‹ L'âme de St. AugustinChapitre 29 sur 30 · L .\ME NATURELLEMENT CHRETIENNE · texte numérisé non relu

L .\ME NATURELLEMENT CHRETIENNE

même. Il peut ignorer la littérature, la logique, la physique, mais il sait qu'un Dieu très bon nous a faits à son image, il connaît la grâce qui mène au bonheur, et voilà qui le rend supérieur aux esprits qui s'usent à discuter sur les causes, sur la manière de parler ou de vivre l'i).

Que les païens instruits ne craignent rien pour leur intelligence en se convertissant ; l'horizon intellectuel ne sera pas restreint. Dans sa marche longue et pénible vers la lumière totale, Augustin n'a pas abandonné les connaissances certaines qu'il avait acquises en route. Lorsqu'il exhortait son ami Honorât à quitter les manichéens, il pouvait lui écrire : « Les vérités que j'appris chez eux. je les tiens toujours : ce que j'avais admis à tort, je l'ai rejeté. »

Sûrs de posséder la vérité intégrale, les chrétiens n'ont rien à redouter de la lumière. Ils doivent, au contraire, recueillir soigneusement toutes les parcelles de vrai, de beau, de bien qu'ils rencontrent autour d'eux pour les faire remonter à l'unique source, au Créateur. « Ceux d'entre nous qui, sous la conduite du Christ, sortent de la société païenne, doivent rejeter tout ce qui sent la superstition : mais les païens ont une culture intellectuelle bien faite pour traduire la vérité : ils ont des principes de morale très utiles, et aussi, dans leur culte du Dieu unique, quelques prati- CTues vraies. Ce sont là des filets d'or et d'arsrent que la ProA"idence a déposés partout, le chrétien

(i) De Civ. Dci. II. i4. YIII. lo.

doit les exploiter au profit de l'Evangile. » En préconisant cette largeur d'esprit, Augustin a conscience d'imiter ses grands devanciers ; il montre Cyprien, Lactance, Optât, Hilaire venant du paganisme tout chargés de butin comme les Hébreux à leur sortie d'Egypte (i).

Un catholique très instruit, Consentius, avait écrit à l'évêque d'Hippone pour lui soumettre certaines questions. Auteur lui-même, il avait mis ces mots en tête d*un ouvrage : a Le bienheureux évêque Augustin a daigné raffermir la barque chancelante de ma foi. )> Il est pleinement persuadé que le chrétien doit se laisser conduire par la foi ; car si la religion était une affaire de pur raisonnement, elle serait l'apanage exclusif des orateurs et des philosophes. Ce n'est pas le cas du christianisme catholique, et voilà pourquoi les hérétiques s'en séparent (2).

Dans sa réponse, Augustin loue d'abord Consentius pour ses bonnes dispositions : « Tu as une science suffisante pour développer tes pensées ; tu as assez de vertu et d'humilité pour mériter de connaître le vrai. Certes, le christianisme exige la foi avant tout ; mais cette foi n'est pas aveugle. « Elle a des yeux qui lui permettent de voir en quelque sorte la vérité des choses invisibles, qui lui montrent avec certitude qu'elle ne contemple pas l'objet de sa croyance. » D'ailleurs, que le fidèle se garde bien de s'endormir dans

ri) De Util, cred., 36.

(2) Epist., 119.

l'aME >ATURELLEME>T CHRETIENNE 365

son Credo. Plein d'espcrance et de charité, qu'il aspire à la vision, et que dès ici-bas il cherche à comprendre ce qu'il croit.

Il y a sans doute une fausse science qui empêche de s'attacher au Christ crucifié, chemin unique de la vérité et de la patrie ; faudra-t-il pour cela condamner tout savoir ? « Dieu ne peut pas haïr cette intelligencL- quil nous a donnée avec la vie et qui nous élève tant au-dessus des animaux. Loin de nous d'être des croyants qui se dispensent de chercher et de découvrir la raison des choses. La foi elle-même suppose le raisonnement ; elle suppose qu'il est raisonnable de croire à l'Eglise et à l'Evangile, déraisonnable de ne pas y croire.

