XXVI II
A Abel Hermant.
— Parbleu ! dis-je, poussé par une inexplicable dépravation et par un caprice bizarre, dénué de toute raison d'être, je voudrais bien savoir à quoi le Diable pense dans ce moment-ci !
— Mais, me dit le Diable, il n'y a rien de plus facile !
Je le vis en effet, en face de moi, négligemment assis dans un grand fauteuil de tapisserie à personnages. Comme on peut s'y attendre, il offrait l'aspect d'un gentleman extrêmement correct. Seulement, son visage subissait parfois des déformations, comme celles du cbromatrope. Souvent aussi ses jambes ou ses bras cessaient d'accuser un dessin raisonnable, et ressemblaient à ces vagues frottis que les artistes mettent par jeu sur la toile, en s'amusant à y essuyer leurs pinceaux. Mais si je m'apercevais de ces irrégularités, le visiteur aussitôt rougissait légère-
ment, et s'empressait de redevenir un monsieur convenable.
— Oui, fit le Diable, je vous dirai tout, car il faut bien l'avouer, j'ai l'incurable manie de raconter mes affaires, comme un roi de tragédie. Eh bien ! sachez-le donc, je suis extrêmement ennuyé. Voici le fait. Nous touchons à un moment important. Une très nombreuse série de mondes et d'univers, dont le vôtre fait partie, touche à sa fin, et va être liquidée très prochainement.
— Ah ! dis-je, comme un peu inquiet.
— Oui, reprit le Diable, très prochainement; car en effet, que sont vingt ou trente milliards d'années? Il y aura donc à ce sujet de grands remaniements, des promotions inévitables et, pourquoi vous le cacherais-je, monsieur? je crains oui, j'ai lieu de craindre que la race humaine (dont vous faites partie), ne me supplante, car elle est mon éternelle ennemie. Mais je dois reprendre les choses de plus haut...
Et comme je faisais un signe d'acquiescement, le Diable roula à la fois deux cigarettes qui, sur ses lèvres, s'allumèrent spontanément. Puis il reprit le fil de son discours.
— Monsieur, dit-il, lorsque le grand Ouvrier, Iaveh, — le bon Dieu, si vous voulez — eut modelé dans l'argile la figure de l'Homme, il s'applaudit de son ouvrage et l'admira. L'homme était beau, agile, fort, proportionné de la façon la plus rhythmique ; son harmonieuse voix était faite pour s'accorder à la musique des sphères; sa pensée était rapide comme le vol d'un astre,
et ses profondes prunelles réfléchissaient l'immensité des cieux.
Dès ce moment, oh ! je n'en puis douter, car alors je sentis un douloureux pincement au cœur, Iaveh songea au moment futur où il ferait de l'Homme, ou un de ces Dieux inférieurs qui régnent sur les mondes nouveaux, ou un de ces Anges aux brillantes armures de diamant, dont les flottantes chevelures se mêlent avec celles des astres, et qui portent au loin les ordres de l'impérieuse Pensée. Mais déjà, rêvant ainsi de me dépouiller à son profit, de l'enrichir à mes dépens, Iaveh inspira à l'Homme le désir d'essayer si lui, créature, il possédait, dans une certaine mesure, la puissance créatrice.
11 faut bien que je le confesse, quelque humiliation que j'en aie ressentie, les coups d'essai de l'homme furent d'effrayants et vertigineux coups de maître. Avec cette frêle et simple fleur, l'Églantine, dont le vent éparpille par jeu les pétales, il fit la céleste, la magnifique et triomphale Rose; et avec la femelle très convenable, il est vrai, mais sans rien de plus, que l'artisan des mondes lui avait donnée, il fit, inventa, imagina, créa de toutes pièces cet être plus éclatant et plus beau que la vermeille aurore : la Femme 1 Certes, monsieur, je sais tout ce qu'il ne faut pas faire, et je ne vous décrirai assurément ni la Femme ni la Rose.
— Monsieur, dis-je avec une fermeté douce, je vous serai infiniment obligé de ne pas me les décrire 1
— La Rose, dit le Diable, rassemble et serre ses pétales, pour réunir dans un même foyer une plus grande quantité de joie, de volupté, de caresses et de parfums. Elle a un regard, elle a un sourire, elle baise comme des lèvres, elle est vivante et chaste comme une chair irrémissiblement pure. Elle brûle le regard comme un brasier, elle le rafraîchit comme l'eau glacée d'une source, elle communique une délicieuse tendresse à son feuillage et à sa verdure. La Femme, elle, éveille l'impérieuse idée d'une divinité son corps, fier comme le Lys, aies gracieux envolements de l'Ode musicale, et la blancheur sidérale des astres. Ses pieds transparents sont forts pour marcher sur des fleurs de joie et de lumière, et la douceur de l'éther se baigne dans le ruissellement glorieux de sa chevelure
— Oui, murmurai-je, sans impatience, on peut dire ces choses-là, si l'on veut, on peut aussi en dire d'autres.
