CHAPITRE XVI
En face du Paganisme et de l'Empire romain
Appel aux païens. — Le Scandale de la pjrise de Rome.
L'évêque d'Hippone constatait, au cours d'un sermon, le mépris général des païens pour les disciples du Christ. « Dès qu'ils rencontrent un
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chrctien, ils se incitent à l'insulter, ils le traitent d'ignorant et de lourdaud, le croient de nulle intelligence et de nul savoir. » (i) C'étaient là évidemment des calomnies. Depuis longtemps, le christianisme comptait parmi ses membres des lettrés, des savants et des philosophes ; il avait pénétré dans les plus illustres familles et jusque dans le palais des empereurs.
Augustin était singulièrement fait pour tenir haut et ferme le drapeau du Christ en face des disciples attardés du paganisme. Lorsqu'il passait, on murmurait en le montrant du doigt : « C'est un grand homme, un savant, un orateur ; quel dommage qu'il soit devenu chrétien et catholique ! »
Le grammairien de Madaure, Mc^ximus, s'était fait l'interprète de ces doléances ; n'avait-il pas quelque droit sur cet ancien élève de son école P Indioné de le voir abandonner les dieux des ancêtres pour le culte des martyrs, il le prie de laisser de côté son éloquence et sa dialectique pour lui déclarer simplement quel est ce Dieu que les chrétiens adorent avec tant de mystère. D'ailleurs, simple vieillard, il ne veut pas entrer en discussion, et termine par une prière qui caractérise bien son libéralisme religieux. <( Que les dieux te gardent ; en eux nous honorons tous le père commun du ciel et de la terre dans une discordante concorde. » (2)
(i) In Ps. 34. Serm. 2, 8.
(2) Epist., 16.
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Augustin, qui n'était encore que prêtre, s'est demandé d'abord si la lettre devait être prise au sérieux. S'il s'agit de plaisanter, les divinités païennes y fournissent une ample matière. Il y a le dieu Stercutius, les déesses Cloacina et Vénus la Chauve ; il y a la divinité de la pâleur et celle de la fièvre. Lorsqu'on les voit grouiller impudemment dans la chambre nuptiale, pour assurer ;a fécondité du mariage, on est tenté de leur dire : « De grâce, laissez quelque chose à faire au mari. »
Si Maximus veut être instruit sur la religion des chrétiens, il y en a suffisamment à Aiadaure pour le satisfaire. Ils honorent les martyrs, mais ils n'adorent que le Dieu unique, créateur de toutes choses. Un petit conseil termine la lettre et en explique la brièveté. « Avec îe secours du r:eul Dieu véritable, je t'en écrirai plus long quand je saurai que tu parles sérieusement. )> > i)
Quelques années plus tard, l'évêque d'Hippone recevait encore une lettre écrite au nom des habitants de Madaure et apportée par l'un de leurs plus illustres représentants. Intrigué par les formules respectueuses et chrétiennes dont il était salué, il a demandé au courrier si ses compatriotes étaient devenus chrétiens. Ayant appris que rien n'est changé, Augustin rédige sa réponse avec une émotion mêlée de tristesse.
Voici que le christianisme depuis longtemps
(i) Epht.. 17. Le culte des martyrs est bien expliqué ailleurs. C. Faust., XX, 21.
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promis et prophétisé s'est répandu partout. Les temples païens tom.bent en ruine, sont démolis ou fermés ; les idoles elles-mêmes sont brisées, brûlées ou cachées. Les pouvoirs séculiers qui jadis persécutaient les chrétiens, vaincus et domptés par les martyrs, s'inclinent devant le sépulcre de Pierre le pêcheur. Afin de guérir notre orgueil et de restaurer notre vraie grandeur, afin de se révéler, de se faire sentir au cœur humain captif des choses visibles, le verbe de Dieu, sa sagesse et sa puissance, s'est fait homme.
Rappelant délicatement les années d'adolescence qu'il a passées dans cette ville, il termine par une exhortation touchante : « Réveillez-vous enfin, ô mes frères, ô mes parents de Madaure ; c'est Dieu qui m'a ménagé cette occasion de vous écrire. Je vous en supplie, au nom du Christ que vous avez invoqué dans votre lettre, que mes paroles ne soient pas vaines... Que le Dieu unique et véritable affranchisse vos âmes et les convertisse, vénérables seigneurs et frères bienaimés. » (i)
Au début de l'année 4 12, nous trouvons Augustin en correspondance avec un riche païen de RonKî, nommé Volusien. C'était le frère d'Albine, l'oncle de Mélanic la jeune. Cette grande famille romaine présentait un spectacle étrange au point de vue religieux. Le père, Probus, (jue nous voyons discourir dans les Satur-
(t) Epist., 233.
