DEDICACE
Car la vie et ce quelle a De ronces près des lilas, Ses caresses, ses misères, Tour à tour donnent leur la A sa frêle voix sincère.
O Margot! ma passion, Lame de mon violon T'appartient : tu la fis naître!
Et depuis, vois, sa chanson Est ma seule raison d'être.
AU BALCON
Cueillons les roses.
Th. db Banville.
Aimons-nous; c'est la sagesse.
Le vin de mon cœur, maîtresse, Verse-le avec largesse.
N'attends pas jusqu'à demain Que la coupe dans ta main Déborde sur le chemin,
Et, sous l'aurore et la lune, Au mépris de la fortune Qu'apporte l'heure importune,
Nous vivrons, blancs exilés Des paradis étoiles, Avec nos songes ailés.
Loin des horizons moroses, Des temps perdus et des proses, Viens!... il reste encor des roses.
AU BALCON
CE jour que ton avril, au balcon, sous la vigne Qui jusqu'à tes volets grimpe le long du mur, Vint s'incliner vers moi, chère âme, avec ce signe De sa lèvre baisant ses doigts — en plein azur
Le matin se leva comme brille la soie
En zézayant des mots chuchotes et luisants
Et si doux qu'au verger, dans les nids, une joie
Vint les redire en chœurs doucement caressants.
Et ce fut au jardin de mon cœur tout en fête L'or d'une aurore bleue enflammant l'horizon, Et ce fut ce jour-là que tu me fis poète. O le joli balcon béni de ta maison!
AU BALCON
Ole joli balcon béni de ta maison Où je vins en tremblant t'avouer les promesses Que ma passion folle avec ses floraisons Exaltait vers ta grâce émue et sa simplesse...
Coude à coude et nos fronts penchés sur le chemin, Dans le silence ami d'une douceur si neuve Nous écoutions, déjà, la voix des lendemains Berceuse heureusement comme chante un bon fleuve.
Le printemps se fleurit de ta sérénité, L'homme sembla meilleur, l'heure même ravie Et le pur infini s'embellit de clartés Pour mieux t'illuminer et sourire à ma vie.
AU BALCON ig
Pour mieux l'illuminer et sourire à ma vie Se levèrent tes yeux lentement vers mes yeux, Tes yeux noirs veloutés auxquels la nuit confie Le secret de son or étoile par les cieux.
Je leur confiai, moi, le trésor de mon âme, A travers la rosée en pleurs d'un tel bonheur. Et, muets, innocents mais vifs comme une flamme, Nous vîmes nos aveux rosir notre candeur.
O ton premier regard si long dans sa tendresse, Si calme, si profond, sur mes yeux appuyé! Dès sa lueur sans feinte et ses franches caresses Je compris qu'à tes jours les miens étaient liés.
AU BALCON
JE compris qu'à tes jours les miens étaient liés Par le ruban tissé des seuls fils de ce charme Qui, du cœur à l'esprit, et de la tête aux pies, T'enveloppe et m'attire en chassant mes alarmes ;
Et je compris aussi qu'à mes jours, Marguerite, Les tiens s'étaient liés, quand, furtive et légère, Ta main, pressant ma main, souligna dans sa fuite L'instant qui nous laissait l'heur d'une amour si chère.
Le soleil te nimbait déclinant au jardin — O sa couronne d'or qui sur ton front s'arrête ! Et je te proclamais : ma reine! étant certain De rester le sujet féal de Pâquerette.
AU BALCON
DE rester le sujet féal de Pâquerette Je n'eus aucun mérite et ne m'en vante pas. Car tu portes en toi l'affinité secrète, L'invisible lien qui m'attache à tes pas ;
Depuis combien de temps ! . . . voici bientôt six lustres Telle, dessous la treille ombreuse d'autrefois, Je te vis et t'aimai — brillant d'un nouveau lustre, Telle encore et je t'aime et plus belle te vois.
Oh! le Ciel me combla de bien longues richesses Qui fit vibrer nos deux âmes à l'unisson Et nous permit, un soir, d'avouer leurs promesses Sur le joli balcon béni de ta maison.
FIANÇAILLES
Je n'ai rien oublié de nos heures passées, Alors que ton avril au mien tendait ses fleurs Pour le plaisir d'aimer sans arrière-pensées, Souriante la lèvre et l'œil fou de lueurs.
Je n'ai rien oublié de mes heures bercées Doucement, doucement aux rythmes doux, berceurs, Que murmurait ta voix chaste de fiancée, Ni la sérénité de nos deux dmes sœurs.