— Quoi qu'il en soit, dit le Diable avec animation, au jour d'une liquidation qui, je vous le répète, me semble devoir être prochaine, si l'Homme se présente devant un Juge avec ses deux créations intactes, la Femme et la Rose, telles qu'elles sont et se comportent, l'affaire est dans le sac, Iaveh fera de lui, selon l'occasion, un Dieu ou un Ange, et moi, je continuerai à subir le poids de la vieille disgrâce. Ah ! c'est ce que je ne veux permettre à aucun prix !
— Mais, dis-je alors, je ne vois pas du tout comment vous pourriez faire pour empêcher un
événement qu'amènera nécessairement la logique des choses.
— Ah! dit le Diable, parlons d'abord de la Rose ! Voilà des milliers d'années que je m'occupe à la déshonorer, à la disqualifier, à l'avilir, physiquement et moralement, à la rendre plus ignoble que le trognon de chou rejeté par les pieds des passants dans la fange du ruisseau ! C'est moi, et je m'en vante, qui ai inventé, imaginé, inspiré les crapuleuses et dégoûtantes comparaisons dont la Rose est un des termes désolés. Dans la poésie de mariages, de baptêmes, de mirlitons, la Rose, grâce à moi, a toujours été avachie et galvaudée. Je conseillais à voix basse ce vaudevilliste, par les soins duquel un jeune premier, offrant une Rose à une Femme, lui dit, et même lui chante, avec une impudence effrénée : Je vous rends à vous-même ! J'ai, monsieur, tiré de mon sein, animé de mon propre génie ces écœurants olympes et ces fades paradis qui s'épanouissent sur les affiches des parfumeurs, vernies, satinées, gaufrées, relevées de dorures au cuivre, où des divinités à deux sous le tas folâtrent prétentieusement parmi des roses de pacotille, bêtes comme des oies ! Que n'ai-je pas fait ! J'ai suscité toutes les roses qui consistent clans une tache foncée autour de laquelle folâtrent de vagues paraphes, celles des dessinateurs pour étoffes, celles des porcelainiers, celles des jouets sans naïveté, enfin toutes les plus vilaines roses ! C'est grâce à mes suggestions que le très grand artiste Granville a des-
siné l'image d'une Femme qui est en même temps une Rose ; image où, par conséquent, le torse et les seins de la Femme sont remplacés par une queue de fleur, entièrement verte, avec ses feuilles I Monsieur, après ces délires, ces excès, ces orgies d'absurdité, j'avais lieu d'espérer que la Rose serait à jamais déshonorée, finie, impossible et que, sous aucun prétexte, elle n'oserait plus montrer le bout de son nez.
— Et, dis-je, elle ose encore le montrer.
— Parfaitement! dit le Diable avec ravissement. Jamais, plus qu'à présent, elle ne fut inondée de splendeur et de gloire; elle charme la rosée, la brise, les rayons, elle ravit les prunelles de tous les êtres, elle enchante- l'air par son parfum délicieux ; enfin, avec tant d'intrigues et d'astuces, je ne suis nullement parvenu à lui nuire. Car si vous nommez seulement la Rose, toutes les saletés dont je suis l'ingénieux auteur disparaissent et il reste seulement l'attendrissement, l'éblouissement sacré. Voilà pourquoi vous me voyez réellement contrarié. La Femme, si je puis le dire, m'a donné encore plus de tablature. Si elle pouvait cesser d'être la divinité, la charmeresse invincible, la reine glorieuse dont l'Homme fut l'heureux, l'audacieux créateur; si je pouvais obtenir que la capacité de son esprit se haussât à soigner le potau-feu, à recoudre des boutons de culotte, ou à torcher sans joie ses petits, j'aurais lieu de me frotter les mains; mais il n'en va pas ainsi, et je me sens triste.
