ET LES FUNAMBULES
A Jules Claretie.
Depuis de si longues années que le mime Deburau est mort et que le théâtre des Funambules a été détruit par la pioche impérieuse de monsieur Haussmann, Paris, si profond, exquis et subtil en son instinct impeccable de l'art, n'a cessé de regretter Deburau et les Funambules. Il les regrette aujourd'hui de confiance, et purement en vertu d'une transmission atavique. En effet, ils sont devenus extrêmement peu nombreux , les contemporains qui ont vu de leurs yeux le spectacle idéal par excellence. Cependant , quoiqu'ils aient seulement connu les mimes anglais spirituels et sinistres, les Hanlon-Lees en proie à leur poétique délire, et l'épilepsie des funèbres Zig-Zags, les jeunes gens de ce temps aiment, sans les avoir
connus, le grand mime de ce siècle et la pantomime française.
Bien plus, plusieurs d'entre eux ont eu l'idée de ressusciter le spectacle aboli et à ce sujet sont venus me consulter, en tant que vieillard avant ete, a 1 ancien boulevard du Temple, un spectateur assidu de l'ancien petit théâtre à quatre sous. Hier encore, un spéculateur ingénu me demandait s'il ne serait pas possible de retrouver un Deburau, et de faire renaître de ses cendres le spectacle des Funambules. J'écris ici pour nos lecteurs la réponse un peu développée que je dus lui faire, pensant qu'elle ne sera pas inutile a d'autres qu'à lui, et qu'elle en finira peut-être avec les persistantes illusions d'un rêve dont la réalisation doit rester à l'état de chimère.
Comme cela n'est pas douteux, le grand Statuaire qui modela le premier Deburau pourrait s'il le voulait, en modeler un autre exactement pareil, de même qu'il pourrait refaire, à son gre, un nouveau Shakspeare ou un nouveau La Fontaine. Mais le Fabricant des génies les fabrique où, quand et comme il lui plaît, et en aucune façon ne consulte nos désirs ou nos caprices. Nous aurions donc un Deburau, s'il lui Plaisait de nous le donner ; mais quant au spectacle des Funambules, tel qu'il fut et se comporta, il est impossible même d'imaginer des circonstances qui pourraient nous le rendre, et cela, pour des causes purement matérielles, pécuniaires et économiques, c'est-à-dire absolues Car, nul ne l'ignore, l'Argent est plus fort que
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les Dieux, et si les Rothschild ne le voulaient pas, il est fort douteux que l'Olympe osât subsister, même clans les poèmes d'Homère et d'Eschyle. Mais à l'appui de ma thèse, je vais essayer de dire, aussi nettement et brièvement que possible, ce que fut le mime, ce que fut le spectacle.
Le nom de Deburau est resté lumineux et flamboyant dans l'esprit des hommes; mais ce que fut en effet l'être prodigieux qui porta ce nom, les vieillards ne le savent plus guère, et les jeunes gens de ce temps ne l'ont jamais su. Un écrivain habile, ingénieux, savant, intuitif, qui jamais ne se trompe sur les choses qu'il a pu voir ou étudier, mon excellent ami Paul Ginisty disait dernièrement, à propos d'un livre nouveau : Deburau avait été le Pierrot shakspearien et ro mantique; Paul Legrand fut un Pierrot d'une gaieté plus ingénue ; lui aussi, cependant, s'il l'eût voulu, il aurait pu être tragique, par moment.
Hélas! mon cher Paul, autant de mots, autant d'erreurs. Mais, en cette affaire, vous êtes aussi innocent que l'Agneau de la fable. Certes, vous n'avez pas de visu collectionné des documents sur l'illustre mime d'autrefois; mais vous avez le droit de me dire avec un légitime orgueil :
Comment l'aurais-je fait si je n'étais pas né ?
Ni par moment, ni avec suite, ni jamais et en aucune façon, Deburau ne voulut être tragique, et c'est précisément ce qui fait sa gloire. Quant
à shakspearien et romantique, il ne le fut pas, ne voulut pas l'être, et il fut précisément tout le contraire. En revanche, il se montrait ingénu autant que le Peuple, autant que l'enfant, aillant que l'oiseau dans l'air et la gazelle dans les bois. Précisément, ce qui caractérise Deburau c'est d'avoir, en amalgamant des éléments connus, puissamment renouvelés et augmentés par son génie, créé un art profondément français, aussi français qu'une page de Molière ou de La Fontaine. Le type entièrement nouveau, dont il fut le créateur et le comédien, était classique dans le sens le plus noble et le plus élevé de ce mot, c'est-à-dire fait de proportions, de tact, de mesure, et souvent d'abstention. Tragique, certes, Deburau aurait pu l'être, comme il pouvait tout; mais il s'en gardait comme de la gale et de la peste. Lorsque, dans sa comédie, se présentait, inévitable, un mouvement dramatique, le grand mime, d'un trait ciirsif, l'indiquait rapidement, sans peser, sans rester; puis tout de suite, rompant les chiens, il revenait à son personnage comique, et alors son fin sourire, son spirituel regard semblaient dire, ou plutôt, disaient : Voilà comme je pourrais être tragique, si l'envie m'en prenait ; mais pas si bète !
