‹ L'âme de ParisChapitre 6 sur 7 · M A ON Y · texte numérisé non relu

M A ON Y

qui était George Sand ! n'est-ce pas une assez belle chose que de voir un millionnaire se pencher sur les fourneaux, et tenir lui-même la queue des casseroles ?

Magny avait une cave meublée de vrais vins, et c'était un grand cuisinier. Il l'était devenu à l'aide de l'observation, de l'intuition, et poussé par son propre génie. En effet, il n'avait pas lu Carême et les autres maîtres, et, lorsqu'il les lut, ce fut seulement après fortune faite, et lorsqu'il eut formé des chefs capables de lui obéir. Ses débuts avaient été des plus humbles, et il aimait à les raconter. En commençant la vie, il était entré comme laveur de vaisselle, chez le célèbre Philippe, de la rue Montorgueil. Là, quand sa besogne lui laissait quelque trêve, il se glissait dans les cuisines, regardait faire les marmitons, et, non aperçu, étudiait. Il se dressait à imiter, ce qui est le commencement de tout art; mais, une fois chez lui et à ses pièces, il s'apprit à créer lui-même et à dépasser ses devanciers ; car la seule façon normale d'imiter les maîtres, c'est d'aller d'abord jusqu'où ils sont allés; puis, au delà!

Magny savait et pouvait réussir, dans la rue Contrescarpe, une matelote, ce qui est plus difficile que de soulever un monde. En effet, ce mets délicieux qui, dans l'Allier, dans la Nièvre et dans les pays de la Loire, se nomme : étuvée, il n'est pas malaisé de le mener à bien dans un grand chaudron de cuivre, brillant comme l'or, suspendu à la crémaillère, au-dessus des flammes

d'un grand feu de bois, et dans lequel le vin s'allume, caressé et léché par des langues de feu. Mais en venir à bout sur des fourneaux exigus, au charbon, dans des cuisines qui ressemblent à des placards, n'est-ce pas réaliser l'impossible ? Pourtant, Magny y parvenait, mais en employant des équivalents, en opérant de véritables transpositions musicales, comme lorsque on doit faire exécuter par un orchestre insuffisant une grande symphonie exigeant toutes les voix des cordes, des cuivres, des hautbois et des flûtes, et le roulement des tambours. Après des années, lorsque j'arrivai à connaître beaucoup Magny, il me dit bien son secret de la matelote et il ne tiendrait qu'à moi de le révéler. Je me contenterai dédire que les jus de viande y fournissaient une note importante. Quant au reste, qui cela intéresserait-il, et quel Français s'inquiète aujourd'hui de ce qu'il mange, dans un temps de roastbeef's incuits et desséchés, où on se borne à savourer des cristaux et à dévorer des argenteries? Fai nous forçant à dîner à toutes les heures, excepté à l'heure du dîner, les nouvelles mœurs parlementaires ont radicalement détruit la cuisine française, la bonne, la vraie, où les viandes étaient cuites avec du feu.

Deux plats, dans la préparation desquels il ne fut jamais surpassé ni égalé, contribuèrent surtout à faire la réputation de Magny, ce furent les écrevisses à la Bordelaise, et le chateaubriand. Quant aux écrevisses à la Bordelaise, on les accommode maintenant assez bien dans

tous les restaurants de premier ordre. Mais entre bien et la perfection absolue, il y a la largeur de l'Océan, et la hauteur des monts Himalaya. En apparence, les écrevisses de Magny ressemblaient assez à celles qu'on prépare ailleurs ; seulement, une fois qu'on avait commencé à manger celles-là, il n'y avait aucune raison pour s'arrêter, et on ne s'arrêtait pas, à moins d'une révolution ou d'un tremblement déterre. Chacun connaît le chateaubriand devenu aujourd'hui populaire, mais dont, à ce que je crois, Magny fut l'inventeur et le créateur. C'est, entouré de pommes de terre soufflées, en beignets, un filet double en épaisseur du bifteck ordinaire, nullement rouge ; mais lorsqu'on y met le couteau, le jus de la viande ruisselle et se mêle à la maître-d'hôtel, de façon à en faire quelque chose d'animé et de vivant.

Je l'avoue, la première fois que j'entendis (il y a belle lurette !) nommer le chateaubriand, je restai profondément stupéfait. En effet, quel rapport pouvait-il y avoir entre l'auteur des Martyrs et de X Itinéraire et ce bifteck, si excellent qu'il fût ? Bien que mon métier de poète et d'assembleur de rimes consiste précisément à savoir trouver, tout de suite, entre deux termes quelconques, un rapport ingénieux et saisissant, je me trouvais, en face de cetteénigme, complètement désarmé, et bon pour servir de pâture à la Chimère. J'aime Chateaubriand, pour beaucoup de bonnes raisons. D'abord, il a osé être sublime, sans craindre le ridicule; puis, il a écrit

cette phrase, si décisive sous la plume du plus grand de nos prosateurs : Le poète, quoi qu'on en dise, est toujours l'homme par excellence, et des volumes entiers de prose descriptive ne valentpas cinquante beaux versd'Homère, de Virgile ou de Racine. Enfin, j'aime Chateaubriand, parce que Flaubert l'adorait, s'en saoulait, s'inspirait en le récitant à haute voix. Mais pourquoi ce bifteck?

Enfin, je n'y tins plus, je voulus absolument le savoir, et j'interrogeai Magny. A ce qu'il m'apprit, le chateaubriand fut baptisé ainsi, parce qu'il avait été inventé sous les auspices de... M. de Chabrillan ! N'est-ce pas là l'origine commune des histoires et des légendes qui, sauf de rares exceptions, sont toutes nées d'une faute de langue ou d'une faute d'orthographe ?

Il y a eu chez Magny, on se le rappelle, un dîner périodique extrêmement célèbre, dont tous les convives, les survivants et les morts, à commencer par Ernest Renan et par le grand Flaubert, appartiennent aujourd'hui à l'histoire. Je n'ai pas connu leur dîner; mais je les ai tous connus, eux, et je me rappelle, surtout, nettement et distinctement, ceux qui semblent ne plus être avec nous.

Je reverrai toujours devant mes yeux, avec sa blancheur nacrée, avec sa lèvre rose, avec sa chevelure et sa moustache d'or pâle, la tête ingénue et pensive de Jules de Goncourt. Dans son regard se mêlait une quantité effroj^able d'innocence et de science. Ses doux yeux de gazelle

semblaient terrifiés par l'affreux travail sans trêve qu'ils s'étaient imposé, pour voir et pour peindre la vie. Les deux frères de Goncourtqui, ainsi qu'on le sait, étaient, non pas jumeaux, mais nés à quelques années l'un de l'autre, ne se ressemblaient nullement; mais le visage d'Edmond, par une sorte de rappel musical, correspondait exactement et nécessairement à celui de Jules. Tous les deux, avant d'avoir même jamais vu le peintre des Fourberies des Femmes en matière de sentiment, étaient nés — des personnages de Gavarni; aussi n'était-il pas étonnant que le Balzac du crayon ait fait, dans leur double portrait, un immortel chef-d'œuvre.

Je n'ai jamais 'connu un esprit et un œil plus rapides que ceux de Sainte-Beuve. Il lisait en vous comme dans un livre ouvert, et répondait, non pas à ce que vous aviez dit, mais à ce que vous n'aviez pas encore dit, presque à ce que vous n'aviez pas encore pensé. On frémit en songeant que Sainte-Beuve aurait pu ne pas être chauve. Mais grâce aux Dieux immortels, il l'était. En effet, s'il n'avait pas été chauve, il n'aurait peutêtrepas eu la calotte de velours noir qui faisait partie de sa physionomie. Ce bonnet, dont le luisant se mariait avec la flamme de ses yeux, le poète des Rayons Jaunes le transmuait en autant de figures diverses que Tabarin son fameux chapeau. Il l'appuyait, l'entrait sur son crâne, lorsqu'il voulait affirmer quelque chose ; le soulevait un peu, lorsqu'il voulait suivre une pensée ardue ; l'ùtait tout à fait, quand il lui fallait plus d'air et de

lumière encore. Enfin il le jetait en l'air, comme Nemrod sa flèche, quand il n'était pas d'accord avec le bon Dieu. En effet, bien qu'il se crût parfois athée, — prétention excessive ! ainsi que le constatent les Goncourt, et comme Théophile Gautier me l'a raconté bien des fois, Sainte- Beuve en voulait au grand Statuaire de ne l'avoir pas modelé autrement qu'il n'était, et de n'avoir pas fait de lui un beau capitaine de hussards.

J'ai souvent rêvé, à propos de cet extraordinaire désir. Avec sa prodigieuse intelligence, qui lui avait permis d'être bachelier à treize ans et qui avait fait de lui un des plus grands écrivains du siècle, qui avait pu empêcher Sainte- Beuve de devenir, s'il le désirait, capitaine de hussards ? Et quant à être beau, pour l'être, ne lui aurait-il pas suffi de dire qu'il l'était; de porter une moustache bien effilée et cirée, et d'être sanglé dans un uniforme ?

Le docteur Veyne avait un beau visage caractérisé, avec de longs cheveux droits, comme ceux du premier consul. Je dois avouer qu'il ne portait aucune espèce de barbe, ce qui est un crime contre la modernité ; mais après tout, un savant est-il tenu à avoir l'air plus guerrier que Bonaparte, Ney et Kléber ? La vie du docteur Veyne fut romanesque et touchante entre toutes. Dans une heure d'amour, de rêve, de passion partagée, une jeune femme entra chez lui, qui devait n'en sortir jamais. Le même jour, elle fut atteinte d'une maladie grave et mortelle; Veyne la soigna patiemment, amoureusement, la soulagea à force

de miracle, lui donna sa vie, et fit d'elle sa compagne. N'est-ce pas une bien belle histoire ?

Veyne était le médecin de Sainte-Beuve, ce qui dut lui donner beaucoup de fil à retordre, car le grand critique, le subtil poète était attaqué de la maladie qui se nomme : avoir fait trop de copie ! Contre cette affection, l'apothicaire n'a pas de drogues efficaces, et les remèdes pour la combattre, ce serait de courir éperdument sur des chevaux échevelés, de faire tourbillonner dans le vertige de la bataille une épée rouge de sang, et de se cuire au soleil d'Orient qui fait éclore les poisons, les serpents et les grandes fleurs écarlates.

Même nostalgie de l'action et de la lumière chez Théophile Gautier et chez Gavarni, qui, ne pouvant pas se mouvoir autant qu'ils l'eussent désiré, ne bougeaient pas du tout, et qui, ne pouvant se rassasier d'une insuffisante lumière, prenaient le parti de fermer leurs persiennes. Les Goncourt racontent que lorsqu'il eut à préparer une étude sur Gavarni, Sainte-Beuve, très peu plastique, ne comprit rien aux estampes, et volontiers prit les ombres portées pour des personnages. Pour ma part, je ne hais pas cette hautaine infirmité. Le génie de l'écrivain n'est qu'une colossale transposition. Ce qui chez les autres hommes est ruse, tactique, adresse, force, légèreté, il faut qu'il le mette uniquement dans le style, qui veut toutes ces qualités, et d'autres encore. D'ailleurs, Sainte-Beuve et Gavarni avaient été pétris de deux argiles par trop dif-

férentes pour pouvoir, sans beaucoup d'efforts, se comprendre l'un l'autre, et ils appartenaient à des races plus diverses que le Lapon et le Cafre.

Sous sa chevelure et sa barbe d'or, Gavarni était brillant comme un jeune dieu ; élégant comme un Brummel, il appartenait à cette indestructible aristocratie que la nature recrute comme elle veut, aussi bien chez les ducs que parmi les marchands de peaux de lapin, et tout ce qui est grâce naissait sur ses pas, comme sous les pieds blancs de Vénus, les roses. Comme son compère Théophile Gautier, il était de ceux qui meurent sans avoir pris une note, ou recueilli un document, qui pour voir n'ont pas besoin de regarder, qui reflètent la nature et la vie, aussi naturellement qu'un miroir reflète tout, et dont la Réalité copie les œuvres, bien plus que leur Œuvre ne copie la Réalité. Cependant, quoiqu'il fût doué de cette prodigieuse intuition et de cette puissance créatrice, pouvait-on exiger que Gavarni, pareil à un Alcibiade, comprît la grâce intime et la subtile élégance d'âme qui se cachaient sous l'enveloppe, en apparence bizarre, de Sainte-Beuve ? La légende romantique voulait qu'un peu après 1830 le pseudo Joseph Delorme eût arboré des redingotes vertes et des pantalons jaunes, ce qui pouvait passer pour un crime de lèse bon goût, dans un temps où les femmes affirmaient sérieusement que certaines couleurs vont ensemble, et que d'autres couleurs ne vont pas ensemble. Depuis que nous avons découvert

le Japon, (je dis : nous, pour dire : Mm* Judith Gautier, les Goncourt et Burty), et que cette découverte a sauvé et renouvelé nos arts plastiques nous savons que toutes les couleurs, toutes les nuances, tous les tons vont ensemble ou, pour parler mieux, se marient sans plus de bégueulerie que les faunes et les faunesses dans la forêt. Nous sommes devenus pas plus difficiles que la nature, qui prend, brouille, mêle au hasard, entasse en tapon et en potées des tas de fleurs, et crée ainsi, pour le plaisir des yeux, la plus enivrante des symphonies.

Pourtant ici-bas tout arrive ; il suffit de persister et de continuer à avoir lieu. J'ai vu, à la fin de sa vie, Sainte-Beuve clans les salons. Il était devenu beau, même selon les idées du monde, avec son visage alors pâli, que relevait magnifiquement le cordon et la croix de commandeur de la Légion d'honneur, et la fameuse petite calotte de velours noir avait pris un aspect hiératique. Ce n'était pas du tout le beau capitaine de hussards, mais c'était infiniment mieux. Car nous ne savons jamais ce que nous devons regretter ou désirer.

Il y eut des Théophile Gautier infiniment variés et divers ; car sans nul effort et en quelque sorte inconsciemment, le poète des Émaux et Camées se transfigurait comme le dieu Protée. Pour procéder synthétiquement et pour aller très vite, je dirai qu'il y avait surtout le Gautier en prose et le Gautier en vers. Le Gautier en vers ne se montrait jamais aux prosateurs, et

comment se fùt-il laissé voir à des prosateurs aussi exclusifs que les Goncourt ? Au fond, il pouvait dire, à plus juste titre que Ruy Blas : Je suis déguisé quand je suis autrement ! — et bien qu'il écrivit en prose avec autant de justesse que d'éclat et de perfection, comme tous ceux qui ont goûté à la céleste ambroisie, il n'aimait rien autre chose que les vers. Pour une belle rime (c'est-à-dire pour un rapport ingénieux et nouveau, entre deux mots de finale pareille, jailli tout à coup), il eût donné les hyacinthes, les améthystes, les rubis, tous les trésors de pierreries entassés dans le vase d'émeraude que la reine de Saba vide aux pieds du roi Salomon.

Telle est la niaiserie humaine que, pour avoir la vérité sur un point quelconque, il suffit de prendre le contraire exact du lieu commun généralement admis. Théophile Gautier a toujours passé pour un fantaisiste, c'est-à-dire : pour un artiste ignorant, vivant sur un vieux matériel de fleurs et d'oiseaux, et s'hypnotisant lui-même, à regarder un frivole kaléidoscope. Tout au contraire, il fut, à mon sens, le sage le plus profond et le plus grand philosophe de ce temps. Avec Henri Heine et comme lui, comprenant que l'àme moderne est trop appauvrie pour s'élever encore à la notion purement spirituelle du suprême sacrifice, il voulut faire la part du feu, sauver du moins le culte du Beau, de l'héroïsme humain, de la splendeur physique et la gloire immortelle des Dieux. On comprend enfin combien il eut raison, en lisant des livres que déborde un flot de fange, et

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en voyant l'insatiable Messaline et Tibère à Caprée parodiés par des bourgeois économes qui, lorsque quelque désir infâme les sollicite, se disent avec un cœur léger : Au fait, pourquoi pas ?

Gautier, qui était instruit dans toutes les sciences, dans tous les métiers, dans tous les arts, et qui n'ignorait rien, avait compris que le secret de l'Histoire n'est pas autre que celui de l'Histoire naturelle, et il se rencontrait exactement avec le fabuliste La Fontaine et avec le Thomas Vireloque de Gavarni, pour qui les révolutions des empires se résument en une seule formule, exprimée en trois mots : Mangeurs et Mangés ! — Pendant le siège, nous dînions un jour chez Victor Hugo, alors provisoirement logé dans un hôtel près du Louvre. Il y avait là les fils du poète, puis Théophile Gautier, François Coppée, quelques amis, moi qui écris ces lignes, et dans tout cela, un seul bachelier èslettres. Au dessert, comme la conversation jetait les plus vives étincelles, François Hugo dit à Gautier : Au bout du compte, en ces luttes dont tu te désintéresses, s'agite le sort même de l'homme ; aussi, quoi de plus passionnant et de plus captivant? C'est pourquoi j'ai peine à comprendre que tu n'aies jamais voulu savoir ce qu'est la Politique. — Mais, dit Gautier, je le sais ; je l'ai étudiée et j'y ai réfléchi depuis ma première jeunesse. La Politique ! si tu veux, nous allons descendre fumer un cigare sous les arcades, et je te l'expliquerai. — En effet, ils des-

cendirent ensemble, le poète d'Albertus et le pieux traducteur de Shakspeare, cependant que Victor Hugo nous enchantait par ses merveilleux récits. A.u bout de vingt minutes environ, les deux amis revinrent. Gautier avait sur ses traits la même sérénité olympienne qu'on lui a toujours vue; quant à François-Victor, il était extrêmement sérieux, et ne riait plus.

A Yalentin Simond.

Imaginez un endroit où vous ne subissez pas l'horreur d'être seul, et où, cependant, vous êtes libre comme dans la solitude. Là, débarrassé des poussières, des ennuis, des vulgarités du ménage, vous songez à votre aise, confortablement assis devant une table, non encombrée partout ce qui forcément nous opprime dans les maisons ; car s'il s'y était amassé des objets et des papiers inutiles, on aurait eu soin de les faire disparaître. Vous fumez longuement, tranquillement comme un Turc, suivant votre pensée à travers les spirales bleues.

Si, voluptueusement, vous voulez savourer quelque breuvage chaud ou rafraîchissant, des serviteurs bien stylés vous l'apportent immédiatement. S'il vous plaît de converser avec des gens d'esprit, qui ne vous tyrannisent pas, vous avez à la portée de votre main des feuilles légères,

sur lesquelles sont imprimées des pensées ailées, rapides, écrites pour vous et que vous ne serez pas forcé de faire relier et de conserver dans une bibliothèque, alors qu'elles auront cessé de vous plaire. Cet endroit, paradis de la civilisation, dernier et inviolable refuge de l'homme libre, c'est le Café.

