CHAPITRE XIV
Vers l'idéal de rEA:»angile
Le foj-nmteiir des clercs. — U inspirateur des moines.
L'a maison du pasteur d'Hippone était un véritable séminaire, pépinière féconde d'où sortaient des évêques et des fondateurs de monastères. On y voyait des clercs de tous les âges : des acolytes, des lecteurs, des sous-diacres, des diacres, des prêtres.
Au cours de ses prédications, Augustin savait jeter discrètement le filet, faire éclore des vocations. Les fidèles s'étonnaient parfois de Fentendre exposer les devoirs du clergé. « C'est que, disait-il, parmi vous, il y a beaucoup de futurs pasteurs. Moi qui vous domine maintenant, j'étais là, comme vous, il y a quelques années. Evéque, je parle à des laïques, mais je sais que je m'adresse à de nombreux futurs évêques. » Il recrutait également parmi les moines, mais il
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n'en prenait que les meilleurs ; craignant d'cntendre le dicton qui courait dans le peuple : « Un manvais moine fait un bon clerc. » (i)
C'était la vie de communauté et l'on suppliait les fidèles de ne pas apporter de cadeaux personnels. (( Déposez vos aumônes dans le tronc et tous y participeront. Que ce soit là notre râtelier ; nous sommes les bêtes de somme de Dieu, et vous êtes son champ. » Le maître lui-même ne voulait rien qui le distinguât des autres, par exemple un vêtement plus fin ou plus précieux. « Gela convient à un évêque, dira-t-on ; oui, mais cela ne convient pas à Augustin. Les hommes diraient que j'ai trouvé ici ce que je n'aurais jju avoir dans la maison de mon père, ou bien dans une autre profession. » (2) Les malades pourront recevoir certains aliments du dehors, mais personne ne mangera hors de la maison, et lui-même n'ira pas au festin dans son pays de peur de perdre les habitudes de la tempérance.
Le mobiher tenait le milieu entre le luxe et i'a iRV.>ligence : En exagérant dans un sens ou dans l'autre, on a coutume de chercher, non les intérêts du Christ, mais ceux de l'amourpropre. La vaisselle était en bois, en terre cuite ou en albâtre ; seules, les cuillères étaient en argent. A table on servait surtout des légumes, (juelquefois de la viande à cause des hôtes et des petites santés ; il y avait toujours du vin. Pen-
(i) Scrm., lofi, 4- Epist., 60, (2) Serm., 356, i3.
VERS L IDEAL DE L EVANGILE
dant le repas, on écoutait une lecture ou bien l'on discutait.
Une inscription latine gravée sur l'un des murs de la salle ;!i manger rappelait aux convives la charité dans les paroles .
Quisquis amat dictis absentum. rodere vitam. Hanc mensaîn indignam noverit esse sihi.
Que celui qui aime ronger la réputation des absents Sache que cette table est indigne de lui.
Et ce n'était pas là une simple décoration ni un avertissement platonique.
Les chrétiens d'Afrique avaient l'habitude de jurer à tout propos. On entendait partout les formules : « Dieu sait, Dieu est témoin, je jure par Dieu, par mon âme. » Augustin dut luimême se corriger de ce défaut, et il s'ingénia pour le faire disparaître de son clergé. A chaque jurement échappé à table, le clerc se voyait supprimer un verre de vin (i).
L'évêque d'Hippone tenait grandement à la pauvreté évangélique. Malgré les protestations de ses collègues, il en fit une obligation à tous ses clercs. 11 rappelait un jour en pleine chaire cette condition, puis, regardant tour à tour les fidèles et le clergé, il ajoutait : <( Vous avez entendu et ils ont entendu. J'espère par la miséricorde divine qu'ils accompliront fidèlement cette décision qu'ils ont acceptée avec joie. » (2)
(i) Possidius. Vita., 22, 20. Epist., 157, 4o. (2) Serm., 356, i4.
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Il avait permis à quelques-uns de ses prêtres de bâtir des hôpitaux ou des monastères, mais il défendait de considérer les établissements comme leur propriété : « Qu'on ne dise plus : Dans la maison du prêtre, devant la maison du prêtre, vers la maison du prêtre. La maison du prêtre, c'est seulem.ent chez moi ; il n'a pas de maison ailleurs, mais partout il possède Dieu. »
Personnellement, il s'occupait le moins possible des choses matérielles, il n'avait même pas de clé. Des clercs chargés de^ l'administration de la communauté devaient lui rendre compte à la fin de l'année des recettes et des dépenses.
Suivant la remarque de Possidius, son commensal et son ami, il ne représentait guère Marthe affairée et inquiète. C'était plutôt Marie, doucement assise aux pieds du Maître, écoutant sa parole et la communiquant aux âmes.
Si désintéressé, si insouciant même au regard du matériel, il exigeait beaucoup et se montrait fort vigilant pour la vie morale et spirituelle. Il ne toléra jamais de femme à son service. Sa sœur elle-même, ses cousines et ses nièces, bien que religieuses, étaient exclues. Ces femmes, dit-il, ne pourront pas se passer d'autres femmes et de là des soupçons, du moins le scandale des faibles. Lui-même ne s'entretenait avec une femme qu'en la présence d'un clerc tV
L'influence d'Augustin ne se bornait pas au petit nombre de clercs qui l'entouraient, elle
(i) Possidius, Vita., 26.
