L'Ame de nos Soldats Aveugles
» Dis-nous... » Mais il leva ses regards sans pru- Et répondit: « Ami, ne parle plus. Tes mots [nellies » Sont légers. Il convient, aux heures solennelles, » D’estimer à leur prix légitime les maux.
>' Pleurer, moi! Je te dis qu’aux voûtes lumineuses, » O poète, où ton front chasse en rêvant l’ennui, »I1 est moins de rayons, d’asur, de nébuleuses, «Moins d’étincellements suprêmes qu'eu ma nuit!
» Des spectacles si grands, de si sublimes choses, » Qu’après les avoir vus, mieux vaut ne plus
[rien voir !
» Ne me plains pas; au champ de l’atroce mêlée, » Dans le sang, dans la mort, rudes obsession®,
» J’ai vu passer sur nous la France échevelée » Et j’entendis la voix des générations.
» J’ai tro-qué, contre un bien mortel, une auréole, » Un atome infini de ces riens purs et beaux : «L’amour et le respect. Va! mon! cœur se console', « Et j’ai gardé la flamme en donnant les flambeaux.
» Ne me plains pas ; c’est toi, l’homme aux pau-
[pières closes :
» Spus/es nôtres, il vint, à l’instant du devoir,
» Ne me plains pas; écoute. A l’heure la plus noire, » Quand me frappa l’airain, assise au coin d’un toit, «Chantant à plein gosier, j’apercevais: la Gloire! » Ne me plains pas, ami, car l’aveugle: c’est toi! »
P7£7?R£ MEKJ.ATEAU.
Par ANDRE DREUX
Il y a quelque temps, le général Niox, remettant la médaille militaire, dans la cour d’honneur de l’Hôtel-Dieu, à quatre soldats aveugles, leur disait : « Vous êtes les plus éprouvés, vous serez les plus aimés, les plus respectés. » Epreuve écrasante, en effet, sous laquelle, tout d’abord, les plus vaillants eux-mêmes fléchissent. Plusieurs avouent que, dans les premiers temps, ils étaient désespérés, qu’ils auraient préféré mourir. Il en est même qu’on a dû surveiller pour qu’ils n’attentent pas à leurs jours.
Un grand nombre, cependant, se ressaisissent et certains même très rapidement. C’est l’effet de leur vaillance innée; c’est aussi le travail qui, bien vite, porte ses fruits. Les officiers donnent l’exemple. Un commandant et un capitaine, en traitement au Val-de-Orâce, ont déjà appris à lire le Braille. Un capitaine, à Caen, instruit par un professeur aveugle de la Faculté des lettres, sait également lire le Braille et collabore à l’éducation de ses enfants. De Chalon-sur-Saône, un autre écrit à V Association Valentin Haüy pour se faire envoyer divers ouvrages en Braille, du papier pour écrire le Braille, un précis de lecture et d’écriture, de la musique en Braille. Un lieutenant, à Fontainebleau, a été de même initié à la méthode par des membres de l’Association. On en pourrait citer d’autres.
Même volonté courageuse chez les soldats. En voici un, tout jeune, qui a perdu ses yeux et le bras droit. Il a si bien, étudié le Braille, qu’en peu de temps, il a pu le lire et l’écrire de sa seule main gau-
che. Il veut apprendre la imusique et îe cornet à pistons, le seul instrument, lui a-t-on dit, dont il puisse jouer.
Tel autre, sans se plaindre jamais de son sort, se rongeait silencieusement de tristesse. Il sourit pour la première fois, le jour où on lui fait entrevoir la possibilité d’ap-. prendre dès maintenant la brosserie. Huit jours plus tard, on revient lui dire que tout est prêt, qu’il peut commencer le lendemain, qu’i! trouvera un camarade qui vend déjà des brosses; ce n’est plus alors un sourire, mais un vrai rire de contentement, et ce garçon, si renfermé jusqu’alors, devient expansif.
L’héroïsme de ces hommes se révèle dans leurs propos. Voici un père de famille, un cultivateur des Ardennes, dont la tête a été ru abîmée, qu’il est aveugle, dur d’oreilles, avec la mâchoire déplacée :
— Je ne me trouve pas malheureux, dit-il, j’ai mes parents, j’ai ma femme, ma petite fille; j’aurais pu être tué et je vis... Non, je ne suis pas un des plus malheureux... Je ne regrette rien; j’ai fait le sacrifice de ma vue pour le pays, pour vous, pour garder nos biens... Je ne sais pas si, un jour, j’y verrai un peu, mais j’aime miéux me persuader dès maintenant que je suis aveugle et m’habituer à cette pensée. Si j’v vois, tant mieux; si je n’y vois plus, je n’aurai pas de déception.