Une phrase de la lettre porte bien la marque de l'auteur, de cette âme qui aimait à comprendre comme elle aimait à aimer : '< Pour toi, dit-il à son ami, aime grandement l'intelligence, Intellectuni vero valde ama. » (i) Ce qu'il s'agit d'aimer, ce n'est point l'orgueilleuse sagesse qui exclut le mystère et se complaît en elle-même, c'est la science vitale que prônera Bossuet, celle qui tourne à l'amour, à l'amour de Dieu rt à l'amour des hommes.

Pour saint Augustin, comme pour Tertullien, comme pour saint Paul, l'âme n'a pas coutume de naître chrétienne. Mais quand elle le devient, quand elle correspond aux suaves appels de la grâce, elle obéit à ses meilleures tendances, à ses

(i) Epist., I20.

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plus profondes aspirations. Senablable au sauvageon que Virgile nous montre tressaillant sous l'action bienfaisante de la greffe, cette âme pleine de désirs s'émerveille en se voyant couronnée de fleurs et de fruits qu'elle ne se connaissait pas (i).

(i) Les arguments apologétiques de saint Augustin ont été groupés et vigoureusement mis en relief par Micliel d'Herbigny dans la Revue pratique d'apologétique, t. VIII et IX.

CONCLUSION

Possidius a écrit, en racontant la mort de saint Augustin : « Il ne fît point de testament ; pauvre de Dieu, il n'avait pas de quoi en faire un. » Ce pauvre de Dieu léguait pourtant aux générations à venir un héritage précieux ; dans ses nombreux écrits, il laissait le fruit d'une pensée souple à la fois et profonde, il y laissait surtout le spectacle radieux et réconfortant d'une belle et grande âme.

L'iconographie chrétienne aime à le représenter revêtu des ornements épiscopaux et tenant dans la main un cœur enflammé. Ce qui le caractérise en effet, et aussi ce qui explique l'influence, la fascination même qu'il a exercée sur les âmes, c'est son amour tendre et désintéressé, son amour de Dieu et des hommes.

Mais si nous oublions volontiers les errements et les faiblesses de sa jeunesse pour ne voir que l'âme sainte et sanctifiante du pasteur dHippone, lui-même ne les oublia jamais. C'est dans la parabole de l'Enfant prodigue qu'il trouve et qu'il

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indique son véritable portrait. Il est à genoux devant sa mère, répétant doucement ces paroles : « J'ai péché contre le ciel et contre vous. »

Cette attitude qu'il eut au jour de sa conversion, il la gardera toute sa vie ; il la prend dans ses méditations solitaires devant Dieu, en pleine chaire devant ses fidèles, en présence du public dans ses écrits ; il l'aura sur son lit de mort. Sentant venir sa fin, au mois d'août de l'année 43o, il pria son entourage de le laisser seul avec Dieu. Il avait fait écrire sur les murs de sa chambre les psaumes de la pénitence, il suivait de ses yeux mouillés de larmes, il murmurait de ses lèvres tremblantes ces paroles de repentir et d'amour qui furent toujours le fond de sa prière.

Le fils de Monique prit littéralement pour lui l'avertissement délicat adressé par l'Ecriture aux enfants des hommes : « N'oubliez jamais les gémissements de votre mère. » Certes, il coûta des larmes douloureuses à celle qui dut l'enfanter à la vie de l'âme, après l'avoir enfanté à la vie du corps. Mais ces larmes, il ne les a jamais oubliées ; pieusement recueillies, elles ont été enchâssées dans les Confessions, et les voilà devenues les perles précieuses qui orneront à jamais le front de sainte Monique.

