JEANNE FUF-ELLE BERGERE
quelques jours après le sacre de Reims une lettre débordante d'enthousiasme sur la Pucelle, et il ne manque pas de dire que « sitôt que son âge le permit, elle fui appliquée à la garde des troupeaux ».
Perceval de Boulainvilliers, conseiller et chambellan du roi, sénéchal de Berry, écrivit le 21 juin 1429, c'est-à-dire trois jours après la bataille de Patay, une lettre bien connue à Philippe Visconti, duc de Milan, où il relate les événements extraordinaires qui viennent de se passer. Après avoir raconté la naissance de Jeanne, il écrit : « L'enfant est allaitée, elle grandit et atteint ses sept ans. Comme cela se fait chez les laboureurs, ses parents l'appliquent à la garde des agneaux; sous sa houlette, pas le plus petit animalcule ne s'est perdu, pas un n'a été atteint par la dent des bétes. » Boulainvilliers dit encore que Jeanne était en train de garder les brebis de ses parents lorsqu'elle eut à douze ans sa première apparition.
Un autre contemporain, .Eneas Piccolomini, qui devint pape sous le nom de Pie II, a dicté des récits ou commentaires des choses mémorables arrivées de son temps : on y trouve des pages très belles sur la Pucelle. Or, dès le début, il raconte qu'elle était occupée à la garde des troupeaux, lorsqu'elle entendit l'appel de Dieu.
Maître François Garivel, conseiller général du
roi, entendu lui aussi au procès de i456, appelle Jeanne « une bergerette simple et aimant Dieu souverainement ». Elle est aussi une bergerette pour sire Guillaume de Ricarville, panetier de la cour. Le seigneur Raoul de Gaucourt dit qu'il était au château de Chinon quand Jeannette y arriva « comme une pauvre petite bergerette, sicut una paupercula bergereta ». Martial d'Auvergne, qui composa sous le titre de Vigiles de Charles VII l'histoire rimée de ce roi, raconte ainsi l'arrivée de la Pucelle :
En cette saison de douleur Vint au roy une bergerelle Du village dit Vaucouleur Qu'on nommait Jeanne la Pucelle.
('/était une porre bergiùre Qui gardait les brebis es champs, D'une doulee et humble manière De l'âge de dix-huit ans.
Sauf Martial d'Auvergne, qui naquit en i44°> tous les auteurs que nous venons de citer sont les contemporains de la Pucelle et, sauf iEneas Piccolomini, l'ont vue de très près.
On peut donc, nous semble-t-il, continuer à donner à Jeanne ce nom poétique de bergère ou bergerette, de pastoure ou pastourelle, qui a charmé la postérité, sans vouloir dire pour cela qu'elle ait fait de la garde des troupeaux son métier et son occupation habituelle et journalière.
JEANNE FUT-ELLE BERGERE ? Zp1
On peut continuer à la rapprocher de sainte Geneviève, de sainte Germaine Cousin et de Bernadette Soubirous, si petites, si faibles, si infirmes aux yeux du monde et par lesquelles Dieu a vaincu les puissances du siècle : infirma mundi elegit Deus ut confundat fortia.
Jeaiwe d'Arc a-t-elle été martyre ?
On pourrait faire trois objections à la thèse qui considère Jeanne d'Arc comme martyre.
Tout d'abord, au sens populaire et en quelque sorte classique de ce mot, un martyr est celui qui est mis à mort en haine de la foi, qui préfère la mort plutôt que d'apostasier, de renier le Christ, de brûler de l'encens aux idoles, de professer une hérésie. Or, Jeanne n'a pas été mise en demeure de renoncer à la foi catholique, car ses ennemis, les Anglais, étaient catholiques comme elle. Loin de lui reprocher sa religion, ses juges prétendaient au contraire qu'elle n'était pas bonne chrétienne.
En second lieu, il semble que la politique n'a pas été étrangère à son supplice. Bedford et Warwick ont voulu se venger de celle qui leur avait infligé de sanglantes défaites, et les griefs allégués dans sa condamnation n'étaient pour eux que des prétextes. Gela est si vrai qu'ils avaient, en la soumettant à la juridiction de Gauchon, stipulé dans une clause spéciale que, si elle était ab-
soute par le tribunal ecclésiastique, ils se réservaient le droit de la reprendre, évidemment pour la soumettre à un autre tribunal plus expéditif et plus impitoyable.
Ils n'ont donc pas tué Jeanne en haine de la religion, mais en haine d'un parti politique et par dépit de voir la France leur échapper. Mais, si la Pucelle a été victime de la politique, elle n'a pu être martyre de la foi.
Enfin, l'Église, en béatifiant Jeanne, l'a couronnée comme vierge et non comme martyre : elle n'a donc pas, semble-t-il, pensé qu'on pût lui décerner ce titre.
Voilà, croyons-nous, les trois seules raisons qui militent contre la thèse de Jeanne martyre. Mais nous allons voir qu'elles ne sont qu'apparentes.
Le sens populaire que nous avons défini plus haut, sens enraciné et consacré par la glorieuse histoire des persécutions, n'est pas le sens exact et théologique admis par Benoît XIV, le maître en la matière, et par les plus graves théologiens. Le sens vrai est plus large ; il englobe le premier, mais s'étend plus loin.
