‹ L'âme de ParisChapitre 1 sur 7 · TOURS. — IMP. E. MAZEREAU · texte numérisé non relu

TOURS. — IMP. E. MAZEREAU

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A Alphonse Daudet.

Quand, devenu pour l'éternité une figure de bronze ou de marbre, dressée sur son piédestal, au milieu d'une place publique, Balzac regardera son Paris, qui est notre Paris, il le verra tel qu'il l'a évoqué et glorifié, c'est-à-dire tel qu'il est.

Un des plus grands mérites du créateur de Là Comédie humaine consiste en ceci, qu'il a compris mieux que personne au monde la façon d'être de Paris, absolument idéale et surnaturelle.En effet, cette Ville prodigieuse n'est nullement gouvernée par les lois physiques et matérielles qui régissent les autres cités. Aussi, les habitants de Melun ou de Longjumeau ne sauraient pas plus s'en faire une idée exacte, que ne le peuvent les Esquimaux ou les Cafres.

Le phénomène essentiel et permanent de Paris, c'est que l'idée s'y boit avec l'air qu'on

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respire. Là, ce n'est pas seulement les grands seigneurs qui savent tout sans avoir rien appris, c'est tous les êtres, et nuls d'entre eux ne sont ignorants, pas même ceux qui ont appris beaucoup de choses. Les âmes, les esprits se mêlent et se pénètrent, et tout le monde est au courant de tout. S'il plaît h Joseph Bertrand ou à Renan de causer mathématiques ou exégèse avec Gavroche qui passe, ils le trouveront parfaitement informé. Et supposez le même voyou rencontrant quelque élégante dame, traquée par un mari, par un amant jaloux, par d'ignobles Tricoches, et acculée comme une biche aux abois, elle n'aura qu'à lui jeter un clin d'œil, pas même ! et pour la sauver, pour la tirer d'embarras, Gavroche aura bien vite trouvé une ruse de Scapin excessif ou de Mascarille supérieur. Après quoi, n'attendant et ne voulant aucun remerciment, sans orgueil et sans humilité, il s'en ira, s'il est en fonds, manger pour un sou de pommes de terre frites.

Quelle richesse, quelle volupté, quelle possession éphémère vaudrait la quantité incommensurable de génie qui se dépense chez nous îx chaque minute ? Assurément, aucune. Aussi les grands Parisiens n'ont rien, ne veulent rien et sont personnellement aussi désintéressés que des moines dans un couvent d'Asie. Ce qu'ils désirent et ce qu'ils obtiennent, c'est la gloire de constituer la cité qui sert d'exemple et de lumière au monde. C'est d'être Paris, et ils le sont. De Marsay et Rastignac ne s'amusent pas, et n'ont pas

le temps de s'amuser. Ils tiennent seulement à être les entraîneurs et les dominateurs de l'esprit. Non seulement Gobseck, Werbrust, Palma et Gigonnet n'aiment rien de ce qui s'achète avec de l'or, et chacun d'eux pourrait vivre avec treize sous par jour, et là-dessus faire des économies ; mais ils n'aiment pas l'Or lui-même, et chérissent uniquement le pouvoir illimité qu'il représente. Ce qu'ils se proposent tous, c'est comme Pisthétéros, à la fin de la comédie des Oiseaux, d'épouser la déesse Souveraineté. Et en dépit de la loi Naquet, une fois ce grand mariage accompli, il n'y a aucun danger qu'ils divorcent.

Tous, ils veulent bien mourir et même vivre pour leur pays, lui donner d'abord et toujoursleur sang, puis aussi leur or, leur génie, leur esprit, leur inépuisable trésor d'invention; mais, contrairement à ce que se figurent certains habitants des pays reculés, ou même voisins, la Politique n'existe pas à Paris. Entre deux véritables Parisiens, jamais un mot ayant trait à la politique n'est prononcé ; et quiconque enfreindrait cette règle élémentaire, dictée par la bonne éducation, aurait, par cela seul, proféré une grosse indécence.

