L'âme de la France
Je viens d'avoir le privilège pendant deux semaines, grâce aux facilités que le gouvernement français m'avait données pour le faire, de voir la France à l'œuvre en pleine lutte. Je voudrais essayer de décrire ici quelques-unes de mes impressions dans leurs lignes essentielles. Ce n'est pas là tâche facile, mais comme elle est digne qu'on s'en acquitte ! car qui n'a pas eu une telle vision de la France ne saurait comprendre l'âme de notre alliée dans un moment aussi critique. Or il est nécessaire de déchiffrer cette âme, si nous voulons nous faire une idée juste des lignes directrices de la lutte, et voir clairement quelle sera la situation à la fin de la guerre.
La seconde raison pour laquelle une telle tâche ne saurait être négligée, c'est que la confiance mutuelle entre Alliés est un facteur d'une importance suprême. A cet égard le passé n'est pas sans reproche. Les soupçons qui sont
naturels dans de telles circonstances se sont vus encouragés par la diplomatie fourbe de l'ennemi, et dans le cas de l'Angleterre, par les critiques qu'une certaine partie de notre presse a adressées à notre effort même. En général ces soupçons ont été de deux sortes : d'un côté l'on a accusé l'Angleterre de ne pas se jeter dans la lutte avec toute la vigueur désirable, et de l'autre l'on a déclaré que la France était épuisée, manquait d'énergie désormais et devait conclure la paix aussitôt que possible, si elle ne voulait pas succomber. De tels soupçons sont aussi faux les uns que les autres. Ils existent encore, mais dans les cercles français les mieux informés l'on comprend désormais l'immensité du rôle que l'Angleterre a joué dans la lutte, l'immensité surtout de ce que je voudrais appeler son rôle invisible par rapport au blocus, aux questions financières et industrielles et à tous les moyens subsidiaires de la guerre.
Et cependant, pour considérable qu'ait été l'effort de l'Angleterre, il n'est pas possible de revendiquer pour nous cette intensité de sentiment qui fait de la France, en ce moment, l'image même du patriotisme le plus ardent. A vrai dire il serait étrange que nous puissions le revendiquer. Nous ne vivons pas vraiment
<en présence de la guerre. Pour égaler la France en ferveur patriotique, il faudrait participer à sa tragédie; il faudrait voir l'Angleterre, depuis Liverpool jusqu'à Birmingham (en y comprenant le district des Potteries) et jusqu'au golfe du Wash, dans les mains de l'ennemi ; il faudrait voir en ruines toutes les villes et tous les villages sur cette longue ligne de feu, voir s'étendre une zone de désolation au cœur même de l'Angleterre, voir toutes les ressources du Lancashire et du Yorkshire servir à alimenter les fabriques de l'ennemi, voir enfin le pays au nord de Londres entièrement occupé par les opérations de la guerre. Telle est à peu près la situation de la France depuis près de deux ans, et sous l'aiguillon de la lutte la nation française a montré une grandeur et une abnégation aussi admirables que toutes celles que nous présentent les annales de l'histoire.
C'est cette révélation, avec tout son cortège de réflexions profondes, que viennent de me donner les émotions des journées angoissantes que j'ai passées en France. J'ai vu une nation dans la douleur, mais c'est une douleur qu'elle supporte avec une grandeur d'âme qui restera le souvenir le plus impérissable
de la guerre. Ce n'est qu'en voyant toutes les phases de la vie de la France d'aujourd'hui, dans les tranchées, dans les fabriques, dans les champs, dans les sphères administratives, que Ton discerne l'ardeur de la passion patriotique qui a transfiguré la nation. Il y a dans cette transfiguration je ne sais quoi d'épique et de personnel. On dirait que la nation s'est changée en un seul et unique symbole, en une seule et unique émotion. Partout où je suis allé, il m'a semblé que cette vision accompagnait chacun de mes pas, et que cette émotion dardait ses flammes vers le ciel.