C'est le Café, mais idéal, tel qu'on le rêve, et tel qu'il devrait être. Le manque d'espace et le prix fabuleux des terrains sur les boulevards de Paris le rendent, en effet, hideux. Dans ces petites boites, dont le loyer est celui d'un palais, il serait fou de chercher la place d'un vestiaire. Aussi, les murs sont-ils décorés par les chapeaux tuyau-depoèle et par les pardessus accrochés à despatères, effet abominable qu'on tâche de contrebalancer en prodiguant les panneaux blancs et les ignobles dorures, imitées par des procédés économiques.

D'ailleurs, ne nous y trompons pas, le pardessus, dont jamais on ne sait que faire, et dont l'inquiétude nous trouble partout, dans le monde, à la comédie, aux fêtes, est le grand ennui et l'abominable servitude de la vie moderne. Heureux les seigneurs du temps de Louis XIV qui, le matin, s'habillaient pour toute la journée, le front protégé par une perruque, vêtus de satin et de velours, qui, même offensés par l'orage, restaient superbes et qui, d'ailleurs, braves comme des lions, risquaient les fluxions de poitrine, dussent-ils endosser, les uns par-dessus les autres, les innombrables gilets de Jodelet, dans Les Précieuses ridicules !

— Comment retrouverai-je mon pardessus et la sortie de bal de ma femme ? tel est le grand et unique cri, le monologue d'Hamlet de l'homme moderne qui empoisonne toutes les minutes de sa vie et lui fait supporter la pensée de mourir. Au matin d'une fête donnée par le maréchal de Mac-Manon, on ne retrouva rien, les pardessus s'étaient vaporisés, les manteaux de satin et de cygne, les fichus de dentelles s'étaient évanouis en fumée et, sous la neige qui tombait à flocons pressés, les dames, éperdument, durent s'enfuir* les épaules nues, tandis que les maris essayaient de boutonner leurs habits noirs, qui ne se boutonnent pas !

Un soir, à une fête de la Présidence de la Chambre des députés, où les jardins étaient éclairés à la lumière électrique, tout à coup Gambetta voulut montrer à quelques-uns de ses convives une curiosité quelconque. Il les invita à descendre avec lui dans les bosquets. Un valet s'empressa, lui passa vite un pardessus : mais les invités n'osèrent pas demander les leurs, et suivirent Gambetta dans les jardins — en taille ! Je crois cependant qu'un ou deux d'entre eux ont survécu.

Au Café, on ne prend pas les pardessus, on ne les cache pas; mais on les accroche, on les expose sur le mur comme des tableaux de maîtres; on les traite comme les portraits de la Joconde ou de Violante, et vous avez cela dans lesyeux, vous voyez cela sans cesse; n'y a-t-il pas de quoi maudire l'instant où pour la première

fois vos prunelles ont connu la lumière? On peut, comme je le disais, lire les journaux; c'est-àdire : on pourrait les lire, s'ils n'étaient pas accrochés à ces abominables planchettes qui les mettent à une lieue de vous, et vous forcent aies apercevoir à l'horizon.

Quant aux breuvages, laissez toute espérance; car le maître du Café manque de place pour les préparer, et il paie un loyer trop énorme pour n'être pas forcé de se rattraper sur la qualité de ce qu'il vend. Mais n'y eût-il pas cette raison-là, on boit là trop de choses pour qu'elles puissent être bonnes, et par exemple, ce qu'on trouve le moins au Café, c'est du café ! Il est délicieux et divin, dans ces petites boutiques de l'Orient où on le fait au moment, pour chaque consommateur, dans une petite cafetière spéciale. Quant aux sirops, comment y en aurait-il à Paris, et dans quel local chimérique pourrait-on ranger les jarres contenant les jus de fruits nécessaires à leur fabrication ? Quelques vraies dames, riches, bien nées et bonnes ménagères, que les grands magasins n'ont pas réduites en esclavage, qui ne mettent pas sur leurs joues de rouge ni de fards, savent encore, chez elles, à la campagne, faire de bons sirops avec les fruits de leurs jardins et de leurs vergers. Mais elles ne les donnent ni ne les vendent aux cafetiers, naturellement, et les gardent pour réjouir leurs petits enfants aux blondes chevelures.

Tel qu'il est, avec ses défauts et ses vices, et même un bon siècle après la célébrité de Procope,

le Café, qu'on ne peut supprimer de nos souvenirs, a été l'asile et le refuge de beaucoup de charmants esprits. L'ancien Tabourey, qui, après avoir été illustre, est devenu maintenant semipopulaire, avec un comptoir d'étain, a entendu jadis les délicieuses conversations de Barbey d'Aurevilly, que se disputaient les plus nobles salons et qui, parfois, aimait mieux causer, assis devant une table de marbre, dans une salle où l'on voit les feuillages et les bouquets fleuris du Luxembourg. Baudelaire aussi y parlait, de sa voix nette et caressante, laissant tomber de ses belles lèvres rouges, un peu épaisses, des diamants et des pierreries, comme la princesse du conte de fées.

Bien longtemps auparavant, dans la rue de l'Ancienne-Comédie, le Café Dagnaux appartenait à un homme original, qui estimait au-dessus de tout les jouissances de l'esprit. C'était dans le temps mythologique et évanoui de la Bohême. Ce propriétaire désintéressé abandonnait une vaste salle à d'aimables jeunes gens sans aucun sou et sans aucune maille, qui, n'ayant pas du tout d'argent, n'en dépensaient guère, mais qui, avec une verve intarissable, échangeaient de joyeux propos. Parmi eux étaient Mûrger, Wallon, Pierre Dupont avec sa blonde chevelure apollonienne, d'autres encore et, presque toujours, deux ou trois jolies filles qui, au contraire de Chrysale, tenaient moins à la bonne soupe qu'au beau langage, et se voyaient servies à souhait. Tandis que flambaient les prodigieuses pyrotechnies,

les éblouissantes images, les incendies de mots et de phrases, parfois, timidement, le maître du Café se glissait, sans faire de bruit, à l'entrée de la salle, et écoutait avidement. C'était, ô siècle d'Astrée ! sa manière de rentrer dans ses frais.

A l'ancien Café du Théâtre-Français, avant sa transformation, déjà vieille, en bonbonnière blanc et or, les habitués pouvaient admirer le grand critique Gustave Planche, écrivant, sur une planchette verte pour joueurs de cartes, ses articles meurtriers, dont les victimes se portent encore bien, ou sont mortes d'autre chose. Inspiré ou furieux, il était superbe, avec sa noble tète d'empereur romain et son beau sourire, mais jamais peigné et, à travers les bâillements de sa chemise, on voyait sa noire poitrine velue. Car Planche faisait trembler le frêle troupeau des mortels, mais n'eut jamais de boutons à ses chemises, excepté quand le grand Buloz l'incitait impérieusement à s'habiller de neuf, pour le faire diner avec des diplomates étrangers.

C'est au contraire clans une très belle tenue de poète élégant que Louis Bouilhet, avec ses moustaches et sa longue chevelure de chef gaulois, écrivait ses drames en vers, dans un petit Café de la rue Taranne. Comme il était beau de force, de hardiesse, de bonté en alignant ses fiers alexandrins, la maîtresse du Café passait son temps à le regarder avec une respectueuse curiosité. Les garçons, qui l'admiraient aussi, vaincus et stupéfaits, oubliaient complètement,

ou plutôt dédaignaient de servir les autres personnes. Si bien que les consommateurs, désappointés, ne venaient plus et abandonnaient le calme petit Café à Louis Bouilhet et à sa glorieuse copie. Hélas ! ils ont eu tout le loisir de revenir et de retrouver leurs anciennes places; car le poète normand est mort trop jeune, quand il aurait pu écrire encore tant de belles odes et de comédies.

Un problème qui n'a pas de solution possible, tient en échec les écrivains et les artistes parisiens. Quand on a travaillé et bûché énergiquement tout le long dujour, pendant lapetitepromenade qui précède le dîner, il est doux de s'asseoir un instant, de retrouver ses camarades, de causer avec eux de tout ce qui n'est pas la politique. Le seul endroit propice à ces réunions improvisées et nécessaires est le Café ; mais le jeu en vaut-il la chandelle ou, pour parler plus exactement, les aveuglants becs de gaz? Pour le plaisir d'échanger des vocables, faut-il subir les criminelles absinthes, les bitters dénaturés, les tragiques vermouths amalgamés dans les sombres laboratoires des Cafés, par d'effrayantes Locustes ?

Aurélien Scholl, qui, en sa qualité de poète délicat et d'excellent écrivain, est naturellement un homme pratique, avait eu une idée géniale. Il aurait voulu qu'on continuât à se réunir dans les Cafés, à l'heure de l'absinthe, mais — sans absinthe ! Un très honnête homme, que l'on aurait choisi exprès pour cela, aurait versé aux promeneurs, en tout et pour tout, de très bon vin

de Bordeaux au quinquina, ce qui aurait eu le double avantage, d'abord de ne pas les empoisonner, et ensuite de leur offrir un breuvage sain et réconfortant. Mais ce rêve séduisant n'a pu être réalisé ; car, certes, les honnêtes gens sont en grand nombre, parmi les cafetiers comme dans les autres industries; mais on n'a pas pu trouver l'honnête homme — particulier qui voulût bien se procurer le vin de quinquina, dans lequel il y aurait eu du vin et du quinquina.

Il y a eu au Palais-Royal, un Café qui avait gardé sa décoration empire et son éclairage à l'huile. On y trouvait de vrai vin, de vrai café, de vrai lait, et de bons biftecks. Là déjeunaient Roqueplan, Arsène Houssaye, Michel Lévy, et le beau Fiorentino, qui savait s'y faire donner des morilles. Le maître de ce Café avaitdit que, le jour où il ne pourrait plus vivre en vendant des choses sincères, il ne céderait pas son fonds, mais vendrait son mobilier, et fermerait boutique. Il l'a fait, comme il l'avait dit. C'était un héros.

A Maurice Bouchor.

A ce que je crois, le calife Haroun al-Raschid avait trouvé le meilleur moyen d'être un souverain au courant de toutes choses, qui est de se promener la nuit dans les rues. Système excellent à Bagdad, bien plus excellent encore à Paris, où les rues sont douées d'une vie surnaturelle. Elles ont une vie, une pensée, une âme, et si on sait les écouter, vous parlent. Dans les quartiers commerçants, on entend encore, vaguement comme un écho, le bruit des enclumes, des machines, le frémissement de la matière en travail ; autour de l'Odéon flottent dans l'air, comme subtilisés, des idées philosophiques, des calculs transcendants et des vers d'Homère. A Paris, les ciels, les nuées, les fourmillements d'astres s'associent aux aspects de la Cité, à la manière d'être des pierres ; et ces pierres elles-mêmes sont encore pétries et modelées par toutes les pensées

agiles et fécondes qui, pendant le jour, se sont agitées autour d'elles.

Celui qui, la nuit, se promène dans Paris silencieux et presque vide, en sait plus sur le mouvement des âmes et sur la réalitédes choses que s'il avait écouté beaucoup de conversations et feuilleté des tas de documents; car, alors, dans l'atmosphère encore vibrante, les idées se boivent et se respirent. Oui, il est bon, il est sain, il est profitable d'y errer pendant la nuit ; mais il n'est pas mauvais non plus d'y marcher pendant le jour, et de se mêler au peuple, à la foule, au vaste flot humain qui, pareil à celui de la mer, dit son secret sans parler, rien que par son agitation et par son mélodieux murmure. Si nos ministres ne sont jamais au courant de rien, c'est qu'ils ne voient pas la rue, n'entrevoient pas les pavés, et vivent emprisonnés dans des intérieurs décorés avec le plus mauvais style de l'empire.

Les gouvernants ont aujourd'hui les pieds attachés à leurs tapis avec de la poix ; mais cette mode bourgeoise et casanière est relativement récente. Le roi Louis-Philippe, dont le toupet classiquement frisé jette sur l'Histoire une ombre comique, portait toujours avec lui un parapluie, devenu légendaire ; ce qui prouve assurément qu'il ne craignait pas de se promener dehors, car ce n'était pas sans doute pour parcourir les appartements des Tuileries qu'il s'attelait à ce meuble peu héroïque, mais utile. Son jeune et charmant fils, le duc d'Orléans, ne dédaignait pas

de monter des étages, d'entrer dans le cabinet des écrivains et dans l'atelier des artistes; aussi fut-il pour beaucoup dans le grand mouvement de 1830, car pour tous ceux qui vivent de la pensée, c'était un encouragement énorme de savoir que leurs travaux étaient connus et compris dans le palais où se façonnaient les destinées de la France. Avant ceux-là, prince essentiellement ambulatoire, Napoléon Premier, vêtu de sa grande redingote, aimait à causer avec les marchands dans leurs boutiques, à vagabonder avec la foule, à passer avec les passants, et à rire un peu en liberté des bourdes que lui contait son ministre de la police. Il n'était pas un étranger dans la rue, parce que jadis il l'avait connue, de la seule façon dont on puisse bien la connaître, c'est-àdire en étant pauvre. Il avait erré, sans un sou, et il avait si bien pris l'habitude, faute d'en avoir, de ne pas mettre d'argent dans sa poche, que plus tard, lorsqu'il eut beaucoup d'argent, étant le maître du monde, il continuait encore à ne pas en mettre dans sa poche, ce qui parfois l'exposait aux plus bizarres aventures. Mais de la sorte, du moins, il pouvait contempler la Vérité touie nue, et non affublée de mille oripeaux menteurs, comme on la lui montrait aux Tuileries.

Ah ! si l'artiste, si le poète veulent savoir au juste ce que vaut leur gloire, ils n'ont qu'à sortir, à regarder leurs inventions en plein soleil, et ils verront tout de suite s'ils ont modelé des figures vivantes ou de pâles fantômes. Les femmes qui,

sous tous les rapports, ont infiniment plus de bon sens que nous, les femmes qui ne se contentent jamais de l'ombre, et veulent la proie toute palpitante et saignante, savent très bien où sont l'applaudissement qui compte et la vraie adoration. Si elles veulent savoir où elles en sont de leur beauté et de leur puissance, elles ne se fient ni aux mensonges intéressés de leurs amis, ni à la politesse envenimée des salons ; mais elles croient à l'effet qu'elles font dans la rue avec leur belle toilette, elles sont rassurées par l'admiration qui involontairement s'exprime avec de grossiers jurons ; et depuis la duchesse qui va à Saint-Thomas-d'Aquin, avec sa démarche chaste et divine, jusqu'à la rôdeuse effrontée et mélancolique du boulevard extérieur, toutes les femmes sont contentes si elles plaisent au public incorruptible de la rue, le seul qui ne prend pas des vessies pour des lanternes et n'achète pas chat en poche.

Le baron Haussmann, comme un moderne Hercule, savait nettoyer les cloaques et faire passer des fleuves à travers les écuries trop sales. Il nous a donné de l'air et du jour ; il créait des capitaux, par la mise en valeur des terrains jusque-là dédaignés, et en somme, il fut doué d'un certain génie pour la bâtisse ; mais il eut aussi la tête barrée à un certain endroit, et il ne devait jamais rien comprendre à l'âme de Paris. Lorsque sa pioche ivre et folle bouleversa le boulevard du Temple, il crut n'avoir détruit que des théâtres; mais son crime eut une bien autre im-

portance, et il avait pour longtemps stérilisé le génie dramatique de la France. Pas de pièces sans acteurs, cela est un axiome élémentaire ; or, pourquoi y avait-il en ce temps-là tant de grands comédiens, et pourquoi y en a-t-il moins aujourd'hui ? Qu'on se rappelle sur le boulevard ce terre-plein, éblouissant de lumières, grouillant, ruisselant, peuplé de boutiques en plein vent, où s'agitait et flânait sans cesse une foule parisienne infiniment diverse, à la fois élite et populaire, mais ardemment éprise du théâtre ! Là passaient les acteurs se rendant à leur art, à leur besogne, à leur triomphe ; ils passaient, non plus travestis et peints, affublés d'un personnage d'emprunt, mais redevenus eux-mêmes et sous leur figure naturelle, au milieu du peuple, qui les aimait, les connaissait, vivait avec eux au théâtre et hors du théâtre. Traverser cette foule, c'était l'épreuve redoutable et décisive ; car si l'artiste avait bien joué la veille et les autres soirs, il était salué par de longs regards amis ; si, au contraire, il avait manqué de sincérité, s'il s'était abandonné à la convention et aux effets faciles, il trouvait devant lui cette morne indifférence dont les héros et les rois eux-mêmes ne se consolent pas. Ah ! qu'importaient alors à un Deburau, à un Frederick, à une Dorval, la jalousie de leurs rivaux, la mauvaise humeur des feuilletons, l'admiration guindée des gens du monde, quand le Parisien leur jetait le regard qui voulait dire : Je suis content de toi! Tout ce inonde, acteurs et foule, s'entendait comme larrons en foire, et vivait

dans une véritable communion. Aujourd'hui, ils sont des étrangers les uns pour les autres, ne se connaissent plus, et la Muse aussi ne les connaît plus, parce qu'ils ne sont plus unis et rassemblés dans une même pensée pour l'amour d'elle.

La Rue sait tout, connaît tout, prévoit tout, et sans elle, personne ne sait rien. Si en dépit de beaucoup de chefs-d'œuvre, excellents et supérieurs, la Comédie Moderne (en arrière de cent ans sur Balzac, venu trente ans avant elle,) n'a pas réussi à peindre la Vie Moderne, c'est que, par une fausse idée de dignité, tranchons le mot, par bégueulisme, elle s'est emprisonnée dans les salons, et que le peuple lui est inconnu. La Comédie de Molière, comme celle de Shakspeare, comme celle d'Aristophane, connaît la rue et se livre au baiser du soleil. La nôtre, emmitouflée, meublée par un tapissier, barricadée entre des paravents, ne sait pas si c'est l'hiver ou l'été, s'il fait jour ou nuit, et si l'endroit qu'elle habite est une ville peuplée ou un désert. Même s'il y a eu une révolution et si la forme du gouvernement a changé, elle l'ignore absolument.

Comme nos députés, d'ailleurs. Car, enfermés dans ce que, par une ignorance coupable de la langue française, ils persistent à nommer une enceinte, on pourrait, sans qu'ils en fussent avertis en aucune façon, brûler Paris et en disperser la cendre aux quatre vents du ciel. Ah ! le moindre Gavroche, habitué du pavé, et compagnon des moineaux errants, est bien autrement qu'eux un historien et un politique ! A l'attitude

et au plus ou moins d'ardeur des enthousiastes qui arrachent le premier pavé, il sait tout de suite de quoi il retourne, et s'il s'agit d'une échauffourée, ou d'une émeute, ou d'une révolution. Il est aussi très bon critique d'art ; pour lui, la déesse de Rude, envolée, cuirassée d'écaillés, qui hurle son refrain dans la nue épouvantée, est La vraie Marseillaise, tandis que de certaines dames en marbre, couronnées d'épis ou d'étoiles lui représentent, non pas la République, mais seulement l'Astronomie ou l'Agriculture. Les projets pour le monument à élever à Gambetta ont été exposés dans la salle Melpomène ; aussi a-t- on été fort embarrassé pour décider entre eux ; si on les eût exposés en pleine rue, le choix eût été facile, il se fût fait tout seul et par la force des choses, et le peuple de Paris aurait très bien su dire, sans parler même, et d'un clin d'œil : Celui-ci est le bon !

