CHAPITRE XV
Le Don de soi-^même
Tout à tous. — Avec ses amis.
Saint Bernard écrivait à son ancien disciple Eugène III, que le cœur d'un pape doit être une fontaine publique où tous peuvent venir boire. Le pasteur d'Hippone a parfaitement réalisé cet idéal. Son grand cœur fut largement ouvert à tous, non seulement à ses chers fidèles ni aux seuls catholiques, mais aux schismatiques, aux hérétiques et aux païens eux-mêmes.
Dans une de ses lettres, nous le voyons intercéder pour des criminels auprès du représentant impérial. L'Evangile commande d'aimer le prochain, et par le prochain il faut entendre l'humanité entière. Pour illustrer sa pensée, il lui met sous les yeux la scène de Térence oii deux vieillards discutent philanthropie. Comme l'un d'eux ne comprend pas qu^on s'occupe des af-
288 l'ame de saint Augustin
faiies des autres, il reçoit cette réponse qui provoque les applaudissements et restera célèbre :
Homo suni, humani nil a me alienum, puto.
Augustin pouvait véritablement s'appliquer ces paroles. Tous les sentiments qui font battre un cœur d'homme ont trouvé dans son âme des échos retentissants et profonds (t).
Il s'apitoie sur toutes les souffrances de l'humanité et voudrait les soulager toutes, celles du corps ainsi que celles de l'âme. La miséricorde, comme l'indique le mot, miserum cor, nous fait compatir au malheur d'un autre ; elle fait battre notre cœur à l'unisson avec le sien ; suivant le mot de l'Evangile, elle fait pleurer avec ceux qui pleurent. « Que les sots appellent la miséricorde un défaut, incapables de s'émouvoir de peur de se troubler, qu'ils se congèlent dans leur rigidité inhumaine qu'ils décorent du nom de tranquillité de la raison, nous savons, nous, que Dieu se nomme lui-même le miséricordieux. » (2) Nous voilà loin de la raideur et de l'insensibilité stoïciennes, loin des doctrines orgueilleuses et sans pitié que Nietzsche prêtera plus tard à Zarathoustra.
Un chrétien d'Hippone s^était réfugié dans l'église, fuyant devant ses créanciers qui le menaçaient des verges et des fouets. L'évêquc s'est
(i) Epist., i55, l^.
(2) De Mon. Cath., 52-54-
LE DON DE SOI-MEME
empressé de le prendre sous sa protection. Pour épargner au malheureux la douleur et la honte d'un châtiment corporel, il a emprunté à u.i voisin de quoi solder la dette.
Cependant la difficulté n'était que reculée et le moment arriva de rembourser le prêteur luimême. Augustin supplie ses fidèles de lui venir en aide. Celui qu'il s'agit de secourir est un chrétien, un catholique, un frère, ils doivent le faire avec joie, au nom de la charité du Christ. Si la quête n'est pas suffisante, on aura recours à l'argent de l'église, mais la charité des frères serait plus douce. Et voici que le pasteur fait appel au cœur de son peuple, aux doux liens qui les unissent, c Réjouissez donc mon cœur, car ma seule joie, c'est le fruit de vos âmes. Vous êtes les arbres de Dieu. 11 daigne les arroser abondamment par mon ministère. Que le Seigneur vous garde de tout mal, maintenant et dans les temps à venir, o mes bien aimés maîtres, et mes frères tant désirés. » ^'i)
Nous avons vu le prédicateur plaider éloquemment pour les pauvres ; il ne se contentait pas de parler. Absent d'Hippone à l'époque où il avait coutume de faire aux indigents une distribution d'habits, il écrit à ses chrétiens : '( Présent parmi vous, je vous y exhortais, loin de vous je vous exhorte de même. » (2) Lorsqu'il voyait de grandes misères à soulager et qu'il
(ij Epist., 268.
(2) Ibid., 122, 2.
L'aSIE de saint AUGUSTIN 19
290 l'ame de saint Augustin
manquait d'argent, il imitait saint Ambroise et vendait jusqu'aux vases sacrés (i).
Le poète satirique n'avait pas tort quand il appelait l'Afrique la petite nourrice des avocats, nufîncula causidicorum ; ces colonies africaines étaient un peuple de plaideurs. L'évêque d'Hippone passait de longues heures à écouter les plaignants et à trancher les procès. Les donatistes eux-mêmes savaient recourir à lui dans ces circonstances. Il préférait, d'ailleurs, avoir affaire à des étrangers ou même à des adversaires, car il pouvait ainsi espérer un ami de plus, tandis qu'autrement il risquait fort d'en perdre un (2).
Augustin se faisait tout à tous quand il était question de rendre service ; il agissait lui-même et il faisait agir les autres, il intercédait, et cela malgré de fortes répugnances. Passant et repassant sur la place publique pour ses visites et ses démarches, il entendait parfois chuchoter par derrière : « L'évêque est allé voir l'autorité ; qu'a-t-il à faire avec cette autorité P )> Quelques jours après, du haut de la chaire, il répondait à ces réflexions indiscrètes : « Vous le savez, c'est à cause de vous que je vais là 011 je ne veux pas aller. Il faut attendre debout à la porte, voir entrer les grands et les petits personnages ; se faire annoncer, subir des humiliations, et
(i) Possidius, Viia., 24.