274 L AM i: DE PARIS
Monsieur, continua le Diable, la Femme n'est au courant de rien; elle ne sait rien de la lutte décisive qui, depuis si longtemps, dure entre moi et l'Homme; mais guidée par un instinct aussi impeccable que celui de l'éléphant et du tigre, elle ne fait pas une bêtise, ne commet pas une seule faute, et suit une ligne de conduite dont rien ne la fait dévier, sans savoir qu'elle la suit ! Et imitant en cela l'Église, dont j'ai toujours admiré la merveilleuse persistance, ayant une fois reconnu qu'une chose est bonne, elle s'y tient, et rien ne l'en fait démordre. Mais, monsieur, voulez-vous que je vous explique la situation en deux mots, avec la simplicité et la netteté d'une formule? Que l'Homme, par d'effrayants sauts de puce, change et déplace sans cesse son Idéal, la femme y consent, le laisse faire, ne s'y oppose en aucune façon, à la condition expresse de rester, elle, Femme, la représentation et la figure vivante de cet Idéal. A l'époque où Thésée et Hercule égorgent les brigands et les monstres, elle est l'Amazone à la fulgurante armure qui, sur son cheval échevelé, combat dans la mêlée et montre au soleil ses bras sanglants...
— Mais, monsieur, dis-je au Diable, avec une crainte légitime, j'espère que nous n'allons pas ainsi passer en revue l'histoire universelle?
— Nullement, répondit le visiteur, et cependant, vous verriez que de Sémiramis et Nitocris, jusqu'à Mmcs d'Espard et de Listomère, le mouvement a été le même et ne s'est nullement
ralenti. Oui, suivant votre pensée à vous, la Femme
a *u être une vierge chaste et extasiée, une reine, une Chimène qui est le prix du combat, une dame en qui se résument l'élégance et l'esprit, enfin tout ce que vous avez inventé de beau. Que la femme ait toujours été l'expression de votre bravoure, de votre vertu et de votre génie, c'est ce qu'il est bien difficile de nier. Je l'ai tenté pourtant et j'ai voulu détourner les chiens; mais il y a pourtant deux livres qui me gênent absolument : c'est cette Iliade, où les vieillards, réunis au-dessus des portes Scées, et comme des cigales, envoyant une voix douce comme lys, disent en voyant Hélène s'avancer vers la tour : Elle ressemble terriblement pour le visage aux déesses immortelles ! et c'est cette Divine Comédie où Béatrix dit au poète : Car si ma beauté, qui brille d'un plus grand éclat, comme tu l'as vu, à mesure que l'on monte les degrés de ce palais éternel, ne se modérait pas, elle deviendrait si éblouissante que les forces mortelles seraient, sous ses rayons, comme une feuille brisée par le tonnerre.
Ah! continua le Diable, ne pourriez-vous m'aider en cette affaire, car souvent le premier venu trouve une idée? Homère a été renvoyé aux Quinze-Vingts, et comme l'a constaté le bon, l'éloquent Vallès, Dante n'était, au fond, qu'un huissier nommé Durand ! Je vous crois peu sensible à l'argent et aux honneurs ; mais je pourrais vous offrir autre chose : par exemple, des rimes étonnantes, nouvelles, tout à fait extraordinaires»
— ■ Mais, dis-je en riant do bon cœur, vous savez bien qu'il n'y en a pas I Ce qu'il peut y avoir d'étonnant dans une rime, ce n'est pas une plus ou moins exacte parité de son entre deux mots qui doivent être accouplés; c'est uniquement le rapport ingénieux et inattendu qu'on trouve entre ces deux mots; mais c'est une appréciation qui demande beaucoup d'esprit.
— Peuli ! dit le Diable, avec une évidente politesse. — Et il disparut, en laissant sur le fauteuil en tapisserie, à la place qu'il avait occupée, un petit tas de cendre.
A Paul Bonnctain.
Mon cher ami, vaut-il mieux voyager, ou ne pas voyager? A nous deux nous possédons certainement les lumières nécessaires pour résoudre cette question compliquée. En effet, vous êtes toujours sur les rails brillants comme l'or, ou sur les flots tumultueux ; quand vous ne partez pas, vous arrivez ; sans cesse, vous vous élancez éperdument vers les cieux brûlés de flammes, jonchés de roses, vers les fleurs surnaturelles, vers les femmes qui ressemblent à des enfants et à des bêtes, et qui ont encore gardé un peu d'imprévu dans leur sourire. Moi, au contraire, je ne suis jamais allé nulle part ni revenu de nulle part, et je ne suis encore arrivé à connaître qu'un très petit nombre des rues de Paris.