Et je revois encor le coin plein d'ombre fraîche Près de la noria sonore où se dépêche L'essaim de mes désirs autour de tes bras nus;
Et joli le jardin ! et combien embellie
Sa légère feuillée au son des angélus
Que tintaient nos baisers sous le saule qui plie !
(Extraits des Eaisins bleus et gris.)
FIANÇAILLES
ET le jour vint devant nos fiançailles Sonner bien doux son carillon léger A toute cloche où le plaisir tressaille Si de l'espoir il est le messager.
Comme il tintait la plus vive allégresse Je reconnus l'écho de mon bonheur, Comme il tintait aussi ta chère ivresse Je m'affolai du bon carillonneur.
FIANÇAILLES
Aux sons ailés de ses claires musiques Ton frais jardin se pâma dont les lys Symbolisaient en leurs grâces mystiques Tout notre amour exilé des îadis,
Des jadis où, lointain, sans se connaître Il se cherchait pour s'avouer demain Et s'exalter et réunir nos êtres Le soir venu que tintera l'hymen .
FIANÇAILLES
J'ai su ce que dit la rose, Le jour où tu m'as parlé.
A l'oiseau qui, la nuit close, La berce d'un chant perlé, Elle dit, oh ! peu de chose, Mais comme une lyre l'ose Dire à son rêve étoile.
J'ai su ce que dit la rose, Le jour où tu m'as parlé.
FIANÇAILLES
Ton âme où chante une fauvette, Rosier de mon ciel !
Ton âme fleurit et son miel Enivra ma jeunesse en fête ;
Et ma pensée en vol câlin
Vint à tes corolles Comme un vol de papillon vole De fleur en fleur dans le jardin.
FIANÇAILLES
O quel butin pris avec zèle !
Quels trésors bénis :
Des chansons comme en ont les nids, Des élans comme en ont les ailes,
Sourires clairs narguant les maux,
Toute une fortune D'espoirs gais, de joie opportune Comme une branche au renouveau,
Et, te parant, grâce plénière !
Mieux que des joyaux, Cette candeur des blancs agneaux Qui paissent l'herbe printanière.
FIANÇAILLES
ois, près de la grille
Au soleil de juin Ton cerisier brille Rouge incarnadin
Des cerises mûres Qui d'un air mutin Criblent sa ramure.
Ses riants bouquets S'y donnent l'allure De compagnons gais.
FIANÇAILLES
Ses moineaux aux branches, Sans souci du guet Font ripailles franches ;
Et c'est la gaîté, Là, qui s'endimanche Pour plaire à l'été.
Une âme éveillée, Ivre de clarté, Chante en sa feuillée,
Et c'est comme un chœur,
Pour ma fiancée,
Des voix de mon cœur.
FIANÇAILLES
Comme la neige, blanche, insigne, Rit sur le plumage du cygne, Sur tes dents luisantes, Phyllis, Eclate et rit le blanc des lys.
O quels trilles gais de clochette Quand ton rire, prodigue, jette En vrai Crésus, à pleines mains, L'argent d'hier et de demain !
FIANÇAILLES ^ 33
Le feuillage éploré du saule Egayé par lui se console Dès qu'à son ombre il tinte clair, Ruisselantes perles en l'air.
Si je l'ouïs, vite il m'embrase Tel un feu de joie et, sans phrase, C'est ta gaîté qui brûle ainsi Mes fagots tristes de souci.
FIANÇAILLES
CE soir, fleuri d'avril, où ton beau jardin tresse Ses grappes de lilas sur le front du printemps, Dans la pitié soudain nos deux cœurs palpitant Se rapprochent émus et mieux que dans l'ivresse.
C'est qu'un petit enfant, aux bras d'une pauvresse, Hâve et presque honteux d'être ainsi attristant, Contre la grille passe et, douloureux, nous tend Timide et gauche encor son geste de détresse.
FIANÇAILLES
D'où viennent-ils, hélas ! déguenillés, poudreux,
Harassés et mourant de faim, les miséreux ?...
Se peut-il qu'il y ait proche nous tant de peine!...
Mais te voyant si bonne, en leurs yeux luit l'espoir : Le bon Dieu vous le rende! et Ton dirait qu'à peine Malheureux ils s'en vont, maintenant, dans le soir.
FIANÇAILLES
Parmi les roses azalées En bordures, dans les allées, O promener, jamais lassé, Mon bras à sa taille enlacé!
Tandis que sa voix dit des choses Musicales et comme roses, Les heures fuyant à l'envi,
Aller ainsi, toujours ravi;
Puis, sous la tonnelle où voisinent Dans l'ombre et lilas et glycines, O nous asseoir et me griser Du miel aimé de son baiser !