(2) Ibid., 19.
LE DON DE SOI-MEME
souvent s'en retourner sans avoir rien obtenu.
De grâce, épargnez-moi pareilles corvées. » (ij
Nous savons pourtant combien il était réservé et délicat dans ses requêtes, et combien il eût été difficile de lui refuser quelque chose. Le lieutenant impérial, Macédonius, lui répond qu'il a pardonné aux coupables pour lesquels il avait imploré sa pitié, et il ajoute : « Je ne saurais admirer suffisamment la sagesse et la sainteté (jui remplissent vos suppliques. Vous demandez avec tant de modestie et de grâce qu'on ne se pardonnerait pas de vous refuser, vénérable seigneur et père bien-aimé. Vous n'insistez pas comme font la plupart des gens de ce pays qui vous extorquent ce qu'ils demandent. » (2)
L'n jour il se rendait à Gésarée de Maurétanie, poussé par un simple sentiment d'humanité. Il s'agissait de détourner les habitants d'une coutume barbare reçue de leurs ancêtres et qu'ils pratiquaient consciencieusement. A certains jours de l'année, ils se partageaient en deux camps pour se battre à coups de pierre, laissant sur le terrain des blessés et des morts.
C'est lui-même qui nous a raconté le succès de son intervention, pour montrer la valeur de l'éloquence et la manière de persuader. « Afin d'arracher de leur cœur un mal si cruel et si enraciné, je fus aussi véhément que possible. Cependant, je ne me promettais rien de leurs
(i) Sern^., 3o2, 17.
(2) Epist., i54, I et Possidius, Vita, 20.
applaudissements, j'attendais leurs larmes. Les acclamations, en effet, prouvent que l'orateur instruit et qu'il plaît, les larmes montrent qu'il a touché les cœurs. » On pleura et l'on se convertit, et tout le monde rendit grâces à Dieu et à son grand apôtre (i).
Gomme on le savait accessible à tous, chacun en usait largement et parfois en abusait. Les prêtres et les évêques, les moines et les moniales, les matrones dévotes et les officiers zélés lui sounicttaiont leurs difficultés spirituelles et ascétiques. Augustin répondait à tous par des lettres qui devenaient des encycliques, parfois de vrais traités.
Un riche chrétien de Rome, Publicola, s'est rappelé le mot de la Bible : <( Interroge ton père et il te renseignera », et il a adressé à Hipponc une série de cas de conscience. Un peu scrupuleux, il est inquiet pour les chrétiens qui gèrent ses propriétés chez les Barbares. Peuvent-ils accepter des serments prêtés au nom de fausses divinités, leur est-il permis de toucher à des aliments offerts aux idoles, de puiser de l'eau aux font air r5; et aux puits qui servent aux sacrifices païens ?
Augustin rassure son correspondant. v^i les chrétiens devaient fuir tout contact avec Fidolâtrie, il leur faudrait ^-ortir nu monde. Saint Paul s'est-il détourné d'Athènes sous prétexie
(i) De Doctr. christ., ÎV, 55.
(2) Epist., /iC, 47-
LE DON DE SOI-MEME
que c'était la ville de Minerve ? L'univers apparlient au Seigneur et toutes les créatures sont bonnes. Le principal est d'avoir un jugement éclairé et une volonté droite.
Seleuciana demande à être renseignée sur le baptêm.e de saint Pierre et sur sa pénitence que certains disputeurs semblent contester. Une supérieure de couvent se plaint des misères de sa comimunauté. Elle reçoit des conseils de douceur et de ferm.eté, et pour qu'ils soient mieux accueillis, Augustin se les donne à lui-même. « Le vinaigre, dit-il, finit par corrompre le vase où il séjourne trop longtemps. De même la colère gâte le cœur quand elle y reste jusqu'au lendemain. Que le Dieu de paix habite avec vous, et demandez-lui que je mette en pratique les avis que je donne aux autres. » (ïj
La pieuse Fabiola semble fatiguée de son pèlerinage sur terre et prise de la nostalgie du Ciel. Augustin est bien fait pour comprendre ce sentiment. Il lui est arrivé souvent de refaire, dans ses méditations, cette ascension de l'àme qu'il fit une première fois à côté de Monique, près de la fenêtre d'Ostie. Mais, consolons-nous, la vraie présence est celle des âmes ; déjà ici-bas, nous pouvons vivre auprès de Dieu par l'esprit et par le cœur (2).
Les problèmes à résoudre n'étaient pas toujours aussi sublimes. On venait quelquefois le
(i) Epist.. 265 et 210.
(o) Jbid., 267.
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trouver quand il s'agissait tout simplement de prendre femme. C'était là, à ses yeux, une affaire délicate, et il s'autorisait d^ l'exemple d'Ambroise pour ne pas s'y engager, craignant de s'attirer la malédiction des mauvais ménages.
Bon gré mal gré, il dut trancher bien des querelles domestiques. Une femme mariée et ayant un fils lui a écrit pour se plaindre de la conduite de son mari. Des renseignements supplémentaires obtenus du porteur de la lettre l'ont mis au courant de la situation et lui permettent de rédiger sa réponse (i).
