C. Troisième preuve : Le témoignage de Jeanne
Dans toute cette question de la responsabilité du supplice de Jeanne, il est un témoignage que l'on n'examine pas assez : c'est celui de l'intéressée elle-même. Elle savait apparemment à quoi s'en tenir. Elle voyait mieux que personne quels
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étaient ses véritables ennemis. Or, à qui a-t-elle attribué sa mort ? Est-ce à l'Église catholique ?
La libre-pensée croit parfois triompher sur ce terrain. Non seulement, nous dit-elle, Jeanne a regardé l'Église comme coupable de sa mort, mais elle l'a maudite. Elle est morte en révoltée contre cette secte d'évêques et de prêtres sanguinaires. Elle s'est dressée de toute sa taille avant de mourir et elle a ainsi apostrophé l'Église dans FEvêque : « Évêque, c'est par vous que je meurs. »
Eh bien ! il y a là une confusion qu'il est facile de dissiper à l'aide des paroles mêmes de Jeanne. Non seulement elle n'a pas accusé l'Église, mais il semble qu'elle ait eu soin de la disculper devant la postérité. Non seulement elle n'a pas fini en révoltée ; mais elle a solennellement affirmé jusqu'au dernier soupir son amour et son respect pour la Religion : je dis son amour et son respect, et non pas son pardon. Elle n'a pas songé à pardonner à l'Église, car elle n'a jamais cru que l'Église lui eût fait du mal. Trois faits vont le prouver.
Le premier fait, c'est son appel au Pape. Évidemment elle ne regardait pas le tribunal de Rouen comme représentant l'Église, puisqu'elle réclame une juridiction supérieure. Elle le montre bien quand elle dit à Gauchon : « Vous qui prétendez être mon juge. » Le Pape est pour elle son vrai juge et il est son père. Rome est à ses
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yeux l'autorité suprême, la justice souveraine; en un mot, l'Eglise est sa mère, à laquelle elle en appelle avec confiance.
Elle va d'ailleurs nous expliquer sa pensée dans une parole célèbre et qui nous offre le plus fort des arguments.
C'est le second fait.
Lorsqu'elle s'écrie : « Evêque c'est par vous que je meurs, » elle ajoute aussitôt ces mots qui en précisent et en révèlent le sens exact : « Si vous m'eussiez enfermée dans les prisons de l'Eglise et remise aux gardiens ecclésiastiques, au lieu de me livrer au bras séculier, tout cela ne fût pas arrivé. » Peut-on dire plus clairement : « Si l'Eglise m'eût jugée, elle ne m'eût pas condamnée. Mais ce n'est pas avec l'Eglise que j'ai eu affaire ; vous m'avez empêchée d'aller à Elle ; je n'ai pas été remise aux gardiens ecclésiastiques. C'est vous, Evêque, qui m'avez arrachée à ma mère l'Eglise et livrée au bras séculier, c'est-à-dire au pouvoir laïque qui va me faire mourir. » Ainsi Jeanne au lieu d'accuser l'Église et de la maudire, soupire après elle et se lamente de n'avoir pas comparu devant son tribunal.
Voici le troisième fait. Il va nous montrer à quelle distance infinie elle était des sentiments de révolte que lui prête la Libre-Pensée. Lorsque l'infâme Nicolas Midi lui dit : « Vous êtes une sarrazine », Jeanne bondit sous l'injure faite à sa
foi et à son cœur : « Je suis baptisée, s'écrie-t-elle, je suis bonne chrétienne et je mourrai bonne chrétienne. »
Enfin, le 17 mars, elle fait cette profession de foi magnifique : « J'aime l'Eglise et je voudrais la soutenir de tout mon pouvoir et mourir pour la foi chrétienne. » Est-ce là le cri d'une révoltée ? N'est-ce pas au contraire le testament d'une sainte morte dans la foi et l'amour de l'Eglise catholique, apostolique et romaine ?