Au nouvel Hôtel de Ville, debout dans leurs niches, les grands Parisiens sont en pleine vue ; aussi pour eux le jugement de la postérité a été fait tout de suite. Il y a certains d'entre eux qui sont là chez eux, naturellement, d'autres qui resteront éternellement dépaysés et stupéfaits. Le peuple adopte ceux qui, dans leur Ame, furent sincèrement peuple ; au contraire, ceux qui ont menti, courtisé la popularité et proféré de vaines paroles, auront toujours l'air de chercher où ils ont mis leur chapeau, et d'être en visite. Le pavé ne les connaît pas, n'a pas voulu apprendre leurs noms, et les renie.

ie8 L AME r»E PARTS

Lorsque vous êtes enfermés dans Y enceinte* vous vous figurez naïvement que les questions de ministres, d'hommes, de cabinets, sont des questions, et que le sein des commissions est un vrai sein, capable d'allaiter quelqu'un, ou de nourrir quelque chose ; descendez dans la rue, et sans qu'on vous fasse la leçon, vous verrez tout de suite que nous avons bien d'autres chats à peigner! Vous verrez tout ce peuple, hommes, femmes, vieillards, enfants, se rendant à leur tâche, courageux et tristes, parce qu'ils veulent bien travailler de toutes leurs forces, mais que malgré leur bravoure, ils voient s'agiter devant eux le spectre toujours menaçant de la Faim. Vous verrez le Vice dévorer de si jeunes proies, hélas ! que son festin de cannibale fait pleurer les pierres. Je sais bien qu'en somme c'est le lapin qui a commencé, et que ces pâles jeunes filles auraient pu aller demander de l'ouvrage au Bon Marché ou aux Magasins du Louvre ; mais peut-être aussi leur aurait-on objecté que les places étaient déjà prises.

Quoi qu'il en soit, descendez dans la rue, promenez-vous et ce sera du temps bien employé. Jadis un auteur qui crevait de peur en se rendant à l'Opéra-Comique, où on devait jouer une pièce de lui, et qui avait la colique de l'auteur dramatique, fut radicalement guéri de son mal en traversant la place des Victoires, où des hommes aux bras sanglants portaient au bout d'une pique la tête de la princesse de Lamballe. Vous ne trouverez pas toujours des spectacles pareils,

mais vous en rencontrerez d'autres, qui auront leur prix. Vous, monsieur, infatué de votre roman qui vous semble supérieur à l'Iliade, ou de votre sonnet que vous préférez à ceux de Ronsard, en remarquant alors qu'il y a bien plus de bouches que de pains et bien plus de pieds que de savates vous aurez de quoi réfléchir. Vous constaterez aussi qu'en plein air, 'tels grands hommes ne sont plus grands, comme telles belles femmes ne sont plus clu tout belles, et vous vous apercevrez qu'on fait avaler aux salons tout ce qu'on veut, mais que la Rue n'est pas si bête !

A Edmond Lepelletier.

A une époque déjà très lointaine, il y avait deux Cafés des Aveugles, en apparence assez semblables l'un à l'autre, en réalité complètement différents. L'un, situé dans une cave, sous le péristyle de Valois, en face du magasin de Corcellet, représentait la vertu, la joie paisible, le tranquille plaisir des bourgeois qui s'amusent placidement après avoir fini leur journée ; l'autre, dont les portes, en s'ouvrant, vomissaient des torrents de lumière dans la rue Montesquieu, était — tout le contraire !

Fût-il situé près du pôle Nord, au milieu des glaces éternelles, ou dans les sables enflammés de l'Afrique, tout Café des Aveugles, par cela seul qu'il existe, comporte deux éléments indispensables. D'abord, des aveugles, qui exécutent des morceaux symphoniques ; puis, un sauvage qui joue sur plusieurs tambours, sinon à la fois

comme on serait tenté de le croire, du moins avec une assez grande agilité pour faire illusion.

Ces aveugles, dont Balzac a si bien fixé le type dans son admirable Facino Cane, étaient en général des vieillards, pour la plupart marqués de la petite vérole : mais ceux qui n'étaient ni vieux ni grêlés paraissaient l'être tout de même. On les voyait tous horriblement pâles, pareils à des hommes égrégores qui, la nuit venue, quittent leurs tombes, pour se mêler indûment à la vie. Car la Couleur, qu'ils ne pouvaient pas voir, s'éloignait d'eux par un sentiment naturel etne voulaitavoir avec euxaucune relation. Leurs chevelures végétaient, pauvres, claires, tristes^ insuffisantes, comme pour marquer une rupture absolue entre eux et l'astre dont la parure d'or flamboyant est une chevelure. Comme tout musicien, ou virtuose, rappelle par un côté quelconque notre aïeul Orphée, ils lui ressemblaient tous par l'abominable résignation, par le désespoir sans bornes. On voyait que la nuit, l'ombre affreuse avait pris à chacun d'eux je ne sais quelle pleurante Eurydice.

Ces aveugles jouaient-ils bien ou mal de leurs instruments? Je suis porté à croire qu'ils en jouaient avec une honnête perfection médiocre; mais c'est ce qu'on n'a jamais pu savoir. En effet, de quelque façon que soit composé un orchestre d'aveugles, on n'y entend jamais que la clarinette. Quand même on y mettrait tous les violons qui menaient jadis nos soldats à la bataille,

toutes les flûtes et tous les hautbois de l'idylle, toutes les trompettes dont Berlioz avait besoin pour faire rugir son âme de lion, tous les cuivres, toutes les cymbales que Sax déchaîna dans la guerre épouvantée, on entendrait toujours la seule clarinette. Cet instrument se plaint et chante, non parce qu'un aveugle en joue, mais uniquement parce que l'aveugle est là.

Pourquoi les habitués du premier Café des Aveugles étaient-ils foncièrement et invinciblement honnêtes? Parce qu'on y buvait, à la vieille mode, la bière enfermée dans des cruchons de grès. Ah ! dans ces cruchons, la bonne bière française (d'Autun, par exemple) s'échappant en un jet de mousse, qui directement va tomber dans le verre, en se déployant comme un plumet, qui jamais nous la rendra, telle qu'on la voyait sur les affiches d'un ton bleu, imprimées à la manière des papiers peints ? Devant le cruchon, en face d'un paysan, ou d'une belle fille en robe rayée de rouge, était attablé un soldat joyeux, dont cette mousse représentait l'impétueuse et charmante bravoure.

Certes, avec leurs lignes insuffisantes et mal fermées, les Prussiens de Bismarck, devenus des Allemands, ne nous auraient pas tenus captifs, si nous n'avions pas été alourdis par l'amère.par la triste chope, et si nous avions continué à boire l'antique bière française, qui pétille et qui mousse. En ce temps, où nos malheurs, hélas ! étaient encore si loin de nous, les braves bourgeois du Café des Aveugles buvaient les cruchons

de bière, en mangeant des croquets véritables entièrement vêtus de croûte, dont la fabrication est perdue, et en regardant avec ravissement — le Sauvage.

Personne ne saura jamais pourquoi la présence des aveugles impliquait nécessairement colle du Sauvage. Ce problème ressemble à tous les autres problèmes humains; il est insoluble. Au temps dont je parle, le peuple parisien, voyageant en coucou et en gondole, n'allait pas plus loin que Longjumeau^ou Versailles; aussi était-il essentiellement un peuple marin et géographe, en vertu d'un idéal particulier, né spontanément dans son âme. S'il adorait passionnément le Sauvage, c'est que cet être singulier réalisait l'Indien imaginé par des citadins, qui n'avaient pas lu Chateaubriand, mais qui avaient vu Chactas représenté sur des pendules dorées à la sauce.

Coiffé d'un diadème de plumes peintes de couleurs turbulentes, ayant du rouge aux pommettes comme une marquise, le Sauvage était orné d'une barbe crépue, noire comme du taffetas d'Angleterre, attachée à ses oreilles par des crochets audacieusement visibles , comme les barbes dont le bonDesmousseaux s'affublait pour jouer les rois de tragédie. Et plus les crochets étaient évidents, plus les honnêtes bourgeois croyaient avoir devant les yeux un anthropophage authentique; car l'illusion est à ce prix pour le Parisien, foncièrement théâtral, qui consent à se figurer tout ce qu'on veut, pourvu qu'il soit mis dans le secret delà comédie.

Il on était du maillot comme de la barbe; i[ était tout à fait chimérique et, par cette raison même, donnait à des spectateurs enchantés la parfaite vision de la nature. Tantôt rose vif, ou couleur saumon, ou pâle comme la neige, ce maillot affectait ainsi diverses colorations, mais jamais celle de la chair humaine. Évidemment trop large, faisant des plis et s'appliquant à en faire, il était en outre enrichi d'arabesques en velours noir, bordées d'une broderie d'argent, qui difficilement eussent pu être cousues sur une peau vivante, cette peau fût-elle celle d'un Indien. Mais précisément à cause de ces poétiques invraisemblances, pour le bon bourgeois parisien, le dompteur des tambours était le Sauvage absolu, unique, le seul vrai; et si un Chicassos des cavernes, ou si le sachem des Onodongas avaient prétendu lui faire concurrence, ils auraient été chassés comme de vils intrigants.

Une autre attraction du premier Café des Aveugles, c'était Valentin, l'Homme à la Poupée. A eux deux, sa Poupée et lui, ils jouaient tout le drame de la famille, de la paternité, et ils épuisaient toutes les surprises de la mystérieuse ventriloquie. Valentin jouait excellemment son rôle, mais la Poupée était plus admirable encore dans le sien; elle riait, geignait, pleurait, parlait aussi, et elle était aussi tyrannique et encombrante qu'un petit enfant. Les bourgeois, qui avaient quitté leur maison pour ne pas entendre leurs enfants crier, écoutaient crier celui-là avec

délices, parce que celui-là c'était la comédie, et parce que s'ils avaient les oreilles déchirées par ses clameurs, c'était à titre de récréation et de réjouissance, et en se régalant des croquets dorés et de la bière mousseuse et turbulente, s'échappant des cruchons de grès.

Au second Café des Aveugles, situé dans la rue Montesquieu, il y avait, comme dans le premier, des aveugles musiciens et un sauvage tapant sur des. tambours ; mais là s'arrêtait la ressemblance. Au lieu des honnêtes consommateurs bourgeois, ceux qui buvaient là étaient des passants lubriques, des espèces de faunes parisiens proie de tous les vices, et on aurait pu se croire à Ségor, à Séboïm, ou dans les autres villes maudites. Cependant le feu du ciel ne tombait pas sur ce lieu abominable, sans doute afin d'épargner les innocents aveugles, qui soufflaient dans leurs clarinettes. En face même du café, dans le monument à colonnes occupé aujourd'hui par le grand Bouillon Duval, était un bal qui, lui aussi, faisait hurler et chanter ses musiques, et où fréquentaient des prostituées du plus bas étage. En été, les portes du bal s'ouvraient sans cesse, les portes du café aussi, l'air empesté et brûlant volait de l'un à l'autre de ces enfers, et les dames, allant sans cesse du bal au café, et réciproquement, n'étaient jamais à poste fixe, ni dans l'un ni dans l'autre.

Et le vent, soupirant, sous le frais sycomore, Allait tout parfumé de Sodome à Gomorrhe.

La bière qu'on buvait là n'était ni française ni allemande ; elle n'était enfermée ni dans des cruchons ni dans des canettes. C'était un liquide vague, incohérent, absurde, emprisonné dans de hideuses bouteilles quelconques, et les buveurs la versaient devant eux, plus que dans leurs verres. Autour des tables maculées, souillées, où la cendre des pipes faisait une boue dans les mares liquides, les femmes du bal, énormes, suantes, barbouillées d'un rouge ignoble, vêtues de robes de toile où on voyait déborder leurs chairs éhontées, se promenaient, avec des mots crûment obscènes, invitaient les consommateurs à les suivre. Celles qui réussissaient dans cette négociation, emmenaient leur conquête ; les autres rentraient au bal, où elles se remettaient à danser ; car leur multiple travail ne s'arrêtait jamais, et leur profession, effroyablement libérale, n'était pas une sinécure.

On connaît cette charmante gravure, coloriée à teintes plates, de Carie Vernet, où deux merveilleuses, coiffées de chapeaux en capote de cabriolet et vêtues de robes collantes, sans chemise ni jupe, sont suivies par un chien et par un aveugle. L'une d'elles a eu sa robe déchirée par les dents du chien. Elle laisse voir ainsi, en sa double rondeur jumelle, une croupe dessinée aussi purement que celle de la Vénus de Médicis. — Ah! s'il y voyait / dit-elle à son amie, en parlant de l'aveugle. Plus d'un observateur, égaré dans le café de la rue Montesquieu, a dû songer à cette estampe célèbre, et a dû se dire aussi, en

contemplant les aveugles musiciens, si pâles et si tristes : — Ah ! s ils y voyaient ! Ils auraient pu admirer alors, avec une funèbre épouvante, les appas difformes et démesurés des femmes colosses qui, autour des tables, proclamaient le culte de l'amour de la façon la plus grossière et la plus initiale. Mais si les aveugles ne voyaient pas ces masses croulantes de chair, ils en devinaient la présence; on eût dit qu'ils en portaient le poids accablant ; ils pâlissaient de plus en plus, en jouant des ouvertures empruntées aux anciens opéras- comiques, genre national par excellence.

Aujourd'hui, quand on voit des sauvages, c'est au Jardin d'Acclimatation; ils sont réels et scientifiques, et ne doivent rien à la fantaisie. Les musiciens des orchestres ne sont plus recrutés parmi les aveugles, et, dans l'édifice où bondissait une danse furieuse, on mange des potages et .des biftecks, cotés à un prix modeste. N'y a-t-\l pas là des indices de toute une transformation sociale ?

A Stéphane Mallarmé.

On s'est souvent demandé autrefois comment Jules Janin, toujours gai, toujours dispos, jamais las, pouvait sans peine, sans effort, sans aucune fatigue apparente, donner régulièrement cette Semaine Dramatique qui était, elle aussi, une comédie aux centactes divers. Il jouait de son violon magique, et aussitôt Agamemnon et Jocrisse, les Dieux de Racine et les bouffons de la parade, Hermione et Turlurette, les drames, les mères éplorées, les jeunes filles de Scribe en tablier de soie, courant après les papillons, Scapin avec ses quilles vertes, Mezzetin en manteau rayé, les danseuses perchées sur leurs pointes, tout ce monde évoqué parlait, évoluait, dansait autour de lui, tandis que, dans le lointain des bocages frémissants, les nymphes ingénues agaçaient d'une rose ou d'une brindille les aegipans et les faunes.

Oui, Janin était toujours prêt à recommencer les mêmes prodiges, à faire des portraits immortels comme celui de Marie Duplessis, à s'éblouir d'une fable de La Fontaine, à s'envoler avec une chanson d'Horace, à donner au premier vaudeville venu la même importance qu'à la guerre de Troie, à faire disparaître la muscade sous le gobelet, avant qu'on eût vu le gobelet et la muscade ; et on se demandait comment il avait acquis tant de force, tant d'adresse, un si prodigieux génie amusant, et comment il portait sans cesse à bras tendu le rocher de Sisyphe du Feuilleton, aussi léger pour lui que l'héroïque massue dans la main d'Hercule.

Cela a tenu à ce que Jules Janin avait un bon rédacteur en chef.

Certes, Armand Bertin ne fut pas le seul grand rédacteur en chef de ce temps ; mais il savait très bien comme on s'y prend pour faire éclore des chefs-d'œuvre. De temps en temps, il disait à son feuilletoniste :

— Il me semble que tu n'es pas du tout las, mais que, dans un moment, tu le serais. Laisse donc le drame, le vaudeville, toutes les fariboles, et va te promener. Va boire le bon air salubre écouter murmurer les ruisseaux et reposer tt a yeux, en regardant la saine verdure des feuilles.

— Sans doute, mon cher maître, répondait Janin, ne rien faire est une occupation à laquelle je me livrerais avec le plus grand plaisir. Mais, pour le moment, elle m'est interdite, car je n'ai pas d'argent.

— Si fait, disait Armand Bertin, tu en as, puisque je vais t'en donner. Promène-toi, amusetoi, et reviens quand tu sentiras la nostalgie de la plume qui court sur le papier, et de l'encre d'imprimerie.

— A la bonne heure, disait Janin ; mais si le feuilletoniste qui me remplacera plaît mieux que moi, et si le public s'y attache ?

— Rien de tout cela n'arrivera, disait Armand Bertin, car le Journal des Débats se passera de feuilleton, et par conséquent aucun feuilletoniste ne te remplacera. Va te promener !

Voilà pourquoi, à Spa, un beau jour de juin, serré dans une élégante redingote couleur têtede-nègre que faisait très bien valoir le pantalon gris clair et le gilet de piqué blanc, Jules Janin content, rasé de frais, très semblable à son ami Horace, marchait sur la jolie promenade- de Sept-Heures, qui va de la place Royale jusqu'au pied de la montagne d'Annette et Lubin. Il admirait que cette montagne se nommât comme un opéra-comique, et cet opéra-comique comme une montagne, et en même temps il savourait l'immense joie de ne rien écrire et de sentir dans son cerveau les figures de rhétorique, immobiles et muettes, dormir d'un sommeil furieux.

Parmi les personnes illustres qui résidaient à Spa et s'abreuvaient aux sources du Pouhon et du Prince de Condé, il y avait une des plus grandes dames de l'Europe, dont la naissance, la beauté sans rivale, la noble grâce, la bonté infinie et les immenses richesses, si souvent dé-

pensées pour la charité et pour les arts, avaient passionné Paris, qu'elle avait longtemps habité. Partout entourée d'admiration et de respects, cette personne divine, qui permettait à ses amis do la nommer familièrement la princesse Adriana, se promenait volontiers seule, et c'est ce qu'elle faisait à ce moment-là, vêtue d'une toilette claire, fraîche comme cette matinée d'été, tenant à sa main une ombrelle ornée de fleurs roses et, par sa démarche harmonieuse et légère, révélant instinctivement la déesse. Mais il arriva une chose d'abord inexplicable. La princesse vit qu'elle était la proie de mille regards et que les yeux de tous les passants étaient fixés sur elle, comme ne pouvant s'en détacher. Être regardée, certes, elle y était habituée; mais pas avec cette intensité, cette curiosité fiévreuse et, pour la première fois de sa vie, elle pensa que peut-être elle avait eu tort de sortir seule.

Par bonheur, elle aperçut notre feuilletoniste, qui depuis longtemps n'avait parlé à âme qui vive et qui, pour s'amuser, se récitait à demivoix l'ode à Lycé : Extremum Tanain si biberes, Lyce...

— Ah ! dit-elle, Janin ! Donnez-moi le bras.