VERS l'idéal be l'Évangile 263
s'étendit de bonne heure à tout le clergé d'Afrique. Un diacre de Carthage chargé de préparer les catéchuniènes au baptême et toujours mécontent de ses catéchismes lui écrivit pour obtenir des encouragements et des conseils.
L'éAeqne, toujours complaisant, lui répond que le mieux serait de venir à Hippone assister à ses prédications,. En attendant, il lui adresse un charmant petit traité : UArt de catéchiser les ignorants. C'est le fruit de son expérience personnelle, il la communique volontiers, comme il comnmniquait ses sermons eux-m.êmes.
Les difficultés du diacre ne l'étonnent pas, il les a éprouvées lui-n^ême. (( Moi aussi, je suis presque toujours m.écontent de mon sermon... Je m'attriste en voyant que ma langue ne suffit pas à mon cœur. Je voudrais comimuniquer aux auditeurs tout ce que je sens moi-même. Les pensées traversent mon âme comme des éclairs, et les paroles sont longues, lentes et froides. )> Cette impression nous déplaît et nous décourage, et nous rend encore plus monotone et plus ennuyeux. Il doit constater cependant que ses prédications intéressent et font du bien puisqu'on l'écoute avec tant d'attention et de plaisir (i).
Le prédicateur doit être avant tout un professeur d'Ecriture Sainte, Pivlnariwi Scripturarum tractator et doctor. Sa tâche est de montrer ces livres débordants de l'am.our de Dieu pour les hommes. « Voilà ton but, là doivent tendre toutes
(i) De Catechiz. rud., 3, /|.
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tes paroles, afin qu'en t'écoutant les auditeurs croient, qu'en croyant ils espèrent et qu'en espérant ils aiment. » Quand on s'adresse à des lettrés, il faut d'abord les rendre humbles. « Qu'ils sachent, ces littérateurs, que Dieu ne regarde pas aux mots mais aux sentiments, et ils ne se moqueront pas des prêtres et des évêques qui invoquent le Seigneur avec des barbarismes et des solécismes. » (i) Ceux-là seuls profitent des Ecritures qui savent en briser l'écorce, qui pénètrent jusqu'à leur cœur par les yeux de leur propre cœur, (( qui cor earum siii cordis ocuJis vident ».
Le secret d'instruire les ignorants avec plaisir et profit, c'est de les aimer d'un amour paternel, et même maternel. On voit les nourrices et les mères briser leur langage, écourter les mots et en faire un babil enfantin ; c'est qu'autrement l'enfant ne pourrait pas comprendre et profiter.
Voyez ce grand orateur qui fait retentir le forum et les tribunaux. Rentré chez lui, il laisse là son éloquence et balbutie avec son fils. N'estce pas plus doux pour une mère de donner à son enfant de toutes petites bouchées que de manger elle-même de grands morceaux ?
Le catéchiste qui aime ses néophytes semble découvrir avec eux les beautés et les joies du christianisme. « A force de voir un beau paysage, nous finissons par le côtoyer sans la moindre émotion. Mais si nous le faisons voir à un ami, nous revivons dans son plaisir même le plaisir
(i) De Catechiz. rud., 8, i3, et De Doctr. christ., IV, 7
VERS L IDEAL DE L EVANGILE
de notre première contemplation, et plus nous aimons cet ami, plus notre bonheur est vif. » (i)
Il ne suffit pas de prêcher la bonne doctrine, il faudrait la prêcher éloquemment. Les théories oratoires ne sont pas inutiles, mais il vaut mieux lire et entendre de bons orateurs et puis s'exercer. Le prédicateur doit in^àter le flux et le reflux de l'océan, varier le ton de sa voix, tourner et retourner la même pensée sous différentes formes, suivre sur les physionomies des auditeurs l'effet de sa parole, et pour cela ne pas être esclave de sa mémoire ^2).
Les orateurs profanes ont parfois à s'exercer sur des sujet bien pauvre-? ; le prédicateur, lui, a toujours un thème sublime, et voilà qui doit le soutenir. « Xous avons à prêcher ce qui délivre des peines éternelles et qui conduit au bonheur sans fin. N'importe où nous traitons ce sujet, en public ou en particulier, devant plusieurs ou devant un seul, devant nos amis ou devant nos ennemis, dans un discours ou en simple conversation, dans des traités ou dans des lettres longues ou courtes, partout ces choses sont grandes. » (?>)
Augustin, jadis rebuté par les rudesses du langage biblique, y trouve maintenant une source d'éloquence, de cette éloquence qui convient à la chaire. Saint Paul se souciait fort peu
(i) De Catechiz. rud., 15-17.
(2) De Doctr. christ., IV, 8, 25.
(3) Ibid., 3-.