C'est l'ardeur de la France de la Révolution. Fox vit dans cette flamme le feu qui devait consumer la vieille tyrannie de la féodalité sur la terre. Ce feu se consuma lui-même jadis, et de ses cendres naquit un nouvel impérialisme, mais l'âme qui l'avait fait naître n'a cessé de soutenir la France depuis lors, et aujourd'hui la flamme de la liberté brille de nouveau comme une colonne de feu dans tout le pays. Hier encore j'étais sur le terrain de manœuvre à Suippes, pendant que le général Gouraud passait en revue quelques régiments derrière les lignes de Champagne et distribuait des décorations aux officiers
et aux hommes qui s'étaient distingués dans la guerre de tranchées, et je crus voir alors devant moi sous sa forme la plus touchante et la plus précise l'enjeu de la lutte. Une vingtaine de musiques, pendant que défilaient les régiments aux uniformes ternis par la bataille, firent entendre tout-à-coup l'air triomphal de la Marseillaise. Depuis plus d'un siècle ce chant immortel de la liberté résume l'histoire de la France. A chaque réaction les tyrans ont essayé de l'étouffer dans le cœur du peuple, mais il est toujours revenu sur les lèvres de la nation, et aujourd'hui il est l'expression libre de la France, il vibre de l'indignation virile du pays contre la tyrannie, ainsi que de la tristesse du sacrifice, et il est l'écho •de ce patriotisme qui veut la victoire ou la mort. Près d'un million des fils de la France ont péri sur le champ de bataille, animés de l'esprit de cet hymne immortel; et ce jour-là, tandis que les accents de la Marseillaise montaient vers le •ciel ou s'éteignaient à mesure que défilaient les régiments, lorsque je vis le général Gouraud saluer ce chant patriotique comme l'hymne national de son pays, je compris qu'en France, plus que partout ailleurs, l'enjeu de la lutte était évident, et que les hommes mouraient .afin que la liberté pût vivre.
Et cette impression s'est ancrée de plus en plus en moi, à mesure que je connaissais mieux l'armée française. L'on m'a permis de voir cette armée dans toute sorte de conditions. J'ai fait de nombreux kilomètres dans les tranchées ; j'ai pénétré dans les endroits secrets où sont défilées les batteries de 75, tandis qu'elles vomissent la mort à chacun de leurs abois, (et il y en a vingt par minute); je me suis tenu sur la montagne boisée de Rheims, et d'une élévation assez semblable à celle de Box Hill, j'ai vu de noires colonnes de fumée s'élever de la ligne où éclataient les obus sur une longueur de plus de vingt kilomètres; je me suis tenu dans des observatoires adroitement dissimulés, où des officiers munis d'un périscope renseignent l'homme qui est au téléphone et qui à son tour communique à la batterie les remarques nécessaires; je me suis assis dans les postes avancés d'où l'on voit seulement un fouillis de fils barbelés et où il faut marcher doucement et parler bas de peur d'être entendu par l'avantposte ennemi qui est de l'autre côté du réseau. Et l'impression qui ressort de ces multiples sensations est celle d'une armée animée par la grande idée démocratique, et devenue un tout harmonieux grâce à une amitié spirituelle
extraordinaire. Certes la discipline militaire existe au plus haut degré, mais c'est une discipline maintenue par la pensée du grand but commun, et douée de ces qualités d'estime et d'affection mutuelles qui sont si touchantes. Le dur caporalisme de la Prusse n'existe pas dans cette armée de citoyens. Il en est absolument absent. Les règlements sont observés, mais l'esprit des rapports entre officiers et soldats est celui du service commun à tous. " Dans les tranchées nos soldats ne vous tiendront pas le langage du caporalisme," me dit un officier français, et l'attitude des officiers eux-mêmes montre qu'ils ne sont nullement entachés d'un tel vice. A vrai dire l'esprit de l'armée est entièrement €ivique, et ceux qui craignaient de voir la guerre amener une réaction en France ont depuis longtemps perdu toute crainte à ce sujet. La France s'est défaite en grandissant de la passion barbare de la gloire militaire, et elle combat aujourd'hui avec une bravoure incomparable pour conserver ses libertés démocratiques. L'armée de la France est la servante de la nation, et non la maitresse de la nation, comme l'armée l'est en Prusse.
C'est cette idée libérale qui donne à l'armée ce sentiment d'enivrement, presque de gaieté,
que l'on remarque tant. Sans aucun doute l'excellent moral qui règne partout est dû à la conviction universelle que la victoire est assurée. Verdun a beaucoup contribué à rendre plus forte encore une telle conviction, et tous les témoignages s'accordent à montrer qu'aujourd'hui le soldat français est facilement le maître du soldat allemand. Ce n'est que rarement que l'officier allemand peut amener ses hommes à traverser un tir de barrage, mais les soldats français ne sont guère arrêtés par de telles rafales. Et l'attitude des prisonniers allemands est celle de soldats battus. Il est naturel sans doute à des prisonniers d'avoir l'air de vaincus, mais ces hommes ne sont pas seulement défaits : ils sont physiquement inférieurs aux soldats français; il est souvent évident qu'ils sont mal nourris, et ils sont presque toujours heureux d'être capturés.