Si Jeanne était parmi nous et lisait les pages où les francs-maçons la félicitent de s'être révoltée contre l'Eglise et proposent de la prendre pour la patronne de la Libre-Pensée, elle se redresserait indignée contre eux comme autrefois contre Nicolas Midi, et elle leur dirait : « Je ne suis pas plus libre-penseuse que sarrazine : je suis toujours la bonne chrétienne que vos précurseurs ont brûlée. »
Car, il n'y a pas à dire, les juges prévaricateurs de Rouen se rapprochent beaucoup plus des sectaires de nos jours que de l'Eglise de leur temps.
Troisième assertion :
L'Église n'a rien à se reprocher.
Si l'Eglise n'est pour rien dans le supplice de la Pucelle, peut-on dire qu'elle a toujours fait ce qu'elle devait pour cette pauvre enfant persécu-
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tée ? Si Ton examine la question de bonne foi, on verra qu'elle ne pouvait agir autrement qu'elle n'a fait et qu'elle n'a rien à se reprocher. Voyons quelle a été son attitude envers Jeanne avant, pendant et après le procès de Rouen.
A. Avant le procès. — On dit que l'Eglise était opposée par système à toute inspiration privée qu'elle considère comme une atteinte à son autorité : elle prétend avoir le monopole des révélations célestes et c'est le protestantisme qui le lui a disputé el arraché en revendiquant pour l'âme le droit de communiquer directement avec Dieu. C'est pour cela, a-t-on dit, qu'elle aurait traité Jeanne d'Arc en rebelle.
L'Eglise ne réprouve que l'inspiration privée, fille de l'orgueil, qui est en contradiction avec les affirmations authentiques de Dieu, puisque Dieu ne peut se contredire. Mais quand la révélation vient clairement du ciel, loin de la combattre, l'Eglise l'approuve et enseigne que l'àme qui en est honorée doit y croire et y obéir.
C'est ce qu'elle a fait pour Jeanne. Les prélats et les prêtres qui ont examiné la jeune fdle à Poitiers ont reconnu dans ses voix le caractère surnaturel, ils ont déclaré au roi qu'il pouvait se fier à elle. Nous avons plusieurs de leurs rapports qui sont des monuments de prudence.
L'Eglise ne pouvait faire plus, mais c'est avec sympathie, avec tendresse qu'elle voyait cette en-
fant visiblement envoyée du ciel à la France. Elle marchait avec elle, elle la bénissait, elle la soutenait.
B. Pendant le procès. — L'Église, nous l'avons vu, n'était pas représentée par les bandits qui usurpaient son autorité. Heureusement tous les juges de Rouen n'étaient pas des misérables comme Cauchon, Gourcelles et Loyseleur. Les mauvais l'emportèrent par leur audace : les bons qui se déclarèrent pour elle furent chassés, persécutés, réduits au silence.
Parmi ces derniers, le chanoine Houppeville fut jeté dans un cachot. Le canoniste Lohier fut obligé de s'enfuir sous peine de subir le sort de la Pucelle. Le chanoine Fontaine tint tête quelque temps à la meute, mais dut s'éloigner lui aussi. Isambart de la Pierre, dominicain, fut menacé de mort. D'autres, moins exposés parce que moins en vue, opinent pour que Jeanne soit envoyée au Saint-Siège. Mais les universitaires les plus influents crient si fort qu'ils l'emportent.
En dehors de ces bons prêtres, amis impuissants de Jeanne et qui cherchent en vain à la sauver à Rouen, il y avait l'Église représentée par des évoques dans le reste de la France et à Rome par le pape. Que faisait-elle? Mais que pouvait-elle faire ? Elle ne pouvait intervenir. Les communications étaient lentes et les événements souvent défigurés par la distance. On ne pouvait
savoir ni même soupçonner au loin les illégalités et les infamies commises à Rouen : on pouvait, on devait croire que tout s'y passait correctement. Quand on apprit les desseins des Anglais, il était trop tard pour s'y opposer.
Et d'ailleurs qui aurait pu le faire efficacement ? Rien que la force militaire aurait pu arracher leur proie à des hommes qui se sentaient protégés par l'armée anglaise et qui prétendaient avoir pour eux une autorité sacrée. L'Eglise n'a pas sauvé Jeanne d'Arc parce qu'elle ne le pouvait absolument pas.