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d'être en règle avec la rhétorique quand il écrivait ses Epîtres aux Corinthiens, il laissait tout simplement parler son âme, et cette âme était éloquente. Voyez le prophète Amos, ce gardeur de troupeaux choisi par Dieu pour conduire son peuple. Ecoutez ce rusiicus ex rustico, ce campagnard, fils de campagnard, apostropher les impies, les orgueilleux, les jouisseurs oublieux de leurs frères (i).
Eloquent dans la mesure du possible, familier avec la Bible, le prédicateur sera aussi un homme de prière ; qu'il sème et qu'il arrose, mais qu'il n'oublie pas celui qui seul fait germer, croître et mûrir la moisson des âmes. Sit orator antc quam dictor. Sur le point de monter en chaire, il priera pour les auditeurs et pour lui-même. u Qui donc peut savoir ce qu'il nous importe de dire, ce qu'il est utile aux fidèles d'entendre, sinon celui qui connaît les cœurs de tous ? Et qui nous donnera de dire ce qui convient et comme il convient sinon celui qui tient en son pouvoir nous-mêmes et nos paroles ? » (2)
Pour convaincre vraiment et entraîner l'auditoire, la prédication doit être accompagnée de l'exemple, c Sans pratiquer soi-même ce qu'on prêche, on peut être utile à plusieurs, mais si l'on veut atteindre le grand nombre, il faut conformer sa vie à son enseignement. Que d'hommes en effet qui cherchent à excuser leur
(i) De Doctr. christ., i5 à 21.
(2) Ibid., IV, 32.
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mauvaise conduite par l'exemple de leurs chefs et de leurs docteurs : Ce que vous prêchez, disentils, pourquoi ne le pratiquez-vous pas ? On n'écoute pas fidèlement celui qrii ne s'écoute pas lui-même, et, en méprisant le prédicateur, on finit par mépriser la doctrine qu'il prêche. » ^ i)
La discipline ecclésiastique était encore flottante sur bien des points et variait avec les pays. Interrogé là-dessus par un collègue, Augustin lui donne des répopses qui portent bien la marque de son esprit large et généreux. « Retiens d'abord ce que Jésus-Christ PQUs a dit dans son Evangile, à savoir que son joug est doux et son fardeau léger. Voilà pourquoi il a uni le peuple nouveau par un petit nouibre de sacrements d'observation très facile et de signification très belle, tels sont le baptême donné au nom de la Trinité, la corumunion au corps et au sang du Christ, et les autres que recommandent les Ecritures canoniques... Quant aux usages non écrits, mais transmis par la tradition et observés partout, il faut les retenir comme provenant des Apôtres, ou sanctionnés par les Conciles pléniers. Ainsi Ton doit célébrer dans les églises certains anniversaires : la Passion du Seigneur, sa Résurrection, son Ascension, la venue de l'Esprit Saint, comine le veut la coutume universelle. )>
Il y a d'autres coutumes moins générales et qui ne s'imposent pas. '( Par exemple, les uns jeûnent le samedi, les autres non ; ici l'on com-
(i) De Doctr. christ., lY, 60.
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munie ch'aque jour au corps et au sang du Seigneur, là c'est seulement à certains jours. Dans certains endroits on offre le sacrifice tous les matins ; ailleurs on l'offre le samedi et le dimanche, ou même le dimanche seulement. » Toutes ces pratiques sont libres dès lors qu'elles ne renferment rien contre la foi et les mœurs. Pour la réception de l'Eucharistie, l'évêque d'IIippone semble conseiller la communion fréquente où il voit une nourriture et un remède. Ce qu'il faut éviter avant tout, c'est l'esprit pharisaïque qui fait passer des usages indifférents avant les préceptes de l'Ecriture. « On repiend parfois un chrétien plus durement pour avoir marché pieds nus durant l'octave de son baptême, que pour avoir enseveli son esprit dans le vin. » (i)
Comment se comporter au sujet de la musique dans les églises ? — Les donatistes exaltés et bruyants reprochaient aux catholiques de psalmodier avec trop de monotonie. Prié de donner son avis, Augustin est quelque peu embarrassé. II reconnaît d'abord que le chant des hymnes et des cantiques est autorisé par les Apôtres et qu'il nourrit beaucoup la piété des fidèles. Il n'oubliera jamais les larmes pieuses qu'il répandit aux jours de son baptême, en entendant les hymnes d'Ambroise retentir dans la basilique de Milan.
Mais le sentiment religieux ne risque-t-il pas
(i) Epist., 54, 1-3 et 55, 35.
VERS L IDEAL DE L EVANGILE
de dégénérer en émotions purement esthétiques, surtout chez certains tempéraments spécialement émotifs et sensibles ? « Je demeure hésitant entre les dangers de la volupté et l'expérience des bons effets. Je me sens plutôt incliné à approuver Tusage du chant dans l'église ; mais ce n'est pas une conviction irréformable. Quand il m'arrive de m'attacher aux sons plus qu'aux choses chantées, je me sens coupable et je voudrais ne plus entendre de musique. » Pour concilier les deux tendances, il fut sur le point d'imiter Athanase d'Alexandrie, de faire chanter les psaumes sur un ton simple à peine différent de la pure récitation ^i^.
