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L'ÂME DE LA NATION

Un jeune Anglais très brillant, l'une des lumières du mouvement socialiste intellectuel, qui s'est engagé au début de la guerre, et n'a cessé de refuser les promotions qu'on lui offrait, en déclarant qu'un sergent était

l'officier le plus précieux d'un régiment, a dit dernièrement qu'il avait résolu de vivre en France après la guerre. Et voici la raison qu'il a donnée de sa décision : elle est concise dans son amertume. " Dans cette guerre," dit-il, "la France a découvert son âme. Nous avons découvert que nous n'en avions pas ! " En parlant ainsi, il était, à mon avis, injuste envers sa patrie. Il ne tenait pas compte de l'influence qu'a eue sur notre esprit notre position insulaire, ni de la sécurité que nous éprouvions à être depuis mille ans à l'abri de toute invasion, ni de la soudaineté de la lutte, ni de la confusion des idées au sujet de la guerre, confusion due non seulement à notre sécurité, mais encore au conflit d'opinions auquel cette sécurité même donnait lieu.

Mais personne ne peut visiter la France pendant quelque temps sans approuver le jugement du jeune socialiste à son sujet. Parmi tous les calculs erronés qu'ont faits les Allemands au sujet notre voisine, il n'y en a pas eu pour eux de plus funeste que leur fausse compréhension de la France. Ils ont cru qu'ils abattraient les Français devant eux, comme autant de capucins de cartes. Ils basaient leur jugement

sur leur expérience de la guerre de 1870, lorsque la France était entrée joyeusement dans la lutte en criant : à Berlin ! " Et quelques semaines plus tard elle avait assisté à un tel écrasement de ses armées qu'il était presque sans précédent dans l'histoire.

Au milieu même de cette débâcle terrible, l'esprit de Paris était resté fidèle à ses traditions. Il s'était soulevé et avait balayé l'impérialisme de mauvais aloi de Napoléon le Petit ; mais même alors il mêlait à ses paniques et à son désespoir une gaieté farouche et effrénée. Il se moquait de ses angoisses, et accueillait la reddition de Metz par une plaisanterie boule var dière : "Bazaine a enfin opéré sa jonction avec Mac Mahon," disait-on ! Et au milieu du siège, tout Paris s'amusait à plaisanter le général Trochu sur son fameux plan, ce plan qu'il ne voulait jamais révéler, mais qui devait accomplir un miracle, et qu'il avait déposé chez son notaire, Me Ducloux. Toute la ville ne cessait d'en rire, et chantait des ritournelles dans le genre de celle-ci : —

Je sais le plan de Trochu,

Plan, plan, plan, plan, plan !

Mon Dieu ! Quel beau plan !

Je sais le plan de Trochu :

Grâce à lui, rien n'est perdu.

C'était là le rire du désespoir et de la défaite !

Mais en ce moment, dans la France d'aujourd'hui, cette légèreté tragique n'existe pas. L'on est frappé avant tout par l'immense sérieux de l'âme française, par cela d'abord, et par l'application de l'esprit absorbé dans une seule pensée. La France ressemble à un peuple qui sait qu'il est engagé dans une lutte à outrance, dans sa dernière lutte sur terre, s'il succombe, car en cas de défaite il ne se relèverait jamais plus. L'imminence d'un tel danger explique la différence entre la France et l'Angleterre. En présence de cette menace qui couvre tout de son ombre, toutes les questions ordinaires, toutes les controverses de la vie disparaissent. Si la France meurt, plus rien n'importe désormais.

Telle est la pensée qui fait des énergies de la nation un faisceau héroïque animé d'une seule pensée et lui donne la passion du sacrifice qui semble nous montrer la France sous un jour nouveau et étrange. Mais à tort! Car il n'y a rien là d'étrange et de nouveau. C'est la vieille France de la Eévolution, brûlant d'un feu plus pur encore, enflammée par la même passion pour

les grandes idées humaines dont elle a toujours été le champion chevaleresque.

Ce qui frappe l'étranger, c'est le calme et le génie pratique qui vont avec ce patriotisme intense. Nous avons l'habitude de regarder les Français comme des êtres surexcitables, émotionnables, impatients de tout gouvernement, impétueux et volcaniques. Ce que nous n'avons pas discerné en eux, c'est cette passion du patriotisme qui est leur plus grande raison d'agir, et qui, dans un moment de crise, fait de tous les éléments discordants de leur nature un tout harmonieux, c'est encore cette pénétration de vue qui rend les Français les êtres les plus réalistes de l'Europe. Ce sont ces qualités-là qui dominent aujourd'hui.

