‹ L'âme de Jeanne d'ArcChapitre 6 sur 8 · TROIS COMMUNIONS DE JEANNE D'ARC · texte numérisé non relu

TROIS COMMUNIONS DE JEANNE D'ARC

munie à côté d'elle s'aperçut qu'elle pleurait (i). Elle disait au Christ :

— Vous êtes le Dieu de la Victoire. Je ne suis qu'une pauvrette sans génie ; c'est vous qui avez tout fait à Orléans, à Jargeau, à Meung, à Beaugency. Secourez-moi en cette journée. Vous êtes le Dieu de la vaillance ; c'est vous qui faites les héros. Soutenez mes hommes dans la bataille.

Quelques heures plus tard, les cavaliers ennemis fuyaient avec Falstaff ou se rendaient prisonniers avec Talbot, et 2.000 de leurs cadavres jonchaient la plaine de Patay. C'était la plus belle victoire de cette brillante campagne.

Le soir, dans la petite église du village désormais immortel, la Pucelle voulut passer une heure à remercier Dieu. Longtemps elle resta agenouillée devant l'autel. Et puis, fatiguée de sa glorieuse journée, elle s'assit sur une marche ; mais bientôt elle s'assoupit. Elle vit alors des fleurs de neige tomber du ciel sur la plaine de Patay et, un peu plus loin, sur celle de Loigny.

— Le lis de France ! s'écria-t-elle, le lis de France ? Ah ! comme il est beau !

Mais bientôt elle s'aperçut que chacune de ces fleurs avait au cœur une goutte de sang. Et la

(1) « Quand elle voyait le Corps du Christ elle versait d'abondantes larmes.» {Déposition du duc d'AIençon).

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plaine en était couverte, et des cavaliers s'y ruaient dans une mêlée furieuse.

Les uns poussaient des cris rauques et prononçaient des paroles rudes que Jeanne ne comprenait pas. « Ce ne sont pas nos godons, se dit-elle, on dirait plutôt les reitres qui infestent parfois les marches de Lorraine.

Les autres, ah ! les autres, elle les reconnaissait sous leurs habits bleus ou rouges : c'étaient les frères de ses soldats, avec même fougue, même éclair dans les yeux, même mépris du danger. Mais hélas ! ils étaient écrasés par le nombre et ils tombaient, les uns après les autres, dans la neige.

Elle en vit un qui tenait une bannière où il y avait un cœur en abîme et ces mots en lettres d'or : Cœur de Jésus, sauvez la France !

Cœur de Jésus! Elle n'avait jamais entendu ce mot, mais elle le comprit du premier coup ; elle en fut ravie ; elle le répéta avec ferveur, tendrement.

— Oh ! la belle bannière, s'écria-t-elle ; c'est la sœur de la mienne. Bien sûr, elle va sauver nos hommes.

Mais non, celui qui la portait tomba dans la neige ; un autre la recueillit et tomba à son tour, puis un troisième, un quatrième, un cinquième, un sixième.

Et il se fit un grand silence. La nuit tombait. Jeanne, après avoir prié pour les morts, erra quel-

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que temps sur le champ de carnage. Elle entendit des voix de mourants qui l'appelaient. Elle se pencha sur eux, les consola et les aida à bien mourir.

Elle en vit un qui perdait son sang, mais qui semblait en extase et qui murmurait : Cœur de Jésus ! Cœur de Jésus î Elle s'approcha de lui et reconnut un chef.

— Messire chevalier, lui dit-elle, qui êtes-vous et quels sont ces braves qui vous entourent?

— Je m'appelle de Sonis et ces hommes sont les zouaves, les anciens soldats du pape. Mais vous, jeune fille, quel est votre nom?

— J'ai nom: Jeanne la Pucelle.

— Ah î Jeanne ! s'écria le blessé, tu nous as laissés écraser àPatay! à Patay!

Et il pleura, et Jeanne aussi pleura près de lui, à genoux. Et tous deux redirent avec passion : Cœur de Jésus, sauvez la France ! Alors, une voix qui partait du tabernacle répondit : Je lui pardonnerai, je la sauverai, car je l'aime toujours ; je lui ai donné mon Cœur !

