L'AMOUR
Un faif nouveau semble dominer la crise de la puberté morale : l'adodescent devient capable d'amour; non pas du sentiment compliqué qui meut le moi tout entier vers une personne de
l'autre sexe désirée et choisie à l'exclusion de toute autre : ceci ne viendra que plus tard et peut-être jamais. Beaucoup plus vague mais tout aussi puissant est le besoin qui le pousse à sortir de lui-même, à chercher une diversion à l'inquiétude résultant de l'afflux des sensations nouvelles, à trouver un objet ou un but où puisse s'individualiserson désir de quelque chose de meilleu r que lui et pourtant semblable à lui. A la différence de l'enfant, presque toujours égoïste à cause de la pauvreté de sa vie affective, le jeune pubère, à mesure que sa conscience s'enrichit d'émotions nouvelles, éprouve le besoin, pour leur donner un support, de les objectiver dans les représentations les plus diverses empruntées au inonde des perceptions et plus souvent à celui des rêves. Jusque-là l'univers tout entier, en premier lieu ses parents et ses maîtres, lui semblaient n'avoir d'autre but que la satisfaction de ses besoins: volontiers il aurait considéré ses caprices comme des lois dignes de s'imposer à tout ce qui n'était pas lui. Dès le début de l'adolescence, une autre disposition apparaît qui de plus en plus se précisera dans le plein jour de la conscience, au moins pendant quelques années: le sentiment de la subordination de l'individu à l'espèce et au groupe social, du fait à l'idée, de la matière a l'esprit qui l'organise, en un mot le besoin pour le sujet de se dépasser, se traduit par des manifestations altruistes variées telles que le renoncement en faveur de personnes méritantes ou non, la passion pour les nobles causes, l'enthousiasme pour les grands hommes, les privations secrètes ou avouées portant sur la nourriture, le vêtement, les distractions, quand il s'agit de rendre service ou de faire plaisir à autrui. Et cependant, à cause de la cœnesthésie plus consciente et plus douloureuse, à cause des nouveaux désirs impérieux jusqu'à l'obsession, le sentiment de la personnalité s'exagère au point que le sujet parvient rarement à s'échapper à lui-même et à retrouver les joies simples et complètes de jadis. Aussi est-il presque mûr pour les doctrines individualistes : de seize à vingt ans, il n'est pas nécessaire de bien comprendre les idées de Stirner, deNietzsche ou de M. Barrés pour les adopter avec enthousiasme. Mais loin qu'il y ait contradiction entre ces deux aspects de la sensibilité juvénile, ils s'harmonisent dans la for-
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mation d'un des traits les plus précieux qui contribuent à dessiner le caractère adolescent : le besoin de se sentir riche et fort pour pouvoir donner et produire beaucoup. Pourtant, dans bien des cas l'égoïsme de l'enfance semble s'exaspérer, en particulier chez les sujets d'une imagination paresseuse ou d'une faible vitalité, ou parfois encore chez ceux qui vivent dans un milieu familial trop préoccupé des questions d'intérêt. Le rétrécissement du moi combiné avec une conscience plus vive des états intérieurs peut donner lieu à un misonéisme précoce qui contraste singulièrement avec la mentalité habituelle du pubère, presque toujours tendue vers l'avenir. Pour les mêmes motifs, certaines formes de l'égoïsme adulte, telles que l'avarice, l'esprit de caste, prennent souvent naissance à ce moment. Mais, ce qui montre à quel point l'adolescence est l'âge par excellence du désintéressement, c'est la facilité avec laquelle les individus les plus étriqués se laissent entraîner par les circonstances à des actes de générosité les plus contraires à leurs habitudes. D'autre part, dans les riches natures, la puberté morale ne va pas sans des accès intermittents d'égoïsme au cours desquels le jeune homme affecte un cynisme inattendu, l'indifférence la plus complète aux sentiments d'autrui. Les contrastes de ce genre sont si fréquents pendant le passage de l'enfance à la virilité qu'ils nous apparaîtront comme un des traits caractéristiques de l'adolescence. Il semble que les nouvelles tendances ne puissent être mises en valeur ou même en lumière sans l'opposition tantôt successive et tantôt simultanée des tendances antagonistes.
Rousseau fait remarquer avec raison que « le premier sentiment dont un jeune homme élevé soigneusement est susceptible n'est pas l'amour, c'est l'amitié ». Mais il faudrait ajouter qu'une telle amitié ressemble souvent à l'amour. Les camaraderies enfantines, sauf de précoces exceptions, se nouent et se dénouent au hasard des fréquentations, sans presque jamais laisser de trace durable dans la vie. Par contre, chacun sait que les vraies
amitiés de collège sont si tenaces qu'elles résistent à la plupar des causes de destruction, aux différences de goûts, d'intérêts, d'idées, de situation, même à la séparation la plus prolongée, et si intimes qu'elles font presque tomber les barrières qui isolent une conscience des autres : or, elles datent en général de l'adolescence. De quatorze à dix-huit ans en moyenne, l'affinité élective qui porte deux garçons l'un vers l'autre est un sentiment si riche dans son imprécision, si vivement senti dans sa fraîche nouveauté, qu'il n'est pas de tendance qui n'en reçoive une satisfaction au moins partielle, et que par comparaison les autres émotions en apparaîtront plus tard comme décolorées. Les documents abondent à cet égard : sans remonter aux cas si connus de l'antiquité classique, je me borne à signaler quelques faits parmi les plus significatifs. Ecoutons d'abord saint Augustin pleurant dans ses Confessions 1 la mort d'un ami du même âge que lui « et confîorentem flore adolescentiae... Dolore contenebratum est cor meum et quidquid adspiciebam mors erat. Et eratmihi patria supplicium, et paterna domus mira infelicitas; et quidquid cum illo communicaveram, sine illo in cruciatum immanem verterat. Expetebant eum undique oculi mei et non dabatur mihi; et oderam omnia quia non haberent eum. Nec mihi jam dicere poterant : Ecce veniet : sicut cum viveret, quando absens erat ».
Toute traduction affaiblirait la force de cette plainte. C'est sur un ton analogue que Michelet2 parle de sa rencontre et de sa liaison avec Poinsot : « Ce n'est pas sans émotion que je reprends mon récit. Je vais parler d'une rencontre qui fut le plus grand événement de mon adolescence, » etc.. On connaît l'amitié de Vigny et de Hugo, une amitié d'adolescents prompte, fervente, d'une exaltation toute romantique et qui malgré d'inévitables froissements persista vivace et tendre jusqu'à l'exil de V. Hugo 3. Chacun trouverait dans ses souvenirs de jeunesse des