Elles sont visibles même dans la vie extérieure de Paris et du pays tout entier. La note que l'on rencontre partout est un certain calme, une certaine réserve, celle de gens qui sont maîtres d'eux-mêmes, mais absorbés en même temps par une préoccupation tyrannique. A l'œil du passant Paris aujourd'hui est peu différent du Paris d'avant la guerre. La foule se promène dans les rues ensoleillées, les cafés se remplissent à midi, et le soir les enfants jouent dans les Champs

Elysées, tandis que leurs bonnes ou leurs parents sont assis sur les bancs à l'ombre des arbres. L'on ne peut s'empêcher de remarquer l'absence de jeunes gens habillés en civil, l'énorme proportion de femmes en deuil, et le grand nombre de soldats aux habits souillés par leurs voyages, portant tous la bourguignote et la longue capote. Partout dans les vêtements on rencontre la même note sobre. Il y a beaucoup moins de toilettes brillantes aujourd'hui à Paris, le home de la mode, qu'à Londres; et les robes de soirée ne sont plus de bon ton, soit chez soi, soit en public. Mais superficiellement le changement est peu considérable, et le soir la ville est certainement mieux éclairée que Londres.

Mais lorsqu'on examine les choses de plus près, Ton ne tarde pas à découvrir sous cette surface si calme une fièvre d'énergie concentrée aussi différente du Paris traditionnel que tout ce qu'on peut imaginer. On assiste à un travail qui se fait à haute pression, avec une économie d'efforts, un absence de friction et un but commun, et toutes ces qualités sont comme un commentaire, qui ne laisse pas d'être frappant, sur le caractère français. A cette heure de crise le génie logique de la nation a été un facteur d'une

influence extraordinaire. Il donne à toutes les méthodes françaises une lucidité et une fermeté qui va droit au but, et ces deux qualités sont victorieuses dans la pratique, en même temps qu'elles satisfont pleinement l'intelligence. Nous n'avons pas eu l'habitude de regarder les Français, comme un peuple organisateur, mais l'organisation de la France aujourd'hui est un modèle de simplicité et de méthode fructueuse. C'est cette simplicité qui parait si étrange au spectateur. Il a, pour ainsi dire, la vision de quelque chose qui va droit au but et au succès, avec une force égale et constante.

Telle est par exemple l'impression que l'on ressent au ministère des munitions établi au Claridge's Hôtel, dans l'avenue des Champs Elysées. J'ai eu la permission de voir fonctionner ce grand établissement, et l'effet que cette visite a produit sur moi me rappelle le commentaire d'un fonctionnaire distingué de notre pro^ pre ministère des munitions, qui connait bien le mécanisme de celui de Paris. " C'est comme si quelqu'un," dit-il, " avait eu une vision, et l'avait exprimée dans les termes les plus simples." Dans cette atmosphère d'ordre et de calme, tous les problèmes matériels de la guerre, concernant les services de l'armée (transport.

chemins de fer, munitions, artillerie, maind'œuvre) sont résolus avec une simplicité et une économie de moyens vraiment étonnantes. C'est la machine la plus énorme qu'il y ait au monde à cet égard, mais elle fonctionne avec la régularité et le moelleux d'un instrument bien huilé. L'on pourrait représenter tout le schéma du fonctionnement de cette merveilleuse entreprise sur une seule feuille de papier, tant sont simples et sûrs les principes sur lesquels elle est basée. Peutêtre est-ce M. Thomas lui-même qui a eu une telle vision, mais il a eu soin de rassembler autour de lui quelques-uns des cerveaux les plus brillants de la France, beaucoup de ses compagnons de l'École normale supérieure, professeurs, hommes d'affaires, savants, parmi lesquels j'ai remarqué M. Siméon et M. Claveille. Ce dernier est l'une des personnalités les plus frappantes que j'ai rencontrées en France; véritable géant, avec une tête puissante posée sur d'énormes épaules, un rire vraiment gai et une énergie volcanique en parlant qui se traduit non pas par des mots, mais par des actes. Il s'est acquis une grande réputation en tirant les chemins de fer de l'Etat de l'ornière où ils étaient, et maintenant son cerveau puissant dirige tous les transports de l'armée.

