La fatigue intellectuelle, p
Quelque insuffisantes que soient les analyses précédentes, elles nous donnent le droit de conclure à l'inverse de l'opinion courante que l'adolescent n'est ni un grand enfant, ni même un jeune homme, puisque il y a en lui plus et moins, surtout autre chose que dans la personnalité de l'impubère et dans celle de l'adulte.
Du premier il se dislingue par des tendances nouvelles qui à peine écloses occupent dans sa conscience une place prépondérante. A eux seuls les changements organiques liés à l'avènement de la fonction génitale suscitent dans la vie affective des états tellement confus qu'on ne sait le plus souvent s'il faut les appeler des sensations ou des émotions, mais aussi tellement intenses que les préoccupations du jour et les rêves de la nuit gravitent presque tous autour des questions d'ordre sexuel. La croissance rapide du cœur, le développement de l'appareil respiratoire, l'activité plus grande des sécrétions, le surmenage du tube digestif et d'autres faits du même genre contribuent encore à donner à la cénesthésie une plénitude insoupçonnée à l'âge précédent. En même temps que le sens vital s'enrichit, que le sujet se sent davantage et prend de sa personnalité une conscience plus nuancée, l'accroissement subit de la force musculaire sert de contrepoids à l'émotivité trop lourde et lui permet en outre de s'objectiver dans les tours de force où s'essaie avec complaisance la spontanéité du pubère.
Les différences mentales sont encore plus importantes. A l'égoïsme de l'enfant, du moins à la pauvreté de ses senti, ments, faits surtout d'habitudes, se substitue une sympathie à
peu près universelle, pouvant revêtir toutes les formes de l'amour, de l'amitié, de l'enthousiasme, de l'abnégation, etc., aussi bien envers les groupes qu'envers les individus, envers les fins idéales qu'envers les réalités positives. Cette richesse affective, ne trouvant pas à se dépenser dans le domaine encore trop restreint de l'expérience, suscite d'elle-même les représentations qui lui sont nécessaires. Elle y réussit d'autant plus facilement que les données sensorielles sont perçues moins comme des qualités extérieures que comme des plaisirs ou des peines venant presque toujours renforcer l'état émotif dû aux causes internes. De là l'influence de l'art sur les adolescents, de là leur besoin de fêtes, leur goût pour la rêverie, les lectures, ainsi que leur impuissance à créer véritablement. Aussi intérieurs dans leurs idées que dans leurs rêves, ils raisonnent comme si l'intelligence se suffisait à elle-même et n'éprouvent plus la même facilité qu'auparavant à décalquer leur pensée sur les formes de la nature. Livresques et pédants, ils admettent difficilement la contradiction parce qu'ils ne voient pas les bornes de leur savoir ou plutôt parce qu'ils n'ont pas encore le sentiment de la disproportion qui existe entre toute connaissance et son objet. De même qu'ils confondent les idées et les choses, ils identifient les mots et les idées et croient détenir la vérité quand ils ont appris une formule. Mais s'ils sont tranchants dans leurs jugements, si, d'autre part, leur volonté soutenue par des muscles plus puissants, une attention plus concentrée et des mobiles plus variés, devient capable de mettre les habitudes motrices au service d'une idée arrêtée, ils se montrent par contre timides, gauches, hésitants quand les circonstances les obligent à se mouvoir parmi les détails complexes de la vie sociale. Heureux dans ce cas ceux qui ont été bien dressés dès l'enfance, ou, à l'inverse, ceux dont le cynisme naturel se trouve d'autant plus à l'aise qu'il y aurait quelque réserve à garder : les autres risquent de souffrir atrocement pour les causes les plus futiles, de verser dans l'hypocondrie ou de se libérer par des réactions spasmodiques d'autant plus dangereuses que la contrainte extérieure, presque toujours efficace auprès des enfants, ne fait guère que provoquer la résistance des jeunes gens. Ce n'est que
de biais qu'on peut agir sur leur volonté, en lui fournissant des mobiles aptes à exercer une contrainte intérieure, à transférer la règle du dehors au dedans