Cette femme, prise d'un beau zèle de perfection, avait arraché à son époux le vœu de continence, mais elle ne s'arrêta pas là. Un jour, elle donne ses biens à deux moines de passage ; puis, pour compléter le sacrifice, elle s'est affublée du noir costume des veuves. Augustin lui rappelle délicatement que, pour plaire à Dieu, elle doit d'abord ne pas déplaire à son mari et aussi ne pas déshériter son fils (2).
En 4 18, il écrit au soldat Bonifacius une longue lettre de consolation et d'encouragement. Même sous les armes, même en pleine campagne, on peut être agréable à Dieu. La place des soldats est fort belle dans l'Ecriture Sainte. David fut soldat. Ce fut un soldat aussi le centurion romain dont Jésus loua la grande foi, dont les humbles paroles sont conservées dans l'Evan-
(i) Po«sidius, Vita., 37.
(2) Epist, 362.
LE DON DE SOI-MEME
gile et seront insérées dans la messe au moment de la communion. Soldat encore, c^ Cornélius qui mérita d'être visité par un ange, baptisé par saint Pierre avec toute s;i famille.
Ceux qui sont restés à la maison n'oublient pas ceux qui combattent pour eux. <( En priant pour toi. ils luttent contre les ennemis invisibles ; toi, tu combats pour eux contre les visibles Barbares. » Le premier devoir du soldat est de tenir la parole donnée, mêm>^ à l'ésfard de l'ennemi. Il doit également entretenir des s<^ntiments pacifiques jusqu'en pleine bataille. « Si la paix humaine est si douce pour le salut tem.porel des hommes, combien plus douce la paix divine pour l'éternel salut avec les anges ! Que ce soit la nécessité qui tue l'ennemi récalcitrant et non pas la volonté. A l'adversaire qui lutte et qui résiste, on répond par la force, mais le vaincu et le prisonnier ont droit à la miséricorde, surtout quand ils ne sont plus à craindre. »
Le pasteur des âmes rappelle ensuite que la morale chrétienne ne doit jamais être mise de côté. <( Que la fidélité conjuo-ale soit l'ornement de ta vie, ainsi que la sobriété et la tem.pérance. N'est-ce pas grandement honteux de voir un soldat invincible devant l'ennemi, vaincu par la passion, inflexible devant les armes, et noyé dans le vin ? »
La lettre finit sur un aimable ^rmplim^nt : f( Tout cela, je sais que tu le pratiques, je jouis beaucoup de ta réputation : je t'en félicite chaudement dans le Seigneur. Cette lettre sera pour
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toi moins un modèle à copier qu'un miroir oii tu pourras te contempler. » (i)
Augustin ne se refusait à personne, mais il gémissait souvent de voir son temps ravagé par les affaires temporelles, de manquer de loisirs pour les choses de l'âme. Il avait supplié les fidèles de le laisser tranquille un ou deux jours de la semaine, mais cela ne put durer que quelques mois. Le 26 septembre ^26, quatre ans avant sa mort, il revint à la charge, en choisissant son successeur. Il y eut, ce jour-là, beaucoup de bruit dans la basilique de la paix.
La chose avait été annoncée, tout le clergé était présent et l'église conible. La cérémonie débuta par ces graves paroles : « Nous sommes tous mortels en cette vie et notre dernier jour est incertain. Après l'enfance, on espère l'adolescence, après l'adolescence la jeunesse, après la jeunesse l'âge mur, après î'âge mur la vieillesse ; la viellesse n'a rien à espérer... Par la volonté de Dieu, je suis venu ici dans la vigueur de l'âge, j'étais jeune alors, me voilà devenu vieux. » Puis il montre de la main celui qu'il désire pour le remnlacer, le prêtre Eraclius, là présent dans l'assemblée.
Augustin ne fera pas l'éloge du prêtre, de peur d'offusquer sa modestie, tout le monde le connaît et l'apprécie. « Voilà m.on intention, voilà ce que je demande à Dieu dans la glace de l'âge, mais avec des prières ferventes ; veuillez bien
(i) Epist., il
LE DON DE SOI-MEME
vous associer à moi dans la paix du Christ. » Immédiatement retentissent des acclamations soigneusement comptées par les sténographes.
« Reconnaissance à Dieu, louanges au Christ ! îo fois. Christ exaucez-nous ! Vive Augustin ! 16 fois. )) Puis les regards se tournent vers Eraclius, et l'on crie : « Toi notre père, toi notre évêque ! 8 fois. »
Augustin rappelle ensuite à ses fidèles la prom.esse qu'ils firent jadis de ne pas le déranger à certains jours, promesse qu'ils ne tinrent pas, et il ajoute : « Je vous en supplie, je vous en conjure par le Christ, voici le jeune prêtre que je choisis pour me succéder, permettez-moi de me décharger sur lui de mes soucis. Et tout le monde d'acclamer : <( Nous rendons grâces à ton jugement : 26 fois. »
Mais voici que le bon pasteur est pris d'un demi-remords : il s'empresse de rassurer les importuns : on pourra le voir comme par le passé, sa porte sera toujours ouverte. Du reste, que personne ne lui reproche ses loisirs, ils seront consacrés à l'étude des Ecritures et tous profiteront de son travail. En descendant de chaire, il a fait défiler ceux qui savent écrire pour signer après lui les actes authentiques de la cérémonie (i).