Le même ordre logique se montre dans les arsenaux où se fabriquent les munitions. Les machines ne sont point de ma compétence, mais quelques-unes des usines fque j'ai visitées m'ont réconcilié avec les machines par la simplicité exquise des opérations qui se suivent les unes les autres dans unordre si parfait que la fabrication d'un obus devient une chose aussi artistique que la composition d'un sonnet. C'est ce génie pratique qui est en grande partie le secret de l'étonnant génie producteur de la France, malgré les nombreux handicaps dont elle souffre, car ses mines de charbon et de fer sont aux mains de l'ennemi, et beaucoup de matières premières doivent lui venir d'outre-mer, surtout d'Angleterre.

Mais ce génie seul serait sans valeur, s'il n'avait pas derrière lui la force motrice d'un peuple uni, n'ayant qu'un cœur et qu'un esprit, en paix avec lui-même, fou de sacrifice, et débarrassé de tous les soupçons et de toutes les défiances des années antérieures. Il est impossible de mesurer l'importance des leçons que la France apprend dans la fournaise actuelle, mais elles ne peuvent manquer de changer tous les fondements de la société et du caractère national.

Etudions par exemple le rôle que jouent les femmes dans la grande tragédie. Les guerriers de la France sont dans les tranchées qui s'étendent depuis la Somme jusqu'aux frontières de la Suisse. Des centaines de milliers d'hommes reposent dans ces petits cimetières, que rien ne sépare des champs, et qui font de tout voyage derrière les lignes un pèlerinage et une source d'émotions trop profondes pour être exprimées.

Et ici à Paris, et plus loin à Lyon et à Bordeaux, ainsi que dans chaque ville et dans chaque bourgade, les femmes ont dû se charger des tâches communes de la vie, et non seulement des tâches communes, mais du devoir impératif de subvenir aux besoins de l'armée. Ce sont les femmes de France qui forgent les foudres que lancent les hommes. J'ai visité un arsenal où 70 % des ouvriers étaient des femmes, couturières, servantes de restaurants, femmes de soldats et veuves de soldats, femmes de tous les âges et de toutes les professions, travaillant à leur métier terrible avec une énergie dévorante.

Et la campagne présente le même spectacle. Lorsque j'ai quitté la ligne de feu, un automobile m'amena à Paris en passant par Châlons et le champ de bataille de la Marne. Ceux qui

connaissent ce coin de la France savent qu'il est l'un des plus sereins et des plus beaux paysages de l'Europe. C'est celui-là même des tableaux classiques. L'esprit de Claude Gelée semble animer ce ciel immense et ces vastes lointains, où les ondulations d un terrain sans haies et couvert d'un blé verdoyant ressemblent aux champs d'un parc seigneurial qui disparait à l'horizon et se perd dans des bois profonds. La tranquillité qui est la note de ce beau pays ne laisse pas d'être tragique. L'on a quitté la désolation du front, la vie affairée du pays qui se trouve derrière les lignes où chaque route est encombrée de fiévreux automobiles, de troupes en marche, de grandes processions de camions chargés de munitions, et de tous les impedimenta de la guerre, et l'on est entré dans le grand silence verdoyant de la campagne française, lorsque tout-à-coup à Sommesous vous rencontrez les ruines que la bataille de la Marne a laissées dans son sillage.

Vous traversez des villages qui sont des monceaux de pierres, vous passez auprès des murs délabrés des fermes où s'accrochent encore les rosiers grimpants et la vigne, auprès de fertiles champs de blé où les petits croix qui marquent

des tombes se dressent au dessus des moissons qui ondulent. Par intervalles, pendant les cinquante milles du trajet, ces croix apparaissent sur le bord de la route, dans les bois, ou au milieu des champs verdoyants. L'on peut dire par la couleur de la tablette sur chaque croix si les morts qui sont au dessous sont français ou allemands : une petite inscription donne le numéro du régiment, avec ces mots " Trois soldats français inconnus," ou " Deux soldats allemands inconnus." Quelquefois les croix sont rares, quelquefois elles sont répandues sur tout le paysage. Lorsque je me suis trouvé sur le plateau près de l'Ourcq où s'est battue cette merveilleuse armée qui, venue de Paris en taxis, a changé la fortune de la guerre, j'ai cru voir tout autour de moi un vaste cimetière, tant les croix se pressaient nombreuses au milieu des blés.