Et, au son de cette voix, Jeanne se réveilla ; elle fit sa révérence à Notre-Seigneur et sortit pour rejoindre le duc d'Alençon et Richemond et La Hire et Xaintrailles. Elle leur parut songeuse et elle murmurait des mots qu'ils ne comprenaient pas.

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La Communion de la Martyre

— Oh ! que cette prison est froide et noire I Me voici seule, oubliée de tout le monde. Ma mère, ma pauvre mère, où es-tu ? Penses-tu a ta Jeanne? Où est mon roi? Où est mon armée? Et vous, mes anges et mes saintes, où ctes-vous ?

Et sur l'horrible paille, la captive ne pouvait dormir, gênée par les chaînes de 1er qu'elle avait aux mains et aux pieds et sa voix s'élevait dolente :

— Mais c'est vous surtout, mon Dieu, que je réclame. J'ai demandé à mes juges de recevoir votre Corps sacré ce malin pour la Pàque. Vontils me l'accorder?

C'était, en effet, le i01 avril i$3i, la grande fête de la Résurrection. Jeanne venait de passer une Semaine sainte bien triste. Au tribunal, Thomas de Courcelles l'avait déclarée « sacrilège, idolâtre, apostate, maldisante, malfaisante, blasphématrice envers Dieu et ses saints, scandaleuse, séditieuse, perturbatrice de la paix, excitatrice de la guerre, cruellement altérée de sang humain, provocatrice de son effusion, prévaricatrice des lois divines et humaines, séductrice des princes et des peuples, usurpatrice de l'honneur et du culte divin, hérétique ou du moins véhémentement suspecte d'héré-

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sie ! » En entendant cette litanie d'injures, la pauvre enfant avait bien pleuré. Le reste du temps avait été pour elle une longue agonie de Gethsémani dans sa prison.

Mais, au matin du jour de Pâques, une petite lueur d'espoir se levait dans son âme, douce comme le jour qui commençait à filtrer à travers les croisillons de fer de sa lucarne.

Elle regardait l'aube croître lentement. Bientôt elle vit des hirondelles qui tournoyaient dans l'air, décrivant des arabesques capricieuses, passant et repassant devant sa fenêtre, joyeuses comme des alléluias.

■ — Hirondelles, hirondelles, que ne suis-je libre comme vous ! Je volerais d'un trait vers le clocher de Domremy ; j'irais recevoir mon Dieu dans mon cher village, à côté de ma mère, et puis je reviendrais à tire d'aile vers le roi ; j'irais reprendre ma bannière. Que fait-elle sans moi, que devient-elle la belle bannière que j'aimais quarante fois plus que mon épée ? Mais non, j'ai tort de me plaindre. Vous me voulez enchaînée, mon Dieu : que votre volonté soit faite! Je ne vous demande qu'une chose, Messire Jésus, venez me visiter ce matin. Voilà quatre mois que je languis de vous !

Et tout à coup les cloches se mirent à tinter ; et peu à peu leurs voix s'exaltaient, leur allure s'accélérait : bientôt ce fut un carillonnage effréné qui disait aux bourgeois et aux artisans de la cité :

<( Réveillez-vous, bonnes gens, à la Pâque, à la Pàque ! »

Brusquement une clef grinça dans la serrure, la porte s'ouvrit. Le geôlier annonça à Jeanne que sa requête était repoussée et que Monseigneur de Beauvais la jugeait indigne de recevoir le Corps du Sauveur.

Ce fut une indicible désolation pour la sainte enfant. Qui désirait plus qu'elle l'Hostie salutaire ? Qui en avait plus besoin? Qui en était plus digne dans cette immense ville de Rouen ?

Et les cloches continuaient à sonner : A la Pâque ! A la Pàque ! Mais elles devenaient lancinantes et avivaient de plus en plus la douleur de la prisonnière.

La matinée se passa ainsi pour elle dans les pleurs, tandis qu'à la cathédrale, Messire Jean Cauchon, vêtu de riches ornements et dans tout l'appareil de la majesté pontificale, offrait à Dieu le saint sacrifice de la messe

Les jours se passèrent ramenant pour Jeanne les mêmes humiliations, les mêmes craintes. Enfin le terrible drame toucha à son dénouement. Le matin du 3o mai, frère Martin Ladvenu entra dans la prison et annonça à la captive qu'elle allait mourir.