Certes, l'écrivain fut heureux, estimant avec raison que rien n'est plus agréable que de guider une dame illustre parmi les plus adorées, par un beau soleil, sur une promenade verte. Quant à la princesse, elle pensa que, maintenant, confiée à la garde d'un cavalier qui en valait un autres elle ne serait plus en butte à l'indiscrète atten-

tion des passants ; mais elle se trompait, et plus que jamais elle était regardée par la foule stupéfaite des promeneurs. Enfin, par un heureux hasard, ayant baissé les yeux, la princesse Adriana se mit à rire en voyant la cause de tout ce tumulte. Par l'incroyable distraction d'une de ses femmes, elle avait sur la poitrine, monté en broche, un diamant historique, presque aussi gros que le Sancy, pesant plus de trente carats, et qui avait longtemps appartenu à la couronne d'Italie. Ainsi elle marchait, portant devant elle quelque chose comme un vrai soleil enflammé et fulgurant, bon pour faire éclore les roses et mûrir les raisins, et pour aveugler le vain troupeau des mortels. Elle s'empressa de détacher de sa robe cet astre importun, et le tendant à son cavalier :

— Janin, dit-elle, faites-moi le plaisir de mettre cela dans votre poche.

Quoiqu'elle fût taillée et cousue selon les règles les plus irréprochables, jamais la poche du gilet de piqué blanc de Janin ne s'était trouvée à pareille fête, et elle en sentit sans doute un légitime orgueil. Tout rentra dans l'ordre ; l'esprit vivant et la beauté divine cessèrent d'être regardés plus qu'il ne convient. Bonne et affable, comme elle l'est toujours, la princesse Adriana voulut faire briller son serviteur, et elle lui ordonna de raconter ce qu'on disait et ce qu'on faisait à Paris. Et qui eût pu, mieux que Janin, s'acquitter de cette tâche ? Il raconta, montra tout à la fois, les promenades, les comédies, le faubourg Saint-Ger-

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main, les bals du roi Louis-Philippe et la cohue de l'Opéra, où l'on voyait les duchesses causer avec des polichinelles. Il fit là, assurément, son meilleur feuilleton. Il sembla que, pareil à l'homme-orchestre, il jouait à la fois de tous les instruments, et qu'il déroulait toutes les aquarelles de la vie élégante où, de son pinceau magique, Eugène Lami a représenté les foules de femmes, de seigneurs, de robes de satin et d'uniformes, éclaboussés de diamants et de plaques d'ordres. Il dansait sur une corde raide invisible, jonglant avec des poignards et avec des boules d'or, et d'autres fois, comme un poète japonais, chassant devant lui, avec un éventail vertigineux un essaim de papillons fous, qui étaient les mots et les phrases. Quand il eut reconduit la princesse à la porte de la villa qu'elle habitait, il s'en alla, ivre de ses yeux, de son sourire de pourpre, et aussi des noms, des adjectifs, des divers vocables habillés de pierreries et coiffés de chapeaux de fleurs, auxquels il avait fait danser une farandole effrénée. Alors, doucement caressé par la brise, il alluma un cigare, pas trop sec, mais suffisamment sec, faisant de la cendre blanche, et il connut l'immense joie de fumer à l'air libre, exempt de soucis, en regardant le ciel, et sans craindre la visite d'un vieux classique, qui viendrait, en tenant sous son bras un manuscrit de tragédie.

La princesse Adriana avait bien voulu inviter Janin à aller la voir souvent. Il y alla, très heureux dans cette maison amie, où parfois il dînait avec des duchesses assez grandes dames pour

oser être gaies, avec de vieux diplomates qui avaient tout vu, et avec de très jeunes princes ingénus, chamarrés de grands cordons. Surtout, il éprouvait un bonheur infini quand il trouvait la princesse toute seule; car, dans l'intimité, elle était exquise et causait encore mieux qu'elle ne faisait causer les autres. Retenu ainsi par tous les plaisirs des yeux et de l'esprit, Janin fut peutêtre resté à Spa jusqu'à la fin de la saison, et peut-être toujours, si, tout à coup, à la lecture d'un journal, il n'eût tressailli, comme Achille touchant les armes sonores.

Marie Taglioni avait mimé un nouveau rôle poétique, et lui, l'historien de ces jolis rêves, qui se réservait expressément le ballet, il avait été absent, comme Crillon ; il n'avait pas été là pour peindre, avec les plus mystérieuses couleurs de la prose, l'immortelle sylphide aux ailes de papillon, s'envolant parmi les nuées extasiées ou voltigeant, comme Camille, sur les corolles frissonnantes des fleurs. A cette pensée, le feuilletoniste fut repris par la nostalgie du feuilleton. A grands cris, comme Pierrot, il demandait une plume, pour écrire, non pas un mot, mais beaucoup de mots ; et résolu à se mettre en route dès le lendemain, il alla faire ses adieux à son illustre amie.

— Ainsi vous partez demain, c'est bien décidé? lui dit-elle.

— Parfaitement, princesse, fit Janin.

— Eh bien ! alors, dit la belle Adriana, si vous me rendiez mon diamant ? .

Le grand fantaisiste fut frappé comme par un coup de foudre. Oui, la princesse lui avait confié ce prodigieux soleil, qu'elle avait ôté de sa poitrine. Mais lui, Janin, qu'en avait-il fait? Il l'avait complètement oublié. Fou, terrassé, ivre d'horreur, il se sauva sans répondre, s'enfuit dans la campagne, et se mit à agiter plusieurs projets. Devait-il se faire sauter la cervelle? Ou, comme dans les pièces de Scribe, s'en aller en Amérique et, par d'habiles spéculations, y amasser une grande fortune ? Il pouvait aussi écrire un roman qui — chose peu probable en ce temps-là ! — se vendrait à mille exemplaires. Ou, mieux encore, composer une pièce de théâtre qui, par une très heureuse fortune, se jouerait jusqu'à trente fois. Mais tout cela était trop long, trop difficile, trop compliqué. Ce n'était pas plus tard qu'il lui fallait le diamant, c'était dans cinq minutes, et tout de suite. Enfin, ô ravissement ! il se rappela le gilet de piqué blanc et la poche de ce gilet, où il avait mis le diamant de la princesse Adriana. Mais qu'était devenu le gilet ? Il courut à son hôtellerie, y entra comme l'ouragan, et questionna le garçon préposé à son service.

— Ah ! dit ce jocrisse, avec la sérénité de l'orgueil heureux, cette fois, monsieur, vous ne me gronderez pas. Le gilet? je l'ai tout de suite porté chez la blanchisseuse. A l'heure qu'il est, il doit être plus blanc qu'une montagne de neige, si on le blanchit toujours. Janin se précipita chez la blanchisse use, lasaisit dans ses mains tremblantes, et l'interrogea avec des angoisses mortelles.

206 L AME DE PAËIS

— Ma foi ! monsieur, dit cette femme stupéfaite, nous n'y pouvons plus rien, nous sommes débordés ! Pour le moment; il y a ici tant de buveurs d'eau que nous n'avons plus le temps de respirer ni de vivre. Tout le linge est encore là, par terre, jeté au hasard dans cette chambre noire. Votre gilet y est peut-être aussi.

A quatre pattes, rampant comme une bête, à demi-mort d'anxiété et d'épouvante, le Parisien se vautra dans le capharnaùm, et, bouleversant tout, retrouva, d'abord son gilet, puis, dans la poche de son gilet, le diamant, l'astre épouvantable. Il le rapporta à la princesse qui, sans rien comprendre à sa mine tragique, le remercia comme s'il lui avait apporté un bouquet de violettes d'un sou.

Et cependant, en rentrant chez lui pour faire sa malle, le bon feuilletoniste pensait avec ravissement aux princesses de théâtre, dont les pierreries n'ont pas d'autre importance que celle d'un bouchon de carafe. Et revivant les cruelles terreurs que lui avait causées le diamant fatal, il se disait, à part lui :

— Nous autres, simples bohémiens, nous ne savons pas toucher à ces choses-là, si ce n'est dans les écrins éblouis de la Chimère. Et pour plus de prudence, bornons-nous à faire miroiter et flamboyer les diamants du Style I

A Antonin Périmer.

En ce temps-ci, grâce aux Dieux immortels, les honnêtes gens dînent tous ; mais il y a eu des époques lointaines où beaucoup d'entre eux ne dînaient pas, faute d'argent monnoyé. C'était dans ces âges romantiques où un modèle achetait à Eugène Delacroix des toiles qu'il lui payait vingt-cinq francs, et où un artiste, qui ne manquait ni d'originalité ni de génie, brossait pour un marchand de tableaux de la rue Laffitte de faux Wateau, payés cinq francs, qu'il peignait sur de vieux dossiers de chaises. Ah ! je les ai vus, ces panneaux ivres de rose ! Certes, ils ne ressemblaient pas du tout à ce qu'ils prétendaient être, et cela pour plusieurs raisons. Entre autres celle-ci, qu'à part les gravures et L'Embarquement pour Cythère, le peintre, comme tout le monde alors, avait vu fort peu de Wateau ; mais c'étaient encore de bien amusants et gracieux

caprices. Et il fallait voir la terreur du misérable artiste eu outrant chez le marchand de tableaux, sa petite planche sous le bras, en se demandantavec angoisse si son seigneur et maître lui donnerait, ou non, les cinq francs: car il ne les donnait pas toujours !

Oui, ce cercle de l'enfer a été franchi une fois pour toutes, et personne n'y sera plus enfermé jamais. Je dîne, tu dînes, il dîne, nous dînons, ils dînent, et nul à présent n'est si abandonné du ciel que de ne pas trouver à l'heure dite sa croûte au pot et son chateaubriand aux pommes soufflées. A une exception près, cependant, qui a été décrétée jadis par un enchantement de Merlin ,et de Viviane. Comme sur l'ancien Pont-Neuf de Tabarin, on rencontrait toujours à quelque moment qu'on y passât, un moine, un soldat et une dame conciliante, de même jusqu'au dernier iour de Paris et tant qu'il en restera pierre sur pierre, il y aura toujours dans cette ville de Balzac, un homme, un penseur, un seul, poète, artiste, ou politique ignoré, qui, à l'heure du dîner,ne dînera pas, faute d'argent. Eh bien ! celui-là, si l'on s'en avisait, serait le sauveur, l'inventeur universel, le vainqueur de tous les nœuds gordiens, l'homme qui trouverait la quadrature du cercle, la direction des ballons, les rimes à pampre, l'art d'engraisser une femme mince, et de l'encre à écrire qui ne devienne pas de la boue, et des contes non empruntés a l'Egypte où à l'Inde antique et des allégories absolument nouvelles, n'ayant rien à démêler avec les religions helléniques.

Car à sept heures et demie du soir, quand tous les éblouissements joyeux s'épanouissent sous le gaz qui flamboie, quels efforts de génie l'envie de dîner n'inspirerait-elle pas à l'unique Parisien qui n'a pas de quoi dîner, et qui sent ses dents mieux aiguisées que celles d'un jeune loup ? Ah ! il me fait rire, ce Robinson Crusoé qui veut m 'attendrir, et qui a tout dans son île, des plantations, des magasins, des troupeaux de chèvres, des tortues aux œufs délicieux, et du tabac poussé naturellement, sans culture. Il a tout trouvé sur le navire échoué, des haches, des bisaiguës, des clous, des vêtements, des chemises, des légumes, de la poudre, du plomb, des fusils, des pistolets, des sabres, du blé, de l'argent même, et je ne sais pas ce qui lui manque, si ce n'est un coupon numéroté pour aller le soir à la Comédie-Française. Mais le naufragé dans Paris est bien autrement dénué ; il n'a aucun moyen de se procurer une croûte de pain ou une feuille de papier à cigarettes, et entre lui et la pièce de cinq francs, il y a des abîmes plus profonds que la tumultueuse mer, des montagnes plus hautes que la Jung-Frau, des espaces plus infinis que l'insondable éther, où gravitent éperdues les fourmillantes étoiles.

Si j'étais le président du conseil des ministres (ce dont Dieu me garde ! comme disait jadis le bon drame échevelé), vers sept heures ou sept heures un quart, je m'en irais droit à l'homme qui n'a pas de quoi dîner. Je lui montrerais, je ferais briller à ses yeux un louis flambant neuf,

peut-être même en or vierge, comme dans La Princesse de Bagdad, et je lui tiendrais à peu près ce langage : Mon ami ! tu vas dîner tout à l'heure, rien ne saurait empêcher que tu dînes ; voilà le louis, tu l'auras, et c'est comme s'il était dans ta poche; mais auparavant, j'ai à te demander quelques rien du tout, des choses sans importance, des vétilles qui ne sauraient t'embarrasser un instant. Je te prie, fais-moi le plaisir de résoudre immédiatement les questions économiques, la question sociale et toutes les autres questions. Remets le budget en équilibre ! Trouve le moyen de mener abonne fin la politique coloniale, sans y engloutir des tas de millions. Comment rassurer l'agriculture, épouvantée justement par l'importation du blé étranger à trop bon marché ? Les filles errantes sont le produit naturel de nos âmes libertines, et leur existence implique celle des pales rôdeurs qui assassinent les passants : car toute femelle a besoin d'avoir un mâle dont elle ne soit pas indigne. Cette difficulté ne comporte donc pas de solution; cependant trouves-en une tout de même, et il est indubitable que tu auras le louis !

C'est ainsi que je parlerais au convive du festin absent, et soyez certains que toutes ces devinettes, en apparence compliquées, ne l'embarrasseraient pas une minute ! On me demandera où et comment je trouverais mon sauveur famélique; mais cette objection n'en est pas une. Le Tantale dont j'ai besoin, dont tout le monde a besoin, ne sera pas devant la boutique du boulanger, car il

pense beaucoup moins à un morceau de pain qu'au filet de bœuf, au perdreau rôti et aux écrevisses bien épicées. Il ne sera pas devant le restaurant à dix-huit sous ; car, tant qu'à désirer, à quoi bon désirer si peu de chose? Il ne sera pas non plus devant le Café Anglais, dont la façade nue et correcte ne lui montrerait pas la figure visible de son âme. Mais tel que le grand Daumier l'a représenté, il se sera certainement arrêté, cloué par l'extase impuissante et furieuse, devant l'étalage du marchand de comestibles, où des homards savamment débités et ornés d'une gelée de topaze, des pâtés à la croûte d'or, bons à être éventrés immédiatement, des raisins faits pour couronner Ariane, des asperges pareilles à des mâts de Cocagne, des hures enveloppées d'une croustillante chapelure, des boudins noirs comme l'Érèbe, des bouteilles de vins précieux et de chaudes liqueurs semblent dire : Prendsnous! emporte-nous! mange-nous! sans préjudice des ananas au plumet de feuilles vertes et des voluptueuses confitures de roses.

Mais il y a plusieurs grands magasins de comestibles; devant lequel d'entre eux notre homme se sera-t-il arrêté ? Pas devant celui du Palais-Royal, où le crépuscule est noir et triste. Pas devant celui du boulevard, parce que là il y a trop d'espace, trop de bruit, trop de foule autour des richesses amoncelées, et que le pauvre hère ne les embrasserait pas assez étroitement de son désir, ne les tiendrait pas assez captives sous son regard. Il sera devant le magasin dont l'étalage

est le pluspompeux,le plus varié, le plus éclairé, et éclabousse toute la rue do ses insolentes couleurs. Allez là tout droit, et vous l'y trouverez. Si Charlemagne, empereur d'Occident, avait connu l'homme qui n'a pas de quoi dîner, il lui aurait dit tout de suite : Prends Narbonne ! et Napoléon l'aurait envoyé conquérir l'Angleterre. Mais il ne passe pas tous les jours des empereurs clans la rue Vivienne, et de simples êtres, qui ne tenaient pas dans leur main le globe étoile, ont quelquefois tiré un très bon parti du pauvre hère qui, pareil au peuple Araucanien, manque de toute monnaie.

Etienne Loreau, comme chacun le sait, est devenu un dessinateur célèbre. Mais en sa prime jeunesse, il observait lavie, ne pouvait pas la traduire parce qu'il ne savait pas encore dessiner, et vivait de l'air du temps, ou à peu près. Ennuyé de cette abstinence trop prolongée et semblable à elle-même, il résolut de piquer une tête dans la Seine du haut d'un pont, non cependant sans avoir savouré un repas confortable. Il alla donc se régaler tranquillement chez le spirituel restaurateur Pujole, cet ami des artistes qui, avec un tact merveilleux, ne demande rien à ses amis, et assiste à toutes les premières représentations, en payant ses places. Après avoir pris son café avec un verre de vieille eau-de-vie, et allumé un excellent cigare fourni par un garçon qui sait les choisir, Loreau demanda à parler au maître de la maison, et fut introduit auprès de Pujole qui, assis dans son cabinet, travaillait. Le convive ne

fit pas d'aveux, le restaurateur ne lui en demanda pas ; ces deux hommes intelligents s'étaient compris du premier regard , et surent, avec un parfait dandysme, supprimer les développements inutiles.

- — Eh bien! oui, dit Pujole, vous avez un moj^en très simple de n'être pas conduit au poste! Comme vous avez pu le voir, je fais d'excellente cuisine; mais bœuf, veau', mouton, poisson, pièces froides, le nombre des choses qu'on mange est forcément restreint. Au contraire, pour surexciter le désir des consommateurs, ces quelques plats doivent recevoir sans cesse des appellations nouvelles, et mon malheur, c'est que je sais moins de mots que Théophile Gautier. Tenez, voici la liste des mets qui demain matin composeront les déjeuners; pour trois de ces mets seulement, trouvez-moi des noms inouïs, imprévus, étonnants qui, rien qu'à les lire tout bas, réveillent le convive blasé, agacent les papilles, fassent venir l'eau à la bouche, et nous seront quittes.

Il sembla à Etienne Loreau qu'à ce moment quelque mystérieuse divinité lui fendait le front avec un marteau d'or; son cerveau fut comme inondé d'un flot brûlant, et frappé, foudroyé par l'Inspiration, il entendit une voix inconnue crier à son oreille les trois noms de plats réclamés par le restaurateur. Il les cria lui-même ; c'étaient des noms harmonieux, sonores, extraordinaires, qui à la fois décrivaient les mets, en donnaient envie, et par d'heureuses onomatopées, faisaient

allusion aux événements les plus récents. Pujole se jeta dans les bras de son débiteur, et après l'avoir chaudement remercié, lui mit dans la main une petite bourse en maroquin bleu, convenablement gonflée de louis.

— Mais, dit alors Etienne, devrai-je revenir une autre fois que je n'aurais pas d'argent.

— Gardez-vous-en bien, dit Pujole, vous n'auriez plus l'illusion, et l'effet ne se produirait pas ; ces coups de hasard ne servent qu'une fois. Quand je vous reverrai, au contraire, c'est que vous reviendrez ici avec beaucoup d'or, qui sera bien à vous !

Autre point de vue, la courtisane Sylvanie Toms, qui a des appétits de Gargamelle, avait bien deviné à quoi Tantale peut être bon. Une hôtellerie, dont le maître était de ses amis, lui tenait prêts, dans ses jours de fringale, un appartement coquet et un bon dîner. Elle faisait arrêter, devant l'étalage des comestibles, son coupé sombre et sans chiffre, et avisant l'homme qui n'a pas de quoi dîner.