Le personnage physique de Pierrot tel que le conçut, le costuma et le montra Deburau, était si heureusement inventé et renouvelé, qu'il sembla nouveau de toutes pièces. Sa première collaboratrice fut la Nature, qui l'avait fait merveilleusement beau, avec les traits les plus purs,
les plus fins, les plus spirituels, antiques par leurs proportions admirables, plus modernes que tout par la vive flamme et par l'intelligence rapide qui les éclairaient. Car ses effets comiques ne furent jamais dus à la méprisable exploitation d'une infirmité ; il aurait suffi de lui mettre sur la tète une toque à la plume envolée pour qu'il fût Ilamlet ou Roméo, et il savait faire rire jusqu'aux larmes, sans exciter la pitié. Il avait aussi la haute taille, la démarche élégante et svelte, et la plus gracieuse agilité ; mais il se gardait bien d'être jamais un clown. C'étaient ses yeux vifs, pensifs, turbulents, rapides comme des oiseaux, qui se chargeaient d'être des clowns pour lui, et il leur faisait et leur laissait tout faire.
Deburau vêtit Pierrot d'un costume extrêmement large, flottant, aux très lourds plis droits, tombant avec une rigidité magnifique, mélange du Pulcinella napolitain et du Pierrot des anciennes parades, magistralement résumé par Wateau. Telle fut l'exquise eurhythmie de ce vêtement que, pour modeler une statue d'une pureté idéale, il eût suffi de copier, avec une exactitude photographique, Deburau costumé en Pierrot. Oui, il était beau, il savait et voulait être beau, en utilisant et perfectionnant les dons qu'il avait reçus de la nature, et c'est ce qui prouve son profond bon sens. En effet, s'il était fier, caressant et gourmand comme un chat, rieur, espiègle et versatile comme un enfant, onduleux comme une femme, à la fois paresseux et infatigable, extraordinairement bon et ingé-
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nieux, et cependant crédule malgré sa fine malice, c'est que l'ambition de Deburau était de concevoir et aussi de réaliser un personnage qui fût : le Peuple. Or, le vrai Peuple, qu'il adorait et dont il était adoré, aimait à se retrouver en lui, avec ses instincts, ses ruses, ses sentiments ingénus, ses généreuses faiblesses ; mais en même temps, il était heureux d'ôtre représenté par un être bien construit, extrêmement beau, paré d'un vêtement sans tache, comme la neige des lys, sentiment qui explique, dans le passé, la possibilité des monarchies et des aristocraties ! Car du temps où les rois et les seigneurs se promenaient dans les rues avec leur superbe appareil, le Peuple se résignait à sa misère et à ses haillons, en se voj^ant, par procuration du moins, avec la pourpre au dos et la couronne d'or au front.
C'est par une raison analogue, parce qu'il incarnait et représentait le Peuple, que Deburau, gardant son rôle modeste et l'agrandissant seulement à force de génie, resta un personnage épisodique et ne voulut jamais tenir la place du héros de la comédie qu'il jouait. Il savait trop bien que le Peuple, précisément parce qu'il est tout, n'est rien; que si le four chauffe, ce ne sera pas pour lui, et que si la poule est mise dans un pot quelconque, ce ne sera pas dans son pot à lui. Aussi comprenait-on le dandysme, la sceptique ironie, le détachement profond avec lequel Pierrot accompagnait les poursuivants dans leur inutile course à travers les villes, les forêts et
les paysages, qui ne devait s'arrêter jamais.
Certes, il éprouvait une sorte de joie plastique et décorative, lorsque, pour la réfection des voyageurs lassés, un repas servi à point sortait d'un pan de muraille ou d'un tronc d'arbre; mais le pâle vagabond savait deux choses : d'abord que ce festin, figuré par la peinture et, pour les besoins du truc, collé sur une planchette de fer, n'était nullement comestible ; ensuite que, s'il l'eut été, Cassandre et Léandre l'eussent dévoré jusqu'à la dernière miette, sans lui laisser autre chose que la fumée pour s'en repaître, et les yeux pour pleurer. Aussi se résignait-il, ne pouvant faire mieux, à accomplir par avance les prouesses de Succi; mais la liqueur secrète qui l'aidait à en venir à bout, c'est la bouteille de bon vin pourpré qu'il empruntait (pour ne pas dire de gros mot) et qu'il buvait à la régalade, comme un bon humeur de piotet amateur de purée septembrale.