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nales de Macrobe, avait été l'ami intime de Symmaque et pontife de la déesse Vesta. Ses cousines, Marcelle et Asella avaient transformé leur palais de l'Aventin en couvent, puis en école biblique, sous la direction de Jérôme. Ses deux filles, Albine et Lœta étaient de ferventes chrétiennes, et le vieux pontife païen voyait la petite Paula, consacrée à Dieu toute jeune, lui sauter sur les genoux en bégayant V Alléluia du Christ.
Volusien, à l'exemple de son père, s'attardait dans le paganisme. Sa mère pria l'évêque d'Hippone d'entreprendre cette conversion. Toujours serviable, principalement quand il a l'espoir de gagner une âme à Jésus-Christ, il a fait les premières démarches. Que Volusien ouvre les Ecritures, qu'il les lise avec attention et sincérité, surtout les écrits des Apôtres. Elles remuent les âmes avides de vérité et non pas de phrases sonores ; elles terrifient d'abord, et ensuite elles rassurent. Qu'il veuille bien lui soumettre les difficultés qui l'arrêteront ; des lettres qu'il pourra conserver et étudier à loisir viendront les résoudre (i).
La réponse de Volusien arriva bientôt. Elle est l'écho fidèle d'une réunion mondaine où les uns étaient chrétiens, les autres païens ou indifférents, tous lettrés et curieux. On y avait parlé de poésie et d'éloquence ; les principales doctrines philosophiques avaient été passées en revue. Soudain, l'un des assistants éleva la voix et dit :
(i) Epist., i32.
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« Quel est le chrétien, si savant soit-il, qui puisse résoudre mes objections et mes doutes, sinon avec certitude, du moins avec vraisemblance ? » Puis, au milieu du silence et de la stupéfaction de tous, il développa ses difficultés ; elles avaient trait à la divinité du Christ. Gomment le Créateur et Maître du monde a-t-il pu se renfermer dans ce petit enfant qui pleure et qui grandit, qui mange et sent comme les autres mortels ? Ses miracles eux-mêmes, les malades guéris, les morts ressuscites ne semblent pas dignes de la divinité. On arrêta l'orateur qui voulait continuer, et la réunion prit fin sans que personne relevât le défi.
Après avoir raconté l'incident, après l'avoir imaginé peut-être, pour donner à ses objections un tour impersonnel, Volusien s'écrie : « Tu viens d'entendre, ô homme digne de toute gloire, l'aveu de notre ignorance ; tu vois ce qu'on attend de ton parti. 11 importe, pour ta réputation, que nous ayons réponse à ces questions. Les prêtres ordinaires peuvent ignorer ces choses sans dommage pour la religion ; mais quand il s'agit de l'évêque Augustin, l'ignorance n'est plus permise. Que la divinité te garde, illustre seigneur et père vénérable. » (i).
Quand Augustin reçut la lettre, il jouissait par hasard d'un peu de loisir, il s^ernpressa de répondre. Par delà son correspondant, il entrevoyait un public prévenu et sévère ; on sent
(i) Epist., i35.
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qu'il a spécialement taillé sa plume. Volusien fera bien de conserver cette réponsCj de la lire et de l'étudier. Il pourra la produire sans crainte dans les cercles les plus distingués et les plus exigeants ; elle fait honneur à celui qui Ta rédigée, ainsi qu'à la religion qu'elle explique et défend.
Et d'abord que son correspondant réforme un peu cette opinion qu'il a conçue de sa science ; il prétend bien conserver, tout comme les autres, le droit d'ignorer bien des choses. Venant ensuite aux difficultés à résoudre, il croit qu'elles proviennent de ce préjugé matérialiste qui l'aveugla lui-même si longtemps ; il empêche de voir des réalités en dehors du corporel et du sensible. Gardons-nous de juger la valeur d'un être au volume qu'il occupe dans lespace. La fourmi est plus habile que le chameau : une petite graine produit un grand figuier, tandis que de grosses semences ne donnent que des légumes. La pupille de l'œil est bien minime, et cependant elle explore en un moment la moitié du ciel.
En s'incarnant dans le sein de la Vierge, Dieu n'a pas cessé de gouverner le monde. Il n'est pas dans l'univers comme l'eau, l'air ou la lumière, mais plutôt comme l'âme dans le corps ; il est partout et tout entier dans chaque endroit. C'est là une chose mystérieuse, mais que de mystères en nous et autour de nous ! Pourquoi vouloir expliquer toutes les merveilles de l'Incarnation ? « Si elle pouvait s'expliquer, elle n'aurait rien de merveilleux : s'il y avait un autre exemple, elle ne serait pas unique. PermiCttons à Dieu de faire
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des choses que nous ne comprenons pas... Jésus- Christ aurait pu apparaître brusquement sur la terre et dans la pleine jeunesse ; il aurait pu se passer de nourriture et de sommeil, se dispenser de souffrir, mais pour être un parfait médiateur entre Dieu et les hommes, il a voilé sa puissance au profit de sa miséricorde. »
Jésus a réalisé dans sa personne et dans son œuvre les prophéties des Hébreux, les vagues pressentiments des philosophes et des poètes. Il a été véritablement cet enfant de bénédiction que Virgile entrevoyait dans l'avenir et dont il écrivait avec joie : « Par toi seront effacées les traces de nos crimes, et la terre sera pour jamais délivrée de sa trop longue épouvante. » Grâce à lui, le chrétien le plus borné, la femme la plus humble croit à l'immortalité de l'âme et à la vie future.