— Venez, disait-elle, la soupe est servie !

Le malheureux ne demandait pas d'autre explication , il suivait Sylvanie, dînait comme un gouffre, et on causait après. Imaginez que la belle Toms trouvait dans son invité de hasard un interlocuteur des plus loquaces. Car si, avant de la rencontrer, il n'avait pas dîné, vous pensez bien qu'il n'avait pas aimé non plus. Et estimant qu'il ne rencontrerait pas de longtemps un tel festin, il s'empiffrait, mettait les bouchées en double, et

TANTALE 21a

dévorait pour la faim à venir. C'est par cette raison que Sylvanie Toms est restée jeune, à l'âge ou d'ordinaire on ne l'est plus, et se porte comme le Pont-Neuf. Car ainsi que le disent à tout propos les médecins modernes, qui ne croient pas à la médecine, l'hygiène est tout !

A Philippe Gille.

Un ambassadeur venu de l'extrême Orient s'en retournait dans son pays, après avoir fait parmi nous un assez long séjour, et comme on lui demandait ce qu'il avait le plus admiré à Paris, il répondit sans hésiter : Ce sont les vieilles femmes ! Ce diplomate parlait avec une rare sagesse, et montrait ainsi la profondeur de son génie. Car si, quelles qu'elles soient, les vieilles femmes sont intéressantes partout, combien plus à Paris, où elles portent en elles l'âme, le passé, le souvenir et la synthèse de cette ville effrayante! Celles qui furent honnêtes, vivantes figures de la tradition et de l'esprit d'autrefois, nous apparaissent, environnées de respect, avec la majesté du devoir accompli, de la chair vaincue, de l'idéal fièrement adoré dans leurs nobles cœurs. Les autres (si toutefois.il existe des femmes qui ne soient pas honnêtes, et ce serait une question

à débattre) les autres, dis-je, revenues de tout avec l'implacable expérience, avec la logique sans défaut que rien ne déroute, ont vu les coulisses de la vie, les rouages de la politique, l'envers de l'amour, l'affreuse cuisine des événements et elles savent de quelle vile matière est faite la gloire humaine. Ces hommes austères, artisans de grandes œuvres, chefs d'armée, conducteurs d'hommes, que la foule regarde avec un respect mêlé d'épouvante, ellesles ont vus se rouler à leurs pieds, bêtes, désarmés, et balbutiant des niaiseries enfantines ; aussi savent-elles exactement ce qu'ils valent.

Les vieilles femmes ! il faut les admirer, parce qu'elles sont toutes puissantes ; les craindre, parce qu'elles sont redoutables; les aimer, parce qu'elles ont aimé ; et il faut avoir pitié d'elles, parce qu'elles ont subi toutes les douleurs et que leur cœur a été percé de mille glaives. En un poème inoubliable, qui durera autant que la langue française, Baudelaire a peint ces petites vieilles rétrécies, diminuées, ratatinées par l'âge, qui retrouvent au dernier moment une grâce puérile, et que l'on couche dans de petits cercueils, tout pareils à des cercueils d'enfant. Il y a aussi celles qui restent belles, celles qui acquièrent une grandeur tragique, celles chez qui la distinction, affinée et spiritualisée par un long usage, a créé quelque chose de très supérieur à la beauté. Il faut les vénérer toutes, et leur accorder à toutes une tendresse filiale. L'avocat des femmes exalté entre tous, Brantôme, partial à ce point qu'il

llJ

218 i/AME DE PARIS

rendait une chevelure à Marguerite de Navarre, en dépit de ses perruques historiques; l'amoureux, le galant, le sage Brantôme voulait que les vieilles femmes fussent aimées d'amour. D'après des observations que la Physiologie confirmerait peut-être, il défendait sa thèse par des raisons délicates, moins faciles à exposer aujourd'hui qu'au temps de la Renaissance, où les jeunes reines avaient étudié la philosophie et savaient le latin. Ceci est affaire d'appréciation et de conscience. Mais ce qui est certain, c'est qu'il faut être bien avec les vieilles femmes, si on ne veut pas rester stupéfait en face de la Vie, comme devant une énigme dont on ne sait pas le mot.

Un auteur de comédies qui s'est trompé sur tout, sans exception, parce qu'il regardait tout superficiellement, a cru que si la protection des vieilles femmes est si efficace, c'est parce qu'elles possèdent de belles connaissances et qu'elles ont beaucoup d'influence dans le monde. Cette raison serait valable s'il s'agissait uniquement de nommer un chef de division ou de renverser un ministère ; mais les plus hautes relations ne servent de rien pour toucher le cœur d'une jeune fille. Il y a une cause d'un ordre bien autrement idéal et supérieur, qui, nécessairement, devait échapper à un esprit naïvement compliqué, épris de frivoles chinoiseries. C'est qu'avec un instinct impeccable et sûr, les vieilles femmes reconnaissent l'homme marqué pour les angoisses et pour les triomphes de l'amour, et par un magnétisme éternellement mystérieux, par un

acte de la pensée qui n'a pas besoin d'être matériellement exprimé, sans dire un mot, sans faire un geste, elles désignent cet élu aux jeunes femmes. Il s'agit donc, toujours et uniquement, de plaire aux vieilles femmes, après quoi on aura tout le reste aussi, par surcroît.

Cette vérité élémentaire est connue depuis le commencement du monde ; mais il est facile de l'interpréter bêtement, et au contraire, il faut en saisir le sens intime et le subtil esprit. Belle à déconcerter le rêve, gracieuse, riche, innocente et spirituelle, MUc Ernestine de Giel refusait l'un après l'autre, tous les prétendants qui lui étaient offerts. Sans doute parmi eux il s'en était trouvé d'assez dévoués, d'assez braves, d'assez fidèles pour mériter cette jeune fille adorable; mais ils n'avaient pas su montrer qu'ils étaient ainsi, car il est souvent fort difficile de paraître ce qu'on est. A son tour, le jeune comte Robert de Harnes s'éprit de mademoiselle de Giel ; il l'aima passionnément, sentit qu'il ne pouvait vivre sans elle, et résolut de l'obtenir à tout prix. Comme il savait son A, B, C, il comprit bien qu'il ne réussirait pas sans le secours d'une vieille femme ; mais c'est dans le choix de cette vieille femme qu'il montra véritablement une profonde pensée.

Un observateur secondaire eût tâché de plaire à la mère, ou à l'aïeule, ou à la tante de l'adorée ; mieux inspiré, le comte Robert alla droit à la femme la plus supérieure qu'on rencontrât habituellement chez Mme de Giel, c'était la marquise deTajan. Belle sous ses cheveux blancs, austère,

indulgente, douée de tous les esprits et de toutes les grâces, cette vieille femme était entourée d'un universel respect. Au vu et au su de tous, sa vie était pure et irréprochable; cependant, elle portait le signe des êtres que l'Amour a touchés de son aile meurtrière, sans doute ayant su cacher dans le secret de son cœur des rêves inassouvis et des douleurs tragiques. C'est à elle que Robert de Harnes voulut et sut se montrer tel qu'il est, bon, intrépide, capable de mériter sa femme à toutes les minutes ; aussi fut-il aimé par mademoiselle de Giel. Il a eu de la sagacité et de la prévision, à la minute même où il fallait en avoir, et il a dû à cela d'épouser la plus belle des Parisiennes.

Souvent des imbéciles jettent dans un coin, à titre de chiffons et de loques, des morceaux d'une étoffe fanée, passée, mais splendide encore, dont les tons délicieusement éteints et attendris emporteraient un artiste dans les plus pures extases. Ils ont ainsi supprimé sottement une source de volupté et de joie. Il ne faut pas jeter les vieux bouts d'étoffe, les vieilles femmes non plus. A l'appui de cette thèse, je veux citer deux exemples, je pourrais en citer mille.

Au moment où il allait sortir de la foule parlementaire et devenir un ministre qui façonnerait de ses mains les destinées de l'Europe, le grand tribun Morénas éprouva le besoin impérieux d'avoir un salon, où il tiendrait sous sa main les diplomates, les généraux, les chefs des diverses opinions, et à force d'éloquence et de flatteries, leur imposerait ses idées. Mais ce salon, il fallait une

femme pour en faire les honneurs ; et où la prendre? Les circonstances talonnaient de trop près le célèbre avocat pour qu'il eût le temps de se marier, et un mariage ne s'improvise pas aussi vite qu'un discours à sensation. Mentalement, Morénas passa en revue ses tantes, ses cousines, toute sa parenté féminines ; épicières, mercières, marchandes d'huile dans une petite ville du Midi, toutes ces femelles avaient le goût dos ragoûts à l'ail, et un accent terrible. Pas une d'entre elles qui pût être débarbouillée assez tôt pour jouer un rôle parisien, quand même on y aurait employé l'ambroisie par litres ! Et les minutes comptaient double.

Ne sachant comment résoudre le problème, le tribun, quoiqu'il fût très occupé, se promenait fiévreusement pour réfléchir, et pendant de longues heures arpentait la ville incognito, à la façon du calife Haroun al-Raschid et du prince Rodolphe. Le soir d'un jour où la chaleur avait été accablante, mourant de soif, il entra dans une sorte de cabaret coupe-gorge, sur les hauteurs de Montmartre, où buvaient des ouvriers flâneurs, des rôdeurs, des voleurs, et quelques filles aux tignasses ébouriffées. Il y avait là de nombreuses querelles, naturellement, et parfois on voyait s'allumer dans l'ombre l'éclair d'acier d'un couteau. Au bout d'une table, une vieille à la face tachée de terre, coiffée d'un hideux mouchoir, mal couverte de vagues haillons, parlait à tous, rétablissait l'ordre, et par la flatterie ou par l'ironie pacifiait les différends. Morénas, qui

222 L AME DE TAKIS

a, comme l'eut Napoléon, le don de nommer, une par une, les brebis du troupeau humain, chercha dans sa mémoire, et reconnut Joséphine Tourailles, une ancienne courtisane célèbre, chez qui se brassait la politique, alors qu'il était, lui, un enfant. Du coin de l'œil, il lui fit un imperceptible signe que comprennent tous les Parisiens initiés, puis il sortit, et au bout de quelques instants, elle le rejoignit dans la rue obscure.

Le tribun expliqua ce qu'il voulait à la vieille Joséphine, qui ne fut nullement surprise, et elle empocha le portefeuille bourré de billets de banque que lui tendit le tribun, sans plus d'émotion que si c'eût été une pièce de deux sous. Le surlendemain, descendant d'un équipage correct, portant magnifiquement sa robe élégante et sévère, jouant de l'éventail comme une duchesse ou une grisette espagnole, Mme de Tourailles se présentait chez Morénas, qui après s'être concerté avec elle, put inaugurer ses salons, où furent prises des résolutions qui changèrent la figure du monde. Jamais tante d'aspirant ministre ne sut mieux manier que Joséphine la raillerie, la louange, l'art de tout dire et de ne rien dire, et il est certain que Morénas lui a dû en partie sa haute fortune. Dès que son neveu n'a plus eu besoin d'elle, elle a disparu de la scène politique, sans tambour ni trompette. On la croit en Russie, chargée d'une mission délicate; la vérité, c'est que dans une jolie maison à jardin, coloriée comme celles de Venise, elle achève tranquillement sa vie à Asnières en cultivant des choux et des roses.

LES VIEILLK S 223

Attablés chez Bignon, et buvant le café en fumant de bons cigares, trois viveurs se déso- Iaient sur la fameuse Régine Burrias. — Ah! disait l'un d'eux, Etienne Aury, quel malheur que la vieillesse l'ait enfin atteinte ! Car de plus belle que celle-là, on n'en fera jamais; des yeux mystérieux, une lèvre amoureuse, une démarche pleine de grâce, et des mains de sainte dans les images ! — A peine si sa taille s'est un peu alourdie, fit Chabanette, mais elle a ses cheveux et ses dents, et tout le reste ! Seulement il faut bien céder à l'âge, et Régine a au moins... — Eh oui ! interrompit Matar, mais si elle ne les avait pas, quelle femme la pourrait valoir ? Ah ! croyezle, elle mérite tous nos regrets. — Messieurs, dit l'invité unique de ces trois jeunes hommes, le richissime banquier de Boston, Rufus Alden, je comprends mal vos plaintes stériles. Dans l'état de Massachussets, nous sommes des gens pratiques, et pour nous, penser une chose et la faire sont deux opérations simultanées. En parlant de cette Régine Burrias, douée de toutes les perfections, vous dites quepour être jeune, il lui manque seulement de ne pas être vieille. S'il en est ainsi, il n'y a qu'à effacer sa vieillesse, et je vous donne ma parole que demain à cette heure-ci, elle sera plus jeune qu'une matinée de printemps!

Régine, abandonnée, en était tombée aux robes pauvres et aux corsets de pacotille : non seulement Rufus lui prodigua les belles robes, les corsets de soie qui d'une Go thon feraient une duchesse, les joyaux, les lingeries, tout ce qui ressuscite la

femme ; mais il la plongea franchement dans un bain d'or ; il lui donna un hôtel aux vestibules pavés de lapis et de marbre rose ; enfin il luirendit lesuccès etla confiance en elle-même. Lapremière fois qu'il parut avec elle à l'Opéra, il y eut un long murmure d'admiration stupéfaite ; tout Paris était devenu amoureux d'elle, et un mois ne s'était pas écoulé, que Rufus Alden avait été forcé de transpercer à coups d'épée trois de ses rivaux. Un portraitdeLucien Doucet qui représente Régine dans tout l'éclat de sa beauté reconquise, vêtue de velours blanc, avec une parure de topazes, fut, comme on se le rappelle,le grand succès du dernier Salon, et un poète illustre écrivit à la louange de cette charmeuse des strophes que nulle princesse n'eût dédaignées. Rufus Alden lui a donné une fortune, et ce qui vaut mille fois plus, la possibilité de charmer l'or comme le reste et de le faire venir à elle spontanément. Au bout de quelque temps, rappelé à Boston par des intérêts pressants, le négociant adressa à Régine Burrias les plus affectueux et les plus sages adieux.

— Ma victorieuse amie, lui dit-il, j'ai été assez heureux pour vous remettre dans votre vrai jour, ce qui était bien facile ; tout l'honneur est pour moi et tout le plaisir. Mais ne commettez plus d'étourderie, empoignez le cheval parla crinière, sachez vous défendre, et puisque vous voilà redevenue jeune, restez-le 1

A Leconle de Lisle.

A ce qu'il semble, nous aurons bientôt sur les places publiques les statues de tous nos grands hommes; mais de quelle couleur seront-elles? A moins qu'il ne représente des figures élégantes, allongées et graciles, le bronze est triste. Sous notre ciel, parfois affreux, le beau marbre blanc de Paros arrive promptement à faire de la bouillie pour les chats : voyez les deux Comédies du monument de Molière I Et comme le dit un élève de Falguière, déjà célèbre, il en sera ainsi tant que ces feignants de chimistes n'auront pas trouvé un ingrédient qui protège le marbre contre les ignobles et détestables souillures.

Baudelaire, qui, en toute chose, était pour le raffiné, pour le compliqué, pour l'amusant, et surtout pour le moderne, demandait à grands cris que les statues des hommes modernes fussent polychromes.Depuis lors, les essais si intéres-

sants de Henry Cros et de Ringel lui ont donné raison ; cela a manqué seulement d'un peu de Jules II et de quelques Médicis! Les anciens, qui luttaient contre des procédés matériels d'une application si difficile, Phidias martelant des feuilles d'or déjà posées sur du bois préalablement sculpté, créaient pourtant les chefs-d'œuvre de la sculpture chryséléphantine. Que n'eussent-ils pas fait s'ils avaient possédé nos admirables moyens de galvanoplastie, avec lesquels on dore tout ce qu'on veut, comme on veut?

On eût marché, à Athènes, dans des avenues bordées de statues d'or, représentant des Dieux et des héros ; car une statue de bronze doré, dont la dorure peut être, quand on le veut, renouvelée et toujours neuve, est exactement une statue d'or, en tant qu'il ne s'agit pas de la monnoyer et de la vendre.

Et nous aussi de même, Parisiens de l'heure présente, si nous n'étions possédés par l'exécrable amour de la simplicité, nous pourrions avoir tout en or les figures des génies, doublement resplendissantes. Pour ma part, j'imagine que le grand Balzac rirait de bon cœur, en sentant qu'il est en or, tout autant que Nucingen, à moins qu'on ne brise les figures pour regarder le métal en dedans, auquel cas elles n'existent plus.

Une fois qu'on aurait choisi le métal, en admettant pour le parer et l'aviver les colorations les plus diverses, l'or, l'argent, les émaux, lorsqu'il s'agit de contemporains, comment doit-on les costumer pour la vie éternelle? Question grave

et qui cependant devient très simple, avec beaucoup d'audace et de génie. Certes, nous avons le bonheur de posséder de très grands statuaires ; mais quelquefois ils font comme l'enfant Chérubin, et n'osent pas oser.

Il faudrait voir toujours, se rappeler toujours, ne jamais perdre de vue ce chef-d'œuvre des chefs-d'œuvre : le Voltaire de Houdon. Le divin statuaire français l'a prouvé et démontré par ce prodigieux exemple sans réplique, dans un art qui est, comme le disait justement Préault, une apothéose, une invention initiale et hardie peut être infiniment plus vraie que la réalité. Cette noble draperie flottante aux plis héroïques et calmes, ne ressemble pas aux vêtements que Voltaire portait en effet; mais elle nous le montre comme il faut que nous le voyions, dans le recueillement silencieux de la pensée.

La réalité, elle est dans les mains fines et rusées, dans le spirituel visage, creusé de profondes rides et avivé par des yeux qui semblent des trous creusés au-dessus d'une fournaise. Jetant au loin la perruque, pourtant caractéristique, du poète (qu'il a si bien représentée dans le buste de marbre en habit de ville) Houdon a mis sur le front dépouillé et nu de Voltaire la fine, douce et soyeuse chevelure blanche qu'il aurait dû avoir, qu'il aurait certainement eue, si lesDieux, occupés à autre chose, n'avaient oublié par distraction de la lui donner. Et cela n'a été que juste, rigoureusement juste ; car le conteur de Candide ne devait pas, par sa calvitie, faire

rire les Ombres, et d'autre part, si bien faite qu'elle soit, on ne vit pas dans les vastes cieux avec une perruque.

On le sait, celui qui fut Bonaparte et Napoléon a trouvé les plus beaux costumes de guerre qui furent jamais, son costume rouge de premier consul et le merveilleux uniforme de colonel des chasseurs de la garde, admirablement accompagné par le petit chapeau et la redingote grise. Ce petit chapeau et cette redingote, que nous avons pu voir en réalité au Musée des Souverains, ont été, il faut bien le dire, très retouchés et heureusement arrangés par Gros dans le tableau de la bataille d'Eylau et, bien plus tard? par Charlet et Raffet, en leurs charmantes lithographies. Mais tel fut le prestige de ces deux artistes : en dépit du Musée des Souverains et de son exhibition brutale, les rares vivants qui ont vu l'Empereur se rappellent l'avoir vu avec le petit chapeau, tel que le dessinent Raffet et Charlet, et» si on chicanait en eux cette foi, se fâcheraient tout rouge. Donc l'habillement de Napoléon est vrai, en dépit de la réalité et de l'Histoire.