Mais dans tout ce pays fertile, c'est le travail des femmes qui prépare la moisson. C'est une campagne extraordinairement solitaire, car elle est fermée aux curieux, et les seules personnes que l'on rencontre sont quelques femmes ou quelques vieillards qui travaillent dans les champs, soignent les bestiaux ou conduisent le long de la route leur petite charrette à bâche semblable à celle du Barkis de Dickens. Le travail des

femmes françaises sera F un des chapitres les plus remarquables de l'histoire de cette renaissance nationale qui fait de l'exemple de la France un sujet si émouvant à notre époque.

L'unité qui distingue la nation est due tout d'abord à la grandeur du péril, mais elle est due aussi, quoique à un moindre degré, à un autre facteur. La nation a accepté la discipline de la censure la plus rigoureuse. Les rumeurs et les paniques, les campagnes contre quelques ministres, et tout ce qui caractérise une certaine presse dans notre pays n'existent pas en France. Les journaux publient peu de nouvelles, pas de communiqués allemands, pas de listes de morts ou de blessés, pas de renseignements sur le total des pertes. Toute discussion doit se restreindre à certaines limites, et M. Clemenceau lui-même a dû interrompre la publication de son journal deux fois, parce qu'il avait critiqué les opérations militaires, une fois au sujet de Verdun. Il en résulte que la France ne connait pas ces nouvelles sensationnelles fabriquées par les journaux qui ont jeté la confusion dans notre pays. Le bâillonnement de la presse présenterait un certain danger, n'était que le parlement français a un pouvoir que ne possède pas la Chambre

des Communes. Le public français connaît moins de choses au sujet de la guerre que notre public, mais la Chambre des Députés en connaît beaucoup plus que notre Parlement. Grâce aux commissions de l'armée, de la marine et des finances, etc, la masse des députés a une connaissance intime des faits, et exerce une influence importante sur la politique et les événements. Qui étudie les deux pays en ce moment ne peut s'empêcher de conclure que le système français est le bon pour une démocratie qui est engagée dans une lutte à mort. Un tel système assure d'un côté l'action vigoureuse de l'influence du peuple par ses représentants, et de l'autre il empêche la nation d'être le jouet d'un journalisme irresponsable et incendiaire.

La conférence des alliés.

Mais la France ne pense pas seulement à la guerre. Elle songe à l'avenir après la lutte, et il est impossible de pénétrer dans les cercles gouvernementaux de Paris, sans être frappé par l'ardeur avec laquelle on y étudie les problèmes économiques que la guerre a soulevés. J'ai causé

avec de nombreux hommes d'Etat, des fonctionnaires et des publicistes qui s'occupent surtout de ces questions, et j'ai pu discerner assez clairement la direction qu'ont prise à ce sujet les grands courants de la pensée française. Peut-être me permettra-t-on d'indiquer quelques-unes des considérations que l'on entend à ce sujet à Paris.

Et d'abord la première impression que j'ai éprouvée a été que la nouvelle école d'économie politique veut devenir maîtresse de la situation, influencée qu'elle est par l'expérience qu'elle reçoit de cette lutte effroyable. Cette école est en guerre avec la vieille école, non pas au sujet du but à atteindre, mais au sujet des moyens à employer. Il n'y a point de désaccord sur l'objet même. La guerre a accompli deux choses. Elle a montré avec une clarté effrayante la grandeur et les méthodes de la pénétration économique de la France et des autres pays par l'Allemagne. c< Si l'Allemagne avait retardé cette lutte de dix ans," me dit un fonctionnaire, " elle n'aurait pas eu besoin de la faire; elle eût été la maîtresse économique de l'univers."