Consulté en m.atière de discipline et de liturgie, Augustin se voyait poser parfois des problèmes en apparence peu graves. Possidius, évêque de Calama, lui demande quelle conduite il doit tenir à l'égard des abus qu'il remarque dans la toilette des chrétiens, des chrétiennes surtout. Cette question qui préoccupe encore les prêtres et les évêques avait une importance spéciale aux premiers siècles de l'Eglise, car la coquetterie se compliquait souvent de superstition et d'idolâtrie.
Deux siècles auparavant, Tertullien avait beaucoup raillé le luxe des Carthaginoises dans ses deux opuscules intitulés La Toilette des Femmes. Moitié grave et moitié plaisant, il donnait rendez-vous à ses « sœurs bénies » aux
fi) Epist., 55, 84 et Conf.. IX. 14. X, 5o.
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grandes assises du jugement dernier. « Puisséje, moi pauvre malheureux, m'élever au niveau de vos talons, pour voir si vous ressuscitez avec ces tuniques blanches, pourpre ou safran, avec ces coiffures monumentales. » (i)
Un évêque oriental remarquait au cours d'une homélie l'habileté de certains fidèles à concilier la dévotion et la vanité. Ils faisaient peindre sur leurs habits des scènes bibliques : on y voyait la femme pécheresse aux pieds de Jésus, Lazare sortant du tombeau, les cruches pleines de vin des noces de Cana (2).
Sur ce point, comme en toutes choses, Augustin se montre plein de modération et de tact. Il invite son ami à procéder avec une grande douceur. On peut tolérer les parures en or et les vêtements riches. Une femme a le droit de se parer afin de pouvoir se marier, afin de plaire à son mari. Les poudres et les fards sont parfaitement inutiles, car ils ne trompent personne. Quant à l'habitude de certains chrétiens de porter un anneau à l'une des oreilles, il faut la prohiber comme superstitieuse. Ce qu'il importe avant tout, c'est de persuader aux disciples du Christ que leur véritable parure, ce sont les bonnes mœurs (3).
Lorsque les Vandales hérétiques apparurent à
(i) De Cultu fcminarum, II, 7.
(2) Asterius, Hcmilia i de Divite et Lazaro, Migne. P. gr. t. 4o col. 168.
(3) Epist., 245.
VERS L IDEAL DE L EVANGILE
l'horizon, le clergé d'Afrique regarda vers Hippone pour savoir quelle conduite il faudrait tenir devant les persécuteurs. S'inspirant de l'Evangile, de saint Paul, de saint Cyprien, de saint Athanase, Augustin permet de fuir de cité en cité, mais il ne faudra pas laisser un seul troupeau sans pasteur, u Voyons, s'il le faut, incendier les bois et les pierres de nos édifices terrestres ; quant à ces pierres vivantes qui sont nousmêmes, ne les laissons jamais disparaître par la fuite. Mieux vaut livrer nos membres aux tortures que de laisser sans nourriture les membres du Christ. Prenons garde de priver en fuyant, les uns du baptême, les autres de l'absolution, tous du corps du Seigneur ; craignons de provoquer les gémissements des uns, les blasphèmes des autres. » (i)
Le sentiment qu'il cherchait à inspirer au clergé africain naturellement exalté et intransigeant, c'était la douceur et la condescendance dont son propre cœur était rempli. Un évêque à peine entré en charge avait excommunié toute une famille à cause de la prétendue faute du père. Le pasteur d'Hippone, déjà vieilli dans l'épiscopat, rappelle à son jeune collègue la patience du Clirist et de l'Eglise, a Ne pense pas que nous soyons à l'abri de toute colère injuste sous prétexte que nous sommes évêques ; pensons plutôt aux tentations et aux dangers qui nous entourent, car nous sommes des hommes. »
(i) Lettre conservée par Possidius, \'ita., 3o.
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Il ne donnait jamais une leçon fraternelle sans en prendre lui-même sa part (i).
Augustin était moine jusqu'au fond de l'âme. De retour en Afrique après sa conversion, il s'cnrcrmait avec ses amis dans la solitude de Thagastc, espérant bien y passer le reste de sa vie. Devenu prêtre, il se bâtit un monastère près de l'église d'Hipponc. Evêque, il transforma sa maison épiscopale en une communauté monastique.
Son désir était de voir se multiplier sur le sol africain et par toute la terre ces maisons de prière et d'humble charité où s'épanouissent les vertus de l'Evangile. Dans les sermons, il presse les riches du siècle d'être généreux envers les moines, afin de bénéficier de leurs aumônes spirituelles. Ils sont les cèdres du Liban plantés par la main de Dieu. Sur leurs branches, les passereaux spirituels, les pauvres volontaires de Jésus-Christ viendront faire leurs nids (2).
Personnellement, il oublie volontiers un instant les soucis de sa charge pour s'entretenir avec les cénobites et les anachorètes ; il leur rappelle les douceurs et les obligations de cette vie contemplative qui sera toujours son rêve et son idéal. En 898, la seconde année de son épiscopat, il écrivait aux moines de Capraria, petite île située près des côtes de la Sardaigne : « Quand je songe à la tranquillité dont vous
(1) Epist. 2DO.