L'évêque d'Hippone ne devait pas rester inactif dans sa demi-retraite. Nous le voyons par une lettre adressée peu après au diacre Ouodvultdeus,
(i) Inter Epistolas, 2i3.
298 l'ame de saint Augustin
qui le priait de rédiger brièvemenl l'histoire des hérésies. Renvoyé au travail déjà exécuté en grec par Epiphane et Philastre de Brescia, le diacre a insisté en disant : (( Nous autres Africains, nous n'aimons pas beaucoup les mots étrangers ; nous préférons l'excellent pain d'Afrique que tu ne refuseras pas à nos prières importunes et à notre faim. »
Gomme toujours, Augustin finit par céder, malgré tout le travail dont il était alors accablé. Occupé à la revision de ses nombreux écrits, il a reçu de Rome, transcrit par Alype lui-même, le gros ouvrage de Julien, auquel il a fallu répondre. Il tâchera de mener de front les deux travaux, consacrant le jour à l'un et la nuit à l'autre, autant que le permettront ses autres occupations (i).
Gomme on le voit, le pasteur d'Hippone ne s'appartenait pas ; il était l'homme de ses frères, et ses frères, c'était tout le monde, tous ceux qui avaient besoin de lui. Serviteur de Dieu et de l'Eglise, il réalisa pleinement sa devise d'évêque : « Je cherche moins à dominer qu'à rendre service. » A l'exemple de saint Paul, il s'était fait tout à tous pour gagner le plus d'âmes possible à Jésus-Ghrist.
Largement ouvert à tous les hommes, le cœur d'Augustin débordait de tendresse pour ses amis. Les soucis de l'épiscopat ne lui permettaient pas toujours de cultiver l'amitié autant
(i) Epist., 224.
LE DON DE SOI-MÊME 299
qu'il l'aurait désiré, autant qu'il le faisait autrefois dans la villa de Cassiciacum, au monastère de Thagaste. Elle continua cependant à tenir une grande place dans sa vie ; au milieu des affaires et des tribulations, c'était la joie et le réconfort de son âme, de cette âme qui sera toujours avide d'aimer et d'être aimée.
Au lendemain de sa prêtrise, il se montre ravi d'avoir pénétré dans l'intimité de Paulin de Noie. u 0 excellent homme et excellent frère, tu étais caché pour mon âme. Je lui rappelle cela afm qu'elle supporte que tu sois caché à mes yeux ; mais elle obéit à peine, et même elle n'obéit pas du tout. ))
Invité à venir en Afrique, le « saint homme et l'excellent frère » n'est pas venu, et, chose plus grave, il a attendu deux ans avant de répondre. Un peu exigeant pour ses amis, comme tous ceux qui aiment beaucoup, Augustin se plaint aimablement. « Comment as-tu pu me faire endurer la soif pendant deux étés, et des étés d'Afrique ? O toi qui distribues tes biens aux pauvres, n'oublie pas de payer tes dettes. Ceux qui m'entourent te saluent, et ceux-là seulement sont peu fâchés qui t'aiment peu. » (i)
Vers l'année 417, Paulin devenu évêque de Noie reçoit une lettre écrite en commun par les évéques d'Fîippone et de Thagaste. Il s'agit de le prémunir contre les erreurs pélagiennes. Les deux amis ne craignent pas pour lui-même ;
(i) Epist., 27, 3i, 42.
ils veulent seulement lui fournir des armes contre les hérétiques si nombreux dans ce pays. « Tes lettres, lui disent-ils, exhalent les véritables parfums du Christ ; tu y apparais comme l'ami et le défenseur de la grâce. » Les avis seront bien accueillis, car ils viennent d'âmes aimantes et aimées (i).
Dans les doutes et les difficultés, Paulin regardera vers Hippone, et la lum.ière viendra. Ayant demandé s'il est utile aux défunts d'être enterrés dans les chapelles des martyrs, il reçoit tout un traité sur le culte des morts. Les défunts ne nous oublient pas, et nous devons prier pour eux, mais il ne faut pas croire trop facilement à leurs apparitions. (( Si les âmes trépassées intervenaient dans les affaires des vivants, si elles apparaissaient, si elles nous parlaient dans nos rêves, ma pieuse mcre, pour ne point parler des autres, serait chaque nuit près de moi, elle qui me suivit par terre et par mer, afin de vivre avec moi. A Dieu ne plaise, en effet, qu'en passant à une vie plus heureuse, elle soit devenue cruelle au point de ne pas venir consoler, dans ses tristesses, ce fils qu'elle aima tant, qu'elle ne voulait jamais voir triste. )> (2)
L'évêque d'Hippone attirait chez lui des jeunes gens qu'il formait, qu'il élevait graduellement jusqu'au sacerdoce et à l'épiscopat, qui s'en allaient ensuite pourvoir les différentes Eglises
(i) Epist., 186.
(2) De Cura pro mortuis gerenda, 16.