On se rend parfaitement compte en France des méthodes qui ont donné à l'Allemagne cette

influence extraordinaire sur les autres pays. La machine économique de F Allemagne a été aussi soigneusement organisée que la machine militaire. Nous n'avons pas là une chose qui, comme le commerce des autres pays, est sorti naturellement de l'énergie d'un peuple en concurrence avec ses voisins, des productions de son sol, des conditions physiques de sa position géographique, etc., etc. La machine économique allemande a été conçue comme une unité de force, dirigée par un centre commun, et organisée dans un but donné. Tout motif individualiste a dû se subordonner au motif collectif; et toute entreprise particulière est devenue la servante obéissante de l'État. Aussi toutes les activités de la nation, dans le commerce, l'éducation, les affaires de banque, la science et la diplomatie, ont été coordonnées pour faire un faisceau d'énergies travaillant à la grandeur de l'Etat. Le petit commis s'en allait à l'étranger, non pas dans un but personnel, maia en tant que missionnaire de l'empire allemand. Herr Ballin ne s'est pas enfermé dans un bureau de Londres dans le dessein de gagner de l'argent dans Yoffice d'une grande compagnie maritime, mais afin d'apprendre à faire de l'Allemagne la rivale de l'Angleterre sur les mers. Le diplomate allemand n'a

jamais été, comme le nôtre, une sorte d'être supérieur vivant sur des hauteurs sereines au dessus des intérêts sordides du commerce ; il n'a jamais cessé de vouloir découvrir de nouvelles sphères d'activité commerciale, avec autant d'ardeur qu'un colporteur écossais. Les banques allemandes n'ont pas été établies, comme elles l'ont été en Angleterre, pour permettre à des entreprises particulières d'exploiter le crédit public; elles étaient un instrument créé afin de subventionner les tentatives que faisait l'Allemagne pour créer de nouveaux débouchés à son commerce et pour faire pénétrer l'influence allemande dans les pays étrangers. Dans quelle mesure le banquier allemand s'est-il rendu maître de votre marché financier ?" ai-je demandé un jour à un député français. " Pour les deux tiers," m'a-t-il répondu aussitôt, en ajoutant : " En Italie, c'est les trois tiers . . . tout!"

Et ce système merveilleusement coordonné, recevant son inspiration d'un centre unique et dirigé vers un seul but, a permis à l'Allemagne de créer les propres routes de son commerce, de manipuler ses ressources extérieures, et de rendre les autres pays plus ou moins tributaires

et dépendant de sa puissance commerciale. L'essor prodigieux qu'elle a donné à son éducation scientifique a fait accueillir partout ses chimistes, et a changé ses commis-voyageurs en missionaires de son esprit d'entreprise, tandis que ses méthodes financières permettaient à ses banques d'être les commanditaires de milliers de maisons commerciales dans toute l'Europe. La guerre a éclairé d'une lueur sinistre toute cette machine et ses résultats. Elle a montré comment la concurrence habile de l'Allemagne a fait tomber dans le marasme les industries métallurgiques et les usines de produits chimiques de la France, comment elle a détruit des industries indispensables à l'existence de la nation française, en arrêtant l'emploi de certains procédés français, ou bien en vendant moins cher que la France, elle a fait voir comment en un mot ont été sapées les fondations économiques de la France.

C'est là une chose que la guerre a révélée : je parlerai de la seconde chose plus loin.

Or quelle réponse fait-on à une telle politique ? " Fermons notre porte," dit le protectionniste avec un laconisme héroïque. Ce

spécifique si simple n'a pas excité un grand enthousiasme en France. D'abord la France a déjà " fermé sa porte." L'on n'a rien à enseigner à la France en matière de protection. Si le système protectionniste avait pu lui donner la victoire sur l'Allemagne, la France aurait triomphé. Il est vrai qu'une petite école puissante, celle des maîtres de forges et des chefs de l'industrie textile s'efforcent de toute leur énergie d'établir une vraie muraille protectionniste; mais en agissant ainsi ils pensent bien plus à l'Angleterre qu'à l'Allemagne. Le Lancashire est un rival beaucoup plus formidable pour Rouen que l'Allemagne, et le minerai de Cleveland n'est pas plus aimé par le maître de forges français que n'importe quel autre minerai. De plus, lorsqu'on ferme sa porte, on la ferme aussi bien pour l'entrée que pour la sortie. L'on empêche d'entrer, mais Ton empêche aussi de sortir. L'on arrête en même temps les importations et les exportations, or ce n'est pas là une idée qui enthousiasme le commerçant français. L'Allemagne est le troisième très grand marché pour les marchandises françaises. Les exportations françaises en Allemagne en vdngt ans (ou un peu plus de vingt ans) ont grandi de 341 millions de francs à 867 millions

de francs, et bien que les importations allemandes aient dépassé, à partir de 1910, les exportations françaises, elles le firent alors pour la première fois.