(2) In Ps. io3, iG.
VERS l'idéal de l'éva.ngile 2i3
jouissez dans le Christ, je me repose en votre charité des durs labeurs de mes fonctions. Nous sommes les membres d'un même corps, placés sous le même chef ; vous prenez part à mes soucis et moi à votre repos. »
Toutefois, qu'ils sachent sacrifier un peu de leur recueillement et de leur solitude lorsque TEgiise fait appel à leur secours. Point de présomption non plus, les tentations peuvent les assaillir dans leur retraite, tout comme les vagues de l'océan viennent battre les rochers de leur île. D'ailleurs, le doux parfum de leur sainteté est venu jusqu'à Hippone, et l'évêque se recommande humblement à leurs prières. (( Souvenez-vous de moi dans vos saintes oraisons ; car les miennes sont souvent meurtries par le brouillard et le tumulte des affaires. Les hommes me demandent de les accompagner mille pas, et l'Evangile me dit de poursuivre pendant deux autres mille. » fi) Un chapitre de la Cité de Dieu montre l'idéal de la vie religieuse dans un mélange de contemplation et d'apostolat !>).
En ^00, Augustin eut l'occasion de s'occuper à fond de la vie monastique. Mécontent des moines de son diocèse et ne sachant comment en venir à bout, le primat de Carthage recourait à son collègue d'Ilippone. Celui-ci, toujours prêt à rendre service, rédigea son charmant traité Le Travail des Moines.
(i) Epist., 48.
(2) De Civ. Dei, XÏX, in.
L'aME de saint AUGUSTIN 18
274 l'ame de saint augùsTin
Le grand défaut de ces passereaux spirituels de Cartilage était la paresse ; ils répugnaient surtout au travail des mains. Le Père céleste ne nourrit-il pas les oiseaux qui ne sèment ni ne récoltent, et Jésus n'a-t-il pas dit de se désintéresser de la nourriture et du vêtement ? Saint Paul prétend, il est vrai, que ceux qui ne travaillent point ne doivent pas manger ; mais, comme il ne saurait contredire l'Evangile, il parle sans doute du travail de l'esprit.
Augustin répond avec humour et finesse à toutes ces arguties de l'oisiveté. Dieu pourrait intervenir directement pour habiller et nourrir ceux qui se confient en lui ; ce n'est pas une raison pour se croiser les mains et attendre présomptueusement que la manne et les cailles tombent du ciel. Dieu préserva Daniel dans la fosse aux lions, un ange débarrassa saint Pierre de ses chaînes, cela n'empêcha pas saint Paul de se sauver lui-même en se faisant glisser dans un panier le long du mur.
Quant au texte de l'Apôtre, il est fort clair pour ceux qui veulent voir. Il s'agit du travail manuel dont il donna lui-même l'exemple. <( Quand et comment travaillait-il, me demanderez-vous peut-être. Je n'en sais rien, mais je sais qu'au lieu de vivre de l'Evangile comme les autres Apôtres, il a vécu de son travail, je sais également qu'il n'a été ni brigand ni cambrioleur, ni cocher ni chasseur ni histrion. »
Que feront les moines s'ils ne travaillent pas des mains ? Sans doute il y a la lecture pieuse, le chant des psaumes, l'oraison ; mais s'y absor-
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bent-ils au point de négliger la table et la cuisine ? La méditation et le chant des cantiques n'empêchent pas les occupations manuelles. Les ouvriers savent bien, tout en travaillant, occuper leur cœur et leur langue avec les chansons impures des théâtres. Et puis, un acte d'obéissance est plus puissant sur le cœur de Dieu que dix mille supplications d'un esprit révolté.
Chose curieuse, et toujours actuelle, ce sont souvent les religieux recrutés parmi les gens du peuple qui se trouvent les plus difficiles et les plus exigeants dans les communautés. « Si les riches s'humilient pieusement dans la milice chrétienne, est-ce pour permettre aux pauvres de s'enorgueillir ? Il ne convient pas qu'au monastère les sénateurs travaillent tandis que les anciens ouvriers font les paresseux. Il ne faut pas que les paysans se montrent délicats parce que leurs maîtres de jadis ont renoncé à leurs délices. »
Certains moines laissaient une longue chevelure flotter sur leurs épaules, afin de se donner l'air vénérable des patriarches et des prophètes. « Comment ? s'écrie Augustin, est-ce que les coiffeurs, eux aussi, refusent de travailler ? » Il n'insiste pas sur ce travers, car il le remarque chez quelques-uns de ses collègues qui n'ont, par ailleurs, que des vertus.
D'autres défauts plus graves attirent son attention. L'oisiveté, la mère de tous les vices, engendre d^abord le bavardage, et puis sa sœur la médisance. « Plût au ciel que ceux-là qui ne veulent pas travailler des mains gardent aussi
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la langue en repos. » Il est préférable de respecter la réputation des bons serviteurs de Dieu que de soulager les corps en donnant du pain aux pauvres.
