuis un quart de siècle que l'Angleterre avait mis la main sur les forces vives et les ressources de notre pays, c'était elle qui distribuait les évêchés, les canonicats, les grasses prébendes, les bénéfices et tous les postes lucratifs. Aussi l'Université s'était-elle tournée vers le monarque anglais qu'elle flattait avec une honteuse servilité. Elle avait condamné et déclaré déchu de ses droits le petit roi de Bourges, trop pauvre pour satisfaire

38o L'AME DE JEANNE d'aUC

l'ambition et la cupidité des professeurs. Elle avait mis sa doctrine et son autorité intellectuelle qui était considérable au service de l'Anglais. Elle était l'âme et le lumière du parti bourguignon, vendu à l'Anglais. Elle avait tourné en partie l'opinion publique vers l'Anglais. Son chef-d'œuvre avait été le traité de Troyes qu'elle avait préparé, inspiré, et dont sept de ses docteurs rédigèrent l'instrument. Henri de Lancastre, le vainqueur d'Azincourt, y était reconnu roi de France et Charles le Dauphin déchu de la royauté avec toute sa race : la France devenait une colonie anglaise.

Mais voici que Jeanne paraît. Elle déclare que le droit est du côté du Dauphin de France et que par conséquent Dieu est avec lui. Elle se dit envoyée du ciel pour le faire remonter sur le trône de ses aïeux et en chasser Henri Plantage ne t.

C'est le contre-pied de la thèse universitaire. Si Jeanne trouve du crédit, si elle appuie son affirmation par des victoires, Y Aima Mater est frappée au cœur, convaincue de traîtrise et d'imposture, et elle voit s'écrouler tout l'échafaudage de ses misérables arguments.

Et voici qu'en effet, la Pucelle triomphe. Chacun de ses succès à Orléans, à Patay, à Troyes, est pour l'orgueilleuse Université une blessure qu'elle ne pardonnera pas. Les docteurs représentent le

JEANNE A-T-ELLE ÉTÉ BRÛLÉE PAR L'ÉGLISE? 38 ï

parti anglais. Jeanne incarne le patriotisme. Elle ruine leur prestige. Chacun de ses coups d'épée déchire une de leurs thèses. Le sacre de Reims détruit le traité de Troyes qui est leur œuvre. Voilà la véritable raison pour laquelle ces malheureux lui ont voué une haine à mort.

L'homme qui a eu la part la plus considérable dans le crime de Rouen, c'est Gauchon. Or, Cauchon était un des plus illustres nourrissons de l'Université de Paris et aux raisons qu'avaient ses collègues de haïr la Pucelle, s'en ajoutaient pour lui quelques-unes qui lui étaient spéciales. Élève, puis docteur en i4o3, ensuite recteur de l'Université de Paris, il a été cabochien en 1412 et i4i3. Proscrit comme traître, malfaiteur et homicide par les Armagnacs, il s'est réfugié chez le duc de Bourgogne, Jean sans Peur. Il rentre à Paris avec son parti. Il est l'un des sinistres instigateurs du traité de Troyes (1420). En récompense de ses services, il est nommé par l'Angleterre et l'Université à l'évéché de Beauvais, 4 septembre 1420.

Mais voici que Jeanne d'Arc retourne la fortune contre les Anglais. Gauchon en est ému, irrité, comme tous ses confrères de l'Université : mais bientôt sa haine s'envenime d'un grief tout à fait personnel. Beauvais se déclare pour le roi de France et en 1429 chasse son indigne évêque. C'est la conséquence des succès de Jeanne : aussi Gauchon lui attribuera sa disgrâce et s'en vengera.

B. U Université assouvit sa haine contre Jeanne.

En attendant qu'elle puisse assouvir sa haine contre la Pucelle, l'Université s'acharne sur une pauvre petite paysanne, Pierrone ou Périnaïk de Bretagne, qui, après avoir fidèlement servi Jeanne d'Arc, a eu le malheur de tomber entre les mains des docteurs parisiens. Elle a l'audace de déclarer que la Pucelle est envoyée de Dieu. Elle est pour ce crime brûlée vive à Paris, le 3 septembre i43o, comme complice de sa maîtresse. Honneur à la pauvre petite Bretonne, trop ignorée de nos jours, à la douce admiratrice de Jeanne qui la précéda dans le témoignagne du sang versé pour la vérité et pour la patrie !