G. Après le procès. — Plus tard, en i 455, elle a réhabilité la victime de Gauchon. A la demande du roi et à la prière de la famille de Jeanne, le pape Gallixte III ordonna la révision du procès de Rouen. Cette révision commencée en i 455 à Notre-Dame de Paris s'acheva l'année suivante à Rouen. Cent trente témoins furent entendus, la lumière fut faite, la sentence de Gauchon solennellement cassée et Jeanne proclamée innocente.
Sans ce procès, sans ces dépositions officielles, sollicitées et réunies par l'Eglise, nous en serions presque réduits sur bien des points aux calomnies du procès de Rouen. C'est donc l'Église qui a mis à jamais la mémoire et la gloire de Jeanne à l'abri de l'injure et du mensonge.
Mais pourquoi, dira-t-on, l'Église a-t-elle attendu vingt-cinq ans pour rendre justice à la Pucelle ?
4ûO L'AME DE JEANNE D'ARC
Il faut se rapporter à l'époque, se rappeler les lenteurs habituelles des tribunaux, lenteurs expliquées par le tempérament d'une génération moins pressée que la noire, et par la difficulté des communications. Il faut tenir compte des complications politiques, du danger qu'il y avait à vexer les Anglais, de la nécessité de laisser se calmer les esprits et la lumière sortir des obscurités d'une procédure volontairement embrouillée. D'ailleurs l'Eglise ne commence la révision d'un procès que si elle est régulièrement saisie d'une plainte en nullité de sentence. C'était à la famille de Jeanne de se hâter. Dira-t-on que la mère de la Pucelle était indifférente à la mémoire de sa fdle ? Non, il faut attribuer ses retards à la force majeure des événements. A plus forte raison, serait-il injuste d'en accuser l'Eglise qui ne pouvait aller plus vite que les intéressés.
D'ailleurs, même à l'époque où elle l'entreprit, l'Eglise a eu quelque mérite à faire ce procès. En l'ordonnant, elle mécontentait le gouvernement anglais qui avait ordonné à tous ses agents de soutenir la justice de la condamnation ; elle mécontentait le duc de Bourgogne qui lui en garda rancune ; elle mécontentait surtout l'Université, la grande coupable. Il y a plus, elle mettait à nu les iniquités d'un grand nombre de prêtres et fournissait ainsi à ses ennemis l'occasion qu'a saisie la libre-pensée moderne de débla-
térer contre le clergé. Toutefois elle n'a pas hésité à courir ces risques, parce qu'elle ne voulait que la vérité et la justice. C'était son devoir, sans doute, mais il fallait du courage pour le remplir.
L'Eglise n'a donc rien à se reprocher à l'égard de la Pucelle. L'hérésie et la libre-pensée ne sauraient en dire autant. L'Université gallicane et à moitié schismatique a voulu flétrir la mémoire de la sainte jeune fille en brûlant son corps : c'est la grande coupable. Le protestantisme a jadis brisé les monuments et les statues de l'héroïne. Voltaire, le père de l'incrédulité, a voulu la salir dans un livre immonde. La Révolution a interdit ses fêtes que rétablit l'empire. La francmaçonnerie l'a tantôt injuriée tantôt exaltée par des éloges pires que l'injure qui dénaturaient sa mission et lui enlevaient son auréole. Enfin nous avons en Thalamas, le coup de pied de l'aliboron !
L'Eglise seule a le droit d'être fière de Jeanne.
J'ai lu des articles où l'on prétend qu'aucun parti ne doit confisquer Jeanne. Elle est à tous, c'est la formule consacrée. J'ignore si c'est vrai en politique, et je ne veux pas m'en occuper ; mais ce n'est pas vrai dans le domaine philosophique et religieux.
Jeanne n'est pas et ne peut pas être à un parti qui blasphème sa foi, qui renie son Dieu, qui
l'ame de jea*n.ne d'arc — 20
bafoue l'idéal de toute sa vie. Au libre-penseur qui voudrait mettre la main sur elle, elle répondrait comme au soudard qui voulut l'outrager dans sa prison : « Arrière, misérable ! respecte-moi ! »
Francis Magnard a écrit dans le temps ces paroles : « L'Eglise et l'Etat s'arrachent la grande ombre. Ce sont là d'assez mesquines querelles. Laissons la France s'unir une fois par hasard sur le nom de celle qui lui rendit le courage et la foi en sa vertu guerrière, sans essayer de confisquer la grande héroïne au profit de telles ou telles idées ...»