Ce sont des considérations semblables qui font réfléchir les têtes sages en France, les empêchent de parler d'une guerre économique et les forcent d'envisager les vrais problèmes et de découvrir les vrais remèdes. J'ai lu à ce sujet, pendant que j'étais en France, un article très remarquable dans la Revue de Paris du 15 mai. Il a comme titre "Les Dangers de la guerre économique," et pour but de montrer la folie de croire que des tarifs économiques seront la meilleure arme contre l'Allemagne.

Ils seront au contraire des armes contre nous- mêmes, et " provoqueront de graves conflits d'intérêts entre les alliés." La France va-t-elle recevoir comme remerciement de l'Angleterre un tarif au lieu d'un marché libre ? La Russie vat-elle être jetée par nous dans les bras de l'Allemagne par un système protectionniste à 4 degrés? (tarif peu élevé contre les produits coloniaux, tarif ensuite plus fort contre les alliés, tarif plus formidable contre les neutres, tarif insurmontable contre les ennemis.) Qu'est

€e que la Russie exporte surtout ? Du blé ? Où ce blé va-t-il? Surtout en Angleterre et en Allemagne. Qui sont ses concurrents ? Ce n'est pas l'Allemagne ; elle n'exporte pas de blé. Les concurrents de la Russie sont l'Inde, la République Argentine, l'Australie, et surtout le Canada.

Or le Canada est le grand danger pour la Russie non seulement sur le marché anglais, mais sur le marché allemand. Voici quelques chiffres assez frappants qui montreront l'importation du blé en Allemagne depuis 1910 : —

Importation du froment en Allemagne.

De la Russie Du Canada en tonnes. en tonnes.

Si nous accordons au Canada, le plus grand concurrent de la Russie, une préférence en Angleterre, nous ne cimenterons pas l'alliance sur les bases d'une guerre économique contre l'Allemagne. Nous canaliserons de plus en plus le commerce de la Russie dans la direction de

l'Allemagne. La Russie le comprend clairement. Dans son rapport sur le Congrès agricole panrusse, M. Boradaievsky déclare que les Alliés doivent faciliter Y importation des produits du sol russe, faute de quoi, la Russie sera obligée de conclure avec l'Allemagne, après la guerre, un traité de commerce comprenant la clause de la nation la plus favorisée." Et M. Migouline affirme que ce sont les tarifs des Alliés qui empêchent une entente économique.

" Les tarifs français sont presque prohibitifs pour le bois. Nous attaquons souvent l'Allemagne à cause de son protectionnisme agraire, mais les tarifs douaniers sont beaucoup plus élevés en France et en Italie. Il s'agit donc de savoir si les Alliés, surtout la France et l'Italie, sont prêts à abaisser leurs tarifs sur les céréales et les bois importés de Russie."

M. Boublikoff, membre de la Douma, un des spécialistes en matière financière, en parlant de la Conférence, s'exprime sur le même ton au sujet du boycottage commercial de l'Allemagne.

" Pourquoi la Russie," demande-t-il, " a-t-elle acheté tant de marchandises en Allemagne? Parce qu'elle a pu les obtenir à des prix plus bas

ou à des conditions plus avantageuses qu'en Angleterre ou en France. Il est donc clair que la. cessation des relations commerciales avec l'Allemagne signifie pour les consommateurs russes le renchérissement de la vie, et l'aggravation des conditions du crédit russe. La Russie appauvrie est-elle capable de porter un tel fardeau ? Il ne saurait y avoir deux réponses à cette question."

De telles considérations ont convaincu l'opinion française instruite que ce n'est pas par la méthode artificielle des tarifs que les Alliés se consolideront et s'équiperont pour la lutte économique. L'on a essayé d'avoir recours à une guerre de tarifs, mais elle n'a pas réussi. Les tarifs ne sont pas un élément d'union, mais de désunion. Si les Alliés pouvaient se mettre d'accord sur une base libre-échangiste, ils auraient posé le plus sûr fondement d'une alliance économique vraiment efficace, mais les intérêts du capitalisme français sont trop puissants pour que la France s'engage dans une nouvelle politique aussi sage, et quel que soit le projet auquel on arrive, il devra se plier aux faits actuels du système protectionniste.