Mais si l'Université s'acharne ainsi sur une fille qui n'est que l'ombre de la Pucelle, que ne fera-t-elle pas quand elle tiendra sa proie ellemême entre ses mains ?

Jeanne tombe le 24 mai, à Gompiègne, au pouvoir de Jean de Luxembourg, lieutenant général du duc de Bourgogne, allié des Anglais. La nouvelle en arrive à Paris le 25 mai. Aussitôt, Y Université organise des réjouissances publiques.

Le lendemain, elle écrit une lettre au duc de Bourgogne pour le prier de faire remettre Jeanne aux Anglais. Elle charge Cauchon, un de ses anciens recteurs, actuellement évêquedeBeauvais, d'en remettre une autre à Jean de Luxembourg

pour réclamerla captive : « Envoyez-la ici, à l'Inquisition », dit-elle. Elle s'impatiente des retards de Luxembourg. Elle le harcèle. Enfin celui-ci finit par céder et par vendre sa prisonnière aux Anglais en novembre i43o.

L/Université n'est pas satisfaite. Elle veut tenir Jeanne entre ses griffes. Elle écrit le 21 novembre à Gauchon d'avoir à conduire Jeanne à Paris. Elle écrit dans la même sens au roi d'Angleterre. Elle échoue dans cette demande. Mais elle n'abandonne pas sa victime : elle va la suivre à Rouen.

En effet, dès que le procès s'ouvre, elle envoie à Rouen six de ses docteurs les plus qualifiés pour soutenir et au besoin exciter le zèle de l'évêque de Beauvais et forcer les Anglais à condamner l'innocente. Trois d'entre eux ont même été, comme Gauchon,, recteurs de l'Université. Ils sont l'âme du drame hideux. Ils stimulent les Anglais contre l'accusée : ils veillent à ce qu'elle n'échappe pas à leur vengeance. Cela est si vrai que Cauchon et les Anglais s'abritent constamment, quand ils prennent une décision, -derrière l'autorité de Y Aima Mater.

Ces docteurs délégués de l'Université sont, avec l'évêque de Beauvais et les Anglais, les vrais coupables du supplice de l'héroïne. Il importe de les faire connaître.

Ihomas Cour celles a été recteur de la Sorbonne du 10 octobre au 16 décembre i43o. Il avait pressé

384 i/AME DE JEANNE D'ARC

Luxembourg de livrer Jeanne aux Anglais. A Rouen, il fut un de ses ennemis les plus haineux. Lorsque le tribunal débattit la question de savoir si elle serait soumise à la torture, il n'y eut que trois monstres de cet avis et Gourcelles fut l'un d'eux.

Guillaume Erard, encore un recteur de l'Université. Il l'avait été une première fois en 1421, puis avait été renommé quatre ou cinq fois dans la suite. Vendu corps et âme aux Anglais, dans la fameuse séance du cimetière de Rouen, 24 mai, six jours avant la mort de Jeanne, il osa dans une harangue aussi hypocritre qu'impudente, la traiter d'hérétique, de schismatique, de sorcière et de monstre.

Jean Beaupère, lui aussi, a été recteur de l'Université de Paris en 1412 ; lui aussi a été un des auteurs-rédacteurs du traité de Troyes ; lui aussi est l'ami dévoué des Anglais contre la France.

Nicolas Midi. A Rouen ce fut lui qui fut chargé d'amener Jeanne par des exhortations appelées caritatives, à s'avouer coupable. Malgré son éloquence papelarde, il n'y réussit pas : mais ce fut lui qui dans une dernière caritative jeta la dernière insulte à l'angélique enfant, au moment où elle allait mourir.