Éclectique et flâneur par tempérament, et, comme le chat, n'ayant d'autre souci que de rester propre, net, sans tache, immaculé comme la neige des cimes, il aidait à poursuivre Arlequin et Colombine, envolés à travers les forêts sonores ou les champs d'épis mûrs. Il aidait à les poursuivre, d'abord parce que, réduit en esclavage, comme Hercule par Eurysthée, il y était contraint par le sort jaloux; mais aussi, pour rien, pour le plaisir, parce qu'il vaut autant faire cela qu'autre chose, et parce qu'en somme cela vaut mieux que de parler politique ou de
faire de la copie. Mais en aucune façon, il ne se souciait de rattraper les amants ou de ne pas les rattraper.
Il courait après eux en bayant aux corneilles, en chassant aux mouches, comme une héroïne de tragédie, et en dévorant des pâtés trouvés par hasard dans la forêt, comme les sonnets d'Orlando à Rosalinde. Si, par accident, il frôlait l'insaisissable Colombine, volontiers il plantait un bon baiser sur son épaule nue, afin de se réjouir personnellement. Mais quant à être pour son compte amoureux de cette fille aux bas roses, il s'en fût bien gardé. Il connaissait et surtout devinait trop bien la vie, pour vouloir y jouer les amoureux ou les premiers rôles, sachant combien ces héros à panache sont nécessairement grotesques et infestés par le style pendule. Il entendait rester dans les vagues lointains, qui seuls permettent le caprice et la libre fantaisie.
Les seuls moments où, par la force des choses, son personnage venait au premier plan, c'étaient ceux où la Fée à la baguette d'argent, voltigeant sur la tige des fleurs, apparaissait et, au milieu des acteurs muets, parlait en vers lyriques. Ces vers, c'était pour Pierrot seul qu'elle les disait et qu'elle en avait serti les rimes amoureuses ; car est-il nécessaire de parler le langage céleste pour le bourgeois Cassandre, pour son gendre imbécile, et pour les deux amants inaptes à comprendre autre chose que le désir fou des baisers ?
Pierrot servait son maître avec un fidèle respect, mêlé du mépris le plus absolu. Peigner la perruque de Cassandre, brosser son chapeau avec tendresse, lui rouler vingt fois autour du cou son interminable cravate, lustrer, bichonner, parer ce ridicule vieillard, et le rendre aussi propre et reluisant qu'un sou d'or, tels étaient les soins que Pierrot prenait en serviteur zélé. Mais lorsque Cassandre, ainsi adonisé, passait, en sortant, le seuil de la porte, il ne dédaignait nullement de compléter ces amabilités par un énorme coup de pied au cul. Manque de logique apparent, mais seulement apparent, car les mouvements insurrectionnels ne sont-ils pas le contrepoids nécessaire et indispensable de l'autorité ?
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LE T1IEATRK IDEAL
Pour créer un Théâtre consacré à la Poésie et à l'Idéal, un Théâtre où puissent être représentées, dans leur véritable esprit, la tragédie de Racine, la comédie de Shakspere et celle de Marivaux, et la pantomime, qui contient toutes les fantaisies et le rêve immortel de Wateau, il faudrait réunir un grand nombre de conditions, dont pas une n'est possible à réaliser.
Le Théâtre Idéal, qui doit avoir à la disposition du poète tous les palais, toutes les villes, toutes les forêts, tous les paysages, et qui doit changer de lieu aussi vite que la pensée, sans imposer à notre attention l'abominable refroidissement des entr'actes; ce Théâtre, qui doitpouvoir dérouler sans interruption au moins douze changements à vue, est obligé d'être machiné à trois dessous, comme l'Opéra. Aussi ne peut-il être situé ailleurs qu'à un rez-de-chaussée, première condi-
tion impossible, dans un temps où la cherté des terrains force les architectes à bâtir les théâtres au-dessus de trois étages de restaurants et de cafés.