Mais rien n'arrêtera les tendances profondes qui poussent les Alliés vers une politique plus éclairée, tendances qui sont les conséquences mêmes de la guerre. Et cela m'amène à parler •de la seconde chose que la France a découverte. La guerre a révélé la maladie. Elle a aussi indiqué le remède. La guerre a montré que la France, industriellement parlant, dépendait en grande mesure de l'Allemagne, surtout pour tout ce qui concernait les industries métallurgiques et les fabriques de produits chimiques. Nous avons fait nous-mêmes la même découverte au sujet de plusieurs matières importantes se rapportant à la guerre. La France a fait face au danger avec une énergie extraordinaire. Cette direction commune et partant d'un centre commun qui a été le secret du succès économique de l'Allemagne dans les pays étrangers, a été imposée à la France par les nécessités de la guerre. L'État français a organisé les industries de la nation avec une fureur d'énergie, d'autant plus remarquable que cette fureur a été sagement dirigée et gouvernée. De nouvelles industries ont grandi avec une rapidité merveilleuse; des manufactures qui étaient devenues le monopole de l'Allemagne sont maintenant en pleine activité en France; il y a eu une révolution dans le commerce des produits

chimiques; les sciences appliquées se sont développées d'une façon incroyable; le savant est sorti de son laboratoire et le professeur de son bureau pour se mettre à la tâche d'équiper la France. C'est cette régénération industrielle qui est le fait le plus frappant de la France aujourd'hui. La France s'est découvert un génie organisateur pour les affaires que le monde ne soupçonnait pas.

Tel est le fait qui gouverne la situation économique de l'avenir. La France sortira de la guerre avec la conscience qu'elle s'est trouvé de nouveaux talents et avec un sentiment de sa puissance tel qu'elle n'en a pas connu de semblable jusqu'ici dans son histoire. Les développements qui ont eu lieu pendant la guerre, les nouvelles industries qui se sont créées, les anciennes qui sont sorties de leurs cendres, le sentiment suprême d'une direction centrale, l'application des sciences aux industries, tout subsistera après la lutte, et la nation se jettera dans la concurrence industrielle, avec une masse de connaissances et un matériel qu'un siècle de conditions normales n'aurait pu lui donner. La France n'est nullement disposée à avoir recours à des méthodes démodées pour mettre en branle sa nouvelle

puissance. Les puissants cerveaux qui se préoccupent des problèmes d'" après la guerre " comprennent que la concurrence de l'avenir doit être la concurrence des idées, des méthodes, de l'habileté, de la science, de l'organisation, et non pas une concurrence prenant pour arme l'obstruction. La France comprend que l'Allemagne doit être battue à armes égales, et les bureaux du ministère du Commerce analysent les faits concernant la production intensive d'aujourd'hui afin ne découvrir, non pas de nouveaux tarifs, mais les méthodes de produire les plus nouvelles, et les meilleur marché afin de savoir quelles industries la France peut développer dans son intérêt, de quelle façon elle peut le mieux les développer, comment elle peut coordonner ses ressources en temps de paix, comme elle les a coordonnés en temps de guerre, comment elle peut collaborer avec ses Alliés dans telle ou telle branche de l'industrie, en nous fournissant par exemple certains produits nécessaires que nous n'avons pas, et en recevant à son tour ceux qu'elle n'a pas. En un mot la France s'est mise à réfléchir de toutes ses forces, non pas en suivant l'ornière du passé, mais au contraire en pensant d'une façon absolument originale.

La France ne se contente pas d'aiguiser ses armes offensives; elle songe au moyen de se débarrasser à jamais des méthodes aggressives de l'Allemagne qui ont sapé sa puissance. La politique allemande de pénétration, qui consiste à s'emparer des industries principales d'un pays, à mettre la main sur les banques, à manipuler certains commerces au profit d'intérêts ultérieurs, toutes ces façons d'agir de l'Allemagne, la France n'en veut plus! Et en même temps elle montre le désir le plus vif de coopérer sérieusement avec ses Alliés à la tâche commune au point de vue industriel et financier, d'établir une politique solide de secours mutuel; elle encourage les rapports scientifiques, universitaires et sociaux avec notre pays; elle voudrait résoudre incidemment, par la construction du tunnel sous la Manche, le problème d'une unité physique plus intime entre les deux nations. Si le tunnel sous la Manche existait aujourd'hui, tout le monde reconnaît qu'il aurait eu une influence incalculable sur le cours de la guerre. Telles sont les pensées et les dispositions de la France actuelle au sujet de la situation économique.

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