Mais je vais vous mettre mon cœur à nu. Je suis extrêmement confiant ; les méchants disent crédule ; je crois tout ce qu'on me dit, et cela
278 L AME DJE l'ARiS
m'a aussi bien réussi que si toutes les paroles humaines m'avaient fait l'effet d'autant de mensonges. Eh bien ! les pieds posés sur les chenets, commodément assis dans mon fauteuil, depuis que j'ai pu avoir un fauteuil, j'ai lu les récits de presque tous les voyageurs depuis ce divin menteur d'Hérodote, jusqu'à vous. Or il y a un point sur lequel vous êtes tous exactement d'accord. C'est que le plus grand, le plus sérieux plaisir du voyage consiste à en être revenu.
Je ne suis pas entêté, je vous ai cru sur parole ; et ce plaisir, tous les jours que Dieu fait, je le savoure du matin au soir. Je goûte l'immense joie de me figurer que j'arrive du Tonkin, ou d'Yédo, ou de l'Inde aux monuments découpés comme une dentelle, et de retrouver avec ravissement la terre bénie où les femmes savent marcher dans la boue sans se crotter, où tout le monde a de l'esprit, évite le lieu commun, parle rapidement, avec de prodigieuses ellipses ; où il y a des livres, des relieurs, où les biftecks ne sont pas faits comme en Italie, avec du veau, et où on peut passer tant d'heures délicieuses à regarder les estampes et les antiquités sur le quai Voltaire.
Cependant, je veux tâcher d'être juste et ne pas faire pencher empiriquement la balance, comme un marchand qui serait dépourvu de probité. Dans le voyage, il n'y a pas que le bonheur de revenir, il y a aussi le bonheur de partir, qui est immense. O extase ! sentir avec intensité qu'on est enfin délivré, qu'on
s'évade, qu'on ne rencontrera plus les mêmes faces bêtes aux favoris désagréablement taillés, qu'on ne respirera plus l'air souillé par les vieilles haleines viciées et vicieuses, qu'on n'ira plus au Bois ni à la Comédie, ni dans le monde, et qu'on pourra mystérieusement contempler des étoiles nouvelles, non ternies par les vagues regards des imbéciles.
Oui, partir ! c'est la plus complète de toutes les félicités; mais (il y a toujours un mais,) elle est surtout ressentie par ceux qui ne sont pas destinés à partir, et qui ne partiront pas. Mon enfant, ma sœur, Songe à la douceur D'aller là-bas vivre ensemble ! Aimer, s'écrie Baudelaire, dans cette Invitation au Voyage où il promet à la bienaimée les ciels bruineux, la chambre aux riches plafonds, semée d'objets luxueux et rares, et les navires à l'humeur vagabonde, prêts à s'envoler pour obéir aux moindres caprices de la jeune reine! Hélas '.qui nelevoit?les amants ne partiront jamais, et le pays qui n'est qu'ordre et beauté serait trop parfait pour être jamais habité par des figures mortelles.
Et là, dans ce clair et pâle paysage au gazon ras, près de cette onde où flotte le vaisseau pavoisé que pousse le souffle des petits Désirs, vermeils comme de pâles roses, dans cette solitude enchantée où Wateau nous montre, pâles, jeunes, charmants, énamourés, profondément tristes, vêtus de soie et de satin, les pèlerins de L'embarquement pour Cythère, ne devinez-vous pas, qu'ils ne s'embarqueront jamais ? Ah !
s'ils pouvaient, restés unis, monter en effet sur la nef légère, sortir sains et saufs de l'inévitable tempête qui, fatalement, les submergera ; s'ils pouvaient aborder à l'île qui fut la gloire de la mer Egée , ils verraient que les rosiers et les myrtes sont morts, que Vénus elle-même est morte et que, parmi les débris de son temple renversé, blanchissent des ossements et se tordent de hideux nœuds de serpents. Mais cette désolation leur sera épargnée, et ils ne sauront jamais ce que Cythère est devenue, parce que, avant de partir, Silvandre, Myrtil, Lycas, Aminte, Eglé, Philis seront morts d'amour, d'alanguissement, de joie et de tristesse.