Sa nature frémit, comme celle de Jésus dans son agonie. Mais, pour suprême consolation, elle demanda de recevoir le Corps du Sauveur. Cau-

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chon n'osa plus, cette fois, lui en refuser la grâce.

Et la divine Hostie pénétra enfin dans cette prison où depuis si longtemps un cœur d'enfant battait pour elle et l'appelait. La pieuse captive, en la voyant aux mains du prêtre, oublia tout, ses douleurs passées, son long martyre, le supplice quelle allait subir. Une immense douceur l'envahit tout entière. Une heure avant de mourir elle pleura de joie. Un hymne d'amour chantait au fond de son âme :

« O salutaris hostia ! O Hostie salutaire et bienaimée, ouvrez-moi les portes du ciel. Un combat terrible m'attend. Donnez-moi la force dont j'ai besoin ; venez à mon secours. »

Et Jésus lui répondit : « Oui, je viens à toi, je te soutiendrai. Courage, enfant, sois une hostie toi aussi, immolée à mon amour, immolée à ta patrie. Courage, l'épreuve sera courte, et dans quelques instants, tu seras avec moi au Paradis. »

Et jusque dans les flammes le sublime dialogue se continua. Et quand l'âme bienheureuse sortit du pauvre corps calciné, les anges qui l'accompagnaient au ciel chantaient : A la Pâque ! A la Pâque !

C'était la Pâque éternelle qui commençait pour la sainte, la communion béatifique, l'union indissoluble de son âme avec le Dieu qu'elle avait tant aimé.

Hostie de la France, que ton holocauste soit

toujours le salut de ta patrie. Que ton sang retombe sur elle en rosée de bénédiction. Obtienslui la grâce de savoir communier, et que son histoire redevienne ce qu'elle a été en des jours meilleurs, la communion de son cœur avec le Cœur du Christ.

Jeanne fut-elle Berbère ?

La plupart des historiens, orateurs, poètes, d'accord avec la tradition, ont fait de Jeanne d'Arc une bergère, et plusieurs ont comparé la bergère de Domrcmy avec les bergères de Nanterre, de Pibrac et de Bartrès, à sainte Geneviève, à sainte Germaine Cousin, à Bernadette Soubirous. Or, on a plus d'une fois, ces derniers temps, protesté contre cette appellation et prétendu que la Pucelle ne garda jamais les troupeaux. Un écrivain catholique, qui a écrit de belles pages sur Jeanne d'Arc, s'est efforcé de déraciner ce qu'il appelle la légende de Jeanne bergère. Il attribue cette légende aux Anglais.

La vérité est entre les deux. Jeanne n'a pas été bergère de profession, elle ne gardait pas habituellement le bétail, elle n'y passait pas ses journées, elle ne conduisait pas ses brebis au loin. Mais elle a souvent mené paître les animaux de l'étable et de la basse-cour de son père ou ceux du village, comme nous le verrons plus loin : eus-

todiebat animalia ; ce mot revient constamment, non pas tant dans les récits anglais que dans les dépositions des habitants de Domremy, au procès de réhabilitation de i456.

Il est vrai, le 22 février 1429, Jeanne dit à ses juges qu'elle n'allait pas dans les champs à la suite des brebis et du bétail : nec ibat ad campos cum ovibas et aliis animalibus . Mais, deux jours après, elle corrigeait elle-même, en la précisant, cette déclaration : « Lorsque j'ai été plus grande et que j'ai été jeune fille, je ne gardais pas habituellement le bétail ; cependant, j'aidais à le conduire dans les prés et dans le château de Vile, où on le renfermait par crainte des hommes d'armes. Je ne me souviens plus si, étant plus petite, je le gardais, oui ou non (1). »

Il suit de là que Y occupation journalière et le métier de Jeanne ne fut pas de garder le bétail, du moins quand elle fut devenue jeune fille, postquam fuit grandior : elle ne s'en acquitta qu'accidentellement, non custodiebat animalia communiter. Elle ne se rappelle pas si, étant plus jeune, elle le faisait plus souvent, mais elle ne le nie pas non plus.

A Poitiers, au rapport de Maître Seguin, Frère Prêcheur, doyen de la Faculté de théologie, Jeanne avait déclaré sur un ton plein de grandeur (respon-

(i) Cf. Ayroles, la Vraie Jeanne d'Arc, l. II, p. 117.

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