De tous les écrits de saint Augustin, le livre des Confessions est celui qui le représente le mieux. Son âme y apparaît en pleine lumière, avec son absolue limpidité et sa touchante modestie, avec sa finesse et sa profondeur. C'est peutêtre l'ouvrage latin qui a eu le plus de lecteurs.

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ïradail dans toutes les langues cultivées (i), il réapparaît toujours jeune et actuel, aux vitrines des librairies et dans les rayons des bibliothèques.

J.-J. Rousseau, lui aussi, a écrit ses Confessions. Au début de son livre, il se vante de former une entreprise qui n'eut jamais d'exemple et qui n'aura point d'imitateur. <( Je ne suis fait, dit-iî, comme aucun de ceux que j'ai vus ; j'ose croire n'être fait comme aucun de ceux qui existent. >> Que la trompette du jugement dernier sonne quand elle voudra, il viendra, son ouvrage à îa main, se présenter devant le souverain juge. Et voilà qu'il se campe devant l'Etre éternel et le prie de le comparer aux autres hommes. « Rassemble autour de moi l'innombrable foule ae mes semblables ; qu'ils écoutent mes confessions, qu'ils gémissent de mes indignités, qu'ils rougissent de mes misères, que chacun d'eux découvre à son tour son cœur au pied de ton trône avec la même sincérité. Et puis qu'un seul te dise, s'il l'ose : Je fus meilleur que cet homme-là. »

Les Confessions de Rousseau sont, en effet, un livre unique par leur mélange inouï de naïveté triviale et d'orgueilleuse impudence. Lui seul a pu croire que ses actes étaient innocents puisque

(i) J'ai sous les yeux deux excellentes traductions dont les éditions se multiplient. L'une est en anglais par le D"^ f^igg, Methuen Librar\ , London. L'autre est en allemand par von Hertling, chez Herder, Freiburg im Breisgau. Je crois savoir qu'on nous prépare une traduction française.

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SCS sentiments étaient bons, que ses fautes sont suffisamment expiées par l'aveu qu'il en a fait.

Quand saint Augustin résolut d'écrire l'histoire de son âme, il ne prétendait nullement offrir au monde un spectacle inouï, il était bien loin de poser devant le public. Les ConfessionSy ainsi qu'on l'a remarqué, sont comme un long monologue 011 l'auteur, étranger à tout le reste, épanche devant Dieu son repentir, sa reconnaissance et son amour. On les croirait composées au fond d'une île déserte do l'océan le plus lointain (i).

Et cependant cette impression serait fausse en devenant exclusive. Bien qu'il paraisse tout perdu en Dieu, Augustin n'oublie pas les hommes. Loin de s'isoler de ses semblables, de vouloir passer pour un personnage unique, il est persuadé que les autres lui ressemblent beaucoup. Le récit de ses faiblesses, de ses tâtonnements et de ses désirs trouvera des échos dans l'âme de ses lecteurs , ils se reconiuiîtront dans sa propre histoire, et voilà pourquoi il l'a écrite. Son intention manifeste et plusieurs fois avouée fut de louer Dieu et d'édifier le prochain.

La pensée du lecteur revient souvent sous sa plume. C'est d'abord un appel à la confiance et l'aveu de .^a parfaite sincérité : « Je veux faire la vérité dans mon cœur, devant toi, mon Dieu, en ma confession ; je veux la faire dans mon livre et en présence de nombreux témoins. » {2) D'ail-

» i) Stolberg, GcschicJile dcr Religion Jesu, 1818 p. a58, cité par Rauscher, Augiisfinas, p. 434- (2) Conf., X, I.

CONCLUSION 371

leurs, pour le comprendre, il faudra lui être sympathique, il faudra l'aimer, car on ne connaît bien quelqu'un sinon par l'amitié.