Un autre, âgé de vingt-huit ans, raconte les circonstances dans lesquelles il a été blessé. Les Allemands approchaient; tous blessés ou morts, les officiers ne donnaient
plus d’ordres; sans hésiter, il crie lui, -même :
« Baïonnette au canon ! » Les Allemands n’étaient plus qu’à quelques mètres. Les camarades obéissent; il prépare son arme et se soulève pour bondir lorsqu’il est atteint par une balle. Tranquillement, il conclut:
— Malgré ce qui m’est arrivé, si c’était à recommencer, je recommencerais.
Celui-ci a deux enfants, dont un né depuis la guerre. Il habitait Paris. Que vav-t-il faire maintenant? Il s’installera à la campagne avec sa petite famille, pour y vivre plus économiquement. Dès maintenant, il va commencer son métier de brossier; il entrevoit la possibilité de travailler pour telle maison de son pays, et il espère ouvrir un petit commerce d’épicerie que tiendra sa femme. Celui-là ne s’est pas découragé un seul jour.
Cet autre, un Breton, décoré de la médaille militaire, s’est sacrifié pour sauver la vie de plusieurs camarades. Ils sont dans une tranchée, au Four-de-Paris ; les Allemands leur jettent des bombes, dont la plupart n’éclatent qu’au bout de deux minutes. L’une tombe sur un groupe de soldats. Si on ne la ramasse, elle va éclater et les tuer tous. Notre Breton la prend sans hésiter pour la relancer dans le camp ennemi. Il .est trop tard. La bombe éclate dans sa main, la lui arrache, lui brûle la figure et les yeux. Il a terriblement souffert; il a dû être trqpané. Ses blessures l’ont privé de sa main, rendu aveugle, et, circonstance particulièrement aggravante, dur d’oreilles. Néanmoins, il est resté calme, affable, souriant. On lui a indiqué le Braille comme occupation possible;- il s’y est mis avec ardeur (1).
Un cultivateur écrit à quelqu’un qui s’est intéressé à lui :
« Je viens d’être souffrant ces jours-ci, plusieurs éclats m’ont sorti dans la bouche; mais je vais mieux. Je connais bientôt le travail; je commence à me rendre utile dans les ménages, aux soins des bestiaux. Je préfère rester dans ce métier... Je porte ma croix toujours avec grand courage. Je reçois tous les jours plusieurs lettres de Paris; je vois que personne ne m’ont pas oublié... »
Et de quel charme juvénile se pare l’héroïsrnfc d’Albert Pagenel! Ouvrier ébéniste à Ecris, avant la guérre, il a vingt et un ans et ..paraît ép avoir dix,-huit. La guerre le trouve brigadier au 3e chasseurs à cheval. Le 1er septembre, à Anglemont, près de
(1) I.es divers traits qui précèdent ont été recueillis par ifunle des visiteuses les plus dévouées de nos soldats aveugles, dont les notes ont été publiées, en partie, par l’Association Valentin Haiiy.
Rambervillers, il est envoyé en reconnaissance avec quelques hommes de son peloton. En revenant, au détour d’un bois, la petite patrouille est saluée d’une vive fusil-, lade. Pagenel est frappé à la partie supérieure de la joue par une balle qui lui. traverse les- deux yeux. Ramené à son escaJ dron, il refuse de se laisser panser avant d’avoir dicté son rapport sur la reconnaissance dont il avait été chargé. Il est décoré de la médaille militaire.
Dès qu’il est transportable, il est évacué sur l’hôpital de Valence, où sa navrante infortune attire l’attention de M”es T... Grâce à elles, il sait déjà lire et écrire en Braille. Il se prépare à apprendre un métier qui lé fera vivre, le cannage des chaises. Sa jeunesse, sa bonne grâce et sa modestie ne s’ex,priment-elles pas avec un bien joli tour dans cette lettre émue et délicate qu’il écrit à ses protectrices?