Ces lignes manquent de justice et de psychologie. Il y a dans les revendications de l'Église autre chose qu'une mesquine querelle. Nous ne cherchons pas à confisquer Jeanne d'Arc en la mettant sur les autels. Nous souhaitons la voir honorer par tous les homme sincères. Mais nous ne permettrons pas à des sectaires de s'en emparer, ni de travestir sa mission en en faisant une hallucinée, ni de souiller sa mémoire en en faisant une révoltée contre l'Église. Elle est à nous. Joanna nostraest!
Elle est à nous, parce qu'elle a été jusqu'à la mort de la grande famille des croyants. Elle est à nous, parce que nous seuls nous expliquons sa mission, comme elle l'expliquait elle-même, par des voix divines. Elle est à nous parce que seuls nous lui laissons au front l'auréole surnaturelle
dont elle veut être parée. Elle est à nous enfin, parce que, comme l'avouait le franc-maçon Jean Macé, le prêtre seul n'a rien à renier en la louant.
Jeanne d'Arc et les Morts (0
Monseigneur (2), Mes Frères,
Ce matin, nous écoutions, dans la cloche de Notre-Dame de Montligeon, la voix des morts, celle du Christ, celle de Marie. Ce soir, elle va nous faire entendre une voix qui nous est aussi très chère, celle de la Bienheureuse que la France célèbre aujourd'hui avec tant d'enthousiasme. Que votre voix, ô Jeanne, résonne donc à nos oreilles, car elle est la plus douce et la plus pure qui ait jamais parlé sur la terre de France : Sonet vox tua in auribus mets, vox enim tua dulcis. C'est la voix de l'honneur, la voix du patriotisme, la voix de l'idéal ; mais c'est aussi la voix de la charité, et c'est pourquoi elle nous dit, elle aussi : « Priez pour les morts ! »
(1) Allocution prononcée dans l'église de Montligeon, le 27 niai
(2) Mgr Bardel, cvêque de Séez.
4o6 L'AME DE JEANNE D'ARC
Jeanne était tendre et compatissante : elle ne pouvait voir une misère sans en être émue et sans chercher à la soulager. Elle ne pouvait voir sans frémir couler le sang de ses soldats. Mais, qu'étaient à ses yeux les blessures du corps à côté de celles de l'âme ! Combien elle aurait voulu fermer ou guérir celles-ci ! Aussi, demandait-elle à ses soldats de se confesser avant la bataille pour ne point s'exposer à paraître devant Dieu l'âme souillée par le péché. Au péché, elle faisait une guerre impitoyable : « C'est lui, disaitelle, qui fait perdre les batailles ! »
Quand elle soignait les soldats blessés et mourants, elle s'efforçait d'adoucir leurs souffrances, mais elle tâchait surtout d'exciter en eux la contrition de leurs fautes ; elle les préparait pieusement à la mort et abrégeait ainsi par avance leur expiation et leurs souffrances dans l'autre vie.
Quand, sur le champ de bataille où elle avait remporté la victoire, elle contemplait les cadavres de ses soldats, elle pensait à leurs âmes, elle entendait les voix d'outre-tombe qui lui criaient : Miser emini meif Elle pleurait sur ses morts : elle priait Dieu de leur donner la paix éternelle. Elle faisait dire des messes pour eux. Elle voulut qu'un service fût célébré pour ceux qui avaient péri au siège d'Orléans, et ce service a lieu, de nos jours, encore chaque année.
Admirable sollicitude bien digne de cet ange de
charité ! Jeanne se montrait ainsi la libératrice des morts comme la libératrice des vivants.
Mais il ne suffît pas de l'admirer, il faut l'imiter. Promettons à Dieu d'éviter le péché, que la Pucelle détestait tant, et nous nous épargnerons ainsi bien des douleurs dans l'autre monde. Et puis, pensons à nos amis. La vie est un champ de bataille : chaque jour, des milliers de soldats y sont fauchés par la mort. Prions pour eux, comme Jeanne priait pour ses compagnons d'armes.