LE DON de soi-ml;me
d'Afrique. Ces séparations étaient pénibles pour son âme tendre. D'esprit et de cœur, il accompagnait ses chers disciples, prenait part à leurs épreuves et à leurs succès, aux douleurs plus encore qu'aux joies.
L'évêque de Sétif, Xovatus, lui a exprimé le désir de voir revenir son frère Lucillus, diacre à Hippone. Obligé de refuser la demande, Augustin comprend le sacrifice qu'il impose, il le connaît pas sa propre expérience. « Quand tu auras vu tes élèves très chers et très doux s'en aller vers des Eglises lointaines, tu sentiras les regrets qui me tenaillent en voyant partir mes amis intimes. En effet, pour porter ta pensée au loin, le lien du sang qui t'unit à ton frère n'est pas plus fort que le lien d'amitié qui m'unit à mon cher Severus : et pourtant, tu sais con^.bien rarement il m'arrive de le voir. »
Ils acceptent tous deux cette privation par amour pour l'Eglise, leur mère commune ; que Novatus les imite. <( Supporte de même l'absence de ton frère ; tu n'as pas ruminé le pain du Seigneur près de lui aussi longtemps que je l'ai fait auprès de mon compatriote et doux ami. Et voilà qu'il ne me parle plus que rarement au moyen de billets tout remplis d'affaires, n'exhalant presque rien des senteurs de nos prairies dans la suavité du Christ. » (i)
Severus, évêque de Milève, rendait bien à son ancien maître amour pour amour, u Je t'avoue.
(i) Episf., S^
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lui écrit-il, il m'est doux d'être avec toi, je lis beaucoup tes livres... 0 abeille laborieuse de Dieu, tu construis des rayons débordant du nectar divin, où coulent la miséricorde et la vérité. Mon âme les parcourt avec délices ; vide et fai^ ble, elle se remplit et se fortifie par cet aliment vital. » Le disciple s'efforcera de profiter des leçons du maître, de ses exemples surtout et de lui faire honneur. Se tenant à l'angle de l'amour de Dieu et du prochain, qu'ils se réchauffent mutuellement à ce double foyer (i).
Le meilleur moyen pour le pasteur d'Hippone de revoir son cher compatriote, c'était de l'inviter à prêcher. L'évêque de Milève promettait bien, mais se faisait beaucoup attendre. « Mon frère Severus, dit un jour, Augustin, du haut de la chaire, diffère toujours le plaisir qu'il nous a promis ; cependant, il n'y a pas renoncé. Partout oii il passe, le Seigneur réjouit les fidèles par le moyen de ses lèvres ; il est juste qu'il réjouisse également cette Eglise qui l'a formé. Tenez bon, ne lâchez pas votre débiteur avant qu'il ne vous ait payé. )> i"?.)
Severus finit par arriver à Hippone, mais il était plus pressé d'entendre Augustin que de parler lui-même, et il fallut encore s'excuser devant le peuple, a Mon frère et mon collègue ici présent aurait dû nous adresser la parole, et voilà qu'il retarde encore la joie promise ; je vous dis
(i) Epist., 109, I.
(2) In Ps. 95, I.
LE DON DE SOI-MEME
cela pour que vous lui rappeliez sa promesse. Il a voulu m'entendre d'abord et j'ai cru devoir obéir, à condition que je l'entende moi-mênie ; car tous nous sommes les auditeurs de l'unique Maître. » (i)
Une chose gênait, troublait même l'âme d'Augustin dans les lettres de ses amis, les éloges qu'on lui prodiguait. Cela se voit particulièrement dans la lettre qu'il écrivait au comte Darius, en ^^29, l'année qui précéda sa mort. Il félicite l'officier d'être venu en Afrique pour y rétablir la paix, et regrette de ne pouvoir aller jusqu'à lui, empêché par la mauvaise santé et aussi par les glaces de la vieillesse. Cette confidence lui vaudra, par le retour du courrier, certains médicaments d'un médecin célèbre de l'époque.
Examinant ensuite sa conscience délicate, il se demande pourquoi la lettre de Darius lui a fait tant de plaisir. Ne serait-ce pas à cause des louanges accordées à ses écrits ? Puis, vient à sa mémoire la satire du poète toscan sur la vanité des auteurs, ravis d'être montrés du doigt, d'entendre dire sur leur passage : « C'est lui » ; de savoir que leurs vers ont été dictés à cent écoliers frisés. Prenant à son propre compte l'aveu du poète, il écrit :
Neque enim mihi cornea fihra est.
La fibre de son cœur, en effet, n'était pas insensible ; malgré les épreuves de la vie, malgré la
(i) In Ps. i3i, I,
vieillesse elle-même, elle vibrait toujours à tous les sentiments généreux.