« Mes chères amies,
« J’ai reçu votre longue et charmante lettre qui fait tant plaisir, car, après sa lecture, en pensant à ce que renfermaient ces pages, j’ai revécu pendant de longues heures à Valence, que j’ai bien souvent regretté, et parfois, lorsque je me trouve un instant seul, ma pensée vous revient. Je revois tout ce que vous avez fait pour moi 'depuis ce premier jour de septembre où vous m’avez vu pour la première fois. J’étais alors dans un état physique et moral bien lamentable, et vous vous êtes si gentiment occupées de moi; et il a bien fallu toute la bonté d’âme dont vous êtes douées, pour venir, ainsi que trois grandes soeurs — car je n’oublie pas M>ie Yvonne — passer l’aprèss-midi de visite auprès de mon chevet; car, la première fois, je devais vous faire un bien triste accueil, et vous m’avez fait entrevoir le côté rose de mon malheur; et après, M. T... a fini de me convaincre par ses conseils bien paternels. Enfin, si j’ai- la vaillance dont vous me qualifiez bien souvent, vous en êtes les auteurs et je vous en garderai toujours une profonde reconnaissance.
» J’ai bien reçu toutes les correspondances que vous m’avez adressées; j’ai reçu aussi Pages de Gloire.
» Mes parents ont été bien contents et iis sont fiers de voir que leur fils est un héros. Que les apparences sont trompeuses!...
» Je suis obligé de terminer, faute de place, en vous priant de vouloir excuser mon style décousu et toutes les fautes qiue j’ai faites.
» Je vous envoie mon meilleur souvenir à tous.
» Albert Pagenel. »
Dans une autre lettre, Pagenel envoie un billet de cinq francs pour qu’il soit joint au produit d’une vente faite par ses protectrices au profit d’un aveugle. « C’est, dit-il, la première dépense que je fais aux dépens de mon allocation. »
Pour terminer par un exemple où se trouvent réunis tous les traits caractéristiques du courage à la française, délicatesse de cœur^ gaieté, simplicité et bonhomie, nous
brave garçon, dont Mme L.., mon aimable guide, s’était procuré l’adresse. Chemin faisant, je répétais à cette dernière : « Oh ! » s’il pouvait se remettre à la menuiserie! » C’est toujours le rêve de V Association Valentin Haiiy que les aveugles conservent leur ancien métier, lorsqu’il n’y a point à cela d’obstacle insurmontable.
» Nous arrivons 35, rue Savary, en face d’une boutique au seuil de laquelle un
Aux Quinze-Vingts. — Deux soldats aveugles s'exerçant à l'escrime.
citerons le récit pittoresque et ému que, d’une plume si alerte, une patronnesse de V Association Valentin Haiiy a tracé de sai première visite au sergent René-Claude Pan-, terne : , 'Mil
« En arrivant, le matin du Dr mai, à Angers, pour y visiter surtout les soldats
aveugles hospitalisés dans cette ville qui paraissaient susceptibles d’être dirigés vers
le massage, j’apprenais des charitables typhlophiles venues au-devant de moi qu’elles
avaient, tout récemment, entendu parler de la cérémonie de la décoration de la médaille militaire conférée à Angers à un soldat aveugle qui n’y était point hospitalisé, mais régulièrement domicilié, chez lui, qu’elles savaient vaguement porter un nom dans le genre de Panthère (!) et être un ancien menuisier.
» Naturellement, je me précipitais chez ce
jeune ouvrier menuisier s’informe poliment de ce que nous désirons. En lui répondant, j’explorais, par-dessus son épaule, un atelier où j’apercevais, tout d’abord, un homme d’une trentaine d’années, dont les yeux s’abritaient, ou se cachaient, derrière des lunettes noires, et qui rabotait avec entrain. Mon soldat! c’était lui! il rabotait..., il était sauvé.