Le Théâtre Idéal doit être extrêmement petit, et tenir dans la main. Est-il besoin d'en donner la raison? Dans un seul couplet d'une tragédie de Racine, il y a un grand nombre de nuances, de raffinements, d'effets de sonorité qui, si on voulait les traduire, disparaîtraient complètement et deviendraient un chaos confus[et inutilement subtilisé, dans une salie grande comme celle de la Comédie-Française. On est donc forcé de faire un travail de synthèse, de rassembler tous ces effets en un seul qui soit net et frappant, un peu gros, et ainsi le comédien donne au spectateur, au lieu de l'âme racinienne ellemême, une tirade arrangée d'après celle de Racine. Et ceci est également vrai pour Shakspeare, pour Marivaux, pour Alfred de Musset pour tous les poètes qu'on voudrait interpréter sans les trahir. Et, combien plus encore pour la Pantomime, qui vit de nuances infiniment plus ténues et subtiles que celles de la Tragédie et de la Comédie ! Car, dans cet art éloquent et muet, un clin d'œil, le jeu imperceptible d'un muscle de la face, un vague sourire à peine ébauché, contiennent des mondes de pensées ; et comment voir ces choses infiniment petites, si on est à deux lieues de l'acteur ?
Le Théâtre est donc tout petit. Cependant, il est tenu à payer d'innombrables décors, des cos-
iimics pompeux, amusants et brillants, des machines et leurs machinistes, des accessoires dont la liste ne finit pas ; car la Pantomime, qui n'a pas le don de la description, et qui ne peut ni ne veut l'avoir, n'a pas d'autre ressource que de nous montrer matériellement tous les objets dont elle parle : les sceptres des rois, les glaives des héros, les faucilles des moissonneurs, les cruches et les coupes du festin, il faut qu'elle les mette sous nos yeux dans leur réalité ; comme les Cieux, les Avalons, les Florides, les Enfers, les cavernes d'or, les grottes de pierreries, et tous les enchantements du monde surnaturel, les Gnomes, les Génies, les Fées envolées et dansantes sur les cimes des fleurs.
Or, avec quelle liste civile, avec quel argent le Théâtre Idéal pourra-t-il payer tout cela?
Aura-t-il du moins la ressource, sa salle étant si exiguë, de faire payer ses places très cher, afin d'arriver à une moyenne de recettes qui représente un honorable petit capital? Non, il n'aura nullement cette ressource: car si les places y coûtent plus de quatre sous, le Théâtre Idéal n'existe plus. En effet, pour comprendre intimement, profondément et de prime saut la pensée du poète, il faut, ou des délicats et des poètes (quantité toujours négligeable au théâtre) ou le Peuple, qui seul est assez sincère, assez imaginatif, assez dénué d'idées fausses, contractées dans les études incomplètes et dans les fréquentations bourgeoises, en un mot assez ingénu, pour s'élever à la conception d'une féerie de
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Shakspeare ou d'une fable de La Fontaine.
Il est donc entendu que le Théâtre Idéal, astreint à dépenser de grosses sommes, et cependant ne rapportant rien, n'ayant pas d'ailleurs la ressource d'être subventionné, car nul gouvernement ne subventionne la Poésie et la Fantaisie, il est entendu que ce Théâtre mangera la fumée, se désaltérera dans un verre vide, vivra de rien du tout, et possédera, pour unique propriété, le manque d'argent.
Eh bien ! pour le plaisir, par jeu, pour la facilité des relations, je suppose un instant que le Théâtre puisse subsister de ce néant, se nourrir de ce festin absent, et capitaliser ce manque de tout, pour jouer la pantomime, il lui faudrait encore un poète digne d'écrire des pantomimes !
Mais où se cache ce héros, ce dieu bleu, ce merle blanc? S'il existait, ne faudrait-il pas faire pour lui ce que Napoléon regrettait de n'avoir pas fait pour Corneille, le nommer premier ministre, et lui confier la direction des affaires delà République? Car ne devrait-il pas savoir à fond la haine, l'ambition, l'amour, tous les ressorts qui font mouvoir l'âme humaine, et en outre, ne devrait-il pas avoir reçu le don d'en exprimer les effets par des images vives et sensibles ? Naturellement, il devrait être naïf, et en même temps il devrait savoir par cœur toutes les chevaleries, toutes les épopées, tous les poèmes, toutes les mythologies ; il devrait connaître familièrement tous les Dieux et y croire, et avoir assisté à toutes les métamorphoses de Bouddha
et d'Indra; il serait indispensable qu'il eût été présent, lorsque Athéné empoigna et tira Achille par sa longue chevelure.