Vient alors le portrait des moines vagabonds qu'on rencontre partout sur les grands chemins. (( Ils parcourent les provinces, nulle part envoyés, nulle part résidents, jamais debout, jamais assis. Les uns vendent de prétendues reliques de martyrs, les autres voyagent sous prétexte de visiter des parents. Tous demandent, tous exigent le prix d'une pauvreté lucrative, ou d'une sainteté imaginaire. Gomment ne pas sindigner contre ces hommes qui font blasphémer une institution si bonne et si sainte et qu'au nom du Christ nous voudrions voir lleurh* partout ? »
Mais pourquoi lui, évêque, se mele-t-il de régler une vie qu'il ne connaît point ? Ne ressemble-t-il pas aux pharisiens mettant de lourds fardeaux sur les épaules des autres en se gardant d'y toucher du bout des doigts ? « Je prends à témoin le Seigneur Jésus au nom duquel je parle en toute sécurité, si je ne regardais que moi, j'aimerais mieux suivre la règle d'un monastère bien conduit, à certaines heures travailler des mains, à certaines autres vaquer à la lecture, à la prière, à la méditation des divines Ecritures. J'aimerais mieux cela que d'avoir à m'occupcr des alïaires séculières et des procès tumultueux. » Puissent les moines recevoir ses conseils avec l'esprit d'amour qui les a dictés,
VERS l'idéal de l'Évangile 277
au nom de Celui qui a daigné vivre dans notre vallée de larmes et en ressentir les misères (i).
En 426, au milieu de ses lattes contre les pélagiens, Augustin dut s'occuper encore de ses amis les m.oines. Quelques-uns de ses livres sur la grâce avaient pénétré secrètement dans le monastère africain d'Adrun^ète et révolutionné les esprits. Certaines questions troublantes soulevées par le ffrand docteur avaient bouleversé ces têtes peu habituées à la théologie et parfois à l'affût des théories qui favorisent le relâchement. Si nous ne nouvons rien sans la .çrâce, que devient notre liberté, et alors pourquoi nous rendre responsables, nourauoi les blâme? et les corrections ?
Mis au courant de ces troubles, l'évêque d'Hippone a prié le supérieur de faire venir auprès de lui quelques sujets intelligents qu'il pourra instruire et qui, de retour, renseigneront et calmeront les autres (2). Après le? avoir instruits, il les renvoya munis du traité La Grâce et le libre arbitre. Un second ouvraore suivrait bientôt, intitulé La Correction et la Grâce.
Même après le péché originel nous demeurons libres, mais notre liberté est portée au mal. et pour la tourner au bien nous avons besoin du secours d'en haut. Dieu concourt à toutes nos bonnes œuvres, mais nous collaborons avec lui ; il nous a créés sans nous, il ne nous sauvera pas
(i) De Opère Monachorum. passim.
(2) Epist., 2i4-2i5.
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sans notre libre concours. La prédestination des saints est un insondable mystère ; gardons-nous de la présomption de saint Pierre, mais encore plus du désespoir de Judas.
Dans sa réponse, le supérieur du monastère, Valentin, se confond en excuses et en remerciements. Les moines ont été réunis pour entendre lire les ouvrages rédigés spécialement pour eux. Pendant la lecture, ils ressemblaient aux Apôtres devant Jésus ressuscité, au bord du lac de Tibériade. On n'osait pas demander le nom de l'auteur, mais en entendant parler de la grôce avec tant de chaleur, chacun disait dans son cœur : « Ce doit être Augustin. )> Leur trouble aura été finalement bienfaisant ; ils ont joué le rôle de l'apôtre Thomas, leur doute et leur inquiétude aura confirmé la foi de l'Eglise universelle (i).
A Hippone même, non loin de la maison épiscopale, il y avait un couvent de femmes. Augustin V comptait des nièces, et sa propre sœur en avait été la directrice. Ce jardin du Seigneur planté et arrosé par les soins de l'évêque, menaça de produire des ronces et des épines. Il entendit un jour, de sa chambre, les cris de ses moniales en révolution. Elles ne voulaient pas de leur supérieure et le prêtre qui en avait la charge n'arrivait pas à les calmer.
Augustin leur écrit une longue lettre. Il n'ira pas les voir craignant de les irriter davantage
(i) Epîst., 216.
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par les choses dures qui pourraient lui échapper. « De peur d'avoir tristesse sur tristesse, j'ai résolu de ne pas vous montrer mon visage, mais seulement de répandre pour vous mon cœur devant Dieu... Je crains de transformer en deuil la joie que j'avais coutume de goûter auprès de vous et qui me consolait des scandales du siècle. » Maintenant qu'il a rétabli les donatistes dans la paix, aura-t-il la douleur de voir le schisme diviser les couvents ?