FIANÇAILLES
ANS ton verger, l'été, souvent Après la pluie, après le vent, Quand, sous la brise, Les gouttes d'eau tremblent aux fleurs, Le soleil vient, fou de lueurs, Qui les irise,
Et — parures du frais décor
Où la rose d'août saigne encor —
Des pierreries, Vrais diamants aux feux changeants, S'enflamment d'ors verts et d'argents :
Pures féeries !
FIANÇAILLES
Apparais-tu ! perles, rubis, Topaze, à mes yeux éblouis,
Glissent des branches, Epanchant sur tes noirs cheveux Leur souriante averse : aveux
De clartés franches,
Et je jalouse, malgré moi, Cette griserie en émoi
Des gouttelettes Qui s'évaporent dans l'amour De ton parfum choisi toujours :
O violettes !
FIANÇAILLES
Est-ce les lamelles en verre D'un harmonica de bazar Qu'un enfant joueur viendrait faire Tinter ici, dis, par hasard?
Non : c'est les flûtes, amoureuses, Des bons crapauds s'interpellant Qui carillonnent des berceuses ; Et leur rythme s'en va galant.
FIANÇAILLES
Tu les croirais presque lointaines ?
Mais non! elles sont au jardin, Et proche la voix des fontaines iUterne leur charme certain.
Ecoute-les ! c'est l'heure douce Où vers la nuit mon rêve aimé, Inapaisé, comme elles, pousse Ses soupirs de désir voilés.
FIANÇAILLES
Comme le soir descend dans une apothéose Avec ses pourpres d'or jalouses de tes roses ! ,
Vers la nue, au couchant, vois, s'avance la nuit, Et plus pâle est Phœbé près de Vénus qui luit.
Murmurez à nos amoureuses, Pâles Nuits ! vos musiques lentes (Concerts de strophes lumineuses Qui disent en chœur des berceuses A nos chimères chancelantes) Vous qui brodez — sur quelles toiles Aux sombres profondeurs pâmées — Les mystérieuses étoiles Dont les échos vibrent sans voiles Dans les yeux de ma bien-aimée.
FIANÇAILLES
T ce fut sur nos fronts toute une folle averse D'étoiles qui filaient dans l'or de leur ivresse.
Tu faisais des souhaits et j'en faisais aussi,
Mais les tiens et les miens n'avaient qu'un seul souci ;
Quand tu disais : — Qu'il m'aime toujours. — Moi de même Je disais : — Oh! toujours que Marguerite m aime!
— Qu'il soit toujours heureux dans mes bras! — Dans mesb Heureuse puisse-t-elle être jusqu'au trépas!
FIANÇAILLES 43
D'étoiles en souhaits, l'heure fixait si vite!...
— Il se fait tard, enfants! il faut que l'on se quitte;
Demain vous aurc^ tout loisir de vous revoir; Minuit sonne aux clochers de la ville. Bonsoir!
Et nous de réclamer quelques instants de grâce : La nuit était si belle au bord de la terrasse!...
— Déjà partir, Margot, quand demain est si loin!
— Je te garde en mon cœur, le ciel en est témoin...
Et seul, je m'en allais, sous le vol des étoiles,
Le cœur plein des rayons d'un astre aussi sans voiles.
FIANÇAILLES
O l'ineffable rêve en ton cher paradis!... Comme il s'évanouit le jour que, voix soudaine, Nos fiers clairons, à l'Est, nous sonnèrent la haine Du farouche ennemi rué sur le Pays !
Car c'était bien la Guerre et les maux qu'elle traîne Avec son fol orgueil, ses espoirs, ses mépris, Derrière les canons qui, déjà ! vers Paris Roulaient à travers champs en Alsace et Lorraine,
FIANÇAILLES
Au fer qu'ils vomissaient au loin comme en un bruit De tonnerre éclatant après l'éclair qui luit, Mon angoisse s'émut de tes transes atroces...
Oui ! défendre le Sol menacé d'un danger !
Mais, las! nous séparer avant l'heure des noces...
Et tes fleurs du jardin, ce jour vint les faucher.
FIANÇAILLES
MA volonté s'épuisant à nos larmes Je reste, là, dans tes bras sans pouvoir Les délier ni répondre au devoir Qui hautement m'appelle vers les armes ;
Et si je lutte encore quelquefois, Plus suppliante et tenace et câline, M'enlaçant mieux que tes bras, c'est ta voix Qui me retient et sur ton cœur m'incline ;
Lors ton amour me sourit, triomphant De voir ainsi défaillir à ses charmes Tout mon vouloir; car je demeure! enfant... Et l'heure meurt dans l'oubli des alarmes.