Se souvenant de sa qualité d'évêque, de la célébrité dont il jouit dans l'Eglise d'Afrique et au dehors, l'auteur se demande finement ce que penseront les fidèles de ses erreurs passées. « Et maintenant, mon Dieu, tes âmes spirituelles qui liront ces confessions, riront de moi doucement et avec amour ; pourtant, j'étais bien tel. )> Les présomptueux le railleront peut-être, mais il n'en a cure. « Qu'ils se moquent de moi, les arrogants, ceux-là qui n'ont pas encore été salutairement terrassés par toi, mon Dieu : quant à moi, je ne cesserai point de raconter mes hontes en ta louange. » ' i >

Les âmes pures elles-mêmes qui ont eu le bonheur de conserver l'innocence auraient grand tort de se préraloir au spectacle de ses misères. « Quel est l'homme qui, se rappelant son infirmité, osera attribuer à ses propres forces sa chasteté et son innocence, s'autorisant à t'aimer moins, mon Dieu, de ce que ta miséricorde lui a ét6 moins nécessaire qu'à tes convertis ?... Qu'il t'aime plus, au contraire, en me voyant : Celui qui m'a guéri de tant de péchés, de tant de langueurs, Fa préservé lui-même de ces péchés et de ces langueurs. » (2)

Le docteur de la grâce redoute grandement, pour les âmes, les tentations de l'orgueil et de la

(i) Conf.. IV, I et V, (2) Ibicl, II, i5.

3^2 L'aME 1)E saint AUGUSTIN

présomption ; mais il craint encore plus ïa défiance et le désespoir, et s'il a écrit ses Confessions, ce fut principalement pour inspirer confiance aux enfants prodigues qu'elles rencontreraient. « Elles empêchent le cœur de dormir dans la désespérance et de dire : Je ne peux pas. Elles l'éveillent à l'amour de ta miséricorde, ô mon Dieu, à la douceur de ta grâce capable de guérir tout malade qui, avec son secours, prend conscience de sa maladie. » (i)

Impossible, en effet, de lire cet écrit si personnel et si communicalif sans se laisser envahir par un grand sentiment de courage et de confiance. C'était l'impression que ressentait l'auteur lui-même quand il se relisait. Et ce même effet, il était heureux de le constater chez les lecteurs qui lui faisaient leurs confidences.

L'avenir devait singulièrement confirmer ce fait. Elles sont innombrables, les âmes que ce petit livre a éveillées à l'amour de la miséricorde de Dieu et à la douceur de sa grâce. Le poète italien Pétrarque en fît le compagnon de ses voyages, son ami intime et son guide. Dans une page, il s'adresse à Augustin lui-même qu'il suppose lui apparaître, et dit : « Toutes les fois que je lis tes Confessions, je suis ému, et souvent jusqu'aux larmes, par deux sentiments : par l'espérance et par la crainte. Il me semble que je lis l'histoire de mes propres errements et non pas de ceux d'un autre. » (2)

(t) Conf., X, 4.

(2) De contempfu mundi, dialog., I.

CONCLUSION

Deux siècles plus tard, sainte Thérèse faisait la même expérience. « Lorsque je commençai à lire les Coîi fessions, je crus m'y retrouver moimême. Je me mis à prier instamment ce grand saint. Arrivée à' sa conversion, à cette voix qu'il entendit dans le jardin, le Seigneur, je crois, la fit résonner à mes oreilles, si vive était l'émotion de mon cœur. Longtemps, je restai inondée de larmes, anéantie de douleur et de regret. » (i)

Quand la réformatrice du Carmel se sentira fléchir sous le poids de sa grande mission, elle puisera son humble confiance dans la parole célèbre du docteur de la grâce : (( Donne-moi, Seigneur, ce que tu commandes, et commande ce que tu veux. » ('2) C'est encore auprès de lui qu'elle trouvera le secret de la vie spirituelle et de l'union à Dieu. <' Saint Augustin nous assure qu'après l'avoir cherché dans les places publiques et au milieu des plaisirs, il ne l'avait trouvé qu'au dedans de lui-même. Evidemment, il n'y a pas de meilleure méthode. )> (vS)

Ernest Renan, lui aussi, au moment de quitter Saint-Sulpice et l'Eglise catholique, rongé par les tentations du doute et les mouvements de révolte, sentira le grand converti de Milan se présenter sur sa route, aimable et souriant. Il comprend les misères du cœur et de l'esprit, mais il connaît la douceur de la main divine qui a pansé

(i) Autobiographie, IX.