Pour moi, mon ami, je vous le répète, je ne suis jamais allé nulle part, parce que, dans les temps romantiques, auxquels j'appartenais, personne n'avait d'argent et n'en gagnait et n'avait aucun moyen de s'en procurer. Les peintres peignaient tout de chic, sans modèles et sans accessoires; et ne pouvant aller voir les pays, les poètes, par un audacieux effort, se les rappelaient, pour les avoir vus pendant les existences qu'ils avaient vécues antérieurement. C'est ainsi que Méry devina, ou se rappela l'Inde, de façon à stupéfier les voyageurs les plus authentiques par l'exactitude merveilleuse de ses descriptions. De même, on le sait, après l'avoir vue en cette vie mortelle, Théophile Gautier sut admirablement peindre Venise d'or et de rose, dans les douces pourpres de son ciel ; mais il l'avait peinte mille fois mieux encore, avant de
l'avoir vue (ou revue) car, sans doute, l'aspect brutal de la réalité récente troubla la vision de ville de rêve, qu'il avait adorée dans le temps où Arlequin et Polichinelle existaient encore, et où Narissa la folle, en ôtant son masque noir, apparaissait blanche comme un rayon de lune.
Pourtant, soyons justes ! on ne saurait aller trop loin pour voir un ton amusant et spirituel, ou pour trouver une métaphore non encore imaginée. Mais la question se pose à nouveau, plus impérieuse. Qui découvre ces enivrantes merveilles ? Est-ce l'homme qui court après la Fortune, ou l'homme qui l'attend dans son lit ? Qui, dans ses drames, fut plus grec et plus italien que le sédentaire Shakspeare ? Il connaît le ciel d'Athènes, sur lequel se découpent les images des Dieux, et la Rome turbulente de Coriolan, et lorsque vous marchez dans les nobles et silencieuses rues de Vérone, vous reconnaissez que le poète de Roméo et Juliette vous en a donné l'impression exacte.
Un autre génie, qui ne passa pas son temps à faire et à défaire des malles, fut Rembrandt, ce colosse, en qui nous devons adorer, non un grand peintre, non le plus grand des peintres, mais la Peinture elle-même, et qui ne sortit jamais de sa ville natale ! Cependant, il connut plus de choses qu'il n'est permis à des prunelles hu mainesd'en contempler jamais; car lui seul a vu l'Ange fulgurant s'envoler dans un vivant rayon; et lui seul aussi a vu le calme visage de Jésus plein d'une profonde et sereine pitié.
C'est par une imitation, outrecuidante sans doute, de ces maîtres (auxquels il faudrait plutôt ressembler par leurs beaux côtés) que, chez les romantiques, la mode consiste, comme je vous le disais, à demeurer immobile comme le colimaçon dans sa coquille. Mais la mode, si persuasive qu'elle soit, ne peut rien contre l'influence des étoiles, et deux des plus charmants romantiques, Gautier, dont je vous parlais tout à l'heure, et le doux Gérard de Nerval, étaient nés sous l'astre qui fait les Robinson Crusoé. Et tous deux, nés mille fois plus voyageurs que Robinson, ils adoptaient, sans nulle opposition, les mœurs, le costume, les opinions, et même les Dieux des pays qu'ils traversaient et qui devenaient les leurs.
A Constantinople, Gautier portait le fez et fréquentait les mosquées. Après avoir été bien priés par lui, les Dieux de l'Egypte ne le défendirent pas contre l'accident qui lui cassa un bras, malentendu qu'il ne comprit jamais. Gérard, doux et naïf comme un enfant, était connu de tous les Dieux, ce qui le fit accuser de folie. D'ailleurs, pour se soumettre aux coutumes de ses hôtes, il se mariait généralement dans les contrées, sans pour cela vouloir du tout imiter la méchanceté de Don Juan.
Le grand peintre Eugène Fromentin coucha beaucoup de nuits sous la tente, dans le Sahara et dans le Sahel, qu'il sut aussi décrire en grand écrivain. Il a tout vu, tout entendu, tout noté, les ciels, le silence, les suaves gris caressants de
l'atmosphère, et certes il a connu l'Orient, et il nous L'a donné, vivant et sincère, oui, mais Decamps aussi nous l'a donné, et savez-vous où il voyait surtout l'Orient? Dans les clairières sablonneuses de la forêt de Fontainebleau, et dans ses cirques entourés de roches. Là, il se couchait sur le ventre et, vu de près, le sable lui donnait l'impression du désert, et les tout petits brins d'herbe celle des palmiers. Il peignait ainsi d'après nature, sans que la nature pût même s'en douter, ce qui me paraît être le dernier mot de l'astuce.