FIANÇAILLES
Nous étions au jardin ; un régiment passa : Des mobiles d'ici — tambours, clairons en tête- Qui partaient pour le Nord comme pour une fête! Et je me trouvai lâche et mon sang" se glaça...
Que ne suis-je avec eux parti ce beau jour-là ! Mon cœur ignorerait ce vent qui le souffleté De vivaces regrets depuis que la défaite Meurtrit notre Pa}rs et de deuils le voila.
FIANÇAILLES
Pourquoi n'avoir pas dit : Il en est temps encore, Ami! vite, suis-les; si tu pars, je f adore! Mais non, jalousement tu me veux tout à toi ;
Et comme je m'écrie en ma franche détresse : Honte à qui, un tel jour, ne fait pas ce qu'il doit! Ton baiser sur mon front endort une tristesse.
LES NOCES
Et, là, pour mieux griser d'un parfum tout mon être, Le doux miel de ta lèvre à ma lèvre si doux Sent l'idéale la fleur dont mes désirs sont fous Depuis qu'en ton jardin tu leur permis de naître.
Cette fleur — c'est la tienne! — elle est comme en l'azur De ma nuit une étoile au scintillement sûr Guidant le rêve cher éclos de ma jeunesse ;
Au fond de son calice ouvert pouT mon baiser Si je vis d'y mourir — Seule que je connaisse 1 Je meurs, extasié, d'y vivre et de l'oser.
.Extraits de Couleur du Temps.)
LES NOCES
VERS la chapelle de la Vierge, A Saint-Aphrodise, à minuit, Parmi les fleurs, l'encens, les cierges, Et l'orgue nuptial qui bruit, Enfin ! l'amour vainqueur conduit Les fiancés, et, rose et blanche, Toute l'ivresse en eux s'épanche,
Et, sur leur front, c'est la douceur Duveteuse de lentes ailes Dont le long geste caresseur,
LES NOCES
Éloignant avec quel beau zèle Les durs soucis d'hier, décèle L'aube attendue et la moisson D'espoirs en fête à l'horizon.
Et, quand la voix du bon vieux prêtre — Oui les baptisa — les unit, Leurs yeux ravis voient apparaître, Vision voisine du nid Par l'église aujourd'hui bénit, Les plants d'oliviers et la vigne Que l'Ecriture leur désigne :
La vigne souple aux grappes d'or, Aux ceps ondo}Tants et fertiles ; La vigne où l'eurythmie endort En un doux bercement d'idylle Les chagrins que l'heure distille ; La vigne de vie et d'amour, L'idéale vigne du jour;
LES NOCES
Et les plants d'oliviers si frêles, Les jeunes plants tendres et purs Où, sur leurs scions, se révèle En un charme infini d'azur La gaité de nos jours futurs ; Les plants aimés, ors clairs et soie, Les plants de nos meilleures joies.
Mais cette vision décroît
Dans la prière qu'on encense,
Et le bon vieux prêtre à leur doigt
Glisse l'anneau des alliances,
Ce pendant que monte, en silence,
Quelles voix ! au cœur des époux
Dont l'ange bleu semble jaloux.
LES NOCES
Jusqu'aux poignets, en longue manche, Et tenant les seins enfermé, O la fine batiste blanche Si tiède sur son corps aimé !
O le bonnet clair de dentelles Emprisonnant ses cheveux noirs Sauf deux bandeaux comme deux ailes D'hirondelle en vol vers l'espoir !
LES NOCES
O la pudeur de son œil tendre S'inclinant toute, devers moi.
Comme une fleur pour mieux répandre Son parfum brûlant et l'émoi!
Qu'elle nous fut, oh ! nuptiale, L'heure pudique où, pour toujours, De notre étreinte initiale Fleurit mon beau jardin d'amour !
LES NOCES
LE matin nuptial dorait notre sommeil Quand, soudain m'éveillant, je retrouvai ma lèvre Appuyée à ta lèvre ainsi que dans mon rêve, Et je bénis le jour caressant et vermeil,
Ce tant espéré jour et charme sans pareil D'une aube couronnant la fête de nos fièvres Avec — pour oublier l'heure longue et si brève Des hiers — ô le plus souriant des réveils !