Ce culte des morts, si consolant, si noble, est le trait d'union des trois Églises du Christ. L'Eglise triomphante, penchée sur l'Eglise souffrante, est sans doute émue de pitié, mais elle ne peut rien pour la délivrance des âmes qui y pleurent. C'est l'Eglise militante qui a le pouvoir de libérer le pauvres captives : c'est elle qui en peuple le ciel.
Chaque jour, par nos prières, nous envoyons au Paradis de nouvelles recrues, arrachées au Purgatoire. Nous enrichissons cette France d'en haut, déjà si belle, et où nous pouvons saluer tant de héros et d'héroïnes de la sainteté, depuis saint Martin et saint Rémi jusqu'à saint Vincent de Paul et au Bienheureux Curé d'Ars, depuis sainte Clo tilde et sainte Geneviève jusqu'aux Bienheureuses Jeanne d'Arc et Marguerite-Marie.
La France d'en haut, reconnaissante, nous récompensera de cette charité : elle aura pitié de cette France d'en bas si éprouvée de nos jours,
comme aux jours de la Pucelle. Elle nous sauvera.
Confiance, mes Frères ! Une fête comme celle-ci est bien propre à nous réconforter. Elle prouve d'abord la vitalité de la Religion. Pauvre Religion ! On la dit souvent morte ou mourante. Mais elle vit toujours, et c'est elle qui enterre ses ennemis. La preuve qu'elle vit, c'est qu'elle parle et qu'elle est écoutée. Elle vous a dit : « Venez » , et vous êtes venus. Il n'y a encore quelle pour organiser des fêtes splendidcs comme celle-ci. D'autres s'adressent à vos yeux ou à vos oreilles seulement. Elle s'adresse à vos yeux et à vos oreilles, elle aussi, par la beauté de ses chants et de ses pompes religieuses, mais elle parle surtout à vos cœurs. Elle sait toucher les notes les plus hautes et les plus basses du clavier humain et en tirer des sons sublimes et profonds qui nous émeuvent et nous transportent jusqu'au ciel.
Une fête comme celle-ci prouve encore la vitalité de la France. Une nation est perdue quand elle s'enlise dans le matérialisme. Mais vous, vous élevez vos yeux au-delà des horizons de cette terre, et vous entendez, comme Jeanne d'Arc, les voix qui viennent des autres mondes. Une nation qui oublie ses pères et ne pense pas à ses morts est déracinée : sans lien avec le passé, elle n'a plus les promesses de l'avenir. Mais la France chrétienne pense à ses aïeux ; elle prie pour ses morts, elle s'appuie sur ses tombes ; elle n'a donc pas à
craindre les tempêtes qui arrachent du sol et emportent dans leurs tourbillons les races légères et oublieuses.
Courage donc ; écoutons nos voix, et le salut viendra comme aux jours de la Libératrice et la cloche de Montligeon, après avoir tant de fois sonné la mort, sonnera la résurrection !
Trois communions
de Jeanne d'Arc
La Communion de l'eniant
Drapé dans un beau nuage de pourpre et d'or, le soleil jetait ses derniers rayons sur les prairies des bords de la Meuse. Une fillette qui ramenait son troupeau au logis paternel le regardait avec admiration et, au moment où il sombra derrière l'horizon, elle lui jeta ces mots :
— Au revoir, vieux soleil, à demain malin, mais ne tarde pas, je t'en supplie. Certes, tu es bien beau, mais un soleil plus brillant que toi se lèvera demain sur mon âme.
Et tout à coup les cloches de Domremy se mirent à sonner Y Angélus. La petite se recueillit et récita dévotement sa prière. Puis, comme la sonnerie argentine continuait à égayer les airs :
— Sonne, sonne, joyeux bourdon, tu as raison de chanter la Vierge. Mais mon cœur à moi est
4l2 L'AME DE JEANNE d'aRC
aussi une cloche, et il sonne un air plus pur et plus gai.