» En apprenant que nous le demandions parce que nous nous intéressions à ceux qui ont laissé leurs yeux sur le champ de bataille, il appelait sa femme et nous faisait entrer dans une jolie petite arrière-boutique, très proprette, très soignée, où nous avions, avec le jeune ménage, l’une des conversations les plus réconfortantes que j’aie eues de ma vie. Claude Panterne (et non Panthère!) est un patron menuisier, passionnément attaché à sa profession. « Oh! Mademoiselle, j’aime » le bois », me disait-il avec conviction. 11
s’est marié, en novembre 1913, avec une jeune femme qui m’a paru pleine de cœur et d’énergie. La guerre déclarée, il est parti avec le 232e d’infanterie. Le 17 octobre, à Bernécourt, près Pont-à-Mousson, une balle par ricochet lui a crevé l’œil gauche. L’œil droit n’a point tardé à se perdre. On a engagé sa femme à venir le chercher à Toul, où il était soigné. Elle a cru qu’elle pourrait le ramener tout de suite; mais, lorsqu’après beaucoup de difficultés, elle l’a rejoint, elle l’a trouvé tellement malade que bien des semaines ont dû s’écouler avant qu’il fût transportable. Et le manque de ressources a terriblement compliqué pour elle cette prolongation de voyage. « Je suis arrivée près » de lui pour célébrer l’anniversaire de no- » tre mariage », nous disait-elle. — « Bien » tristement, pauvre petite! » — « Bien tris- » ternent?... oui et non. Sans doute, ce n’était » pas gai de le retrouver aveugle; mais » c’eût été tellement plus affreux de ne » pas le retrouver du tout que, par com- » paraison, je m’estimais très heureuse. »
» Panterne a souffert longtemps de ses yeux. C’est vers le milieu d’avril que cela a cessé. Alors, il a tout de suite cherché à se remettre à l’ouvrage. 11 se figurait qu’il ne serait plus capable de presque rien, et ç’a été pour lui une délicieuse surprise de découvrir tout ce qu’il pouvait encore faire sans y voir. Que sera;-ce lorsqu’au lieu de quinze jours de rééducation, son toucher se sera perfectionné durant plusieurs mois!
» Sa femme, son contremaître, ses ouvriers, se montrent parfaits pour lui. 11 bénit cet entourage qui facilite son adaptation à une vie nouvelle. Il est plus que probable qu’il s’était montré très bon le premier envers ceux qui, maintenant, sont si bons à son égard.
» Le guide Wagner l’a immédiatement enthousiasmé. Mais le Braille ne lui disait pas grand’chose. Il savait qu’on le lisait; il ne se doutait pas qu’on l’écrivît; et la lecture ne jouait qu’un rôle assez accessoire dans son existence, de bonnes âmes surtout se chargeant de lui lire le journal^. L’idée de pouvoir prendre luij-même une commande, d’inscrire un compte ou une adresse sur une tablette de poche, commençait à l’ébranler, quand sa jeune femme a achevé de le conquérir à 1 'étude du Braille en lui disant gaiement : « Tiens, Claude, vois-tu, nous allons » l’apprendre ensemble, à qui ira le plus » rite. Ce sera très amusant- Et puis, tu » aimes bien, de temps en temps, aller pas- » ser trois ou quatre jours chez ta mère, en » me laissant la garde de la boutique. Pen-
» danf ce temps, nous nous écrirons tous jes » jours sans être obligés de mettre persorine » en tiers dans notre correspondance. C’èst » ça qui sera gentil! » Claude souriait, je battais des mains, une larme au coin de l’<jeil, et j’avais bien envie d’embrasser sa vaillante petite campagne.
» Un petit faible que nous lui avons découvert, ç’a été celui de taquiner en famille la dame de pique. Il croyait bien y avoir renoncé pour toujours. La perspective de reprendre sa manille ou son piquet, avec nos cartes pointées, a achevé de le mettre en liesse.
» Cher brave Panterne! il nous remerciait avec effusion du si peu que nous faisions pour adoucir son épreuve, alors que c’est nous qui aurions dû nous mettre à genoux pour le remercier de ce qu’il avait fait pour nous. Nous nous rappellerons toujours quelques lignes tracées par lui le jour où il avait été décoré de la médaille militaire. Sa main hésitait peut-être un peu, mais point son cœur, quand1 il ratifiait le sacrifice fait à la patrie et écrivait : « Vive la France! »
N’est-on pas frappé, dans tous les exemples qui précèdent, du naturel, de la mesure que gardent nos soldats en s’exprimant?
Nulle grandiloquence, nulle emphase. Il semble qu’ils ignorent volontairement leur héroïsme et qu’ils évitent de s’en faire accroire à eux-mêmes et aux autres. C’est avec de telles ressources d’énergie, avec cette vaillance souriante et simple, que ceux qui ont perdu la vue s’efforcent de se réadapter à la vie. Si, parfois, ils écoutaient les confidences de beaucoup de leurs frères en infortune, qui, depuis de longues années déjà, ont refait leur existence, ils y trouveraient de puissants motifs d’encouragement. Et que de clairvoyants seraient surpris de ces confidences! Quel étonnement d’entendre certains aveugles parler de résignation presque joyeuse!