LES NOCES
Ta tête sur mon bras s'abandonne et repose, Rose ta bouche exhale une haleine de rose, Mais tes beaux 5*eux fermés ignorent mon désir
Qui, bien qu'impatient, reste craintif et n'ose T'étreindre, ô femme aimée! et se plaît à languir Guettant l'instant que tes paupières soient décloses.
LUNE DE MIEL
Lune de miel Est bonne fille due l'heure habille En arc-en-ciel.
Son disque annonce, Clarté d'amour!
Les nouveaux jours Fleuris, sans ronce.
LUNE DE MIEL
ANS notre salle à manger
— A peine y. peut-on bouger Tant elle est petite, intime — C'est le premier déjeuner :
Serrés, là, comme deux rimes, L'un tout proche l'autre assis, Mangeons-nous ? c'est pour la frime.
Si délicats et choisis
Que soient les mets, ils ne peuvent
Distraire nos chers soucis ;
Et le vin du cœur abreuve, Et le pain des longs baisers Nourrit cette heure si neuve.
LUNE DE MIEL
Or pouvons-nous apaiser Tant d'idéales fringales, D'elles ne pas nous griser ?
Au loin les humeurs frugales S'il fait, l'amour, tous les frais Des dînettes conjugales!
Et, pour hors-d'œuvre, entremets, Voici nos lèvres, nos joues :
Mangeons chaud et buvons frais!
O l'exquise chère !... avoue?
LUNE DE MIEL
E Baedecker pris pour Guide,
L'époux aujourd'hui décide Que vers l'Italie il faut Voler au prochain rapide.
Aussitôt dit, aussitôt
Fait : la valise est bouclée
Et l'on part pour... Monaco!
Car — ô commune pensée ! — La roulette y pourrait bien Favoriser l'épousée?
On jouera peu, presque rien, Et, très prudent dans la perte, Seul on risquera le gain.
LUNE DE MIEL
O les jolis projets ! certe De plus sages nul n'en fit ; Mais le destin déconcerte
Qui nous roule et déconfit...
Adieu Florence et Venise ! L'argent du voyage est... frit!
Et comme il désorganise, Etant ainsi, nos projets, Nous rebouclons la valise
Pour un retour — pauvres geais Déplumés de toutes plumes ! — Loin du fâcheux trébuchet,
De Naple aussi, je présume...
LUXE DE MIEL
'est l'hiver, à la veillée.
Sous la lampe émerveillée Des lueurs de tes cheveux.
Tu tires haut l'aiguillée.
Moi, fumant au coin du feu,
Je suis d'un œil combien tendre
Le va-et-vient de son jeu;
J'aime en ce silence entendre
Sa voix soyeuse, la voix
Du charme qu'il sait répandre.
Mais cette aiguille en tes doigts, Comme elle est laborieuse, M'est un reproche parfois.
LUNE DE MIEL
De mon humeur paresseuse Et de honte rougissant, Je t'imite alors, brodeuse :
A travailler je consens Et près de toi viens écrire Des chants vagues et galants.
Comment devant ton sourire Pourrais-je n'en trouver pas :
N'est-ce point lui qui m'inspire ?
Et, sous l'abat-jour, tout bas.
Ce pendant que je chantonne, Mon rythme suit les ébats
De l'aiguille qui festonne.
LUNE DE MIEL " 67 -
u cabinet de toilette
Seule, elle se décolette
Et peigne ses lourds cheveux
Parfumés de violette.
Et c'est l'instant que je veux Voir ses bras nus dans la glace Se lever, blancs et nerveux,
En ce geste plein de grâce D'anses d'amphore ; ou, guidant L'écaillé qui ne se lasse,
Se baisser dans l'odorant Et profond ruisseau d'ébène Dont mon désir fou s'éprend.
LUNE DE MIEL
Avec art elle en ramène
De longs flots et sur ses doigts
Les tord, les roule et sans peine
Les redresse hauts et droits Pour les recourber en proue Sur sa nuque où par endroits
Un frison rit et se joue De l'épingle qui voudrait L'emprisonner, mais échoue.
Or je sais, moi, le secret Du frison rebelle : il aime La caresse — ô l'indiscret !
D'un fin duvet que, moi-même Pris à ses doux lacs d'amour, Sur ton cou — divin poème,
Je voudrais baiser toujours.
LUXE DE MIEL
u piano j'improvise.
Elle, à mes côtés assise, Brode tout en écoutant La mélodie indécise
Dont je ne sais par instants Fixer les fugaces lignes ; Le vent en emporte autant !
Et, d'une façon indigne,
Je râtelle au moins cent fois
Le motif que tient la guigne ;
Et des doigts et de la voix Je m'entraîne, je m'escrime, Tape, crie et c'est... l'effroi !