Elle était arrivée au milieu du village. Gomme elle passait devant l'église, elle se croisa avec Messire Guillaume Front, le bon curé de Domremy.
— Révérend Père en Dieu, lui dit-elle, je vais rentrer mes brebis. Mais dans quelques instants, je serai de retour ici. Auriez-vous la charité de me confesser ?
— Mais, pclite, tu t'es déjà confessée hier.
— Sans doute, mais on ne saurait trop nettoyer sa conscience (i). Oh! merci, Messire, de m'avoir enfin permis de recevoir le Seigneur dans cette belle fête de son Corps !
Et elle partit légère comme un oiseau, en gourmandant ses brebis. Le bon curé se dit :
— Cette enfant est bien jeune, mais elle comprend si bien son catéchisme et elle est si pieuse, si pure, que ce serait pécher contre le Fils de Dieu et sa benoîte Mère que de la retarder davantage. Et puis, m'est avis, que le doux Sauveur sera bien aise d'entrer dans un cœur si gentil et si ingénu. Je ne sais pourquoi j'ai l'idée qu'il fera en elle de grandes choses.
(1) Parole do Jeanne d'Arc à ses juges de Rouen qui lui demandaient pourquoi elle se confessait si souvent. Son aumônier Paquerel disait qu'elle se confessait presque tous les jours : quasi quotidie confîiebatur.
TROIS COMMUNIONS DE JEANNE D'ARC $l3
L'enfant revint. Elle énuméra avec force larmes ses gros péchés. Elle avait un jour cassé un bâton sur le dos de Blanchette, la plus méchante de ses brebis. Et puis une autre fois elle avait eu envie de rire à la grand'messe en entendant la voix fausse et nasillarde du sacristain Perrin, le drapier.
Messire Guillaume se demandait s'il y avait là matière à absolution, mais comme la bergère pleurait en s'accusant de n'avoir pas assez aimé le bon Dieu (i), il récita sur elle la formule sacramentelle, et puis l'exhorta à bien recevoir son cher Créateur.
Le lendemain matin les cloches sonnaient la Fête-Dieu quand l'enfant se rendit à l'Eglise. Les Heurs touchées par les premiers feux du soleil jetaient en l'air leur encens matinal.
Jeannette entendit avec recueillement la messe. Quand elle eut reçu le corps de son Dieu, elle s'abîma en une adoration attendrie. Et le Maître lui dit :
— Mon enfant, je t'ai aimée jusqu'à me faire tout petit et mourir pour ton salut, et aujourd'hui je suis heureux de me donner à toi pour la première fois. Promets-moi de revenir souvent à ma sainte Table toutes les fois que ton confesseur te le permettra.
(1) Durn jpsa confitebatur, ipsa flebat. (Parjuerel).
— Je vous le promets, mon bien-aimé Seigneur. Moi aussi je suis heureuse de vous posséder, de vous parler, de vous sentir sur mon cœur. Combien de fois j'ai soupiré après ce moment béni !
— Un jour, je te demanderai des sacrifices pour ma gloire et pour le salut de la France. J'aime ta patrie ; elle est belle, elle est généreuse, mais elle a péché et elle souffre. Cependant je la sauverai.
— Oh ! oui, sauvez-la, ma douce France. Elle est si malheureuse ! Laisserez-vous toujours l'Anglais s'acharner contre elle ? Quand aurez-vous pitié du royaume de Charlemagne et de saint Louis !
— Enfant, les jours sont proches, et je me servirai de toi. Je t'enverrai un ange et mes saints pour te guider...
Et un voile se déchira: dans une clarté d'or, Jeanne vit un ange aux ailes de feu et de neige qui adorait Jésus. Et à côté de lui d'autres anges et saint Charlemagne et saint Louis et saint Denis et saint Martin et saint Rémy et saint Bernard et sainte Marguerite et sainte Catherine et sainte Geneviève et sainte Clotilde et sainte Bathilde et sainte Radegonde priaient et disaient :
— Messire Jésus, vrai roi de France, ayez pitié de notre gent.
Et depuis lors, Jeanne s'approcha de la sainte Table deux ou trois fois par semaine. Elle se sentait appelée par la voix de Jésus, et elle aurait