D'ailleurs, pour conclure, je pense qu'à propos de voyage, comme à propos de toutes les autres choses, il ne faut pas faire le malin et dire : Fontaine, je boirai, ou je ne boirai pas de ton eau. Dans la préface de son premier volume, Théophile Gautier déclarait nettement qu'il n'écrirait jamais d'autre livre et que, détestant la locomotion, il ne quitterait pas le coin de son feu et son chat favori. Ce qui ne l'empêcha pas de voyager dans le monde entier, et de se faire faire en Espagne un habit rutilant, avec un pot de fleurs dans le dos.
Comme Otfried Muller nia la divinité solaire d'Apollon et fut tué par un coup de soleil, de même, lorsqu'on construisit le chemin de fer de Saint-Germain, M. Thiers déclara que jusqu'à Saint-Germain cela se pouvait, mais que, sous aucun prétexte, un chemin de fer plus long ne pourrait fonctionner. Et cependant, les rails, les wagons, les locomotives sont encore las d'avoir
tous vu son chapeau gris, lorsqu'il voyagea pour libérer le territoire.
Quoi ! mourir sans avoir rien vu? Quelle démence! Mais l'éther est plein d'univers, de mondes, de troupes d'astres que le Rhythme entraîne ; et après ces mondes, d'autres, d'autres et d'autres encore; et quand on aura vu un tout petit bout de cette terre déplorablement exiguë, voilà-t-il pas une belle avance !
A ma femme Elisabeth de Banville.
Prisonnier volontaire de Paris pendant presque toute ma vie, c'est depuis quelques années seulement que je passe les étés à la campagne. Aussi m'arrive-t-il fatalement ce qui arrive aux Parisiens indélébiles, renseignés et trompés sur toute chose par les livres, par les tableaux et par la peinture des décorateurs, avant d'avoir vu la nature. En face du paysage varié, immense et charmant, j'évoque mes théâtres, dont le souvenir, d'ailleurs, ne m'a jamais quitté, et je me demande s'ils ressemblent à ce que j'ai sous les yeux. Eh bien ! non, ils ne ressemblent pas. Nos peintres ont, sans doute, beaucoup détalent; mais ils ont, je crois, oublié le point principal, et il me semble que, dans la plantation des décors, tout est à corriger et à recommencer.
En effet, dans les merveilleuses toiles qu'ils brossent pour les opéras et les mélodrames, les
$86 h AME DE TAK1S
arbres, les maisons, les ruisseaux, les fleurs (les roses trémières surtout !) sont le principal, et les ciels rapetisses, écourtés, ne tenant pas d'espace, sont là en quelque sorte par-dessus le marché, et comme si on avait pleuré pour les avoir. Dans la nature, c'est absolument le contraire. Le Ciel est vaste, immense, infini, démesuré avec tout. C'est lui qui tient tout, et lui seul existe. C'est lui le spectacle, le personnage principal et tout le drame. Sous ce vaste déploiement dévie, ce frissonnement de lumière, les champs, les forêts, les buissons , les lacs et les rivières jetés là comme des étoffes d'argent et des rubans d'argent, les maisons, les animaux, les hommes ne sont que des accessoires très petits et d'un médiocre intérêt.
Le Ciel est tout, et seul reste divin; car la main de l'Homme peut anéantir, tourmenter, torturer, transfigurer tout le reste ; mais le Ciel, non. L'Homme, Prométhée toujours en révolte, peut percer les monts, exhausser les plaines, arracher les forêts comme des brins d'herbe, émietter les roches avec la dynamite, endiguer les torrents, tarir les fleuves, creuser des canaux qu'il gouverne, répandre dans les flots l'huile qui apaise la colère de l'Océan ; mais il n'a aucun moyen de contrarier le Ciel, et d'en faire disparaître la moindre parcelle. C'est en vain aussi qu'il voudrait établir entre les choses terrestres et l'immensité aérienne une proportion raisonnable ; cela ne se peut, et ce qui est à nous sera et restera toujours petit comme nous,
Nos batailles ne sont terribles, nos fêtes ne sont splendides, nos cataclysmes ne sont effrayants que si on se force à ne pas regarder le Ciel. Car dans ses plaines d'or, de fer, d'azur, de soufre, de pourpre enflammée, se heurtent des combats de Dieux, se dressent des villes de lumière, s'écroulent des cavernes de pierreries dans des fleuves de cuivre en fusion ; mais si le Ciel est vertigineusement varié, amusant, inouï, fantastique, triomphal, effrayant, caressant, mystérieux et tragique, il est surtout — très grand.