Que l'écureuil fasse dix tours dans sa cage, ou n'en fasse que huit, qui de nous aurait l'extrême puérilité de s'en soucier? Et de quoi servirait l'agitation politique, dans un pays qui a su conquérir la vraie Égalité? Oui, ce trésor supérieur à tout, Paris l'a, le possède et le savoure. En

effet, sans tromperie, sans hésitation, sans erreur possible, chacun y occupe la place qu'il mérite réellement, et que rien ne peut lui enlever. Les distinctions, les honneurs, la médiocrité ou la splendeur de la vie n'y font rien. Celui-ci est le grand savant, ou le grand artiste, ou le grand industriel; celui-là est l'homme vulgaire. Tout le inonde le sait, personne n'en doute, et cela csi aussi évident que s'ils avaient été marques sur le front d'un signe indélébile. Tel personnage est vêtu de tous les habits brodés, membre de toutes les compagnies, vingt fois dignitaire, affreusement éclaboussé de plaques ; tel autre, vêtu d'une vieille redingote, à la boutonnière de laquelle rien ne saigne, et couronné de ses cheveux blancs, habite au milieu des in-folio, dans une mansarde. Cependant, le héros, le demi-dieu, le créateur, c'est bien lui, et l'autre ne fait illusion à personne, ni à lui-même. Qui a distribué à chacun de ces hommes l'honneur ou le mépris auquel il a droit? C'est cette invisible et impeccable Justice qui règne à Paris sur les âmes de tous les hommes.

Et surtout, sur les âmes de toutes les femmes ! Elles savent, et savent profondément que, chez elles, la splendeur du visage, les belles proportions des formes, la sincérité du regard, la rapidité de la pensée, la grâce de l'attitude désignent celles qui sont, dans la vraie acception du mot, les princesses du sang, et que les duchesses, dignes de ce nom, peuvent être nées sur le quai de la Râpée, aussi bien que dans les vieux hôtels his-

toriques de la rue de Lille. Aurélien Scholl a raconté cette effrayante et poignante tragédie d'une grande dame, belle (parce qu'elle veut l'être), élégante, courtisée, entourée d'hommages, qui, un beau jour, veut savoir ce qu'elle vaut, au fait et au prendre. Pour mener à fin cette expérience, elle va s'asseoir au milieu des filles, dans le salon banal d'une maison de fleurs, et cette femme, qui voyait à ses pieds des mondes, des millions, les vastes campagnes, tous les trésors du Bengale et d'Ophir, ne trouve là aucun homme qui, pour l'acheter, offre une vile pièce d'or.

Cette histoire terrible, toutes les femmes de Paris, la savent ; elles l'ont toutes lue. Et celles qui ne l'ont pas lue l'ont devinée. Aussi chacune d'elles, par intuition, par un miracle de conscience, sait-elle au juste ce qu'elle vaut et ce que valent les autres femmes. Là-dessus pas d'illusion et pas de tromperie possible, et l'éblouissement d'une robe de Worth, agrémentée de plus d'ors, de broderies, de falbalas et de fanfreluches que le ciel n'a d'étoiles, ne suffit pas à faire croire qu'il y a une femme dedans, s'il n'y en a pas. De plus même, une future princesse de Cadignan peut être peignée avec un clou, empaquetée dans des haillons et chaussée d'ignobles savates, toutes les femmes verront sur son dos les triomphales robes auxquelles elle a virtuellement droit.

Car rien ne peut empêcher une femme véritablement aristocrate de monter un jour à son véritable rang, et rien aussi ne peut l'en faire dé-

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choir. Il y a dans l'air de Paris une ambroisie, qui vend à leur splendeur native les déesses, même travesties en balayeuses, et mystérieusement les débarbouille de toutes les souillures. C'est pourquoi les tristes filles de douleur et de joie n'y sont ni réhabilitées ni méprisées. On n'exalte ni leurs passions ni leurs vices; on admire même en elles ce que rien ne peut souiller ni détruire, et on estime que si, comme cela est évident, la beauté vaut moins que la vertu, ces deux qualités, également d'essence divine, sont aussi rares l'une que l'autre.

Il y a eu les feux allumés sur les collines de l'Ida, du promontoire d'Hermès et de Lemnos à l'Athos, pour annoncer la chute de Troie. Il y a eu les voix et les signaux sur la mer. Il y a eu les télégraphes perchés sur les tours, qui, désespérément, haussaient et baissaient leurs grands bras absurdes, bientôt mangés et dévorés par le brouillard. Il y a maintenant le fil électrique sous la mer, qui a porté à New-York pour les journaux de ce matin de longs feuilletons écrits sur la pièce représentée devant nous hier soir. Pour que les Parisiens puissent communiquer entre eux, ces engins grossiers et matériels sont inutiles; car, ainsi que je l'ai dit, la Pensée, dans leur Ville se transmet par sa propre force, et sans aucun intermédiaire. Si un habitant de Montrouge a murmuré un mot à demi-voix, deux secondes après, tous les naturels de Montmartre le savent. Ainsi, même et surtout lorsqu'il n'y a pas assisté, n'importe quel Parisien a vu toutes les

solennités, toutes les batailles, toutes les réjouissances, tous les bals olliciels, toutes les comédies ; de sorte qu'il n'y a aucune différence entre ceux qui étaient présents et ceux qui étaient absents, si ce n'est que ceux qui étaient absents étaient un peu plus présents que les autres.