D'après certains avis de la lettre, ce couvent était quelque peu tumultueux. A l'ox^atoire les moniales se contenteront des chants indiqués ; au réfectoire elles devront écouter la lecture sans manifestations et sans disputes. Tout devra être commun dans la maison, à la lingerie, comme au cellier. Chacune recevra suivant ses besoins sans tenir compte des conditions de la vie passée. (( Que celles qui étaient pauvres ne se flattent pas d'avoir trouvé au monastère des aliments et des habits meilleurs que ceux d'autrefois ; qu'elles ne s'enorgueillissent pas d'être associées à celles que jadis elles n'eussent pas osé approcher. »
En observateur très fin, Augustin entre dans les détails de toilette et de tenue. Les cheveux ne doivent pas s'éparpiller négligemment autour du visage, ni être arrangés avec coquetterie, il faut les cacher soigneusement sous le voile qui ne devra pas être transparent. Elles veilleront sur leurs regards, se souvenant que l'œil imnindeste est l'indice d'un cœur impur ; (( Quand vous êtes à l'église, devant les hommes.
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surveillez-vous les unes les autres, et Dieu qui habite dans vos âmes vous gardera au moyen de vous-mêmes. »
Elle ne fréquenteront pas les bains fi) d'une manière habituelle, elles y iront chaque mois trois par trois et avec les compao-nes qui seront désignées. Toutes doivent avoir pour la supérieure, pour leur mère, un respect et un amour filial. Ce respect sera encore plus grand à l'égard du prêtre qui en est chargé. L'un et l'autre s'insnireront de cette maxime oii Augustin a mis la marque de son âme : « Plus omari appetaf qnam timeri. » Se faire aimer plutôt que se faire craindre.
L'avis qui termine la lettre montre bien chez l'auteur l'esprit pratique uni au mysticisme et à la spéculation. « Afin que vous puissiez vous resrarder dans ce petit livre comme dans un miroir, et aue votre négligence ne puisse pas provenir de l'oubli, il vous sera lu tous les huit jours. » (2)
En l'an 4t'i, la nlus riche héritière de Borne, Démétriade, recevait le voile sacré des mains du primat de Carthage. On ne pourrait pas lui appliquer le dicton qui circulait parfois : « Les
(j) Chaque cité romaine avait son établissement rie bains comme elle avait son cirque et son théâtre. Dans les ruines de la ville africaine de Thamn.rradi on a trouvé cette inscrintion : « Venari, lavarî. luderc, ridere. nrr esf vivere ». Chasser, se baijrner. joner. rire, c'est vivre. Cf. G. Roissier. L'Afrique romaine, p. 19^.
(2) Epist., 211.
VERS l'idéal de l'Évangile ?81
parents conduisent volontiers leurs filles au couvent quand les gendres désirés ne viennent pas. »
Dès 4ii Augustin était en relation avec cette illustre famille des Anicii venue en Afrique, comme tant d'autres, pour fuir les Barbares. Il avait adressé à la pieuse grand'mère, Proba, un petit traité sur la prière, un commentaire de l'oraison dominicale. Prier, c^est avant tout exciter dans nos âmes les sentiments de foi, d'espérance et de charité. Défions-nous des longues récitations qui fatis'uent l'attention, imitons plutôt les moines d'Egypte qui prient au moyen d'invocations courtes et multipliées. Les paroles ne sont pas toujours nécessaires, laissons quelquefois en repos nos lèvres et notre langue pour faire parler les larmes de nos yeux, et les aspirations silencieuses de notre cœur ' i L
Lorsque Démétriade prit le voile, le pasteur d'Hippone reçut le cadeau d'usage et s'empressa de remercier. La lettre fut bientôt suivie d'un écrit sur le veuvage, adressé à la mère, Juliana. La grand'mère, la mère et la fille y sont nommées et toutes les trois y ont leur part. En consacrant à Dieu la virginité, Démétriade ne condamne nullement le mariage de sa mère, ni celui de son aïeule. Et Juliana, en promettant de rester veuve, ne calomnie point les secondes noces, comme le fit Tertullien, dans son intransigeance et contrairement aux Apôtres. Ces trois
(i) Epist., i3o.
282 l'ame de saint Augustin
états sont bons à des degrés divers et chacun d'eux contribue à la beauté du monde.
Toutes trois peuvent rivaliser d'amour pour le Christ, leur Epoux. S'il s'agissait de plaire à un homme, Démétriade aurait tous les avantages, mais aux yeux de Jésus, l'âge ne compte pas. La vénérable aïeule, malgré ses rides, peut lui être très agréable. De plus, sa vieillesse, sa longue expérience, sa sécurité font d'elle l'ange visible de la maison, et voilà pourquoi elle a reçu la lettre sur la prière. Juliana lui doit obéir avec empressement au souvenir des bienfaits qu'elle en a reçus. « Elle enfanta votre mari dans sa jeunesse, et maintenant devenue vieille elle a formé le cœur de votre fille. »
Une seule chose pourra soutenir dans la prière, dans le jeûne et les veilles ces nobles romaines habituées à toutes les délicatesses de la vie, c^est l'amour. C'est pour elles que tombe de la plume d'Augustin le mot délicieux qui passera dans Vlmitation et viendra solliciter les âmes chrétiennes désireuses de perfection : « Les travaux ne sont pas pénibles quand ils sont aimés, au contraire ils ont alors des charmes. Il en est ainsi de la chasse, de la pêche, de la vendange, du commerce, de toutes les fatigues. L'important est de savoir aimer ; quand on aime, point de fatigue, ou bien la fatigue elle-même est aimée. » fi)
Le livre prévenait déjà la pieuse famille contre
(i) De Bono viduitatis, passim.