Nicolas Loiseleur, docteur de l'Université, anglophile ardent, se montra particulièrement odieux

envers Jeanne. Il mourut bientôt après, subitement.

Jean cVEstwel, chanoine de Béarnais, promoteur de la cause de Jeanne ; être violent et grossier, il empêche Jeanne de communier et même d'entrer dans la chapelle de la prison. Il mourut dans un égout, à sa place.

Malgré l'activité de ses délégués,le procès traîne en longueur au gré de l'Université. Elle veut en précipiter l'issue. Une occassion se présente. Le concile de Baie devant s'ouvrir le 3 mars, la Sorbonne nomme cinq délégués chargés de l'y représenter. Mais malgré leur désir d'assister à l'ouverture de la solennelle Assemblée, ils décident de se rendre d'abord à R.ouen pour secouer la torpeur des juges.

Ils y sont le 3 mars. Pendant une semaine ils délibèrent avec leurs^six collègues sur les réponses de l'accusée. Ces réponses sont si orthodoxes, si sages, si lumineuses qu'ils craignent qu'elle ne soif acquittée. Ils jugent qu'il y a péril à la laisser comparaître devant [les cinquante juges qui ont jusque-lk assisté aux séances. Et ils finissent par obtenir qu'elle ne soit plus interrogée que devant sept ou huit témoins triés sur le volet.

En même temps, ils rédigent douze articles, résumé perfide des prétendus aveux de Jeanne. Ils rapportent ce factum à Paris et le soumettent à la docte Gorporation^qui qualifie les réponses de

l'ame de jeam.ne d'arc — 25

la prisonnière, c'est-à-dire stigmatise chacune d'elles, d'un jugement atroce, où Jeanne est traitée de fourbe, de traîtresse, de sorcière, d'hérétique, de monstre altéré de sang. Les cinq délégués reviennent à Rouen porteurs de ces qualifications : ils emportent aussi deux lettres, l'une pour le roi anglais, l'autre pour Gauchon, où ils adjurent ces deux personnages de hâter la sentence de mort. Ces diverses pièces et les démarches pressantes des docteurs de Paris levèrent tous les scrupules des juges et décidèrent la condamnation.

Il ressort de tous ces faits que ce sont les docteurs de l'Université de Paris qui, pour servir les passions politiques et la vengeance de l'Angleterre, ont fait mourir Jeanne d'Arc.

Deuxième assertion :

L'Université ne représente pas l'Église.

Nous venons de voir que les juges de Jeanne représentent l'Université. On ne manquera pas d'en conclure que rien n'établit mieux la culpabilité de la Religion, car la Sorbonne n'était-elle pas composée de prêtres distingués, n'était-elle pas une des parties les plus importantes de l'Eglise, une de ses lumières les plus pures, un de ses organes les plus autorisés ?

Rien n'est plus inexact. La célèbre Université

nous est apparue sous un triste jour, tournée contre la France par l'ambition et la cupidité. Or, elle n'est pas en meilleure posture au point de vue religieux qu'au regard du patriotisme. Son attitude vis-à-vis de l'Église, soit en dehors du procès, soit dans le procès lui-même, est telle qu'au lieu de pouvoir être considérée comme son instrument, elle doit plutôt être considérée comme son ennemie.

Nous en apporterons trois preuves.

A. Première preuve : Les juges de Jeanne sont révoltés contre l'Eglise.

Ils ne représenteraient l'Église, que si i° dans leur conduite ordinaire, ils avaient été des prêtres vraiment catholiques, orthodoxes, soumis de cœur et d'esprit au Saint-Siège, en un mot, en communion d'idées et de sentiments avec l'Église, et si 2° dans le procès lui-même, ils avaient agi en vertu d'une juridiction certaine et selon les règles canoniques. Mais si, au contraire, il est prouvé que ce furent des prêtres à moitié schismatiques, à moitié révoltés contre l'Église qui voulaient la bouleverser, la révolutionner, il serait injuste et déloyal de voir en eux ses représentants ; ils se rapprocheront bien plutôt de la libre-pensée actuelle que de la véritable religion. Enfin, nous

arrivons encore à la même conclusion, si nous montrons que, loin d'avoir exercé une juridiction régulière, ils usurpèrent leur pouvoir, et voulurent soustraire Jeanne d'Arc au véritable tribunal de l'Église.