LUNE DE MIEL
L'inspiration, sans rime
Ni raison, boude aujourd'hui ;
Le noir mal-en-train m'opprime,
C'est, dans mon esprit, la nuit !
Néanmoins je ne mêlasse
De poursuivre mon vain bruit :
Un air à l'autre s'enlace Mais sans relief, sans effet ; Le vide au vide fait place !
Lors craignant que ces essais Ne rendent Margote folle, Très découragé je vais
Vers elle qui me console.
LUNE DE MIEL 7 I
OURIANT à nos vingt ans
Le retour du vert printemps Fleuri de grâces nouvelles, De jolis airs compétents,
Bleuit le ciel ; et, vers Elle,
L'aile des brises, ainsi
Que vole un amoureux zèle,
Porte les parfums aussi Des roses et blancs pétales Eclos en mon cher souci.
Devant un tel vol détale Tout gel morose ou chagrin Et ce serait un scandale
LUNE DE MIEL
Si, fausse note ou crincrin, De quelque mélancolie S'attardait le sot refrain.
Oh ! celui de nos folies,
Chère, ne détonne pas
Dans ce concert qui nous lie :
Entends le bleu des lilas !
Comme il s'accorde à ton rire ; Le blanc du lys prend son la,
L'œillet rouge s'en inspire.
LUNE DE MIEL
r> uivant le temps et selon
Notre guise, nous allons
Sur les bords de l'Orb, à l'ombre
Des platanes, tout le long
De l'eau verte où si bien sombre
Le nostalgique souci
Dont ma joie ici s'encombre :
Si le souvenir ainsi
Du lointain Paris-artiste
Encor malgré moi me suit,
Là je l'oublie où persiste La trace du doux passé De mon enfance optimiste.
LUXE DE MIEL
Au Pont-rouge, en ai-je assez Fait des classes buissonnières !, O mes jeux et quels lacets
Placés près de la rivière Pour attraper les oiseaux Que jalousait ma volière !
Et mes flûtes de roseaux Prises à la berge même !
Mes baignades ! mes canots !...
Or, comme tu sais que j'aime Ces lourds ombrages exquis, Sans feinte ni stratagème
Tu t'y plais et m'y conduis.
LUNE DE MIEL
I ! des villes de province...
Leurs plaisirs sont par trop minces !
Et nous écoutons, le soir, La girouette qui grince
Au toit bleu de nos espoirs.
Attendant que le vent souffle D'un prompt départ sans surseoir.
Et, le pied dans la pantoufle
Sur les chenets, cheminant,
Je marche et cours et m'essouffle
T'emmenant incontinent Vers le Paris de nos rêves :
Vois, comme il est rayonnant !
LUNE DE MIEL
Etj'énumère ses grèves,
Ses palais, ses beaux jardins,
Ses fêtes, ses heures brèves.
Quand partirons-nous ? Demain !
Et c'est ainsi que, ma belle, Nous montâmes dans le train
Qui, presque d'un seul coup d'aile, T'emporta — c'était fatal !
Parisienne nouvelle,
Loin du vieux Béziers natal.
LUNE DE MIEL
'est l'arrivée à Paris !
Le matin, sur le ciel gris, Panaches des cheminées, Comme un fier paraphe inscrit,
O vois, les grises fumées Des usines s'approcher, Laborieuses nuées.
Dans son clair brouillard léger, Gaze à peine bleue et rose, La Ville, immense rucher
Qui jamais ne se repose, S'enveloppe et lentement S'épanouit, grandiose !
LUNE DE MIEL
Elle nous attire, aimant
Irrésistible et aimé.
En nos cœurs quels battements
Quand ses dômes embrumés De si loin nous apparurent, Et ses clochers effilés,
Et la Seine qui l'azuré
De son ruban serpentin,
Ses quais, ses ponts, ses verdures !
Inoubliable matin !
LUXE DE MIEL
Montmartre où l'on s'installe
La même humeur conjugale Nous accompagne et sourit Au bruit de la Capitale.
Sonnant la vie et l'esprit, Là-bas et sous nos fenêtres A toute heure sans répit,
O ce bruit !... il est le maître
De nos intimes pensers ;
A l'entendre on sent renaître
En soi les sons cadencés De l'Idée et des Musiques Qu'on y croyait trépassés,
LUNE DE MIEL
Et nul mieux que lui n'implique Le bon réveil absolu Des volontés esthétiques !
Bel artiste chevelu,
De lui je m'enthousiasme
Et chaque jour un peu plus
Sans craindre les froids sarcasmes Des bourgeois fiers et jaloux Du provincial marasme.