VERS l'idéal de l'Évangile 283
les ennemis de la grâce. Quelques années plus tard, en 4i8, le vigilant pasteur élevait encore la voix pour prémunir ce petit troupeau de choix. Pelage avait adressé à la jeune Démétriade une lettre rem.plie de ses orgueilleuses doctrines. « Vous avez désormais, lui écrivaitil, une grande supériorité sur les autres, La noblesse de votre origine, vos richesses proviennent de vos parents et non de vous-même. Vos trésors spirituel?, au contraire, c'est à vous seule que vous les devez. »
Dans une lettre écrite en commun avec son intime Alype. Augustin supplie Juliana de défendre sa fille contre cet écrit empoisonné. « Vous voyez la perversité que dissimulent ces paroles... A Dieu ne plaise que la vierge du Christ les écoute avec plaisir, elle connaît la pauvreté du cœur humain, et c'est uniquement de la libéralité de son Epoux qu'elle attend ses ornements. )> Insensiblement le conseil prend la forme du compliment. Formée dans l'humilité chrétienne, c'est en gémissant, en se frapnant la poitrine, en pleurant peut-être, qut: Démétriade aura lu les paroles de Pelage, si toutefois elle a accepté de les lire.
Au cas oii la jeune fille voudrait quelque livre de lui au sujet de sa profession, elle pourra lire son ouvrage La Sainte Virginité (i^. Rien de
(i) Epist., i88. Saint Jérôme, lui aussi, avait adressé à Démétriade ime longue lettre pleine de rhétorique et d'érudition. En lui recommandant le traité de la virginité
284 l'ame de saint Augustin
mieux, en effet, pour mettre en garde contre l'ascétisme pélagien. On y traite presque uniquement de l'humilité, du danger pour les âmes religieuses de se prévaloir de leur sainteté. Cherchant pour les vierges consacrées un modèle de modestie, l'auteur se garde bien de leur proposer Madeleine, Zachée ou le publicain, elles pourraient les mépriser.
C'est Jésus lui-même, l'Epoux à qui elles ont sacrifié l'amour des hommes, qu'elles auront toujours sous les yeux, dans l'esprit et dans le cœur. (( Contemplez la beauté de votre amant : égal à Dieu son Père, il est soumis à sa mère ; régnant dans les cioux, il est serviteur sur la terre ; créateur de toutes choses, le voilà au rang des créatures. Voyez combien est beau ce que les orgueilleux méprisent en lui : Regardez des yeux de l'âme les blessures du crucifié, puis les cicatrices glorieuses de la résurrection, le sang de l'agonie, la rançon du croyant, le négoce de notre rédemption. Contemplez ces choses de tout votre cœur, posez-les dans la balance de la charité, apportez-y tout l'amour que vous destiniez au mariage. » (i)
Les âmes qui comprennent et qui aiment
qu'il rédigea trente ans auparavant pour Eustochiiinn. il n'oubliait pas les réclamations provoquées par son écrit, mais il ajoutait fièrement « Liber manet, homines prœterierunt ; les hommes ont disparu, et mon livre reste. » Epist., i3o, (i) De Sancta Virginitate , 55-56.
VERS L IDEAL DE L EVANGILE
Jésus doux et humble de cœur, le Jésus de la Crèche et de la Croix, n'auront pas à craindre le démon de l'orgueil. A l'exem.ple de saint Augustin, saint Bernard viendra sur le Calvaire cueillir son bouquet de myrrhe, le secret de sa philosophie et de sa mystique. Saint François de Sales y conduira son disciple en lui disant : (( Théotime, le mont Calvaire est le mont des amans », l'endroit où les abeilles mystiques font leur plus excellent miel.
Le pasteur d'Hippone aimait à parler de l'amour de Dieu. Il en parlait en chaire devant son peuple, à ses amis dans sa correspondance, aux lecteurs dans tous ses écrits ; il en parlait surtout à ses clercs, aux moines et aux moniales, à toutes les âmes qui tendent vers l'idéal de l'Evangile. S'il en parle avec tant de chaleur et d'éloquence, c'est qu'il en avait l'expérience.
Dès le jour de sa conversion, au jardin de Milan, il avait reçu cette blessure de l'amour qui ne fera que s'élargir avec le temps. « Seigneur tu m'avais transpercé de la flèche de ton amour... et le souffle de la contradiction a excité cette flamme au lieu de l'éteindre. » Lorsqu'il examine sa conscience d'évêque au dixième livre de ses Confessions, il constate des défauts, il avoue même des fautes, mais il ne peut pas douter de son amour pour Dieu. « Ce qui n'est n'est pas douteux, ce qui est certain pour ma conscience, c'est que je t'aime, Seigneur. » L'amour divin est une lumière, un parfum, une musique, une nourriture qui délectent son âme.
Mais cet amour portera toujours l'accent du repentir et de l'humilité : « Je t'ai aimée trop tard, ô beauté toujours ancienne et toujours nouvelle, J8 t'ai aimée trop tard. » (i)
(i) Conf., X, 8 et 38.