Le martyr, d'après Benoît XIV, est celui qui meurt pour ne pas commettre une action irréligieuse ou immorale, ou pour avoir fait une bonne action, interdite par le persécuteur. Le cas du chrétien qui va au supplice pour ne pas brûler de l'encens à Jupiter rentre éminemment, lumineu-
sèment, dans cette définition, mais il n'est pas le seul. La vierge qui sacrifie sa vie pour défendre sa chasteté contre un infâme agresseur est martyre. Tout homme qui subit et accepte le supplice pour ne pas commettre un péché mérite aussi cette appellation.
Or, Jeanne a été brûlée vive parce qu'elle n'a pas voulu offenser Dieu. On lui proposait la vie sauve si elle reniait ses voix ; elle s'y refusa par ce que c'eût été, à ses yeux et en réalité, un péché multiple. Elle a donc été vraiment martyre.
C'eût été un mensonge en matière grave. Elle savait, à n'en pouvoir douter, que ses voix venaient du ciel et non de l'enfer. En avouant le contraire, elle eût péché contre la vérité.
C'eût été une infidélité. En effet, lorsqu'une âme est certaine que Dieu lui a parlé, elle est obligée en conscience de croire à cette révélation privée comme aux articles révélés à l'Eglise : c'est la même foi appuyée sur le même motif formel , la parole divine. Or, c'était le cas de la Bienheureuse. Elle eût donc péché contre la foi en abjurant.
C'eût été une lâcheté, car elle n'aurait renié ses voix que par crainte de la mort.
C'eût été une ingratitude envers Dieu, car, comblée par lui de faveurs sublimes, c'était bien le moins qu'elle les reconnût et qu'elle s'écriât avec Marie : fecit mihi magna qui potens est : le Tout Puissant a fait en moi de grandes choses.
4^6 i/AME DE JEANNE D'ARC
C'eût été un blasphème que d'appeler diaboliques des œuvres qu'elle savait divines et de les attribuer à l'intervention des démons au lieu d'en rapporter la gloire au Créateur.
C'eût été une injustice envers V Eglise car c'eut été déchirer une des plus belles pages de ses annales, une de celles qui confondront éternellement le naturalisme. Cette page, Jeanne l'avait écrite, il est vrai, mais elle ne lui appartenait plus, car Dieu l'avait signée.
C'eût été une trahison envers la France, car la mission de la Pucelle était le plus grand honneur de son pays : Jeanne n'avait pas le droit de nous priver de cet honneur et de répudier une gloire devenue le patrimoine de la nation.
Enfin, on peut ajouter que, martyre de sa franchise, de sa foi, de sa justice, de son amour pour Dieu, pour l'Église et pour la France, Jeanne a été aussi martyre de la chasteté, en refusant de quitter l'habit viril. Elle ne le garda que pour mieux résister aux agressions de ses infâmes geôliers. Or c'est le port de cet habit, avec l'affirmation renouvelée de l'origine de ses voix, qui la fit déclarer relapse et digne de mort.
Aussi ses voix ont-elles appelé ses souffrances un martyre. Elle le déclara dans la séance du 14 mars : « Le plus souvent les voix me disent que je serai délivrée ff par grande victoire " ; et après elles me disent: prends tout en gré, ne te chaille
de ton martyre; tu viendras enfin en royaume de paradis ».
Dans les mémoires composés pour la réhabilitation de la Pucelle, Berruyer et Bréhal en font une martyre de l'Eglise de France. L'historien d'Orléans, Symphorien, après avoir rappelé les principes théologiques qui régissent la question, conclut également au martyre. Le P. Ayroles, dans le dernier volume de son grand ouvrage sur la Vraie Jeanne d'Arc a longuement et savamment soutenu la même thèse.
En résumant ces auteurs, nous venons de répondre à la première objection tirée de la nature du martyre. La seconde s'évanouit par le fait même. En effet, si la rancune politique fut le motif qui poussa les Anglais à livrer Jeanne au tribunal de Rouen, ce ne fut pas le motif juridique qui la fit réellement condamner. Peu importe l'arrièrepensée de ses juges ; ils lui ont ordonné une chose criminelle à plusieurs titres et ils l'ont fait mourir parce qu'elle refusait d'y consentir : cela suffit pour qu'elle ait tout le mérite du martyre. La politique l'a fait jeter en prison, soit; mais c'est sa fidélité à la religion qui l'en a fait sortir pour monter sur le bûcher.
Enfin on peut répondre à la troisième objection que, si le Saint-Siège n'a pas affirmé qu'elle fut martyre, il ne l'a pas nié. Liturgiquement, elle ne l'est pas ; historiquement et théologiquement, on
peut admettre qu'elle l'est. On ne peut lui décerner ce titre à la sainte messe ; on peut le lui donner dans un panégyrique et dans une histoire.
On sait que la procédure de béatification pour les martyrs est très simple: on se demande s'ils ont bien subi la mort pour la foi, sans entrer dans l'examen minutieux de leur vie antérieure. Si l'Eglise n'a pas adopté cette procédure pour la Pucelle, on peut dire que c'est en vue de la glorifier davantage. Suivant l'expression du cardinal Parrochi, l'un des ponents de la cause, Rome a voulu que Jeanne entrât dans la gloire des Bienheureux, comme elle était entrée à Reims, par la grande porte; elle a voulu que sa vie angélique tout entière fût examinée au grand jour et qu'aucun de ses détails ne restât dans l'ombre et n'eût à redouter un jour les critiques de la malveillance. Mais, maintenant que sa sainteté a éclaté à tous les yeux, est-il impossible, suivant le mot du P. Ayroles, que le Pape ajoute un nouveau saphir à sa couronne en la proclamant martyre? Évidemment il le peut. Pour nous, nous avons le droit de le désirer et il nous est doux de l'espérer.