(2) Ihid., XIII.

(3) Ibid., XL.

374 * l'ame de saint Augustin

ses blessures : manu niitissima et suavissima pertractans vulnera mea (i). Malheureusement, Renan n'aura pos l'humble courage d'imiter Augustin et de se livrer au médecin des âmes ; il aimera mieux se laisser dévorer par le cancer de l'universelle critique, de l'autonomie intellectuelle sans limites.

Un écrivain anglais a parlé avec admiration et effroi du livre de V Imitation, de <( ces hauteurs prodigieuses, inaccessibles et froides, éternelles en leur charme esthétique. » (2) Personne ne songera à faire une telle réflexion au sujet des écrits de saint Augustin, spécialement au sujet des Co7ifessions. Les Jansénistes ont pu se recommander de quelques-unes de ses formules, ils n'ont certainement pas compris son cœur.

Le pasteur d'Hippone a merveilleusement concilié dans son âme l'amour de Dieu et l'amour des hommes. Tout entier au Créateur et toujours en sa présence, il appartient néanmoins à ses semblables, à tous ses semblables, il appartient spécialement à ses amis.

Ces amis qu'il a rencontrés si nombreux tout le long de sa route et qu'il a entraînés vers la postérité dans le rayonnement do sa gloire, il leur a prodigué, avec les lumières de son intelligence, les trésors de son affection. On l'a très bien dit :

(i) Souvenirs d'Enfance et de Jeunesse, p. 807.

(2) (( Those wonderful, inac<:essible, cold heights of thc Imitation, eternal in tlieir aesthetic charm. » Walter Pater, Essays from the Guardian p. 62.

CONCLUSION

(( Augustin n'était pas de ces hommes qui attirent par leur éclat, qui gagnent facilement Tadrairation et l'affection, mais qui donnent très peu en retour. Il aimait ses amis d'une tendresse presque féminine. )> d)

Après sa mort, il trouvera l'un d'entre eux pour écrire sa vie, pour témoigner devant les siècles à venir de la fidélité de son cœur d'ami. <( Grâce à Dieu, déclare Possidius, j'ai vécu avec cet homme pendant près de quarante ans. sans aucun désaccord, sans aucune amertume, dans la plus douce intim.ité. Priez avec moi et pour moi, afin que je l'imite en cette vie, et qu'en l'autre je jouisse, près de lui, des promesses du Dieu tout-puissant. )) (2)

Cœur généreux et tendre, Augustin est également un esprit souple et puissant : il ne sacrifiera jam.ais les droits de l'intelligence aux intuitions de l'amour. A peine converti et installé dans la campagne de Cassiciacum, il entamait avec ses amis les dialogues contre les sceptiques de l'Académie. Au second livre des Soliloques, nous le voyons procéder à la revision radicale de ses certitudes. Dans son traité intitulé Le Maître, il félicite son fils Adéodat de ne pas donner son assentiment à la légère.

Au cours de ses grands ouvrages théologiques, le docteur d'Hippone s'arrêtera souvent pour fermer la porte au doute universel, pour dégager du

(i) Gibb and Montgomery, op. laud. Introd.. p. XVI. (2) Vita Augustini, 3i.

sable mouvant des connaissances incertaines le roc inébranlable de la certitude. Pascal avait raison de faire observer aux admirateurs de Descartes que le fameux « Je pense, donc je suis » avait été trouvé douze siècles auparavant (i).