L'entends-tu ce bruit qui nous Enveloppe dans sa ronde ?
C'est Paris en ses remous
Qui chante et ricane et gronde.
LUNE DE MIEL
ans l'avenir plein de foi,
Je te parle maintes fois
De mes desseins, de mes rêves,
Des succès que j'entrevois :
— « Je travaillerai sans trêve, Et, pour te plaire, si bien Qu'avant peu, de simple élève
Artiste-musicien,
Je veux devenir un maître
Digne des Maîtres anciens. » —
Et les beaux projets de naître, Lieds, symphonie, opéras Oui tôt me feront connaître...
LUNE DE MIEL
— « Tu verras, oui, tu verras !
Et demain, de moi, plus fière, Plus encor tu m'aimeras. »
Tralala, lonla, lonlaire, Grands songes où êtes-vous ? Dans les vieilles lunes claires ;
Car me voici, pauvre fou !
Bien loin de vos belles fêtes, Rêves! dont j'étais jaloux
Avant que d'être Poète.
LE NID
Pour toi, Margot, rien que pour toi, J'ai construit un nid sous mon toit, Un doux nid tout chaud de tendresse, De bonne joie et de caresse, Où ton cœur n'aura jamais froid.
Tiens ! regarde avec quel beau zèle, L'amour m'ayant ouvert son aile D'où neigeait un duvet soyeux, J'ai tendrement garni le creux De ce nid, pour tes jours fidèles.
LE NID
Tu m'illuminas Paris D'un sourire, et, mieux encore Je fus de ta grâce épris, Car, plus vifs, je vis éclore, — Parfumée et claire flore Des doux rêves de mon choix — Tous tes charmes à la fois.
Et nulle déconvenue Ne nous vint quand, envolé, S'enfuyait dessus la nue Notre amour comme un follet :
Savions-nous pas qu'aux volets De nos cœurs, frappant de l'aile, Vite il reviendrait fidèle ?
LE NID
Or voici trente ans passés Que son cher manège dure N'ayant jamais vu lassés Pour moi ta tendresse pure, Ni mes désirs, je te jure, Comme au premier jour vers toi Sous ton balcon d'autrefois.
Et c'est lui qui nous assiste, En pleurs, malheureux amour, Alors que hélas ! l'heure triste (Chacun l'ouït à son tour!) Sonne, assombrissant le jour, Comme elle tinte aux paroisses Son glas noir de nos angoisses.
Car survinrent les grands deuils, O larmes des père et mère !
Sur de tout petits cercueils O ces roses funéraires,
LE NID
Et leur blancheur trop amère,
Et tant de rêves défunts....
Dans la chambre, ô quels parfums !
Malgré qu'elle soit vivace Et bien chère, la douleur, Le- temps qui passe l'efface ; A la longue, adieu les pleurs!
Mais il reste en nous tes fleurs, O souvenir des tristesses Que notre âme encor caresse.
Il reste aussi dans le nid.
Pour le consoler de celle Que, las ! le ciel nous reprit, Trois oiselles et leurs ailes Et leur gai babil d'oiselles Comme les sources en ont :
Jane, Totty-tott', Manon.
LE NID
O leur petit front baissé Sur le livre, dans la classe Où, chantonnant l'A B C Avec elles, je délasse Mon humeur — si ne l'agace Leur étourderie en vain Réprimée ici sans fin.
Et c'est leur course, au parterre, Au parc de Fontainebleau, Qu'avec grand'peine on modère Derrière les hauts cerceaux ; C'est leurs gambades, leurs sauts De gamines presque grandes En forêt parmi les brandes.
C'est au piano leurs doigts, Oh ! déjà de jeune fille !
Leurs doigts véloces, adroits ; Ou c'est leurs travaux d'aiguille
LE NID
Au jardin sous la charmille ;
C'est leurs pinceaux, leurs couleurs
Peignant bêtes, gens et fleurs.
Les voilà Communiantes, Cierge à la main, voile blanc, En leur grâce édifiante Marchant d'un pas grave et lent Et le cœur pieux tremblant D'une ferveur où s'applique Leur allégresse mystique.
Comme il vient vite le jour Que nous devons, fiancées Les voir, souriant d'amour, Revêtir par la pensée Leur robe de mariée, Leur seconde robe en blanc Qui nous fait gais et dolents !
LE NID
L'une après l'autre déserte
Le nid... « Oh ! n'allez pas loin !
Notre amour serait inerte
Sans vous, enfants, sans vos soins.