Mais je ne suis pas regardant, et je veux faire la part belle aux utopistes. Je suppose que le Théâtre Idéal existe, qu'il vive, et qu'il ait trouvé son poète, penseur comme Shakspeare, gai comme Regnard, agile comme Beaumarchais et amusant comme Tabarin. Dans quel endroit serait-il placé ce Théâtre, au milieu de quel Eden, dans quel jardin enchanté qui y mènerait comme le parc de Versailles mène au château de Louis XIV? Car, supposer un désaccord complet entre la demeure de Titania et le paysage qui Tentoure, ne serait-ce pas formuler une idée absurde ? Serait-il possible de se voir dans une rue banale, d'y côtoyer le charcutier, le lampiste, le débit de tabac, et de se dire : une porte plus loin, au numéro 27, c'est le paradis des enchantements et des merveilles? Est-ce qu'on y croirait, à cette féerie, dans laquelle on entrerait tout de go, sans préparation, comme dans un moulin, et au contraire, n'est-il pas indispensable qu'on y arrive en traversant un endroit déjà fabuleux, enivrant et féerique ?
On le voit, et je le répète, les conditions nécessaires pour la création du cher Théâtre Idéal sont toutes, sans exception, irréalisables. Cependant le Théâtre Idéal a existé, et toutes ces conditions ont été réalisées à l'ancien Théâtre, ou, pour mieux dire : Spectacle des Funambules.
DE BU EAU gb
Il était situé sur le boulevard du Temple, éclatant de foule, de flambeaux, d'éblouissements, de lumières, de femmes, où tout le Paris de Balzac ivre d'amour, de folie, de volupté, d'esprit, de joie, tourbillonnait et se précipitait, comme vers le seul endroit où il faisait clair, ainsi que les papillons volent à la chandelle. Au delà du terreplein, toujours inondé de monde, où les marchandes d'oranges, éclairées par les chandelles entourées de papier, apparaissaient avec des rougeurs de pourpre et d'aurore, tous les théâtres populaires, placés à côté les uns des autres, et par les vitres de leurs foyers montrant des tas de lumière et de flammes, avaient l'air d'une cité faite de palais, dans lesquels sont données des fêtes royales. Elles étaient royales, en effet, ces fêtes du peuple parisien s'amusant, pleurant, sanglotant, songeant que, dans la maison voisine et dans les autres aussi, on s'amusait de même tout le long de ce flamboyant boulevard, entièrement affranchi et délivré de la vie réelle. Toutefois, pour venir à la Gaité, aux Folies-Dramatiques, au Théâtre du Cirque, les ouvriers, les gens du peuple se lavaient, se peignaient, mettaient leurs redingotes, et se faisaient beaux. Au contraire, aux Funambules, ils dédaignaient d'être beaux et savouraient la volupté, l'immense joie de rester eux-mêmes.
Là, les travailleurs, et aussi les gamins, les voyous, les titis venaient comme ils étaient, avec des loques, des tricots sales, des mains non lavées, des pieds sales, sans chaussettes. Ils mangeaient
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dés cervelas, dos pommes, du pain, ce qu'ils avaient, tandis que, devant leurs yeux enchantés, se déroulait la plus belle des féeries, où les Fées emportaient, à travers la lumineuse forêt et les îles d'amour, Arlequin en habit d'arc-en-ciel et Colombine aux pieds léger?. Et comme il s'y était engagé, le Théâtre montrait à ces titis, non pas à peu près, mais dans leur réalité absolue, les palais de rubis et de lapis, les cieux de turquoise, les cascades laissant ruisseler des flots de diamants, dans un ravissement de perles et d'opales et de métaux en fusion.
Oui, tout cela, les titis le voyaient de leurs veux, tandis que les six musiciens, sur leurs instruments à cordes, jouaient des airs de Gluck. Ils le voyaient, et cela par une excellente raison : c'est que l'illusion est toujours en nous, et jamais en dehors de nous. Aussi l'illusion n'étaitelle nullement troublée lorsque, sortant de la coulisse trop petite, un machiniste entrait résolument en scène pour aider à changer le décor, montrant ses mains sales et noires et, à travers la grosse chemise ouverte, sa poitrine velue. Les spectateurs ne le voyaient pas, parce qu'ils n'avaient nul désir de le voir, étant occupés de plus hautes pensées. Au contraire, à l'Opéra, par exemple, on a beau entasser toutes les merveilles visibles et tangibles, nulle illusion ne peut se produire, parce que les spectateurs riches, frivoles et dénués d'instinct poétique n'y possèdent pas la faculté de voir des étoiles en plein midi. A peine s'ils sauraient en voir dans
l'azur du ciel nocturne réellement éclaboussé de constellations et d'astres.