Et, soit avec les bottes à l'écuyère, soit avec la culotte courte de casimir blanc, les bas de soie blancs et les escarpins, il sert on ne peut mieux à figurer Napoléon, dans les tableaux historiques, dans les portraits, dans les dessins, dans toutes les représentations anecdotiques. Mais il devient tout à fait insuffisant, lorsqu'il s'agit de sculpter pour l'éternité ce César, successeur direct de Jules César, qui alors doit porter le manteau mi-

litaire des empereurs, tel que Rude l'a montré dans le haut relief de l'Arc de Triomphe.

Dans plusieurs des éditions de ses œuvres publiées de son vivant, le dieu de la Pléiade, le grand lyrique Ronsard, celui que la Renaissance nomma le Prince des Poètes, fut représenté, tel qu'il voulait, tel qu'il devait être, tel que son œuvre exigeait qu'il fût.

A côté de sa guerrière Cassandre, montrant sa tête régulière sous un fouillis de tresses, de torsades, de frisures, de nœuds, de perles, qui ressemble à la coiffure de Diane de Poitiers, lui, le poète Vendômois, il est vêtu de la cuirasse romaine aux ornements arrondis et fleuris, et son front chevelu est royalement orné du laurier.

Et telle est la vérité pure ; car, pour notre grand malheur peut-être, tout en célébrant les Amours que la reine Catherine lui ordonnait d'avoir, Ronsard fut grec et latin, au lieu de suivre la glorieuse veine française de Villon. Aussi, quand nous vîmes la statue, parfaite d'ailleurs, qui, il y a quelques années, fut érigée en l'honneur du poète des Odes Pindariques, nous ne pûmes, nous autres rimeurs, le reconnaître sous le costume qu'il porta sans doute à la cour des Valois ; car l'habit de triomphateur romain concorde à sa pensée et à son âme.

Cela étant, je ne dis pas comment sera , mais comment devrait être, vêtu le Balzac représenté dans une statue qui se dressera sur une des places de son Paris ? Pour moi, cela ne fait pas l'ombre d'un doute, et comme dit un des plus

abominables lieux communs de la phraséologie politique, poser la question, c'est la résoudre.

Évidemment, absolument, sans objection possible, le fils de Rabelais devrait paraître, aux regards des générations actuelles et futures, vêtu de sa robe blanche de moine, le seul habit qu'il porta avec suite, et qui fut vraiment le sien, car Balzac n'était pas seulement vêtu en moine ; il était, en effet, un vrai moine, voué aux immenses travaux continus, aux privations, aux joies, aux chastes voluptés créatrices de la solitude. Comme nous le savons, quand le grand Tourangeau dépouillait sa robe de moine, et, pendant de très courts instants, quittait sa féconde solitude pour sVxiler au milieu des hommes, habillé tantôt avec une négligence que lui faisaient pardonner les extases de son génie, tantôt avec un dandysme exagéré et puéril, qui devenait un rôle postiche, il cessait de se ressembler et d'être lui. Il était lui, au contraire, dans le couvent idéal, plus solidement fermé sur lui par son pieux amour de la méditation et de la création qu'il ne l'eût été par des murailles, et où il voyait l'Humanité absolue, sans être trompé et ébloui par de vaines apparences.

Aussi faudrait-il représenter avec sa robe de moine celui qui vécut dans une cellule animée et vivifiée par le mystérieux silence : mais il n'est pas possible qu'on s'arrête à ce parti, puisque le bon sens et la nature des choses exigeraient impérieusement qu'on s'y arrêtât. Et n'estil pas inévitable qu'en toute chose l'homme sans

réflexion obéisse à sa fantaisie, qui consiste précisément à manquer de fantaisie ?

On peut voir au foyer de la Comédie-Française une statue de George Sand en marbre blanc, où Clésinger a prodigué ses qualités aimables et charmeresses. C'est sans doute une bonne statue, mais pas une bonne statue de George Sand, parce qu'en la modelant, l'artiste s'est trop exactement et je dirais presque trop servilement inspiré de ce même Voltaire du grand Houdon que je louangeais tout à l'heure. En effet, il ne s'agit pas d'imiter ce chef-d'œuvre ; il s'agit d'imiter, s'il se peut, la puissance de compréhension et d'intuition avec laquelle le moderne statuaire de Diane pénétrait et s'installait dans une âme.

Parmi les images plastiques du poète à'Indiana, de Lélia, des Sept Cordes de la Lyre, une seule est géniale, sincère et véritablement trouvée. C'est cette gravure au burin, dans laquelle Calamatta a reproduit, en le surpassant peut-être, Tétonnant camaïeu peint par Eugène Delacroix, qui, je crois, appartient à M. Buloz. Il ne faut pas dire que George Sand, est, dans ce portrait habillée en homme, ce qui serait inexact. Mais, par une conception audacieuse, elle est librement enveloppée dans une redingote non faite pour elle et trop large, dans un vêtement masculin qui la montre et la laisse parfaitement femme, dessinant sans les souligner les beautés plantureuses de son jeune corps ; car c'est le temps de ses premiers chefs-d'œuvre.

Il est mis là, ce vêtement masculin, uniquement

pour affirmer par un signe visible que la France peut faire pour George Sand ce que la Grèce antique avait fait pour la noble Sapho en la rangeant, non seulementparmilesgrandespoètesses, mais aussi parmi les grands poètes. Quand il s'agira de modeler la statue définitive, c'est à ce portrait de Delacroix et de Calamatta qu'il conviendrait d'avoir recours ; mais pour cela, il ne faudrait pas plus avoir froid aux yeux que pour se planter devant la bouche d'un canon.

J'ai gardé pour la fin la question la plus grave la plus difficile, la plus impossible. Dans sa statue qu'il faudra prochainement dresser sous le ciel, comment devra être vêtu Victor Hugo, ce dieu qui est de tous les pays, de tous les temps et de toutes les éternités ?

La difficulté me parait résolue par un tableau de Ribera, dont j'ai seulement la reproduction dans un volume de la Bibliothèque des Merveilles, et qui représente, hors des âges et d'une manière absolue, le Poète enveloppé dans une longue draperie flottante. En cette image, le Poète, dont la qualité divine est exprimée seulement par la noblesse de son front et de son regard et la calme tranquillité de ses lèvres, paraît sans la Lyre, sans le Laurier, sans aucun attribut. Parce qu'un attribut, quel qu'il fût, semblerait trop inférieur à la noblesse et à l'universalité de son génie.

A Jules Perrin.

Il ne peut plus y avoir et — dans très peu de temps il n'y aura plus du tout — de fumeurs de cigarettes. Aussi les historiens des mœurs doivent-ils chercher la cause de cette transformation inévitable, et il est temps pour eux d'étudier un type très intéressant qui va disparaître. J'ai insisté, dans d'autres études, sur la révolution qui s'est produite en France, dans la manière d'être et de penser de tout le monde. Autrefois il y avait des gens qui, pour l'amour d'un idéal quelconque, renonçaient volontiers à l'espoir de posséder certains biens matériels et même, au besoin, consentaient à vivre pauvres. Nous avons changé cela, retourné cela comme un gant. Personne, de gaieté de cœur, ne jette sa part aux chiens, ne renonce àjDosséder le million réglementaire, indispensable pour vivre décemment à Paris, et à héberger toutes les belles

femmes au milieu du luxe, dans une demeure magnifiquement ornée.

En un mot, tout le monde veut tout, or, la Cigarette, qui est la plus impérieuse, la plus occupante, la plus exigeante, la plus amoureuse, la plus raffinée des maîtresses, ne tolère rien de ce qui n'est pas elle, et ne s'arrange avec rien ; elle inspire une passion absolue, exclusive, féroce, comme le Jeu et le Bouquin.

Le fumeur de cigarettes doit toujours, à chaque instant, avoir les deux mains libres et aussi les lèvres; il ne peut donc être ni un ambitieux, ni un travailleur, ni, à de très rares exceptions près, un poète ou un artiste ; toute besogne lui est interdite, et même l'ineffable volupté du baiser. Mais, me dira-t-on, il ne fume pas à chaque seconde. Si fait! sans quoi il ne serait plus un fumeur de cigarettes. Les autres gens, lorsque, après le repas ou à d'autres moments bien choisis, ils fument une pipe ou un cigare, satisfont un besoin et, par conséquent, le détruisent. Il en est tout autrement de la Cigarette : elle-même, elle crée une délicieuse, voluptueuse, cruelle et douce excitation qui plus on y cède et plus elle se renouvelle, et qui ne s'endort et ne s'éteint jamais.

A quel moment du jour onde la nuit le fumeur de cigarettes interrompt-il sa fumerie ? Jamais, et ce moment n'existepas, ne saurait exister. C'est pourquoi le fumeur de cigarettes ne peut aller dans aucun monde, et fréquenter chez personne, pas même chez un artiste superbement logé, dont la femme permet qu'on fume sans cesse et par-

tout et dont la maison est agencée pour cela, car même là il y a un peu de trêve et de répit.

Il n'est guère possible qu'on ne cesse pas de fumer cinq minutes avant que la table du dîner soit dressée, pour ne recommencer qu'au moment où sont servis les vins les plus rares, les raisins d'or et de pourpre violette. Un tel interminable et insupportable entr'acte ne ferait pas l'affaire du fumeur de cigarettes, qui veut pouvoir fumer pendant le dîner et, d'ailleurs, ne saurait faire autrement. Mais à quel instant du dîner ? A tous les instants, sans exception. J'ai vu à Nice, chez Alphonse Karr, une dame russe des plus distinguées aux cheveux blancs comme la neige, qui, après avoir mangé seulement quelques cuillerées de son potage, s'interrompit pour faire et pour fumer une cigarette. Cette grande dame eût été une véritable fumeuse de cigarettes, si les femmes pouvaient être en proie à cette passion exclusive et jalouse. Mais il n'en est pas ainsi. Il arrive toujours un instant où Juliette veut avoir ses petites mains libres pour pouvoir embrasser Roméo. D'autres dames tricotent, font des confitures, lisent le livre à la mode, et nécessairement, pendant cet instant-là, interrompent leur fumerie; ce qui est contraire à la nature même d'une possession dont le caractère essentiel est d'être absolument continue, de ne faire jamais grâce.

Mais que de conditions il faut réunir pour être un vrai fumeur de cigarettes ! — D'abord et avant tout, car il faut définir, qu'est-ce que la Cigarette ? C'est une pincée de tabac, roulée dans

une petite feuille de papier de fil. Mais une fois le tabac posé et étalé également, il faut que la feuille soit roulée élégamment, rapidement, avec une harmonie rhythmique, d'un geste rapide et sûr. Cela fini, la Cigarette est-elle faite ? Nullement, car elle ne doit jamais être arrêtée et définie; sans cesse repétrie, roulée à nouveau, selon le génie particulier de celui qui la fume, elle reste variée, diverse, impressionnable, sensible, vivante; n'est-ce pas dire à quel point il est peu artiste de fumer des cigarettes vendues toutes faites, fabriquées à la mécanique? Insistons encore sur quelques points. L'homme qui fume la cigarette par pauvreté, parce qu'il n'est pas assez riche pour payer de bons cigares, ne sera jamais un fumeur de cigarettes ; non plus celui que peuvent contenter une pipe ou un cigare ; car, fumant une pipe ou un cigare, le vrai fumeur de cigarettes aura avidement faim de sa cigarette follement adorée et, pour la reprendre, quittera tout le reste.

Mais enfin cette tyrannique Cigarette qui vous prend tout, vous chasse de tout, vous exile de tout, vous mène-t-elle quelque part et vous donne-t-elle quelque chose? Oui, elle vous donne une calme et virile résignation qui n'exclut pas l'action, et elle vous emporte dans l'inaltérable joie mystique. Tous les grands fumeurs de cigarettes sont des résignés et des mystiques, jamais des ambitieux ou des bavards.

A vrai dire, la réalité semble parfois me donner un démenti. Mais c'est lorsqu'elle est mal

étudiée. George Sand fut un des plus terribles fumeurs de cigarettes qui ait jamais existé. Aux répétitions de ses pièces, elle ne pouvait fumer, naturellement, puisque les ordonnances de police sont inflexibles. Seulement, voici ce qui arriavait : après cinq à six minutes passées sans fumer, le poète de Léliane comprenait plus du tout ce qu'on faisait, entendait résonner comme un vain bruit les paroles qu'elle avait elle-même écrites, et voyait les acteurs flotter dans un nuage, comme de vagues ombres. Si donc son avis devenait indispensable, force était bien de la laisser fumer; mais alors arrivait l'incorruptible pompier, qui au théâtre ne tolère pas plus l'incendie d'un papelito que celui de l'édifice, et c'est là un dilemme dont on ne put jamais sortir.

Essentiellement femme d'action, ne s'arrêtant jamais de créer et de produire, écrivant chaque nuit le même nombre de pages, qui contenaient le même nombre de lignes et le même nombre de lettres, on comprend mal au premier abord comment George Sand a pu appartenir à la Cigarette, qui est la résignation et le rêve. Cependant, rien de plus simple. Cette bonne bourgeoise, qui aimait à s'occuper d'entomologie et faisait des confitures, dès que tombait la nuit, devenait la proie d'un démon de génie, qui envahissait, domptait sa pensée et lui dictait des pages sublimes. En somme, tout cela se passait en dehors d'elle, s'accomplissait sans qu'elle dût s'en mêler; aussi, pouvait-elle fumer, comme si elle n'avait rien eu à faire.

238 L AME DE l'A RI S

Un des plus grands, des plus obstinés fumeurs de cigarettes fut l'empereur Napoléon III. Cependant, il semble qu'il ait été un ambitieux, mais c'est une erreur. Entièrement fataliste, il obéissait, sans y mettre du sien, à un plan qu'il croyait tracé d'avance et sans sa participation. Aussi fut-il résigné dans les bonheurs les plus imprévus et dans les plus terribles revers, et quand tout fut fini, comme de coutume, il alluma tranquillement sa cigarette. Cette visible rêverie, cette fumée qui emporte l'âme dans des paradis plus immatériels que ceux de l'opium et du haschich, donnant à un chef d'État le calme suprême, indignaient particulièrement cet irascible Emile de Girardin, pareil à du vif argent, qui ne se reposa jamais et dont la mèche napoléonienne ressemblait sur son front à un serpent irrité. Et — ceci est audacieux peut-être ! — dans les colères épiques de l'Érinnye qui dicta Les Châtiments, peut-être entra-t-il un peu d'irritation contre le fumeur de cigarettes, dont la manie consolatrice ne pouvait être comprise par le poète des Orientales.

Girardin, Hugo étaient des hommes de dix-huitcent-trente, et en dix-huit-cent-trente, on ne fumait pas; car les artistes et les écrivains vivaient dans le vrai monde, parmi des femmes distinguées, qui plus tard, il est vrai, se convertirent à la fumée : mais le temps n'était pas venu !

Hugo, particulièrement, exécrait les mœurs de corps de garde, et on n'avait jamais fumé chez Victor Hugo pair de France. Il n'en fut pas

de même lorsque le grand poète fut un exilé et un proscrit. Et plus tard, pendant le siège, je me rappelle avoir vu à sa table des officiers de la garde nationale qui, au dessert, fumaient des cigares et des pipes. Mais c'était l'Année Terrible ! Bien qu'il appartînt à peu près à la même époque illustre que Hugo, Alfred de Musset, rêveur, féminin, charmeur, a toujours été un fumeur de cigarettes. Je le vois encore au Divan, ayant près de lui, sur sa table, un paquet de Maryland, un cahier de papier avec l'image du contrebandier et une boîte d'allumettes cylindrique, en bois peint en rouge. Comme le poète exerce un art où la retouche est aussi impossible que dans la fresque, et doit toujours réussir du premier coup, seul peut-être, parmi les écrivains, il a le droit d'allumer une cigarette pour relire le feuillet qu'il vient d'écrire. Mais un Titan comme Hugo n'avait pas à relire ses feuillets, le temps étant pour lui trop précieux.

Puisque le fumeur de cigarettes va décidément disparaître, il est indispensable de lui rendre justice. Sachez donc que les plus généreuses fées ont dû se pencher tendrement sur son berceau. Il doit avoir des mains élégantes et fines, aussi nécessaires pour rouler une cigarette que pour jouer de la harpe, et il est très utile aussi que son visage soit jeune et beau, ou du moins, s'il ne l'est plus, qu'il l'ait été jadis, et conserve le charme de ce qui fut exquis. La propreté, dont le contraire est horrible, ne saurait être un sujet de louange ; mais la propreté du vrai fumeur de

cigarettes mérite cependant d'être admirée, comme tout ce qui est idéal et surnaturel. Le côté de la cigarette qui touche ses lèvres n'est jamais mouillé ni humide; il ne tousse pas, ne crache pas, et peut vivre dans un salon où on marche sur des tapis de velours blanc, sans y laisser tomber jamais un grain de cendre. Il répond dès qu'on lui parle, ne faisant pas attendre son interlocuteur, pour tirer une bouffée de plus, et ne fait jamais de discours; enfin la fumée ne souille et ne brunit pas ses ongles roses.

Mais pour parler comme Figaro, aux qualités que j'exige de cet être d'exception, connaissezvous beaucoup de héros, de diplomates, d'hommes à bonnes fortunes qui seraient capables d'être des fumeurs de cigarettes ? Non certes, car ce passe-temps meurtrier exigeait plus de qualités, d'aptitudes, de dons merveilleux qu'il n'en faut pour enchanter, dompter, gouverner les hommes et même les femmes. On y a renoncé, on a vu que c'était de la duperie, qu'il vaut mieux plonger les bras dans l'or, porter un habit brodé éclaboussé d'astres, s'enivrer voluptueusement de regards et de sourires, enfin savourer tous les bonheurs, que de mettre son unique soin à créer une envie qui ne peut être satisfaite. Pourtant, n'était-ce pas un joli dandysme, que de donner sa vie à un désir cruel, inextinguible et complètement inutile?

A Claude Couturier

Ce qui rend quelquefois la fin de la vie un peu supportable, c'est qu'alors le souvenir des malheurs subis, des douleurs les plus cuisantes, s'est vaguement radouci, tandis qu'au contraire, on se rappelle avec une prodigieuse intensité les très rares minutes complètement heureuses dont nulle existence, pour désolée qu'elle ait pu être, ne fut déshéritée. Et en remontant dans votre mémoire, contrôlez ce fait évident, le souvenir ressuscité d'un moment délicieux est mille fois plus suave encore, il s'y mêle la sensation de l'air parfumé rafraîchissant votre visage par une belle nuit d'été. C'est ainsi que dans ma longue chevelure d'enfant soufflait la caressante brise, sur cette Place Royale où triomphait la blanche statue de marbre, sous le baiser glacé des étoiles.