Impossible à l'âme désireuse d'éternité, émue par la brièveté de cette vie de résister à la lumière fulgurant(* de cette autorité divine. D'ailleurs, si l'on veut comprendre parfaitement le chiistianisme, il faut commencer p^u^ y croire : « La foi ouvre la porte de l'intelligence, au lieu que l'innédulité la ferme. »
Et voici l'une des plus belles pages qu'on ait écrites sur le livre des Ecritures : « Gomme il est accessible à tous, et en même temps, comme il dépasse les plus hautes intelligences ! Dans ses parties claires, il apparaît comme l'arni intime qui s'adresse en toute simplicité au cœur des savants et des ignorants. Dans ses mystères secrets, il ne prend point ce ton orgueilleux qui écarterait les esprits plus lents ou moins culti-
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vés, comme le riche écarte le pauvre. Par son humble langage, il invite également tous les hommes, les uns pour nourrir leurs âmes des vérités manifestes, les autres pour exercer leur intelligence dans l'étude des profondeurs cachées. Les découvertes nouvelles empêchent les vérités connues de devenir monotones ; ainsi renouvelées, elles pénètrent suavement dans les cœurs. Les esprits pervertis sont salutairement redressés, les intelligences modestes sont nourries, les génies eux-mêmes sont charmés. Pour être ennemi de ce livre, il faut ignorer sa vertu ou bien être de ces malades qui repoussent les remèdes. »
En terminant sa longue lettre, Augustin espère que Dieu bénira ses efforts, se servira de lui pour convertir cette àme. Se souvenant qu'il dut sa propre conversion aux prières et aux larmes de Monique, il ajoute délicatement : (( Je salue dans le Christ ta vénérable mère, et j'espère que Dieu exaucera les prières qu'elle lui adresse pour toi. )) Ti)
(i) Epist., 187.. L'action d'Augustin sur cette âme rencontrait une terrible concurrence dans la personne du poète païen R.utilius. Rentrant en Gaule, son pays d'origine, Rutilius raconte en vers ses impressions de voyage sous le titre Itinéraire. Il dédie son livre à Volusien qui lui a succédé comme préfet de Rome et qu'il appelle (( animae portio magna nieae. » Dans ce livre, Rutilius dit beaucoup de mal de l'ascétisme chrétien. En passant près de la Sardaigne, il injurie les moines de Gapraria, ceux-là même auxquels Augustin avait écrit une lettre si touchante. Ce sont des hommes de ténèbres, des esclaves qui fuient le bonheur pour s'enfermer dans
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Les semi'iiccs chrétiennes jetées j)ar l'évequc d'Hippone dans l'àme de Yolusien finiront par germer et mûrir, et c'est Mélanie elle-même qui viendra recueillir la moisson. En /|3:>, elle arrivait à Constantinople auprès de son oncle agonisant. Quand le vieillard aperçut celle qu'il avait vu élever dans sa famille <( comme une rose, comme un lis, comme la pupille des yeux », pauvrement vêtue et amaigrie par les austérités, il s'écria : « Oh ! comme tu es changée, ma chère Mélanie ! »
Celle-ci l'interrompit doucement et dit : « Apprends de moi, toi aussi, ô cher oncle, la valeur des biens à venir. C'est pour eux que j'ai méprisé la gloire, la richesse, le soin de mon corps. » Yolusien se laissa toucher, il reçut des mains du patriarche Proclus le baptême et l'Eucharistie et s'endormit paisiblement dans le Christ (i).
Un païen, du nom de Dioscore, sur le point d'entreprendre un voyage, avait prié l'évêque d'Hippone di' le renseigner sur certaines questions liltéiaires et philosophiques, afin de n'avoir pas l'air d'un ignorant. ï/ancien professeur de rhétorique a d'abord souri. Autrefois, il avait pour métier de vendre aux écoliers ces sortes de marchandises ; désornuiis, il a des occupations
<\os cncliols. ])('v;imI l'île <lo (iorfionn il snhio un awlrv iiionasl(Vo où il coinplo un nncion ami. « Pareille secte, <lil-il, est plus luiisible que Ifs i>oisons <lo Ciiréo : ceuxlà no changeaient (\uc les corps, celle-ci cliaufre nièine les Ames. »
(t) Cf. G. Goyau, np Inud.