Le scepticisme est proche parent de l'orgueil intellectuel ; l'un et l'autre sont des obstacles qui empêchent bien des âmes d'arriver au christianisme. (( La Cité de Dieu déteste comme une démence le doute de l'Académie : Notre science est petite, mais elle est évidente. Nous croyons aux témoignages contrôlés de nos sens corporels, car ce serait une erreur que de s'en défier toujours. Nous croyons aux Ecritures anciennes et nouvelles que nous appelons canoniques ; elles sont la source de notre foi et de notre vie. Cette foi nous permet de marcher en sécurité tant que nous cheminons loin du Seigneur. Elle nous rend certains de beaucoup de choses. Quant à celles que nous ne percevons ni par nos sens, ni par la raison, dont les Ecritures ne disent rien, que des témoins autorisés ne confirment pas, nous pouvons parfaitement en douter. >> (2)

Parvenu au terme de son ouvrage sur la Trinité, et comme accablé sous le poids des questions soulevées, l'auteur s'écrie dans une prière finale : (( Gardant toujours le regard fixé sur la règle de la foi, avec ton secours, ô mon Dieu, j'ai cherché de mon mieux, j'ai désiré compren-

(i) De Trin., X, i4. De Civ. Dei, XI, 26. (2) Ihîd., IX, 18.

CONCLUSION Oit

dre ma croyance, j'ai discuté, je me suis fatigué beaucoup. 0 Seigneur, mon unique espoir, exauce-moi, ne permets pas que la fatigue et le découragement me détournent de te chercher avec ardeur. Puisque tu m'as fait la grâce de te trouver, puisque tu m'as donné l'espérance de te trouver de plus en plus, donne-moi la force de te chercher. Voilà ma force et voilà ma faiblesse, guéris celle-ci et soutiens celle-là. Voici devant toi ma science et voici mon ignorance ; ouvremoi quand je frappe, accueille-moi lorsque j'entre. Que je me souvienne de toi, que je te comprenne et que je t'aime. » ' i)

Comprendre Dieu et l'aimer, le faire comprendre aux autres et le faire aimer, tels sont les deux mots qui résument toute la vie et toute Toeuvre de saint Augustin. Et ces deux choses, il ne les sépare jamais, il va toujours vers Dieu avec son esprit et avec son cœur, il y va de toute son âme, et voilà îe secret de son influence incomparable.

Cette influence est universellement reconnue, et, si l'on peut la mal comprendre, il est difficile de l'exagérer, ji^ewman, l'âme moderne peut-être qui rappelle le mieux celle d'Augustin, a pu l'appeler « le grand flambeau du monde occidental qui a formé l'intelligence de l'Europe chrétienne. » (2)

L'un des maîtres de la pensée protestante en Allemagne, Harnack, l'appelle <( le premier hom-

(i) De Trin.. XV. 5o-5i.

(2) Apologia. p. 265.

378 l'ame de satîv't Augustin

me modei'iie », deri ersteji niodenien Menschen, ei il écrit : « Le sentiment de la misère du péché consolée par la confiance, Augustin Ta exprimé avec une puissance d'émotion et avec des paroles saisissantes que nul avant lui n'avait connues. Bien plus, par ces confidences intimes, il a atteint si sûrement des millions d'âmes, il a décrit si exactement leur état intérieur, il a tracé de la confiance une image si vivante et si irrésistible, que ce qu'il a vécu lui-même a été sans cesse revécu dans le cours des looo ans qui ont suivi. Jusqu'à ?^os jours, daiis le. catholicisme, la piété intérieure et vivante, ainsi que la manière de r exprimer, sont essentiellement augustiniennes. Enflammées par ses sentiments, les âmes sentent comme lui, pensent avec ses pensées. Il n'en va pas autrement pour beaucoup de protestants et ce ne sont pas les plus mauvais. )> (i)