Mais, aux Funambules, il se produisait un miracle encore bien plus étonnant : lorsqu'un poète, un délicat, un seigneur, une grande dame, entraient aux avant-scènes, n'ayant pas payé moins d'un franc vingt-cinq, ils étaient immédiatement envahis par la contagion de la crédulité, de l'innocence, de la foi poétique ; transfigurés du tout au tout, ces passants, môles au public du théâtre à quatre sous, pensaient et voyaient comme lui ; eux aussi, voyaient, vrais et réels, les fleuves d'or et les palais de pierreries, aux plafonds de cristal de roche ; tous leurs sens étaient changés, remaniés, pervertis comme il le fallait. Ainsi, il faut bien en faire l'aveu, jamais balayée et impossible à balayer, jonchée d'écorces, de peaux, de pelures, de choses innomables, habitée par des titis jamais lavés, souillés de crasse, de poussière, de limaille de fer, la salle des Funambules puait horriblement; elle puait comme un charnier, comme un marais fétide, et de façon à soulever le cœur le plus robuste ; eh bien ! une fois entrée là, l'élégante et fière petite maîtresse, aux narines les plus susceptibles, supportait ces affreuses odeurs, aussi allègrement qu'elle eût respiré les jasmins d'Ispahan et les roses de Jérusalem ; entrée en communion parfaite avec le peuple fou de joie, elle ne pouvait être affectée de ce qui ne l'affectait pas, car l'éclosion du miracle est aussi naturelle que la pourpre de l'aurore et que le rougissement des roses.
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Cependant, (nus les doux muets, attentifs, se comprenant toujours, sentant, rêvant, s'émouvant ensemble, Pierrot et le Peuple, unis comme deux: âmes jumelles, mêlaient leurs idées, leurs espoirs, leurs railleries, leur gaieté idéale et subtile, comme deux Lyres jouant à l'unisson, ou comme deux Rimes savourant le délice d'être des sons pareils et d'exhaler une même voix, mélodieuse et sonore.
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Birnr.ET
Voilà, dit Valère, à la scène première du troisième acte de V Avare, voilà une belle merveille de faire bonne chère avec bien de l'argent ! C'est une chose la plus aisée du monde, et il n'y a si pauvre esprit qui n'en fit autant; mais pour agir en habile homme, il faut parler de faire bonne chère avec peu d'argent. — A ces mots si prodigieux, maître Jacques grogne d'abord; mais je suis persuadé que, stimulé ainsi, forcé de se colleter avec l'impossible et de le dompter, il arrive à accommoder des plats délicieux avec des condiments tirés de son âme et à utiliser savamment les moindres rognures de ses viandes pour en confectionner des jus plus savoureux que l'ambroisie. Le plus grand des artistes fut assurément ce cuisinier de navire qui, manquant de toute chair à habiller, fit, au moyen d'une sauce douce,
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terrible et charmante, manger la culotte du capitaine !
Faire manger la culotte du capitaine, tel est le problème qui s'impose toujours à l'homme créateur, et tel est celui que réalisait à chaque minute le théâtre des Funambules. Admirable raison pour réussir ce qui ne peut être fait; ce spectacle naquit et vécut et mourut sans avoir eu de l'argent, sachant qu'il n'en devait jamais posséder, et ayant contracté l'obligation étroite de tout faire sans argent, de remplacer ce stupide ressort par le perpétuel miracle de l'invention et du génie. A l'époque où fut construite la petite salle microscopique, bâtie de boue et de crachat, mais avec une scène machinée à trois dessous, comme celle de l'Opéra, le boulevard du Temple, où brillait et chantait une foire perpétuelle, était encore le domaine des charlatans et desBobêches, et le terrain, pour ainsi dire, n'y coûtait rien. A cet heureux théâtre, les innombrables décors étaient peints par des Italiens qui, dressés dans leur pays à travailler pour des sous, gardaient ici la même habitude, et n'avaient nullement l'idée que les décors devaient être payés cher. Quant aux comédiens, c'étaient des gens de métiers, qui vivaient de l'état de serrurier, ou de l'état de cartonnier, ou d'un autre, et ne croyaient pas que l'art dût nourrir personne.
Restait à se procurer les poèmes, les trucs, les accessoires, les costumes. Eh bien ! il fallait que tout cela fût obtenu avec rien, avec n'importe quoi, avec ce qu'on avait sous la main et
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sans nulle intervention du méprisable adjuvant nommé : argent monnoyé. Avec son scénario, l'auteur apportait lui-même, exécutés de ses propres mains, en cartonnages, les modèles des trucs nécessaires à sa féerie. Un truc est, on le sait, un objet qui, par le déplacement de ses plans et de ses diverses parties, opéré au moyen de ficelles ou de tout autre procédé très simple, arrive à se muer et transfigurer pour l'œil du spectateur en un autre objet, distinct et différent de ce qu'il était d'abord. Le Iruc imaginé, il s'agissait de l'exécuter; avec quoi? Avec rien : avec des bouts de planches, avec les premières épaves venues. De même pour les accessoires, sceptres, glaives, coupes, animaux, poissons, instruments de musique, faucilles, noces et festins, auxquels devaient suffire des manches à balais, de vagues morceaux de fer, du papier doré, des paillons et de la verroterie.