Depuis longtemps déjà l'Université de Paris était connue pour ses tendances schismatiques.

Un de ses plus fameux docteurs, Pierre Plaoul, disait à Charles VI que le diocèse de Rome était était comme le diocèse de Paris, par suite que le Pape était un évêque comme un autre ; que son pouvoir d'exécution était inférieur au pouvoir d'autorité du roi ; que le Pape pouvait errer et que l'Eglise seule, assemblée en Concile, était infaillible.

A Constance, trois cents docteurs de l'Université de Paris firent décider que le Concile était supérieur au Souverain Pontife. Ce fut plus qu'une usurpation de l'Épiscopat sur le Saint-Siège, ce fut une poussée de démocratie cléricale contre l'autorité monarchique du Pape, puisqu'on y vit vingt mille clercs, s'armant du droit de suffrage, vouloir réglementer et changer la constitution de l'Église.

Les juges de Rouen, docteurs en Sorbonne, partageaient ces sentiments hétérodoxes. Ils rêvaient de bouleverser Tordre établi par le Christ en substituant leur autorité à celle du Pontife romain. Plusieurs d'entre eux allaient bientôt, la

môme année, professer ces erreurs au concile de Bâle.

Ce synode fut schismatique, non pas seulement, comme on Ta dit quelquefois, depuis son transfert à Ferrare, en 1437, mais, comme l'affirmait le Pape, depuis son ouverture.

Dès ses premières séances, en effet, ses membres, et parmi eux les docteurs de Paris, décrètent sans aucun droit, sans aucune apparence de raison, qu'ils constituent un concile œcuménique ; or ils n'ont parmi eux qu'une douzaine d'évêques ou abbés mitres !

Ils apprennent que le Pape a dissous l'Assemblée. Ils refusent de se séparer. Ils se déclarent supérieurs au Pape, comme représentants de l'Eglise universelle.

La révolte s'accentue de plus en plus au point de devenir grotesque. Ils somment Eugène IV de paraître à leur barre pour se disculper : et, comme il ne vient pas, ils le déposent, l'excommunient et le livrent au bras séculier pour être brûlé comme Jeanne d'Arc.

Enfin, ils élisent à sa place l'antipape Félix V, l'homme de Ripaille.

L'Université de Paris fut l'inspiratrice et le soutien de ce concile. Elle était infectée d'esprit régalien et gallican. Ses délégués avaient déjà porté ce même esprit au procès de Jeanne. Peut-on

dire que de tels hommes représentent l'Eglise contre laquelle ils conspirent ?

Parmi les révoltés de Bâle, nous retrouvons plusieurs de nos connaissances de Rouen. Thomas Courcelles, qui vient de faire condamner la Pucelle, est l'oracle du concile et l'âme de l'opposition au Saint-Siège. Il est désigné comme l'auteur des décrets les plus audacieux : Decretorum Basileensium prœcipuus fabricator. Quicherat l'appelle le père des libertés gallicanes. Ennemi du Pape, soutien de l'antipape, précurseur, comme on l'a dit, de Luther et de Calvin, cet homme représente-t-il l'Eglise qu'il trahit et qu'il déchire ?

Guillaume Érard est aussi un des Pères de Bâle et l'un des adversaires les plus forcenés du Saint- Siège. Est-il l'Église ?

Nicolas Midi ne va pas à Bâle ; mais de Paris il correspond avec les révoltés et les encourage ; de Paris il brave Rome. Est-il l'Église ?

Jean Beaupère et Nicolas Loyseleur comptent parmi les sectaires entêtés de Bâle. Sont-ils l'Église ?

A Rouen, il est vrai, ils ne s'étaient pas encore affichés ouvertement comme schismatiques : cependant, ils l'étaient déjà non seulement dans leur cœur, mais, comme nous le verrons, dans leurs actes et leurs paroles. Ils étaient félons envers l'Église comme envers leur patrie.