Oui, nos peintres semblent ignorer cela quand ils bâtissent et équipent leurs décors, et, il faut bien l'avouer, ils ne sont pas loin d'avoir raison. Car ils travaillent pour des Parisiens, et à Paris, du moins pendant le jour, il y a des monuments, des maisons, des foules qui se pressent, des voitures, des chevaux, des marches de soldats, une nuée de femmes, un fourmillement dont l'intensité dépasse et anéantit toute hyperbole ; mais au-dessus de ce moutonnement de pierres et d'êtres, il n'y a rien. Le Ciel se dit avec un suprême bon sens qu'il n'a aucun motif sérieux de déployer des splendeurs pour des gens épouvantablement occupés, qui tous cherchent de l'argent, même et surtout lorsqu'ils en trouvent, qui n'ont jamais le temps de lever les yeux et qui, même s'ils vivaient mille ans, ne l'auraient encore pas.
Plus tard, c'est autre chose. Quand la douce, la bienfaisante Nuit a ouvert ses larges ailes, le
Ciel clair ou sombre, profondément bleu, éclaboussé d'astres et d'étoiles, ou adouci par les blanches clartés de lune, revient se déployer au-dessus de la Ville, dont les respirations, les murmures et les sanglots montent jusqu'à lui, et dans son calme grandiose, il l'écoute veiller, penser, dormir, méditer les rêves, qui deviendront des actions et changeront la face du monde. Alors, la cité des travaux et des génies est devenue noire, épaisse, incommensurable ; elle est la prodigieuse forêt de pierre, pleine d'êtres, de monstres, de fourmillantes vies; et dans le Ciel qui plane sur elle, il semble qu'une divinité particulière à Paris chante sur un immense rhythme sa gloire, ses souffrances, son héroïsme et les extases de son légitime orgueil.
Il est infini, ce Ciel, profondément azuré comme notre espoir, ou noir comme l'inconnu d'où jaillira la vivifiante lumière, ou assiégé de nuages tumultueux comme nos pensées créatrices, beau à contempler, comme le Ciel qu'on voit dans les forêts d'arbres ou sur la vaste mer. Et ce Ciel attentif, ému, frémissant de toute la vie qui sous son regard respire et sommeille est le plus magnifique de tous les spectacles. Aussi, ceux qui s'étaient habitués à l'admirer et à l'adorer ne voulaient-ils plus, après, en voir d'autres.
Ce sont les êtres raffinés, étranges, avides d'émotion et de splendeur qu'on appelait autrefois les Noctambules.
Oui, autrefois, car, à présent, il n'y en a plus, et je pense qu'il n'y en aura plus jamais.
Pour comprendre, rappelons-nous que le Paris do Balzac est aussi loin de nous, enfoncé dans le passé de l'Histoire, que la guerre de Troie et le ravissement d'Hélène. Le poète de La Comédie Humaine parlait déjà beaucoup de l'Argent, avec une idolâtrie enfantine et avec une horreur superstitieuse ; cependant, de son temps, l'Argent n'était encore rien puisqu'il n'était pas tout, et beaucoup d'êtres humains, dédaigneux du métal monnoyé, vivaient pour tel ou tel idéal, purement immatériel. Nous avons changé tout cela. Certes, il y a encore des hommes et des femmes qui, la nuit, ne sont pas couchés; mais s'ils vont à des festins ou à des amours, c'est pour donner ou recevoir de l'argent ; s'ils marchent devant eux, en combinant des œuvres futures, c'est qu'ils pensent à l'argent qu'elles rapporteront; et quoi de plus juste? Aujourd'hui, ce qu'on n'a pas sans argent, ce n'est pas seulement un Suisse ; c'est aussi toutes les autres personnes et toutes les autres choses. Personne ne sait plus vivre de l'air du temps, ni aimer des femmes chimériques, ni imaginer des tableaux ou des poèmes qu'on pouvait exécuter sans aucune dépense, mais qui étaient invinciblement destinés à ne pas être vendus. Toujours un invisible Iago nous crie à l'oreille : Surtout, songez à l'argent ! N'oubliez pas l'argent 1 Et comment l'oublierions-nous ? Quand la journée aurait cent fois plus d'heures qu'elle n'en contient, il nous
faudrait encore les employer toutes à des choses utiles. Il n'en allait pas ainsi pour les artistes et pour les rêveurs des temps évanouis. Beaucoup d'entre eux n'allaient pas chercher un argent qu'ils n'auraient pas trouvé , et n'ayant pas d'argent, ils n'en portaient nulle part.