Quant aux costumes, nécessairement pompeux, éclatants, splendides, à la fois charmants et superbes, puisqu'ils avaient mission de revêtir les hommes, les rois, les fées, les génies, les bouffons et les Dieux, on était tenu de les fabriquer avec des haillons, avec des lambeaux, avec des loques, avec les plus misérables étoffes ; aussi étaient-ils éblouissants de vérité et de richesse ; car, n'ayant pas la ressource d'employer la matière réelle (de prendre du satin pour représenter le satin, moyen si déplorablement misérable et initial,) il fallait y suppléer par la couleur, par la justesse du ton qui accomplit tous
les miracles. On peut mesurer la puissance de cette magie en regardant les décorations archaïques et primitives, comme par exemple celle de l'église de Saint-Germain des Prés, où sans ombre, sans modelé, sans aucun point lumineux, une tache de couleur, absolument plate, mais du ton vrai, juste, exact, donne parfaitement l'illusion et l'idée d'une pierrerie, rubis ou sardoine. De même, par la vérité crue de la couleur indépendante de la qualité et de la substance, les costumes des Funambules réalisaient, à souhait pour le plaisir des yeux, les pourpres, les ors, les tissus de la Phénicie et de l'Orient.
On peut voir à quels pauvres et piteux effets arrive, à la Comédie-Française et à l'Opéra, le système exactement contraire. Là, on ne cherche pas midi à quatorze heures, et on n'y va pas par quatre chemins. Là, pour représenter le satin, on prend du satin, et pour imiter le diamant, on prend des diamants vrais ; car avant tout il faut garder son rang vis-à-vis de ses émules, et quelle dame sociétaire oserait se montrer aux yeux d'une belle rivale avec des diamants figurés par du simple strass ou par des cailloux du Rhin ? Le malheur, c'est que, sur les tréteaux, le plus beau diamant de Golconde, certifié tel par Fontana et Moyana, ne vaut pas un bouchon de carafe avec un paillon dessous. Et de même, en ce milieu adorablement factice, une étoffe à cent cinquante francs le mètre tenterait en vain d'égaler l'étoffe quelconque, mais d'une couleur
vraie et crue agréablement ornée, maquillée et enjolivée de fariboles et de fanfreluches ; car l'Illusion, déesse impérieuse et jalouse, no prête pas sa magie à ce qu'on a fait sans elle et à ce qu'elle n'a pas fait elle-même.
Ah ! la Pauvreté, c'est l'inépuisable trouveuse, l'impeccable conseillère, la grande inspiratrice ! Avec raison, avec justice, avec l'imprescriptible droit du Lion qui se nomme : Lion, le public commande, inspire, fait lui-même sur mesure les journaux auxquels ils s'abonne, les romans dont il achète la cent soixante-cinquième édition, les comédies qu'il va voir jouer quinze cents fois de suite; car n'est-il pas légitime qu'il réserve pour lui-même, pour la visible image de son âme, son admiration et son argent? Mais au contraire, n'étant pas achetée par les bourgeois, la poésie épique et lyrique n'est pas faite pour eux; aussi garde-t-elle un libre génie et les signes indélébiles de sa céleste origine. Aussi le Théâtre qui (bien qu'il l'ait oublié) est directement né de l'Ode cesse-t-il d'être divin, dès qu'il cesse d'être pauvre et d'être poétique ; il appartient alors aux gens du monde et aux tapissiers, qui construisent des meubles confortables justement appelés par ces noms horribles : poufs et crapauds, et des chambres où l'architecture est remplacée par des logettes aux murailles et aux plafonds d'étoffes, qui ressemblent à des baraques de la foire, de môme que deux gouttes d'eau se ressemblent entre elles.