Un argument très simple, nous montrera com-

bien il serait injuste de les identifier avec l'Eglise. Ils étaient Français : dira-t-on qu'ils représentaient la France, et que la France, en leur personne, a condamné Jeanne d'Arc ? Non certes ! Mais pourquoi? Parce qu'ils avaient renié la France pour passer au service de l'étranger.

De même, bien qu'ils fussent prêtres, on ne peut dire qu'ils représentaient l'Église catholique et romaine, car ils l'avaient reniée pour passer au schisme et en servir la cause.

B. Seconde preuve : Dans le procès lui-même, ils n'ont aucune juridiction.

Sans doute, les évêques et les inquisiteurs étaient juges de la foi : à ce titre Gauchon et ses assesseurs auraient eu le droit d'évoquer Jeanne à leur tribunal pour examiner ses sentiments et ses actes avec la plus grande justice et la plus grande bienveillance, si elle avait été soumise à leur juridiction. Mais elle ne l'était pas pour plusieurs raisons, qu'il nous suffise d'en citer une : son appel à Rome.

C'était un principe incontesté que, dans les causes de la foi, lorsqu'un accusé en appelait au Pape, immédiatement et par le fait même, toute autre juridiction que celle du Pontife romain cessait, et l'appelant ne relevait plus que du Saint-Siège, auquel il avait le droit d'être conduit. Il se passait

alors la même chose que, lorsque sous l'empire romain, un homme avait dit : « Je suis citoyen romain, j'en appelle à César » ; il échappait par le fait même au pouvoir des gouverneurs et devait être conduit à Rome.

Or, Jeanne d'Arc eut un jour l'inspiration de dire : « J'en appelle au Pape. » En vertu de ce mot, elle cessait de dépendre de Gauchon et des autres juges de Rouen. Cette circonstance devait être relevée plus tard au procès de réhabilitation, en i455, et il y fut déclaré qu'elle entachait de nullité tout le procès de t/[3i.

Mais, dès i43i, les juges de Jeanne ont conscience de l'illégalité canonique et de l'usurpation de juridiction dont ils se rendent coupables. La réponse qu'ils font à Jeanne, loin de les excuser, les fait paraître encore plus séparés de l'Eglise et plus indignes de la représenter. Ils lui disent que le Pape est trop loin et que d'ailleurs l'Eglise n'est pas avec le Pape, mais « avec les clercs et gens en ce connaissants », c'est-à-dire avec Messieurs de l'Université de Paris. Or, c'est là un principe schismatique : ils reconnaissent par là qu'ils agissent sans l'autorité du Pontife romain, et même en dépit de cette autorité, car ils la dédaignent. Ils sont furieux de l'appel de Jeanne qui déjoue tous leurs projets ; engagés dans le mal, ils décident d'aller jusqu'au bout. Ils y vont, mais la religion ne les suit pas. Ils sont un tribu-

nal irrégulier, incompétent, sans mandat, révolté contre l'Eglise ; encore une fois et à ce nouveau titre ils ne la représentent pas.

Ce n'est donc pas la religion qui a condamné et brûlé la Pucelle : c'est un pandémonium, un latrociniam, comme on disait jadis, une assemblée de brigands en rupture avec la religion.

De tout temps il y eut de ces prêtres prévaricateurs, mais ils ne furent jamais considérés comme représentant l'Église dont ils étaient le déshonneur.

Judas était prêtre et même évêque, puisqu'il était apôtre : représente-t-il le Collège apostolique et l'Eglise ? Evidemment non !

Les grands hérésiarques qui furent presque tous moines, prêtres ou évêques, Arius, Macédonius, Eutychès, Nestorius, Donat, Luther, Calvin, représentent-ils l'Eglise ? Evidemment non !

Eh bien, de même Cauchon et Courcelles et Loyseleur et d'Estivet représentent-ils l'Eglise ? Pas davantage !

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