C’est un fait d’expérience, cependant, que cette sérénité d’âmes chez beaucoup d’aveugles. Isolés du monde extérieur, ils se replient sur eux-mêmes et acquièrent une grande force de méditation et d’intuition. Obligés, plus que les clairvoyants, à se contenter d’eux-mêmes, ils cherchent et trouvent au fond de leur âme toutes les richesses morales que Dieu y a déposées, toutes les raisons de croire, d’espérer et d’agir; ils s’élèvent à une conception de la vie toujours plus généreuse et plus idéaliste. Ecoutons l’un des plus distingués d’entre eux parler de « la joie très spéciale de l’aveugle qui' a réalisé une tâche difficile, qui a dû, pour
édifier son œuvre, supporter dans le silence des peines de toute nature, grandes et petites, réduisant une à une chaque difficulté, avançant malgré l’entrave, mais avançant toujours, faisant de l’entrave même une .sorte d’aide. Familier avec l’obstacle, l’obligation de le maîtriser lui fait prendre des habitudes d’ordre, de prévoyance, de discipline, qui vivifient son action et la rendent plus efficace. Enfin, il est parvenu, il a mis debout une chose ayant quelque grandeur; alors, à la fois humble et fort, il bénit Dieu, et toutes les peines souffertes se transforment en une joie d’autant plus précieuse qu’elle est cachée, qu’elle est à soi seul; il la recueille dans un repli secret de son être, comme une de ces joies que nul ne peut ravir. Heureux l’homme qui possède un pareil trésor! »
C’est le même qui constate que « nul n’est plus naturellement accessible que l’aveugle au sentiment religieux, qu’en effet, son instinctif besoin de lumière le pousse à jouir des clartés invisibles , et que cet attrait pour les biens de l’au-delà explique, en grande partie, pourquoi, presque toujours, il sait voir dans les choses un côté qui ressemble au bonheur ». Ce sont là des phrases qu’un clairvoyant n’oserait pas écrire, tant il craindrait de paraître odieux en prenant trop aisément son parti de l’infortune des autres; mais c’est un aveugle qui parle, et qui cite, à l’appui de son expérienoe, d’autres témoignages d’aveugles :
« Ma vie, dit l’un, est plus difficile, plus âpre, parce que j’ai manqué de dons naturels; mais la religion l’éclaire, la rend supportable, méritoire; elle m’aide à accepter toute chose avec une résignation qui. touche de bien près à la joie. »
« La cécité, dit un autre, qui m’a privé
de voir le monde, m’a donné tous les moyens d’admirer le ciel. »
Ainsi, Milton, le grand poète aveugle, s’écriait magnifiquement : « Brille donc d’autant plus intérieurement, ô céleste lumière! Que toutes les puissances de mon esprit soient pénétrées de tes rayons, mets des yeux à mon âme, disperse et dissipe loin d’elle tous les brouillards, afin que je puisse voir et dire des choses invisibles à l’œil mortel. »
Mais ne demeurons pas sur ces hautes cimes, d’où nous pourrions perdre de vue des réalités plus humbles et plus poignantes. Tous nos soldats aveugles n’y atteindront peut-être pas, et ceux-là mêmes qui s’élèveront à ces hauteurs, connaîtront, auparavant, bien des heures difficiles. Ils auront à subir, dans leur lente ascension, ces rafales de tristesse et de découragement qui s’abattent parfois sur les volontés les plus fermes et les font ployer un instant. Brusquement, sous l’effet d’une circonstance fortuite, insignifiante parfois, la conscience de leur épreuve, de leurs ténèbres, qui paraissait assoupie se réveillera. Ils sentiront comme la morsure d’un fer rouge sur une plaie mal guérie. La vie, avec ses joies et ses tristesses, les avait repris; ils avaient presque oublié, quand, tout à coup, ils se rappellent ce que leur destin a d’irrévocable, et, comme Milton, ils songent douloureusement que la lumière ne revient plus « visiter ces yeux qui roulent en vain pour rencontrer son rayon perçant et ne trouvent point d’aurore », ils songent qu’ils ne reverront plus « les douces approches du matin et du soir, ni la fleur du printemps, ni la rose de l’été, ni les troupeaux, ni la face divine de l’homme ».
ATJDRÊ DREUX.
(Nos Soldats Aveugles.)