Invité par une de ces petites lettres dont il avait le génie (entre autres génies), j'étais venu

pour la première fois à l'une des soirées du dimanche de Victor Hugo. Naturellement, dans ma chambrette, calme, jolie et pleine de rêves, je m'étais figuré un palais de la Poésie, avec sa cour et son roi, où se trouvaient réunis tous les éblouissements, toutes les pompes et toutes les magnificences, et où la pensée voltigeait prestigieuse et rapide, avec un bruissement d'ailes. Or, ce qu'il me fut donné d'admirer était parfaitement égal, sinon supérieur à ce que j'avais imaginé, et dans cette circonstance (pesez ce qui tient dans un tel mot) il n'y eut aucune désillusion !

Je le vis d'abord lui, le Poète, tel qu'il était, tel qu'il devait être et tel que ses portraits déjà nombreux ne m'avaient pas empêché de le voir et de me le figurer. Il était jeune, mais comme le fut Napoléon, avec le charme, avec la grâce du printemps de la vie, mais avec l'autorité d'un vieillard. La certitude qui brillait dans ses yeux clairs et sur sa bouche, si énergique et profondément bonne, ne laissait aucune place à l'orgueil ni à la modestie ; sentiments qui n'auraient eu aucune raison d'être chez le maître incontesté, dont le destin tracé d'avance faisait obéir les autres et lui-même. Aussi, nul signe matériel de respect ne lui était adressé, et nulle flatterie, si délicate qu'elle fût. Tout cela, c'étaient des choses convenues et sous-entendues, affirmées avec d'autant plus de certitude, qu'elles ne se manifestaient pas. Il était écrit que, ce jour-là, rien ne m'étonnerait. Que le plus grand des poètes, fût absolument bon et simple, et toujours sût dire en un

mot la chose qu'il faut dire à chacun, très bien et très vite ; qu'il sût baiser la main d'une femme, comme un seigneur; qu'il fût pair de France, comme Roland, et qu'autour de lui fût rassemblé tout ce qu'il y avait de grand, de noble, de divin, d'amusant dans l'admirable Paris, cela me parut aussi naturel, aussi nécessaire que de voir une princesse des Contes de Fées vêtue de robes couleur de soleil et couleur de lune.

L'ancienne maison de Mario'n Delorme était magnifique, par l'ampleur, par la hauteur et par la grande allure des appartements. Dans le grand salon, se faisaient face deux énormes cheminées àmanteau, sur latablette desquelles étaient posés des chandeliers et des miroirs. Ces cheminées, je les vis plus tard, superbes, dévorant des amas de chênes pareils au bûcher d'Hercule; mais ce soir-là, je l'ai dit, était un soir d'été, et d'ailleurs (j'aurai la bravoure de ne pas reculer devant un madrigal qui s'impose) il y avait là à contempler bien d'autres flammes ! En effet, en un cercle serré, éclatant de beauté, de jeunesse, de grâce, de parure, était réuni là un peuple de femmes, blancheurs, prunelles de nuit et de flamme, sourires de pourpre rose ; à ce qu'il me semble, toutes celles que j'avais pu voir dans les histoires de Balzac déjà parues, et qui plus tard devaient devenir La Comédie Humaine. Au milieu de ce cercle de femmes était placé un énorme, gigantesque, vertigineux amas de fleurs, étalant des corolles de neige, de pourpre, d'or, d'azur. Assurément c'était là une idée peu compliquée, mais que

l'assemblage de toutes ces beautés adorablement diverses rendait opportune et raisonnable.

Mais tout disparaissait devant la beauté éclatante et souveraine de Mmo Victor Hugo. Elle revit dans un buste immortel, qui la montre telle qu'elle fut, avec ses grands yeux, son front magnifique, son nez impérieux et délicat, ses lèvres royales, sa chevelure sombre comme lanuit,et son cou d'une splendeur marmoréenne. Il me semble juste et légitime que le plus grand des hommes eût obtenu une telle compagne. On sait qu'après des amours traversées par mille obstacles, il l'avait épousée, étant, lui, âgé de dix-huit ans.

La très grande salle à manger était, comme tout le reste de l'appartement, décorée avec une magnificence pleine de goût et de hardiesse. Un dais, qui avait appartenu à Mmo de Maintenon, se développait au-dessus d'un large divan, qui n'était pas du tout un trône, quoi qu'en aient pu dire les farceurs d'alors ; car Victor Hugo a toujours aimé les meubles curieux, mais pas à ce point là ! Il fut toujours un grand tapissier ; il l'était encore, avec ses millions, lorsque, peintre et statuaire, il travaillait en ouvrier aux merveilles d'Hauteville-House; il l'était déjà Place Royale, alors que, relativement pauvre, il découvrait cependant des consoles et des horloges du meilleur style ; mais le bric-à-brac était encore à bon marché; on sait comme nous avons changé tout cela !

Les murs étaient tendus d'un antique damas de soie rouge, épais comme une planche, qui fournissait aussi les lambrequins et les vastes

rideaux. Tout entières tendues de la même étoffe, les embrasures des fenêtres étaient si larges et si profondes que chacune d'elles formait comme un petit salon, où on venait s'abriter pour causer. Et certes, ce n'étaient pas les causeurs qui manquaient là ! Poètes, écrivains, peintres, musiciens, statuaires, quiconque était ou devenait célèbre à Paris s'était rendu à son devoir et à son plaisir, et il n'y avait qu'à prêter l'oreille pour entendre l'esprit ruisseler, comme le flot murmurant d'une fontaine. Et c'était un immense peuple de jeunes gens aux fiers sourires, aux prunelles hardies, aux épaisses et soyeuses chevelures.

Oui, de jeunes gens; car en ce temps-là, excepté à l'Institut, il n'y avait pas de vieillards, et dans la foule de ces charmeurs, on eût en vain cherché un crâne nu. Comme, naguère, la Convention avait décrété la Victoire, le Romantisme avait décrété le génie et la jeunesse, et du temps où chantaient Les Orientales, nul poète et nul artiste à Paris n'était chauve.

Non seulement ils n'étaient pas chauves en commençant la vie, mais ils ne le devinrent jamais, même en la finissant, et le grand Arago, Michelet, Ingres, Delacroix, Musset, Victor Hugo, Théophile Gautier sont morts en ayant sur leurs tètes des toisons, des crinières, des chevelures de pâtre dans la forêt. Les hommes de 1830 ne devaient pas connaître la calvitie ; elle fut inaugurée par leurs successeurs immédiats, entrés dans la vie une dizaine d'années après eux. Ce-

pendant, tandis que je regardais tous ces Argonautes partant pour la conquête, ivres d'enthousiasme, de volonté, de confiance et d'amour, sur une table était largement ouvert un grand, un vaste album. A qui appartenait-il? Je l'ignore. Personne n'en faisait les honneurs, et sans en être sollicité en aucune façon, chacun venait tour à tour écrire sur ses énormes pages blanches des vers ou de la prose, ou griffonner en quelques traits de plume un dessin digne de Bixiou ou de Joseph Bridau. Au moment où je m'approchai delà table, autant que je l'osai, mais pas beaucoup, le jeune homme qui écrivait était Alphonse Karr. J'admirai ses beaux yeux, ses traits comme taillés par un statuaire irrité, mais où éclatait une bonté infinie, et sa bouche très rouge sur laquelle la petite moustache circonflexe était dessinée avec une fantaisie ironique. Oh ! cet album, je le regardais, comme un navigateur contemple les îles verdoyantes où il ne peut aborder, et le poète si ému, si tendre de Sous les Tilleuls me parut, lui qui avait le bonheur d'y écrire, éclairé en pleine gloire. Toutefois, et c'est surtout ce qui me frappa en lui, il avait déjà, comme il l'eut toujours, l'air infiniment modeste et même timide, qualités qui vont si bien avec la bravoure.

Cependant, — chacun est entraîné par la volupté qui est particulièrement sienne — plus j'étais ivre de bonheur, de joie, d'admiration, d'esprit savouré, de beauté contemplée, plus je sentais le désir profond, impérieux, féroce de

fumer une cigarette, comme pour résumer à la fois toutes mes sensations dans une caresse exclusivement aimée. Fumer ! sans doute, mais alors il fallait donc m'en aller, quitter ce paradis de la pensée, de la poésie, de la gloire, et je ne m'en sentais pas l'horrible courage. Mais enfin déchiré par une soif que tous les initiés comprendront , je tourmentais dans ma poche le cahier de papier à cigarettes; j'étais entré dans l'antichambre et je cherchais quelque solution impossible. 0 joie I ô surprise ! ô bonheur inespéré ! Je ne l'avais pas remarqué en arrivant, tant j'étais ému ; pour entrer à la soirée de Victor Hugo, on ne sonnait pas, nul valet n'était là pour vous introduire, et sur le large escalier les portes restaient toutes grandes ouvertes. On pouvait à son gré entrer et sortir, et tout invité était en effet chez lui, dans cette royale maison où le luxe, l'hospitalité et les façons d'agir étaient d'une grandeur inimitable.

Donc, certain de pouvoir revenir si je le voulais, — et certes je le voulus, — je descendis sur la Place Royale. C'était une de ces délicieuses nuits d'été parisiennes où l'air semble avoir emprunté et absorbé les parfums des campagnes voisines. La fraîcheur était délicate et suave ; elle caressait des souffles les plus doux mon jeune visage, que n'avait pas encore égratigné l'ongle féroce de la Vie. Le ciel d'un bleu intense était criblé et ruisselant d'étoiles, autour desquelles on voyait voler et rouler comme une poussière d'astres. Je regardais, en mon rêve éveillé, Marion

rentrant chez elle, escortée par de jeunes seigneurs vêtus de satin, retroussant leur fine moustache, tandis qu'au lointain murmuraient avec unerhythmique précision des cliquetis d'épées. A d'autres moments, tout à coup, ce que j'évoquais, c'était le spectacle que je venais de voir à l'instant même, ces jeunes hommes de génie, ces femmes si belles, ces tas de fleurs heureuses d'être dans une maison digne d'elles; je sentais qu'une époque venait de naître où de nouveau il serait glorieux d'écrire de beaux vers, et entendant chanter dans ma tête les harmonieuses strophes du poète, caressé par le vent de l'été, baisé par le rayon des étoiles, je fumai ma chère cigarette I Bien souvent, lorsque Victor Hugo, écrivant ses plus beaux poèmes, était en exil près de la mer grondante; plus tard, lorsque, pendant le siège, il était venu souffrir avec nous; plus tard, lorsque, grand patriarche, blanchi par la neige des ans, il nous montrait vivante la majesté de la gloire; oui, bien souvent, par un soir d'été, il m'est arrivé de m'arrêter sur la Place Royale, mais en voyant morne, éteinte et noire la maison de Marion Delorme, que j'avais admirée étincelante de tant de feux, je sentais un douloureux serrement de cœur, et pressant le pas, je me hâtais d'échapper aux magnificences du souvenir et aux éblouissements du rêve.

A Claudius Popelin.

Je n'ai guère été homme du monde que dans une seule phase de ma vie. C'est au moment où j'avais vingt ans et où, à ce qu'il me semble, tout le monde les avait. Mais en ce temps-là, je donnais une fête tous les soirs, et mes invités, peu nombreux il est vrai, étaient de telle qualité qu'aujourd'hui n'importe quel roi très difficile s'en contenterait. Quant au mobilier, il se composait à peu près, et même tout à fait, d'un divan bleu en velours d'Utrecht. Mais il était d'un bleu délicieux, caressant, céleste, et on y était bien pour fumer et pour boire. C'était peu sans doute, mais c'était assez. En sa qualité d'homme d'ordre, esclave de ses livres, Jules Janin ne voulait pas que l'amour le plus extatique pût induire un célibataire dépourvu de valets à défaire son lit dans la journée. Aussi avait-il coutume de dire : Un divan est le premier meuble d'un jeune homme 1

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C'était là que venaient quelques amis, dont les plus fidèles, les invités à poste fixe, étaient Baudelaire, le chansonnier Pierre Dupont et un peintre nommé Emile Deroy, qui rêvait des Anglais, de Reynolds, de Lawrence, et qui, après avoirtrouvé ces symphonies de couleur délicates et musicales dont, bien plus tard, ses successeurs eurent toute la gloire, mourut à l'âge de vingt-trois ans.

Si mon mobilier était exigu, en revanche, la chambre qui le renfermait était magnifiquement peinte et décorée. Cela tenait à une circonstance dont je puis conter l'historiette. J'habitais, rue Monsieur-le-Prince, dans une maison qui por* tait et qui porte encore le nom de Jean Goujon. On y voit, au-dessus de la grille d'entrée, le buste du grand artiste, accosté de deux panneaux, où sont représentés, en demi-relief, Apelle peignant une tête et Phidias achevant le buste de Jupiter. Une vaste cour, où l'herbe pousse et où on se croirait à cent lieues de Paris, sépare deux corps de bâtiments. Celui du fond est occupé par quatre immenses ateliers et par les appartements qui les complètent. On y arrive par une large porte ornée de deux colonnes en marbre rouge. Au contraire, celui de devant, qui regarde la rue Racine, est très peu élevé, pour laisser aux ateliers tout leur jour.

Parmi les artistes qui de mon temps habitaient la maison Jean Goujon, Raffet était assurément le plus illustre. Or, le dessinateur des batailles d'Afrique, du voyage en Crimée du prince Demidoff et de la prodigieuse Revue Nocturne, d'après

le poème de Zedlitz, était à la fois voyageur par goût et souvent aussi casanier par nécessité ; car on ne peut pas toujours peindre des tableaux sur les grandes routes. Mais quand les exigences du travail l'enchaînaient à Paris, il se vengeait en voyageant sur place. Ceci demande une explication.

Raffet louait dans la maison Jean Goujon un atelier et un appartement, quelquefois deux, et comme il s'agissait dans sa pensée d'une installation définitive, destinée à durer autant que lui, il n'y mettait pas de vaine économie. Il faisait d'abord venir les maçons, démolissait des cloisons, des murs, et bouleversait tout. Après quoi il mandait les serruriers, les menuisiers les plus habiles, et, après eux, les meilleurs peintres décorateurs, chargés de peindre les boiseries. Une fois que tout était agencé selon sa volonté et sa très logique fantaisie, il se disait avec une apparence de raison : Puisque me voilà fixé ici pour toujours, arrangeons-nous pour ne pas perdre de temps. Et il se faisait apporter deux cents pierres lithographiques, pour économiser les minutes.

Mais à peine tout ce travail était-il terminé, que Raffet était pris d'une envie ardente, furieuse, exaspérée de déménager, et déménageait. Il louait, dans la même maison Jean Goujon, un autre atelier et un autre appartement, et convoquait de nouveau ses équipes d'ouvriers. C'est ainsi qu'il fit, à ses frais, réparer et mettre à neuf tous les appartements de la maison, et entre autres les deux modestes chambres où, sans

avoir rien fait pour cela, mon divan bleu se trouva superbement logé. Et pourtant, si quelqu'un possédait des objets peu faciles à transporter, c'était lui.

Je n'aijamais connu, ni rencontré, ni vu l'homme qui, en dessinant sur des pierres lithographiques de petite dimension, nous montre des batailles agissantes et vivantes, avec tous leurs soldats et toutes leurs masses d'hommes, et qui, sous ce titre : Le colonel du 17* léger, a dessiné, d'après le duc d'Aumale, un de ces portraits, vraies pages d'histoire, qui suffisaient à un Michelet pour reconstituer et deviner toute une époque. Car alors, nous autres jeunes gens, nous avions l'adoration, le respect et la terreur des grands hommes. Mais à un moment où Raffet était en voyage, le portier de la maison, nommé Bouquet, voulut bien me montrer l'atelier où il était chargé d'ouvrir de temps en temps les verrières, pour donner de l'air, et je pus alors admirer la troupe des merveilleux petits mannequins.

Figurez-vous, à pied ou à cheval, de petits soldats aux têtes parfaitement sculptées et peintes, et dont les uniformes et les armes, d'une fidélité absolue, étaient faits avec des matières réelles et sincères, en vrai drap, en vrai cuir, en vrai acier, en vrai fer, comme si chaque soldat était une personne naturelle. Les chevaux, vrais à s'écrier, avaient leur peau et leur poil, et on croyait qu'on allait les entendre hennir. On m'a dit que ces mannequins coûtaient quinze cents francs, et à coup sûr ils les valaient. Ce

sont eux que Raftet faisait batailler à Anvers, à Rome, en Afrique et, s'ils avaient su parler, qu'ils auraient pu raconter de campagnes ! J'imagine que seul au milieu de ces cavaliers si corrects, si bien montés et équipés, un Hoffmann n'aurait pas tardé à s'apercevoir qu'ils étaient en effet vivants, et que, s'ils ne parlaient pas, c'était parce qu'on ne doit pas parler sous les armes.

Les chefs-d'œuvre que Raffet a composés avec l'aide de ces modèles étonnants sont immortels, et sa manie de déménagement, qui ne nuisait à personne, fut on ne peut plus heureuse pour moi, puisqu'elle me permitd'occuper, sansaucune dépense extraordinaire, un appartement digne de mes hôtes. Je donnais donc là mes soirées, où tranquillement, dans un coin inconnu, on se grisait de chefs-d'œuvre. Baudelaire nous ravissait, en nous disant ses poésies de sa voix claire, musicale, si bien rhythmée, et ces vers, aujourd'hui célèbres sur toute la terre, étaient connus de nous seuls qui les savourions en égoïstes. Nous comprenions, nous sentions profondément que le poète de l'âme moderne était né, et qu'il en chantait les douleurs, les élégantes amours et les saines tristesses, de façon à n'être effacé jamais. Alors, dans tout l'éclat de la première jeunesse, le poète des futures Fleurs du Mal était extrêmement beau ; ses larges yeux brillants, sa longue et épaisse chevelure, son nez hardi, ses lèvres rouges, sa fine et très légère barbe noire lui donnaient un aspect séduisant et original.

Pour nous, Parisiens qui n'avions jamais rien

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vu, il avait le grand charme du voyageur, de l'homme qui a habité des pays étrangers et navigué sur des mers lointaines. Cette odeur du goudron et du flot marin qu'il a tant célébrée, on croyait la sentir en écoutant ses beaux vers, et on respirait aussi les parfums capiteux des arbustes odorants et des grandes fleurs. Baudelaire aimait déjà, chantait déjà cette belle et si grande fille de couleur qui fut l'amour et la maîtresse de toute sa vie. Riche, et dépensant beaucoup pour parer son idole et pour s'entourer de meubles amusants et précieux, il n'avait pas à s'inquiéter de l'argent. Mais ce dédain ne lui fut pas particulier. Pauvres et riches, nous le possédions tous, et nous regardions cela comme une question accessoire, entièrement dénuée d'intérêt.