Il y a eu alors des Noctambules, qui regardaient et adoraient la Ville comme une maîtresse endormie, et c'était leur joie, leur volupté et leur ravissement de marcher en contemplant le Ciel parisien, et d'en jouir comme d'une chose qui leur appartenait en propre. Ils étaient seuls, et se réjouissaient de la solitude ; ils n'avaient pas envie de se reposer et ne se reposaient pas ; ils emplissaient leurs prunelles de l'incommensurable azur, et marchaient toujours, ne connaissaient pas la fatigue.
Il y eut parfois de délicieuses et immatérielles amours entre un homme et une femme, vivant dans la même obscurité, dans les mêmes brises, ne songeant pas aux baisers et mêlant leurs regards, caressés par.les mêmes étoiles. Si plusieurs Noctambules qui se connaissaient se rencontraient par hasard, il n'était pas impossible qu'ils entrassent dans quelque cabaret de nuit, pour manger et boire ; mais il fallait que ce fût chez un cabaretier désintéressé comme un solitaire dans la Thébaïde, et qui vendît le repas d'un homme pas plus cher que celui d'un oiseau. J'ai encore pu connaître quelques-uns des derniers Noctambules, et je me rappelle avec enchante-
ment la triomphale douceur de leurs âmes innocentes.
Parmi ceux-là, le plus charmant, le plus aimable , le plus poète fut certainement ce doux Gérard de Nerval, qui marchait dans les rues do Paris pendant des nuits entières, faisant des lieues et des lieues et des lieues encore et s'enivrant, se grisant, se saoulant du Ciel, qu'il voyait tel qu'il est, et tel que les aveugles mortels ne le voient pas . Voyageur , Gérard avait vu tous les pays, toutes les contrées, tous les paysages, et toujours il revenait à son Ciel de Paris, plus divers , plus inattendu , plus varié que les autres. Il avait aimé des femmes ingénues et bizarres, et il retrouvait dans notre firmament leurs regards et leurs sourires. Il avait fait toutes les besognes littéraires, il avait étudié les religions, parlé avec les mages, connu tous les Dieux, et rien ne l'amusait tant que de marcher à travers les places, les ruelles populaires, les rues étroites, avec l'éther frémissant au-dessus de sa tète. Il était à l'Arc-de-Triomphe, et après, sur le boulevard extérieur, et après, dans le bois de Vincennes ; il possédait tout ce Paris qu'il emplissait de ses souvenirs et de ses rêves. Quoiqu'il fût excellent poète, et que la poésie demande plus de combinaison et de bon sens que tout autre travail, il a pu, à certains moments, passer pour fou, et non sans motif; car, en effet, il était tout à fait exempt de ce sauvage égoïsme et de cet appétit du lucre qui constituent la raison humaine.
Tout le monde sait que Gérard, ce poète exquis, fut un matin trouvé pendu dans une ruelle souterraine, la rue de la Vieille-Lanterne située près de l'Hôtel-de-Ville, et dans laquelle on descendait par des marches de pierre. Il ne s'était pas tué lui-même ; car pourquoi se serait-il tué, lui qui savait lire dans le Ciel parisien où tout est écrit, et qui, lorsqu'il le voulait, s'en allait dans l'Infini, emporté sur les ailes des Anges? Certes il ne fut pas étranglé par des voleurs, puisqu'il n'avait jamais d'argent. Mais plutôt, quelque diable jaloux, sachant que la simplicité d'esprit devine tout et perce tous les voiles, pendit le bon Gérard, pour se débarrasser d'un témoin importun.
Un autre pauvre, Achille Ricourt, passait les nuits à réciter au Ciel de Paris et aux autres Noctambules, ses confrères, s'il en rencontrait, des poèmes de Victor Hugo et, notamment, Napoléon H. Un autre, Pierre Dupont, qui alors, arrivant à Paris, avait, comme Henri Heine, une tête d'Apollon et de Christ, à chevelure blonde, le jour, regardait, étudiait, et écoutait la vie, la nuit, se promenait en composant ses chansons et en les criant vers le Ciel. Le plus pauvre de tous, Privât d'Anglemont, avait une tète grecque avec de longs cheveux crépus. S'il a laissé sur le Paris inconnu, ses livres si précis et si curieux, c'est qu'il ne prenait pas de notes, vivait pour vivre, et, ensuite , se rappelait. Né aux colonies, il avait vu les cieux de saphir, et il préférait le Ciel de Paris, si spirituel 1 Car il y a des cieux
bêtes , notamment ceux des villes d'eaux, où tant d'âmes vagues et quelconques, imparfaitement coloriées, ont fini par déteindre sur la nature !