Ils révèlent aussi les expédients auxquels l'ennemi a recours pour combler les vides dans ses rangs. L'autre jour, me diton, les prisonniers comprenaient un manchot qui avait été fait prisonnier par les Anglais, échangé ensuite comme impropre au service militaire, et incorporé de nouveau dans l'armée active allemande. Des jeunes soldats de la classe 1916 ont été faits prisonniers à Verdun,
et plusieurs d'entre eux avaient été amenés du front russe. Avant de se trouver dans les tranchées, ils ne savaient pas qu'ils combattaient vraiment contre les Français. On les avait embarqués dans des trains en Russie ; ils avaient voyagé jour et nuit, les stores baissés dans leurs compartiments, et ils n'avaient jamais pu quitter leurs wagons un seul instant. Les trains ne s'arrêtaient qu'en rase campagne, et les soldats ne pouvaient avoir aucun rapport avec le monde extérieur. On leur avait donné à entendre qu'on les conduisait dans un autre secteur du front oriental, et ils ne surent qu'ils avaient été conduits à l'ouest que lorsqu'ils se trouvèrent devant les Français. Les déserteurs ne sont pas rares, et ils ne viennent pas des tranchées seulement. Il y a quelques jours, après un combat aérien entre deux aéroplanes français et deux aéroplanes allemands, l'on vit l'un de ces derniers descendre dans les lignes françaises. Les deux aviateurs sortirent de leur nacelle sans être blessés et annoncèrent qu'ils étaient venus se rendre. Ils étaient tous deux des hommes de bonne éducation, et appartenaient au monde universitaire " Nous ne pouvons plus supporter," dirent-ils " l'état déplorable de nos conditions ni la brutalité des officiers."
De tels incidents servent à stimuler le courage du soldat français. Il a découvert qu'il était le meilleur soldat des deux, il sait que l'avantage que l'ennemi devait à son matériel est près de disparaître, et il a confiance et plus que confiance en ses officiers. Et il a raison d'avoir confiance. L'officier français est littéralement sorti des rangs. Il n'a pas cette réserve que la tradition des public schools a établie en Angleterre, et il n'a rien de cette morgue qui appartient à la caste militaire. Prenons par exemple le général Gouraud dont j'ai déjà parlé, et que j'ai beaucoup vu pendant mon séjour en France. Il n'y a pas, je suppose, d'officier français qui inspire autant d'affection que cet homme remarquable. L'élévation ou la chute des réputations parmi les généraux n'a pas été moins grande en France qu'en Angleterre. Le général Foch dont la brillante manœuvre au centre de la bataille de la Marne avait fait de lui le général le plus en vue de tous les officiers français est un peu rentré dans l'ombre depuis l'offensive du mois de septembre 1915 qu'il avait, dit-on, inspirée, et le général Joffre lui-même n'est pas sans avoir essuyé de violentes critiques. L'on a osé prétendre qu'il était tout prêt à évacuer, les positions de Verdun, et bien qu'il ait donné carte blanche au
général de Castelnau, de telles insinuations lui ont nui dans l'esprit du peuple. Mais il survivra à de telles critiques. Il manque de brillant; mais il est un grand organisateur de la victoire, il a de la patience, de la clairvoyance, de l'opiniâtreté, il est exempt de toute vanité, et sait se plier au jugement d'autrui. Il répond admirablement à la description que Jean Jaurès a donné du général de l'avenir dans ce livre prophétique, " l'Armée nouvelle." L'on se plait maintenant à reconnaître à quel point ce grand homme avait su deviner le caractère de la guerre moderne, et Ton admet aussi que le portrait qu'il fait du général indispensable dans une telle lutte représente si exactement le général Joffre que Ton pourrait croire que Jaurès l'a pris pour modèle.
En ce moment le général Pétain est le héros de la France, et l'on entend partout le récit de ce merveilleux rétablissement de la ligne française à Verdun : comment, sous la pluie effroyable des obus, les Français se retirèrent, comment le général qui commandait alors à Verdun ait ordonné la retraite derrière la ville, comment Castelnau investi de pleins pouvoirs par le général en chef, arrêta la retraite, donna par téléphone l'ordre à Pétain qui était à Paris
d'arriver avec ses troupes, comment ce dernier parcourut rapidement tout le front en automobile, déclara que Ton pouvait maintenir les positions, et après avoir lancé sa fameuse contre-attaque, sauva Verdun, et donna à l'ennemi ce coup terrible qui fit chanceler les empires du centre de l'Europe. Mais le général Pétain, comme Wellington, inspire plus d'admiration que d'affection. Il est intellectuel et froid, a l'esprit mordant, et impérieux, et ne craint pas de critiquer ses supérieurs. Comme Lord Kitchener, il a la réputation d'être un pessimiste, mais un pessimiste dans le bon sens du mot. Il ne déprécie jamais l'ennemi, et ne se fait jamais une idée trop optimiste de ses propres forces. Il envisage la situation en se mettant au point de vue de l'adversaire; et croit à la maxime de Nelson : " Celui-là est un fou qui combat l'ennemi à deux contre un, quand il pourrait le combattre à dix contre un."