Et pour prouver l'existence de ce phénomène, on pourrait citer mille exemples ! Ruiné, épuisé et à demi tué par les excès de travail, un très habile écrivain que ses amis nomment familièrement Edgar, était allé faire un long séjour à la Bordighera, dans le but de prendre un grand bain de soleil et de recouvrer la santé, s'il était possible. Cette cure réussit au delà de ses vœux. Après quelques mois passés dans la chaleur et dans la lumière, il se portait presque bien, et il n'avait plus qu'à se laisser vivre; mais, tout à coup, il fut pris, dompté, pincé au cœur par la nostalgie parisienne.

— C'est plus fort que moi, dit-il à un ami de jeunesse qu'il avait rencontré là-bas. J'ai besoin de me retremper, de raviver mon âme, de me retrouver, de me reprendre dans le divin tumulte parisien. Je veux voir toutes les fêtes, tous les bals, toutes les réunions, assister à toutes les premières représentations, lire les livres nouveaux avant qu'ils n'aient paru, parcourir les journaux encore humides de la presse, admirer au Bois, dans leurs voitures et sur leurs chevaux ardents, les reines, les duchesses et les femmes le plus récemment inventées.

Edgar partit comme il l'avait dit, retrouva au

faubourg Saint-Germain son appartement donnant sur les grands jardins, ses beaux coussins de soie, ses tapis, ses livres, tout ce joli séjour qu'il avait créé amoureusement et, avec raison, il le trouva si délicieux, qu'il n'en sortit pas. Et cependant, dès qu'il fut revenu à la Bordighera, quand son ami lui demanda s'il avait vu tout ce qu'il voulait voir. — Ah ! certes, dit-il; et, avec une éloquence convaincue, il lui raconta les réunions, les comédies, la beauté des femmes, la transfiguration des paysages parisiens, très exactement et sans mentir, sans se tromper d'une syllabe, car tout cela il l'avait vu, en effet, par cela seul qu'il était à Paris. Et ce magnétisme de l'atmosphère ne sert pas seulement à voir et à entendre tout sans le secours des sens matériels, il donne aussi aux Parisiens, d'une manière idéale et en même temps réelle, les choses, les êtres, les trésors et toutes les jouissances de la possession.

A l'époque où, avec le secours de la mode, une tragédienne à demi célèbre balança presque pour un moment la gloire de Rachel, un vieux lascar, fameux par son dandysme, par son esprit et par ses audaces, parlait de cette femme aujourd'hui oubliée, dans une réunion où il y avait une douzaine d'hommes, et où les mots un peu vifs se noyaient dans un nuage de fumée. Il vantait même son charme et sa grâce, avec un peu plus de détails que la discrétion ne le permet.

— Au fait, dit-il enfin, comme ayant été près

de se raviser, je puis dire cela entre nous, car je crois qu'elle nous a tous distingués un moment, dans une certaine mesure.

— Excepté moi, murmura timidement un très jeune homme qui se trouvait là et qui, en murmurant ces mots, devint rouge comme une rose d'été.

— Qu'en savez-vous ? dit le vieux Parisien.

Et il n'avait pas tort de parler ainsi ; car dans cette Ville, où tout le inonde vit dans une parfaite communion de souvenirs, de désirs, d'aspirations et de pensées, on ne sait jamais comment les choses se sont passées, et tout cela est très mj^stérieux.

Une autre fois, à un dîner chez quelque Torpille ou chez quelque Suzanne du Val-Noble, on parlait de l'amour, de ses désespoirs, de ses délices et de ses délires.

— Ah ! dit la superbe Tullia à un jeune homme placé non loin d'elle, nous savons cela, Henri, nous qui nous sommes aimés !

— Oh! oui, dit le jeune homme avec conviction.

En réalité, ils ne s'étaient jamais aimés, dans le sens qu'on attache vulgairement à ce mot; mais, puisqu'ils se souvenaient de s'être aimés, c'était tout comme, et c'est pourquoi la vie de Paris contient pour chacun des milliers d'éternités — et l'immensité vertigineuse du Rêve.

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