Comme saint Paul, il est heureux de provoquer les éloges et l'alfection de ses semblables, afin d'avoir par là plus d'influence, afin de les mieux édifier dans le Christ. La lettre est accompagnée de l'envoi des Confessions, et conclut humblement : « C'est là qu'il faut me regarder pour m'apprécier comme il convient ; c'est moimême et non les autres que tu y entendras. Tu y verras ce que j'étais par moi-même. Si quelque chose t'y plaît, ce n'est pas moi qu'il faut louer, mais Dieu, en l'honneur de qui je les ai composées. » (i)
Quelque temps après la prise de Rome par les Barbares, Mélanie la jeune arrivait en Afrique avec son mari Pinien, et sa mère Albine. C'étaient les descendants de la grande famille romaine des Valerii ; leur somptueuse demeure étincelait sur le mont Celius, et leurs propriétés s'étendaient par tout l'Empire. L'aïeule, Antonia Molania avait de bonne heure quitté le monde et s'était fixée dans un couvent sur le Mont des Oliviers.
Mélanie la jeune, après la mort de ses deux enfants, et avec le consentement de son mari, avait résolu de marcher sur les traces de sa grand'mère. Albine, elle-même restée veuve, s'associait à leurs pieux désirs. A peine installés à Thagaste, où ils avaient âv grandes possessions, ils s'étaient mis en rapport avec le pasteur d'Hip-
(i) Epist., 339, 280, 23i.
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poiie. Celui-ci connaissait, la famille depuis longtemps. Il avait reçu la visite d'Antonia Melania, s'était renseigné auprès d'elle sur la vie monastique en Egypte et en Palestine, et l'avait consolée de la mort de son fils, Valerius Publicola, celui-là même dont il avait jadis tranquillisé la conscience d).
Il aurait désiré aller lui-même à Thagaste, saluer les hôtes illustres qui honorent sa chère patrie de leur présence, et renrichissent de leurs aumônes. Mais c'est l'hiver, et il est particulièrement frileux ; de plus, ses fidèles ne lui permettent guère de s'absenter.
Peu de temps après, les pèlerins arrivaient à Hippone, accompagnés de leur évêque, Alype. Pinien n'était pas trop rassuré ; il n'ignorait pas le danger qui menaçait alors les hommes pieux et riches ; son cousin Paulin de Noie n'avait-il pas été ordonné prêtre à Barcelone, sur la demande du peuple, tandis qu'il assistait à la messe de minuit ? Il se fît donc promettre qu'on ne lui ferait aucune violence. Augustin promit, mais il n'était pas toujours maître chez lui.
Les habitants d'Hippone trouvaient leur évêque trop désintéressé à l'égard de l'argent, trop délicat dans l'acceptation des dons et des héritages qu'on avait coutume de léguer aux Eglises. Ils jetaient des regards de convoitise sur leurs hôtes de passage, ils connaissaient leurs libérali-
(i) Epist., 46, 47 et 94.
L'AME de saint AUGUSTIN 20
306 l'ame de saint Augustin
tés à Thagaste et auraient volontiers accusé Alype de les avoir accaparés.
Un jour, pendant la messe, un murmure s'élève dans la basilique, timide d'abord, puis menaçant : Pinien prêtre ! Pinien prêtre ! Pour se dégager, le malheureux dut promettre de ne pas quitter Hippone, de ne point se faire ordonner prêtre ailleurs. Pleine de sollicitude pour son mari, Mélanie proposa un amendement : il pourrait s'éloigner en cas de peste ou d'invasion barbare ; elle réussit seulement à empêcher Augustin de signer le procès-verbal.
Pinien ne pouvait pas se croire lié par une telle promesse. Quelques années plus tard, il s'embarquait pour la Palestine avec sa femme et sa belle-mère, et il y deviendra prêtre. Il s'était d'ailleurs si bien débarrassé de son immense fortune qu'il dut se faire inscrire sur le registre des pauvres à Jérusalem. II devenait moins intéressant pour le peuple d'Hippone, que son évêque suffisait amplement à édifier.
Cet orage qui faillit brouiller Augustin avec les illustres Romains, avec son intime Alype luimême, passa sans laisser de t?;aces. En 417, nous retrouvons Pinien et Mélanie en correspondance avec Hippone. Ils avaient rencontré Pelage sur leur route, l'avaient entendu anathématiser les erreurs qu'on lui reprochait et professer les vraies doctrines sur la justification. Le docteur de la grâce s'est empressé de les prémunir ; ils ne connaissent pas l'astucieux moine qui a trompé ses juges au Concile de Diospolis. Afin de les renseigner pleinement, il a composé pour eux le
LE DON DE SOI-MEME
plus complet et le plus intéressant de ses ouvrages antipélagiens : La Grâce du Christ et le Péché originel. En le terminant, Fauteur s'excuse d'avoir été un peu long, mais il ajoute : (( Je sais que vous lirez avec une insatiable avidité les livres qui édifient et qui fortifient la foi. » (i).
Dès l'année SgS, Augustin écrivait à Jérôme pour lui dire son affection et proposer des échanges intellectuels. Il ne connaît pas son visage, mais il a vu son âme à travers ses écrits, et puis, Alype n'a-t-il pas été le voir ? (( Je vous ai regardé par ses yeux. Car, ceux qui nous connaissent le savent bien, nous ne faisons qu'un par l'âme, tant est grande notre union et fidèle notre intimité, bien qu'il me surpasse en mérite. )) (2) Après ces aimables préambules, Augustin a le malheur de toucher aux questions de doctrine et de hasarder certaines critiques.