Mais h cet âge toute loi est provisoire ou du moins destinée à être complétée, sinon supplantée, par d'antres déterminations. En cela consiste la principale différence qui distingue l'adolescent de l'adulte : tandis que celui-ci a presque toujours son siège fait sur la plupart des questions, tandis qu'il est spécialisé. dans une carrière ou des occupations à peu près exclusives, le garçon en apparence le plus intransigeant persiste rarement dans les mêmes affirmations : il tente en tous sens des essais dont il ne gardera plus tard qu'un vague souvenir en raison de leur imprécision. Quelque soin qu'il mette à se chercher, il est condamné d'avance à ne presque jamais se trouver, puisque les aspects de sa personnalité qu'il découvre aujourd'hui comme les plus intéressants, n'occuperont peut-être dans la synthèse de demain qu'une place insignifiante. Peut-on même parler de synthèse quand il s'agit de l'adolescent? D'une part, la solidarité organique n'est jamais aussi faible que de quatorze à dix-huit ans, puisqu'à cet âge les divers systèmes anatomiques semblent évoluer séparément sans qu'il y ait parallélisme entre leur accroissement respectif, ni même entre la croissance de l'organe et le progrès delà fonction ; de plus l'activité des échanges nutritifs, le seuil de l'excitabilité, la tension nervoso-musculaire peuvent passer par des variations assez importantes pour que le tempérament de l'adulte n'appartienne plus au même type que celui de l'enfant. D'autre part, l'anarchie mentale est telle et si capricieuses sont les fluctuations qui font émerger tour à tour dans la conscience les tendances les plus disparates que le moi de l'adolescent produit l'effet d'une rencontre ou d'une succession de personnalités différentes dont le lien commun se laisse saisir difficilement. Parfois la cohésion finale s'accomplit sans trop de déchets, mais plus souvent, le caractère ne parvient à se construire qu'en utilisant un petit nombre des matériaux essayés, de sorte qu'à l'homme mort jeune ne survit d'habitude qu'un savant, un homme de loi, un militaire, un industriel, un politique, etc.
Pour qu'il en fût autrement, il faudrait que chaque personne humaine pût contenir en elle l'humanité et la vie intégrales. C'est en un sens parce qu'ils agissent comme s'ils visaient à ce but inaccessible, que beaucoup de jeunes gens, vers la fin de l'adolescence, s'arrêtent, fatigués de leur effort, ou s'exposent à des troubles morbides, à l'obsession du suicide, ou simplement au dégoût des projets longtemps caressés. A vouloir suivre d'un même élan des routes divergentes ils ne peuvent manquer d'aggraver l'anarchie intérieure où ils se débattent pour un temps, même si leur organisation est parmi les mieux équilibrées. Le surmenage physiologique et mental, quelles qu'en soient les causes occasionnelles, traduit avant tout chez la plupart des adolescents un état d'épuisement dû à la difficulté des coordinations nécessaires, à la dispersion en tous sens d'une énergie forcément limitée.
Etpeut-être se tromperait-on en portant un jugement trop favorable sur les pubères équilibrés avant l'heure, par suite capables de fournir sans défaillance un effort prolongé dans un sens déterminé toujours le même. Sansdoute, il y a des sujets, quoique peu nombreux à la vérité, qui se développent régulièrement suivant une formule qu'on aurait pu lire tout entière dans leur personnalité de dix ans. Comme les lents dont parle B. Pérez1, ils sont ce qu'ils sont, ils seront adultes ce qu'ils sont enfants. Mais si la supériorité de l'homme sur l'animal est due à son pouvoir de varier indéfiniment, qui ne voit qu'une adolescence évoluant suivant une courbe tracée d'avance serait régression plutôt que progrès, puisqu'elle ressemblerait par des caractères essentiels au développement de la vie instinctive dans l'individu. De plus, il semble que pour une forme biologique donnée, le rang occupé par chaque espèce soit en raison directe du nombre et de l'importance des métamorphoses que traversent ses représentants. Que l'on compare par exemple les mœurs et l'organisation des insectes holométaboles, tels que les hyménoptères, à celles de leurs congénères amétaboles, tels que les hémiptères. Sans attribuer aux rapprochements de ce genre plus de valeur