Un autre écrivain allemand, Seeberg, exprime la m.ême idée avec plus d'enthousiasme encore et de lyrisme : « L'âme d'Augustin, dit-il, a donné à l'Eglise occidentale les ailes de l'aigle qui lui ont permis de prendre son vol royal au-dessus des Etats et des peuples. Il a indiqué aux aspirations mystiques la direction à suivre, il a posé les problèmes sur lesquels a travaillé la science scolastique ; et les adversaires de la scolastique eux-mêmes sont venus près de lui rafraîchir leur esprit... C'est ainsi qu'il a plané sur les siècles de

(i) Das Wcsen des Christentums, p. i6i. C'est l'auteur lui-même qui souligne.

CONCLUSION

riiistoire, comme un roi, prodiguant les dons les plus sublimes ; comme un prêtre, conduisant les crénérations humaines q.ux éternelles sources de la Religion. » 1 1 '

Tous les enfants de l'Eglise doivent se reconnaître débiteurs de saint Augustin. Ceux qui ont la charge de garder intact le dépôt sacré de la foi et de l'expliquer consultent sans cesse le docteur d'Hippone, assurés de rencontrer chez lui. sur tous les points de la doctrine chrétienne, des principes directeurs et des lumières fécondes.

Les âmes qui se retirent du monde afin de réaliser plus sûrement l'idéal de l'Evangile ont raison de regarder vers cet ami et cet inspirateur de la vie monastique. Nombre de familles religieuses se sont mises sous son patronage et lui ont emprunté la règle de leur vie h.). Tous, à l'exemple de sainte Thérèse, cherchent dans ses écrits le contrôle et le soutien de leur ascétisme.

Mais, ne l'oublions jamais, Augustin n'est pas de ces philosophes, de ces théologiens qui ne connaissent que leurs livres et leurs élèves. Il a été perpétuellement en contact avec les hommes et avec les hommes du peuple. Voilà pourquoi les pasteurs d'âmes ne sauraient trop se mettre à son école. C'est à eux, semble-t-il, qu'il a légué le meilleur de lui-même, l'art incomparable de communiquer avec amour aux petits et aux humbles les trésors du christianisme.

(i) Lehrhuch der Dogmengesehichte, II, 2, p. SSS-SSg. (2) La Règle de saint Augustin a été extraite de la lettre 211.

380 l'ame de saint Augustin

Les simples fidèles ne connaissent guère que de nom et de réputation le grand évêque d'Hippone, et pourtant eux aussi lui doivent beaucoup. Ses idées les plus chères, en particulier ses doctrines de la grâce et de l'humilité, ont pénétré dans leurs âmes par l'enseignement pastoral et aussi par le livre de Vlmitation. Lorsque, dans la prière, ils élèvent vers Dieu leur esprit et leur cœur, sans le savoir, ils pensent avec ses pensées, ils sentent avec ses sentiments et parfois ils font usage de ses formules.

Les chercheurs de bonne foi qui hésitent sur le seuil de l'Eglise catholique, les enfants prodigues rentrés en eux-mêmes et regardant, anxieux, vers la maison paternelle, voient se poser devant leurs yeux, séduisant à la fois et redoutable, le livre unique des Confessions ; ils entendent une voix secrète murmurer au fond d'eux-mêmes : Prends et lis ! Prends et lis !

Qu'on lise de près les écrits de saint Augustin, qu'on s'efforce de pénétrer dans l'intime de son cœur, de revivre ses pensées et ses sentiments, et l'on n'accusera plus le christianisme catholique de rétrécir l'intelligence, d'étouffer les spontanéités et les élans du cœ^ir. La grâce du Christ a transfiguré dans cette ârne les trésors accumulés de l'ancien monde, cîle en a fait un modèle radieusement sympatliique qu'il est bon de contempler longuement afin do respirer un peu l'air pur et vivifiant de la Cité de Dieu.

Bibliothèque

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