Vos voix, dont il a besoin,
Venez les lui faire entendre
Si consolantes, si tendres. »
Et nous voici maintenant L'âme un peu mélancolique Et le cheveu grisonnant ; Mais le devoir point n'abdique Qui nous veut, tel un distique Bien rimant, unis, mon cœur!
Dans la joie et la langueur.
Il nous veut aussi, mon âme ! Agenouillés devant Dieu Qui créa la double flamme D'un amour mélodieux
LE NID
Comme les harpes des cieux Et sur notre vie entière En fit vibrer la lumière.
Pour tant de bonheur permis A côté de quelques peines, Pour tous nos songes amis D'ingénuités sereines, Pour cette coupe enfin pleine De votre bon miel béni^ Merci, Seigneur ! pour mon nid.
DEMAIN
Nos cœurs ailés comme le son Des douces cloches vespérales, Devant le glas du jour qui râle Volent plus haut sur l'horizon.
Sans nuages, ma chère, encore
Les couchants ont des feux d'aurore.
(Extraits de Couleur du Temps.)
DEMAIN
Si les hiers furent cléments et, jusqu'au faîte, Vinrent fleurir ainsi la maison des époux, Dites, que serez-vous, lendemains de leur fête, Lendemains incertains ! dites, que serez-vous?
Serez-vous, oh! la joie ou bien, hélas ! la peine, Et nos cœurs devront-ils vous subir inclinés Sous le faix du malheur ou, devant votre aubaine, Se réjouir debout de leurs jours fortunés?
Dites, que serez-vous ? notre aile est inquiète. O ce bonheur uni et si calme et si long, Entier gardez-le nous, faites qu'il ne s'émiette... Pitié pour l'âme qui vibre en mon violon.
DEMAIN
Pitié pour Fâme qui vibre en mon violon ! Donnez-lui l'espérance encore et que, peut-être, Puisse en elle chanter l'écho d'un carillon Autrefois entendu sous de chères fenêtres ;
Que de même, aux parfums d'un jardin ancien Grisant de souvenirs toutes heures nouvelles, Elle puisse goûter le charme des liens Qui, non mystérieux, enchaînèrent ses ailes ;
Et, des pampres jadis sur un balcon joli En treilles se penchant vers le front de l'aimée, Versez-lui l'ombre douce et fraîche qu'elle élit Pour, à l'heure éternelle, y dormir protégée.
DEMAIN ~ 97
Pour, à l'heure éternelle, y dormir protégée Par tout un long passé de zèle continu, Cette âme, ô lendemains, rêve d'un apogée Où son amour toujours planerait ingénu.
Sur lui, si pur, veillez et qu'ainsi rien n'en trouble
Durant les quelques jours de sa durée encor
Ni la sérénité, ni l'allégresse double
De sa tendre harmonie au si parfait accord.
C'est peu vous demander, en somme, et c'est justice Puisqu'elle se complut au geste de bonté, Souffrant aux maux d'autrui, parfois consolatrice, Éprise d'idéal et de sincérité.
DEMAIN
EPRISE d'idéal et de sincérité Sa voix hier chantante ou plaintive ou joyeuse Se pourrait-il qu'elle ait du ciel démérité Et que Dieu la voulût, vers sa fin, malheureuse?...
Elle n'ignore pas qu'ici bas rien ne dure, Aussi qu'après la joie une tristesse est là Qui souvent lui succède et, sans pitié, torture. Tout cela, la pauvre âme, elle le sait, hélas !
Et voilà ses raisons d'être tant inquiète... Elle fut trop heureuse et demain lui fait peur. O quels vents souffleront? calme brise ou tempête? Souriras-tu, mon âme, ou verrai-je tes pleurs?
DEMAIN
Souriras-tu, Margot! ou verrai-je tes pleurs? Mais non! pourquoi la crainte ici m'envahit-elle? Gardons notre espérance et cueillons-en les fleurs ; Il en reste à foison dans ton jardin fidèle.
Et si vient la vieillesse avec l'âge sournois Poudrant nos fronts de neige et les sculptant de rides, Nous lui raconterons qu'au balcon d'autrefois, Sous la vigne jolie et le ciel bleu splendide,
Nous fîmes le serment de nous aimer toujours ! Et nos cheveux peuvent blanchir tout à leur aise, Qu'importe ! si le temps conserve à notre amour Sa vive couleur rose et son parfum de fraise.
Fin
de
TArne de mon Violon
TABLE
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Prélude q
Epigraphe : A travers les glaces sans tain 12
Dédicace. — L'âme de mon violon 1-