Grâces en soient rendues aux Muses immor-
telles, Shakspearo représentait ses idéales comédies sur un théâtre misérable, et c'est pourquoi, voulant et désirant les faire voir, il devait inventer et peindre par la poésie la forêt d'Athènes où les petits génies s'agitent dans les Heurs autour de Titania, et la forêt des Ardennes où Rosalinde, habillée en garçon écoute les gracieuses plaintes d'Orlando, et la Venise d'Othello, et la Vérone de Juliette, et la sombre Ecosse de Macbeth, et la frissonnante Elseneur du prince Hamlet. S'il avait eu à son service, comme nous, les grands ouvriers qui se nomment Rubé et Jambon, peut-être que la paresse, les embarras du Théâtre et le besoin d'aller vite l'eussent induit à remplacer la poésie par ces admirables toiles qui, selon la mélancolique expression du grand décorateur Thierry, sont destinées dans un avenir prochain à être mises à la lessive et à devenir des mouchoirs de poche ! Heureusement pour nous, il a peint ses décors sur l'indestructible étoffe poésie, et c'est pourquoi tout le savon de Marseille et toute l'eau de la vaste mer ne les effaceraient pas. Quant aux habits de ses comédiens, je le suppose, pendant de longues années, ils ne coûtèrent pas, à eux tous, aussi cher que le manteau de cinq mille francs récemment jeté sur les épaules du roi Claudius par la Comédie- Française. En ce temps-là, les vrais costumes de toile d'argent et de diamants étaient réservés pour la reine vierge Elisabeth, lorsqu'elle poursuivait le cerf dans ses parcs royaux, entourée de ses demoiselles travesties en nymphes, tenant
en main l'arc d'argent massif, déguisée ellemême en Diane chasseresse.
Donc les costumes des Funambules étaient, par eux-mêmes, aussi resplendissants que la caverne d'Aladin et que les palais de soufre et de cuivre rouge flottant dans les nuées; mais par une transmission immédiate et impérieuse, ce qui contribuait le plus à les revêtir d'une beauté suprême, c'était l'influence, la persistante caresse, le voisinage enfin de l'immaculé Pierrot ; car ceux qui ne l'ont pas vu de leurs yeux ne sauront jamais combien Deburau fut blanc ! Plus blanc que le marbre du Pentélique réservé aux images des Dieux, plus blanc que le Lys dont Hugo dit si bien : Le lys à Dieu pareil ! plus blanc que la neige des cimes, vierge de pas humains, plus blanc que le plumage des cygnes, glissant sur les eaux calmes, en attendant l'heure suprême où ils savoureront la joie de chanter et de mourir. En apparence pourtant, et peut-être même en réalité, l'habit de Deburau était simplement fait en calicot blanc, il est vrai, blanchi, repassé et plissé à larges plis, avec un soin fidèle. Mais ce qui lui donnait son idéale pureté, sa candeur angélique et liliale, c'était l'âme de celui qui l'habitait, exempte de toute pensée hypocrite ou cruelle. Car en ce grand mime vivait Tàme, blanche aussi, du Peuple, vaillant et résigné, qui vivrait de l'air du temps, s'il n'était enfermé dans une ville sans air, qui, faute d'autre chose, ne mange pas de brioche, qui demande du pain, à qui on donne la liberté, et qui s'en
contente, et qui sait vivre de rien et mourir pour rien.
Mais par qui étaient composés les poèmes? Tar personne, par le premier venu, et d'ailleurs, qu'importe. Il suflisait d'un être simple, qui connut par tradition les meilleures scènes italiennes; et quant à les franciser, quant à leur donner la pureté et la précision classiques, c'était affaire à Deburau, qui de ces pépites savait rejeter l'alliage et extraire l'or pur. L'inventeur des féeries n'était nullement tenu de savoir l'orthographe, et môme il était nécessaire qu'il ne la sût pas. Les meilleures pantomimes, peut-être, furent dues à un nommé Charles, dont le visage vulgaire semblait taillé au couteau et qui, après avoir reçu les billets au contrôle, jouait le beau Léandre. Mais c'était un homme de bonne volonté, et il possédait la divine ignorance, qui est le commencement du génie : peu versé dans les études exégétiques, il confondait ensemble tous les Dieux de toutes les races, tous les sylphes, toutes les fées, tous les génies, devançant ainsi les suprêmes conclusions de la Science moderne. Dans ces belles féeries des Funambules, les êtres divins parlaient en vers lyriques, tandis que les êtres humains ne proféraient aucun son; n'est-ce pas là le résumé absolu de la sagesse ? Car s'il est évident que les Ames ailées de la nature ne peuvent employer un autre langage que celui d'Orphée et de Hugo, en revanche, ne voyons-nous pas, par les séances parlementaires et par les thés de cinq heures, que la
parole a été accordée indûment à la plupart des mortels ?
Enfin, mettre en tas toutes les Divinités et tous les Esprits, n'est-ce pas s'élever à la hauteur de l'instinct populaire, qui revêt de la môme splendeur tous les êtres surnaturels, qui ne paient pas leur terme et qui ne mangent pas de sucres d'orge, de cervelas et de pommes de terre frites?