Il se montre d'abord un peu scandalisé de ce que le grand exégète n'ait voulu voir qu'une comédie dans la dissension survenue à Antioche entre les apôtres Pierre et Paul. C'est fort bien d'avoir donné des Evangiles et des autres écrits apostoliques une traduction latine plus fidèle au texte grec. Mais, pour l'Ancien Testament, pourquoi ne pas se contenter du texte vénérable des Septante, pourquoi recourir à l'original hébraï-
(i) Epist., 124, 125, i^. Voir G. Goyau, Sainte Mélanic la Jeune. Paris, Lecoffre, 1908.
(2) Epist., 28.
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que au grand risque de dérouter les fidèles. » (i) Un évêque d'Afrique a voulu se servir en public de la nouvelle version, il a vu un hedera, un lierre dans l'arbre miraculeux de Jonas, au lieu du cucurbiia, de la courge que portaient les Septante. Le peuple a remarqué le changement, et tout le monde de crier dans l'église : « Gucurbita ! Cucurbita ! » Consultés sur la question, les Juifs de la localité se sont fait un plaisir de donner raison aux fidèles contre leur pasteur. L'évêque d'Hippone ne se souciait pas de renouveler chez lui la malencontreuse expérience (2).
Jérôme n'était pas la patience même, et sa vie solitaire ne lui fournissait guère l'occasion de cultiver les vertus sociales. ïl prit assez mal les observations qui venaient d'Hippone. Pourquoi cet évêque, alors jeune, connaissant mal le grec, ignorant totalement l'hébreu, se mêlait-il de lui donner des leçons d'exégèse ? Au surplus, une prétendue lettre d'Augustin, peu déférente à son égard, circulait en Italie.
Certains amis palestiniens, jaloux pour la gloire de leur grand homme, vinrent aggraver le malentendu. « Quelques-uns de mes amis, écrit Jérôme à Augustin, vases d'élection du Christ, et ils sont nombreux à Jérusalem et dans les Saints-Lieux, m'ont dit que tes critiques ne
(i) Sur ce point, Augustin donnera raison ii Jérôme. « Pour votre traduction, écrira-t-il, vous m'avez persuadé de l'avantage qu'il y a à se servir de l'hébreu. » Epist., 82, 34.
(2) Epist., \o, 7. 71, 5 et 82, 55.
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proviennent pas d'une âme désintéressée : en ni'attaquant, ton intention serait de conquérir la louange, des lauriers, de la gloriole populaire. i> Sans partager complètement ces interprétations calomnieuses, le vieux savant en conservera longtemps quelque chose.
Aux nombreuses lettres qui lui arrivent d'Hippone, il ne répond nue par des billets chargés de réflexions amères et désobligeantes. Finalement, il néglige les questions posées, trop vieux désormais pour rentrer dans l'arène, il prie son correspondant de déposer les armes. (( Je te demande de ne pas m'obîiger à reprendre la l;;ue, moi autrefois vétéran, maintenant vieillard au repos. Toi qui es jeune et déjà parvenu au sommet du pontificat, enseigne les peuples, enrichis les maisons romaines de tes primeurs d'Afrique. Moi, je me contente de murmurer devant un auditoire très modeste, dans un coin de mon monastère... Tâche de ne pas soulever contre m.oi ce petit peuple d'ignorants qui adorent tes déclamations. » (ï )
Augustin relevait avec finesse ces dernières observations. « Suivant une manière de parler déjà traditionnelle dans l'Eglise, l'épiscopat est supérieur au sacerdoce, mais en beaucoup de choses Augustin est inférieur à Jérôme. Du reste, il n'est pas défendu de tirer profit des leçons aui viennent d'un plus petit que soi. » Périssent les relations intellectuelles si elles doivent empêcher
(i) Inter Epistolas Augustinî, 72, 76.
l'union des cœurs. « Si je ne puis vous adresser mes remarques sur vos écrits sans provoquer des soupçons de jalousie, sans blesser l'amitié, laissons-les tranquilles. )> (i)
Désarmé par tant de bonne grâce et de modestie, le solitaire finit par devenir aimable et même louangeur pour l'évêque d'Hippone. Il félicite son ami d'être le grand soutien de l'Eglise contre les hérétiques, heureux de partager lui-même cette gloire. « Les catholiques vénèrent en toi le restaurateur de la foi antique, et ce qui est encore un plus grand honneur, tous les hérétiques te détestent ; ils ont pour moi la même haine ; ne pouvant pas nous tuer par le glaive, ils le font par la langue. » C'était l'époque où ils luttaient tous deux contre les pélagiens h).
Quelques semaines avant sa mort, arrivée à l'âge de quatre-vingt neuf ans, le vieux savant écrivait encore aux deux amis Alype et Augustin un billet plein d'affection. <( Je prendrais volontiers, disait-il, les ailes de la colombe pour aller jouir de vos embrassements. » Pensant alors à la pieuse famille qui faisait à merveille le trait d'union entre Bethléem et Hipponc, il ajoutait : (( Vos pieux enfants à tous deux, Albine, Pinien et Mélanie, vous saluent profondément. )> (3)
Augustin avait critiqué un peu vivement l'un de ses collègues pour avoir soutenu que Dieu est
(i) Epist., 73.
(2) Ibid., 195.