Mais il y eut une chose que Baudelaire dédaigna encore plus que l'argent, c'est la gloire. Et cependant, après sa mort, il l'a obtenue plus solide, plus durable, plus universelle que ne l'aura eue aucun homme de ce temps; ce n'est pas, du moins, pour l'avoir courtisée et pour lui avoir sacrifié quoi que ce soit. Sans espérer y parvenir, il essayait de satisfaire sa conscience artistique, son instinct raffiné du beau. Quant à travailler pour le suffrage universel, pour le jugement immédiat du plus grand nombre, la seule pensée d'un tel sacrilège lui eût fait horreur. Aussi la postérité, déjà venue pour lui, l'en a-t-elle largement récompensé; car après la mort, deviennent et restent célèbres, non pas ceux qui

ont désiré l'être, mais ceux qui ont mérité de l'être. C'en est fait alors de toutes les comédies et de tous les mensonges ; il s'agit de payer comptant, et ceux-là ne peuvent le faire qui ont sottement dépensé leur fortune en gros sous.

Son ami Emile Deroy, le peintre, chevelu, fort, portant sa tête expressive sur un cou robuste, semblait être né pour aimer et pour comprendre Baudelaire. Tous les deux, ils avaient la même recherche des harmonies savantes et délicates et la même haine des conventions grossières. Deroy demandait à la couleur d'exprimer l'âme, la pensée, l'au delà, la mystérieuse attitude de l'être intime ; il l'y décidait à force d'amour et de caresses. Entre autres chefs-d'œuvre, il a laissé un portrait de Baudelaire, où l'homme est vivant dans son habit noir, aussi caractérisé que celui de Goethe, et aussi un grand portrait de notre autre ami Pierre Dupont. Celui-là, blond, rose, herculéen, composait alors ses premières chansons, et nous les chantait. Il venait d'arriver à Paris avec un appétit d'enfer ; car à Lyon, où il avait précédemment vécu, son parrain, curé, habitant à quelques lieues de la ville, l'attendait tous les samedis soir avec deux gigots rôtis. Et ces deux gigots, Dupont les mangeait, sans en laisser une miette. 11 aurait pu, je crois, manger et boire toujours; mais pour lui, ce n'était nullement un excès ; c'était le repas auquel il avait droit,et la prise de possession de sa part légitime.

11 pouvait aussi chanter sans s'arrêter jamais, et c'est ce qu'il faisait pour nous qui, décidé-

ment, savourions toutes les primeurs. Plus tard quand il fut devenu ambitieux, il annonça le . projet de prendre tous les Français l'un après l'autre, et de-régaler chacun d'eux d'un concert individuel. Il en est venu à bout, à très peu de choses près, et s'il n'y est pas arrivé entièrement, ce n'est pas sa faute. Ses cordes vocales étaient faites sans doute en quelque chose de plus résistant que l'acier, et il est certain qu'il ne les économisait pas. Nous ne nous lassions pas de les écouter, ces chansons où il y avait des arbres, des fleurs, de l'herbe, des animaux et tout ce qu'avait dédaigné jusqu'alors le mode classique. Pierre Dupont les disait avec une ardeur inouïe, avec le geste envolé, farouche, et en ouvrant toute grande sa bouche, qui avait l'air d'un gouffre rose. Parfois, dans les soirs brûlants de l'été, nous laissions ouverte la porte de la première chambre, donnant sur le carré. Alors les locataires, qui montaient ou descendaient l'escacalier, s'arrêtaient pour écouter le chansonnier. Mais cela ne l'intimidait nullement. On aurait pu convoquer tous les mortels vivants, sans diminuer en rien son assurance. Il ressemblait à un de ces grands fleuves au flot ruisselant, qui veulent bien rafraîchir le premier venu et donner à boire à tout le monde.

Un soir, une petite voisine, que je n'avais jamais eu l'occasion de voir, s'arrêta comme les autres et, après eux, resta toute seule devant la porte ouverte. Elle ne se lassait pas d'écouter les chansons. Nous l'invitâmes à entrer, elle le voulut

bien et s'assit sur le divan bleu. Pierre Dupont recommença exprès pour elle des airs rustiques, et ensuite lui demanda si elle aussi ne voudrait pas chanter quelque chose. Lucette (elle se nommait ainsi) nous dit qu'élevée dans un couvent et l'ayant quitté depuis peu, elle ne savait que des airs religieux. Elle nous dit, en effet, d'une voix tout à fait jeune et charmante, Inviolata, Ave maris stella, et aussi l'effrayant et magnifique Stabat. Rien n'était beau comme cette musique vraie et large dans sa petite bouche, et particulièrement les paroles latines ravissaient Baudelaire qui a, comme on le sait, adressé une prose latine A une modiste érudite et sentimentale.

Nous demandâmes à Lucette si elle reviendrait. Elle nous dit qu'elle repartait le lendemain même pour sa province, où une de ses tantes la demandait. Habile à raccommoder la dentelle, elle était venue à Paris pour vivre de ce talent, s'il était possible. Mais elle était très timide et ne connaissait personne. En recevant la lettre de sa tante, elle avait donné congé, et tout de suite sa chambrette avait été louée par M. Raffet, qui voulait l'Utiliser pour y mettre des débarras et de vieilles toiles.

A Emmanuel des Essarts.

Sous l'Empire, ayant quelque justice à réclamer en faveur d'un ami, j'attendais un jour dans un couloir de ministère, noir, mal éclairé par des becs de gaz très éloignés l'un de l'autre, encombré par le désordre de je ne sais quel déménagement. Dès que mes yeux se furent habitués à l'obscurité, je vis qu'un autre homme attendait comme moi : c'était Ingres, alors dans tout l'éclat de sa gloire, de son travail ^et de son génie. Dans ce corridor sinistre, assiégé et chassé par un tas de barricades absurdes, il s'était assis comme il avait pu, sur un mauvais siège tout à fait collé à une caisse ouverte que, pour le moment, remplissait une sorte d'hercule aux bras nus et velus. Déchargeant le crochet qu'il portait sur son dos, il jetait les morceaux de bois clans la caisse, avec le bruit et la brutalité de mille tonnerres.

Ce bois, en tombant dans la caisse vide et sonore, faisait le tumulte épouvantable d'un ouragan, d'une avalanche qui s'écroule, d'une armée en marche, du chariot de Capanée roulant sur le pont. Certes, si Ingres était là, ce n'était pas la faute du manœuvre, et il ne pouvait ranger les bois ailleurs que dans la caisse. Toutefois, cette opération, effectuée avec une ardeur farouche, faisait l'effet d'un supplice voulu et prémédité. On aurait dit que cet homme de pierre voulait écraser, emprisonner, ensevelir le grand homme dans l'obscurité, sous un amas de bûches. Il était comme ce Phtos de La Légende des Siècles que les Dieux avaient précipité dans les chaos et dans les ténèbres, sous le poids du mont Olympe. Je le regardai dans l'ombre noire. Avec sa tête impérieuse, insoumise, superbe, il ressemblait en effet à un Titan formidable, dont la figure aurait été sculptée par Michel- Ange. Comme à son ordinaire, sans préparation aucune, entamant le marbre par le haut, d'un grand coup de ciseau, Buonarotti aurait commencé par la tête, et comme le bloc de marbre se serait trouvé court et insuffisant, il aurait fait le torse encore proportionné et possible, mais les jambes décidément trop petites.

Comme je le compris, je me trouvais en présence d'un mythe ; car, si la scène qui se passait sous mes yeux était parfaitement réelle, elle était en même temps, et au premier chef, symbolique. Nul n'oserait sérieusement le nier, pour un grand homme doué d'un immense génie, la

vie n'est pas autre chose que l'attente dans un corridor noir, pendant laquelle, sous prétexte de caisse à bois, un tourmenteur lui jette sur les jambes une grande quantité de bûches. Mais Ingres, il faut bien l'avouer, en reçut plus que sa part et plus que tout le monde.

Mais aussi, auprès du sien, le crime des Titans était bien peu de chose. Crios, Hypérion, Japet et les autres avaient simplement voulu reprend i-e par la violence la souveraineté usurpée sur eux ; mais Ingres avait eu une bien autre prétention. Il avait été bien autrement hardi que Prométhée dérobant la flamme, car il s'était proposé ce problème surhumain et vertigineux : d'apprendre à dessiner et de savoir dessiner 1

Dessiner, c'est-à-dire réaliser le plus inouï et le plus impossible des miracles I Avec une ligne, chose purement chimérique, idéale et qui n'existe pas, avec un trait qui n'a ni épaisseur, ni forme, ni couleur, représenter les formes, le mouvement, la vie, la nature, les êtres en proie à leurs appétits et à leurs passions ! C'est en soi une merveille si difficile à produire, que beaucoup d'artistes ne l'essaient pas, ou, après l'avoir essayée, y renoncent, et au lieu de continuer à chercher le trait juste (infiniment plus rare que le merle blanc I) se résignent à le remplacer par des lieux communs aimables et conventionnels. Ingres, lui, n'y renonça jamais. Un jour, ayant un carton sous le bras, comme un écolier, il s'abandonnait à une colère furibonde, à Importe d'un musée qu'il avait trouvée fermée.

Un de ses anciens élèves l'aborde, et cherchant à le calmer :

— Oui, monsieur Ingres, dit-il, le musée est fermé pour des remaniements indispensables ; mais qu'y vouliez-vous donc faire ?

— Apprendre à dessiner I dit le grand homme, avec sa naïveté de conquérant têtu ; car, en effet, il n'avait pas d'autre idée que celle-là et elle lui suffisait. A propos de lui, Baudelaire écrivait : Cet admirateur rusé de Raphaêt. Mais, si le chef-d'œuvre absolu de l'art est un portrait vraiment beau, exprimant une personne, dans sa réalité, dans sa forme, dans son attitude, dans son âme, et créant à nouveau une créature, il n'est pas bien prouvé qu'Ingres ait été inférieur à Raphaël. C'est avec rien, avec une feuille de papier et un crayon de mine de plomb, quelquefois trop dur, qu'il a donné l'immortalité à des hommes vêtus d'habits engoncés, comme Gœthe, et à de jeunes femmes coiffées en coques et affublées de manches à gigots. Ces portraits à la mine de plomb sont des documents indiscutables, et ils sont aussi de la poésie, par la sincérité et l'intensité de l'exécution, qui font d'un individu quelconque un type universel.

Et ce qui fait leur étonnante gloire, c'est que plusieurs de ces chefs-d'œuvre ont été dessinés moyennant trente francs la pièce. Ingres disait avec orgueil que, pendant la plus grande partie de sa carrière, il avait gagné trente sous par jour, et c'était relativement vrai. Il avait connu toutes les pauvretés et, devant elles, ne se ren-

(lait pas plus que la garde -impériale devant les canons et la fusillade. Bien souvent, il ne pouvait se procurer les échelles, les échafaudages nécessaires au peintre d'histoire, et les remplaçait en entassant des Pelions de chaises sur desOssas de tables. Il tombait quelquefois, car décidément les morceaux de bois en voulaient à ses jambes Mais il s'occupait bien de telles vétilles, lui qui, en 1848, tandis que les balles cassaient les vitres de son atelier, s'occupait à peindre La Naissance de Vénus, car il fut le seul homme réellement voué à l'actualité, c'est-à-dire aux conceptions qui seront toujours actuelles et éternelles !

Au fond, il faisait la même chose que Daumier et tous les grands improvisateurs ; il peignait un mouvement pendant que ce mouvement se 'produisait, et ainsi égalait et surpassait en vitesse la Vie elle-même. Jamais personne au monde ne travailla aussi vite que lui, et il ne lui fallait qu'une séance pour peindre un portrait parfaitement exact. Mais après l'avoir fait exact, il voulait encore qu'il fût vrai et, par conséquent, beau. Mais cela, c'est la lutte avec l'Ange, d'où l'on sort toujours avec les reins tout fourbus et les genoux brisés.

Oui, Ingres travaillait plus vite que tout le monde et plus lentement aussi; car pour peindre un portrait il ne lui fallait qu'une séance, et cependant il lui fallait une année entière. Car chaque jour il peignait le portrait entier, le recommençant complètement, toujours sur la même toile, si bien qu'il y en avait trois cent

LA caisse a BOIS 263

soixante-cinq les uns par-dessus les autres. Mllc Rachel, ayant le pressentiment qu'elle mourrait jeune et sachant le prix des minutes, refusa catégoriquement d'être immortalisée ainsi. Malgré l'offre aimable du maître, elle trouva que le jeu n'en valait pas la chandelle, et cependant c'était un lier jeu ; revivre jeune, belle, charmante, inspirée, à travers les âges futurs I Janin, lui, ne fut pas si dégoûté. Avoir le portrait de sa femmepar Ingres était le plus cher de ses rêves. Il aurait voulu que son Eurydice fut arrachée à la mort et, ne pouvant accomplir lui-même ce prodige, puisqu'il n'était pas poète, il comptait pour cela sur le grand magicien Ingres. Et pour l'attendrir, pendant des années il le flatta et le loua, avec les meilleurs adjectifs et les plus éblouissantes métaphores. Cependant, et à cause de cela même, il n'obtint jamais l'image souhaitée. Car Ingres sentait instinctivement qu'en satisfaisant son admirateur, il tarirait la source des délicieuses louanges.

On connaît le portrait vivant, irrité, parlant, où, ses mains sur ses cuisses, les paumes en dehors, Armand Bertin dit à bout de patience : Ah çà ! mais, monsieur Ingres ! Car le fameux journaliste attendait depuis des mois, depuis des années, depuis toujours, le bon plaisir du peintre qui se bornait à venir dîner chez lui et à le regarder attentivement. Lorsqu'il s'impatienta enfin, comme cela est écrit, Ingres lui dit : A la bonne heure ; voilà ce que je voulais, et nous pouvons commencer.

Oui, comme il voulait avoir tout vu dans sa pensée avant de rien transcrire, on avait beaucoup de peine à obtenir qu'il commençât, et aussi qu'il finît, trouvant toujours quelque cbose à reprendre et à corriger. Enfin, pour l'amour du beau, il détruisait sans regret, si admirable qu'il fût, un morceau qu'il jugeait inutile. Quel sujet de poème épique, Ingres et le duc de Luynes se battant presque à coups de bâton, et ajrant raison tous les deux ! Parmi les grands panneaux que Ingres peignit dans la salle à manger du duc, il s'en trouva un où le peintre voulut effacer, raturer un groupe essentiellement beau en lui-même, mais, selon lui, nuisant à l'unité d'impression qu'il désirait produire. Le duc voulait garder ce chef-d'œuvre, fût-ce par la force. La salle à manger était à lui, le groupe aussi» puisqu'il le payait. Mais Ingres pensait tout le contraire, sans doute avec raison. Pour le moment, la chambre qu'il décorait n'était plus la la salle à manger du duc; c'était son atelier à lui Ingres, où il était chez lui et faisait ce qu'il voulait. Quant au groupe, il lui appartenait évidemment, comme toute partie d'un tableau non terminé et livré est la propriété incontestable de l'artiste. Salomon n'aurait pas été de trop pour juger un tel procès, où la raison était si peu d'accord avec la justice.

D'ailleurs, il faut bien l'avouer, Ingres ressemblait un peu à Cardillac, le joaillier d'Hoffmann. Il n'égorgeait pas précisément les gens à qui il avait vendu ses ouvrages, pour leur re-

prendre la marchandise; mais il préférait beaucoup la garder pour lui, ne pas la leur livrer.

Une des plus grandes dames de Paris ;ivait obtenu que le maître voulût bien reproduire ses traits, et elle s'était résignée avec joie à la grosse dépense de temps et d'argent que nécessitait une telle entreprise. Il fallait accepter les heures de l'artiste, subir ses caprices ; mais tout cela est peu de chose, quand il s'agit de vivre aussi longtemps qu'une fable de La Fontaine ou une ode d'Horace. La dame acceptait tout, par amour pour son propre visage qui était d'une merveilleuse beauté, mais aussi pour le plaisir de faire représenter par les pinceaux du grand homme une robe bleue dont elle était folle. Le visage parlait, souriait, vivait ; la robe était bien de son bleu exquis et tendre. Un jour, la dame arrive, regarde son portrait, se voit en robe rouge et jette les hauts cris. Mais Ingres n'en voulut pas démordre ; la robe bleue n'allaitpas à son tableau, et que lui importait la grande dame, et tout le reste?

— Au fait, dit-il à son modèle, cela m'arrange on ne peut mieux, car j'avais envie de ce portrait et, au lieu de vous le donner pour votre argent, je me le donne à moi-même !

Et cela se comprend. Car cette vie arrachée au néant, cette flamme volée, cette création réalisée par la ligne idéale, représentait un tel effort de volonté et d'amour, que l'artiste s'en séparait comme s'il se fût agi d'un lambeau de son àme. Avec de tels procédés, on n'amasse pas de ri-

gÔ6 L'AME 1>E l'Ait 1 S

chesses et, vieux, illustre, au laite des honneurs on s'expose à avoir encore besoin d'attendre dans un corridor de ministère, où un Auvergnat vous fait dégringoler des bûches sur les jambes.

Une chose très pareille arriva au peintre, avec un modèle de profession qui, au lieu d'être une grande dame, était une toute petite dame, enfant encore. Cette fillette avait toutes les beautés du corps, du visage, de la chevelure ; des pieds et des mains de princesse. Ingres, qui avait souvent besoin d'elle, s'affligeait de la voir arriver avec des souliers d'où les doigts du pied sortaient, et avec un châle qui n'était qu'un trou. Apitoyé, dans les moments de quasi-repos, il peignait d'après elle, une étude, une figure nue, qu'il promit de lui donner, afin qu'elle pût la vendre et devenir relativement riche.

Le petit modèle attendit longtemps, bien longtemps, et des jours et des jours encore, et l'artiste l'accueillant avec une bonté qui ressemblait presque à de l'amitié, quelquefois elle se laissait aller à dire un mot de ses misères. Mais Ingres avait bientôt fait de la consoler.

— Qu'est-ce que ça te fait, disait-il, puisque tu auras l'étude !

Un jour, la fillette battit des mains, et s'écria avec la plus formidable joie. Elle avait reconnu ces derniers coups de pinceau qui étaient la fin, la suprême phrase, la conclusion synthétique de toute œuvre, grande ou petite, du maître.

— Ah ! dit-elle, cette fois, monsieur, elle est finie, l'étude !

— Oui, dit Ingres avec une férocité tranquille, ello est finie; mais comme elle est trop bien, je la garde.

Quel beau cri d'égoïsme ! — Il va sans dire qu'Ingres indemnisa royalement le petit modèle, et lui donna une autre toile, qui valait plus d'argent encore que celle-là. Mais l'admiration pour la ligne pure n'en avait pas moins étouffé chez lui la pitié, et c'est une belle victoire. — On a raillé Ingres, parce qu'il jouait du violon; quand même il n'a pas été de la force de Paganini, c'est pour moi une de ses gloires, et c'est en grande partie parce qu'il jouait du violon qu'il était peintre. En art, tout ce qui ne vient pas de la poésie, de la lyre d'Orphée et de la musique, ne vient de nulle part et, par conséquent, n'existe pas. Et Shakspeare a toujours raison quand il dit : Écoutons la musique !

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