Mais c'est le général Gouraud qui parle plus que tout autre général à l'imagination et fait vibrer le cœur du soldat. Cela vient dans une certaine mesure de ce qu'il est une figure infiniment pathétique. Il a perdu le bras droit et a eu les deux jambes brisées aux Dardanelles,
et lorsqu'il parcourt aussi rapidement qu'il le peut le front de ses troupes, en s'appuyant sur sa canne, il apparaît comme le symbole visible de tout ce que la France a souffert dans cette guerre terrible. Mais cette note touchante purement physique n'est rien auprès du charme spirituel d'une personnalité faite de douceur et d'énergie : lorsque le général vous regarde de ses yeux, les plus bleus que j'aie jamais vus, avec une franchise, une intelligence et une sympathie extraordinaire, l'on ne peut s'empêcher de se sentir étrangement remué. " Il me semble que je vois toute l'Afrique dans ces yeux merveilleux," me dit un jour un officier français faisant allusion par là au fait que c'est en Mauritanie et au Maroc que Gouraud a acquis sa grande réputation. Mais il y a dans ce regard autre chose que l'Afrique. C'est l'âme de la France qui vous regarde, l'âme d'une nation dont l'amour de l'humanité est aux prises avec la passion allemande de la force.
Telle est l'impression définitive et merveilleuse que l'on emporte d'un contact intime avec l'armée française. C'est une armée qui combat, non pas pour le militarisme, mais pour la civilisation. Et elle sait qu'elle triomphera. Cette confiance
suprême ne s'exprime pas en paroles, mais par l'attitude, par l'ivresse guerrière qui anime tous les rangs, par le sentiment de camaraderie joyeuse qui est visible de tous les côtés. Et cette confiance s'appuie sur la conscience d'une force qui ne cesse de grandir. Ils sont passés, les jours où le directeur de l'artillerie ne voulait pas entendre parler d'un rendement plus considérable d'obus, parce que, disait-il, le vice de l'artillerie est de " gaspiller les obus," et que la seule façon de corriger les artilleurs de ce vice est de les rationner. Ces jour maigres sont passés, et plus loin, au cours de ces pages, j'aurai à parler de l'énergie ardente avec laquelle la France qui est derrière les lignes travaille pour approvisionner l'armée de munitions. Qu'il suffise ici de dire qu'il n'y a pas de sphère où l'armée française soit inférieure à l'ennemi.
La lutte pour l'hégémonie de l'air est peutêtre celle qui subit le plus de fluctuations apparentes. Elles sont dues en grande partie à l'effroyable concurrence dans la construction des machines qui tantôt favorise ce côté-ci, tantôt celui-là. A présent les Français ont de nouveau la supériorité, grâce surtout à leur nouvelle tactique et à l'adresse incomparable d'hommes
comme Navarre. Mais les pertes des deux côtés sont très lourdes, car la guerre dans l'air augmente chaque jour d'intensité. Un jour que j'essayais de trouver mon chemin dans le dédale des tranchées sur les collines dénudées de Massives, le ratata des mitrailleuses dans les airs était aussi continuel que l'aboiement des 75, et à peine moins interrompu que la chanson de l'alouette qui se faisait entendre de tous les côtés autour de moi au milieu de cette grande tragédie de la mort. Les aéroplanes étaient souvent invisibles à l'œil nu, mais Ton pouvait suivre leur vol par les flocons de fumée dont l'éclatement des obus tachetait le ciel. Les combats ont lieu à une altitude si élevée qu'ils sont invisibles.
Mais quelquefois les résultats se font voir d'une façon tragique. Pendant qu'à la fin de cette journée je me tenais dans la cagna du colonel derrière les lignes, Fonm'appela au dehors. Un aéroplane descendait en flammes. Il tombait aussi droit qu'une pierre, et sur le ciel qui luisait comme un bouclier, il paraissait un morceau de cuivre bruni. Était-il allemand? Etait-il français? La réponse n'était que trop claire. L'on pouvait voir vers le nord le vainqueur s'enfuir vers les lignes allemandes entouré de la
fumée des shrapnels qui le poursuivaient. La machine en feu tomba à un demi-kilomètre de là, et de tous les côtés des hommes coururent vers le lieu de sa chute. Lorsque nous y parvînmes, l'aéroplane brûlait encore comme une fournaise, mais de braves soldats avaient déjà retiré les corps du milieu des flammes, et emportaient respectueusement les pauvres cadavres aux membres brisés. Les j^eux de mon héroïque compagnon se mouillèrent de larmes, lorsque nous revînmes sur nos pas. Il avait vu la mort de près. Il avait été dans la grande retraite, avait pris part à la bataille de la Marne, et avait été grièvement blessé sur ces collines sinistres de Massiges. Mais la familiarité avec la mort ne l'avait pas endurci. " C'est terrible," dit-il. Et puis, après un moment : " Mais c'est la guerre, et ils sont morts pour la France."