(3) Ibid., 202.
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visible aux yeux du corps. L'aventureux théologien accueillit fort mal cette correction pourtant bien fraternelle. Inconsolable de l'avoir froissé, Augustin charge un ami commun de présenter ses excuses. « Dans ma réfutation, je n'ai pas eu cette déférence qu'on doit à un frère et à un évêque ; je ne me défends pas, je ne m'excuse pas, je m'accuse et me condamne. Se souvenant de notre ancienne affection, qu'il oublie l'offense, qu'il ait en me pardonnant cette douceur que je n'ai pas eue en écrivant ma lettre. Ce pardon que j'implore par ton intermédiaire, j'aurais voulu aller le demander moi-même. » (i)
Doux et humble de cœur, le pasteur d'Hippone avait toutes les condescendances. Une jeune fille intelligente et studieuse, désirait vivement obtenir de lui certains éclaircissements, mais était retenue par sa timidité. Instruit de ce désir par les parents, il s'empresse de faire les premières avances ; c'est lui qui écrira le premier, ainsi qu'elle le souhaite. <( J'ai accompli votre désir, bien que ce ne soit pas vous qui me l'ayez fait connaître, afin de n'avoir pas l'air de vous fermer inhumainement la poiie de la confiance ; reste à me dire maintenant les choses que vous voulez apprendre de moi. » (2)
La condescendance est particulièrement généreuse et touchante lorsqu'elle s'appelle la compassion. (( Quand deux amis s'attristent d'une
(i) Epist., i48.
(2) Ibicl, 266.
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même chose, ils s'appuyent l'un sur l'autre et se portent mutuellement. Si l'on veut libérer quelqu'un d'une peine, il faut en prendre sa part, non dans le but de souffrir autant que lui, mais afin de l'aider. On s'incline pour tendre la main à celui qui est tombé ; on ne se jette pas à terre à côté de lui ; on se courbe légèrement pour le relever. » (i) Augustin aimait à pratiquer cette vertu qu'il vient de décrire. <( A Dieu ne plaise, s'écrie-t-il, que je refuse d'apprendre les tristesses et les amertumes de mes amis. Il serait injuste de se réjouir avec ceux qui sont dans la joie et de ne pas vouloir pleurer avec ceux qui pleurent. » (2)
Le cœur de l'évêque d'Hippone, avec ce qu'il a de plus tendre, de plus délicat et aussi de plus élevant et de plus surnaturel, a passé dans l'une de ses lettres. Une religieuse de Garthage, Sapida, l'avait prié d'accepter et de porter, luimême une tunique qu'elle avait brodée pour son frère, le diacre Thimothée, qui venait de mourir.
Incapable de se refuser à un désir, surtout quand il s'agit de consoler une douleur, Augustin répond qu'il a déjà revêtu îa tunique. Il comprend la douleur de Sapida, il est loin de condamner ses larmes, lui-même a pleuré sa mère et ses amis défunts. Toutes les choses qui l'entourent, les objets de l'église en particulier doivent lui rappeler douloureusement le cher dis-
(i) De Diversis Quœst., quaest., 71.
(2) Epist., 99.
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paru. <( Quand on pense à tout cela, dit-il, quand on le recherche par la violence de l'habitude, 1 ame est transpercée et les pleurs jaillissent comme si c'était le sang du cœur. )>
Cependant que la religieuse ne s'attriste pas trop, qu'elle ne pleure pas trop longtemps comme ceux qui n'ont pas d'espérance. Timothée continue à vivre avec sa tendresse fraternelle, et Sapida contemplera un jour ce visage qu'elle connaît si bien, cette voix qu'elle distinguait des autres et qui la faisait tressaillir. « Si vous êtes déjà un peu consolée en me voyant porter la tunique que vos n^iains ont brodée pour votre frère, et qu'il n'a pu revêtir, réjouissez-vous encore plus en pensant au manteau d'incorruption et d'immortalité dont le voilà revêtu. )> Ci)
La grande épreuve de ceux qui aiment beaucoup et profondément, c'est la distance des cœurs, l'impossibilité pour les âmes de se compénétrer ; car, à l'ombre de cette ignorance germe et grandit la plante vénéneuse du soupçon. « Que fera ton ami, si tu ne le crois pas, puisqu'il ne peut te révéler son cœur ? Il te parle et dit : Je t'aime. Mais la vérité et le mensonge emploient les mêmes mots ; et puis, c'est déjà haïr que de ne pas se confier. » (2)
Augustin a vécu les pages fine? et profondes qu'il a écrites sur l'amitié, il en a connu les
(i) Epist., 260.
(2) Senn., 3o6, 8 et In Ps. 3o. Enarr. 2 et De Civ. Dei, XIX, 28.
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épreuves et il en a savouré les charmes, persuadé de la divine vérité qu'il est encore plus doux de donner que de recevoir. L'amitié est la fleur qu'il a cultivée avec amour et qui a embaumé sous ses pas cette vallée de misères. Lorsqu'il cherche à se représenter la Jérusalem céleste, il y voit la maison de l'éternelle paix, il y voit également la demeure de l'inaltérable amitié : aucun ami n'en sort, aucun ennemi n'y peut entrer.