CHAPITRE U
L'Elèv^e de Madaure
Chez le primas inagister de sa ville natale, Augustin avait appris à lire, à écrire et à compter. Pour un grand nombre de ses coiupagnons, l'instruction allait s'arrêter là. A leur sortie de l'école primaire, ils apprendraient un métier, ils aideraient leurs parents dans le commerce ou à la culture des champs.
Patrice avait deviné les qualités intellectuelles de son fils ; il résolut de lui faire continuer ses études, de le conhcr au grammairien de Madaure. Cette éducation coûterait bien cher ; la modeste fortune y passerait peut-être, mais peu importe. Il fallait prendre soin de cet enfant de belle espérance qui deviendrait le soutien et la gloire de la famille.
Quant à Monique, elle ne vit pas ce départ sans quelque inquiétude. Il ne lui déplaisait sans doute pas de voir son Augustin sortir du commun et devenir un lettré ; mais, là-bas, qui s'occuperait de L'âme de son fils, qui cultiverait les semence» chrétiennes qu'elle y avait déposées?
L ELEVE DE MADAURE
Lui-même, dent le cœm^ fondait déjà dans l'amitié, trouva dur de se séparer de sa mère, de <T7jitter ses petits camarades, ceux-là qui avaient tremblé avec lui sous les menaces de la férule, qui avaient partagé ses jeux. Cependant, la joie de voir du nouveau, l'attrait du lointain et de lïnconnu tempéraient bien un peu la tristesse des adieux.
Madaure se trouvait à environ 3o kilomètres au sud de Thagaste. Elle était située dans une vaste plaine qu'arrosaient de nombreux cours d'eau et qu'entouraient des collines boisées. Par delà les collines, on apercevait à l'horizon les montagnes de la région carthaginoise (i). C'était une ville importante, comme le prouvent les ruines de ses monuments. Deux grandes statues de Mars décoraient le Forum. L'une représentait le dieu tout nu ; l'autre le montrait revêtu de ses armes. En face était figuré un homme qui, les trois doigts levés, semblait conjurer le terrible génie de la guerre (2).
En arrivant, Augustin fut confié par son père à quelque fan ille de sa connaissance, probablem.ent païenne. Pendant les deux ou trois ans qu'il devait passer à Madaure, il aurait le temps de connaître la ville et les alentours. Pour le moment, il était pressé de voir sa nouvelle école et son nouveau maître.
(i) Gsell, Recherches archéologîcjues en Algérie, p. 2q5- (2) Epistolœ, 17, I.
22 l'\me de s vint augUstin
La grammaire formait la seconde phase de l'enseignement romain ; c'était l'équivalent de nos collèges et de nos lycées. En comparaison du prinius magister, le professeur de grammaire était un personnage. Pour expliquer les auteurs, il devait connaître l'histoire et la géographie. Les théories compliquées de la versification latine exigeaient des notions de musique. La mythologie des poètes l'ohligeait à s'aventurer dans les questions philosophiques et religieuses.
De phts, le rôle des grammairien» s'étendait au delà de leurs cours et de leurs élèves. Ils étaient les critiques littéraires de l'époque. Les écrivains avaient à compter avec eux pour le succès de leurs ouvrages. Horace se vanfe d'en être indépendanî (i), mais tous n'étaient pas aussi fiers, ni aussi sûrs d'eux-mêmes. On ne dédaignait pas, en général, de leur faire des cadeaux, afin de se les rendre sympathiques et favorables.
L'auteur le plus classique dans les écoles de grammaire, le plus en usage et le plus admiré, c'était Virgile. Augustin n'oubliera jamais sa jeune passion pour VEnéide : « Personne, dira-t-il, n'aurait pu me l'arracher des mains. » Il suivait avec une sorte de fascination les divers épisodes de l'épopée, ouvrant largement son cœur aux sentiments inspirés par le doux poète.
C'est peut-être en face du cheval de Troie qu'il aura puisé son antipathie pour les Grecs légers et fourbes. Il n'oubliera jamais ce monstrueux che-
(i) Epîtres, I, XIX, 3o.
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val en bois de sapin, traîtreusement introduit dans la ville avec les soldats armés qui font retentir ses flancs ténébreux.
Après la perfidie odieuse qui ferme le cœur, voici le spectacle du malheur qui inspire la compassion. C'est le pieux Enée qui erre à travers sa ville en flammes, portant sur ses épaules son vieux père Anchis€, tenant par la main son fils Iule, qui le suit à petits pas, tandis que l'ombre de sa femme Creuse lui apparaît pour l'exhorter à la résignation et à la confiance.
Le quatrième livre du poème a ému particulièrement l'âme tendre du jeune lecteur. C'est le récit de la passion tragique de Didon pour le héros troyen, et la scène se passe sur la côte d'Afrique. Quand il a vu la reine de Carthage se poignarder dans son palais, tandis que la flotte des Troyens disparaissait à l'horizon, Augustin n'a pu retenir ses larmes ^i).
Certaines pages du cinquième livre furent sans doute lues et relues bien des fois. Elles décrivent les jeux donnés par Enée sur le sol ami de Sicile. C'étaient le Cirque et le Champ de Mars qui se déployaient sous les regards curieux de ce passionné joueur.
Le combat des athlètes ne dut pas lui plaire beaucoup. Il n'aura jamais grande admiration pour la force brutale, pour les boxeurs et leur biceps. Ce fut pour lui im véritable soulagement quand il vit le pieux héros interrompre la lutte
(l) Conf., I, 20-22,
cruelle, relever le vaincu chancelant sur ses jambes, la bouche pleine de sang et les dents brisées.
La course des adolescents sur la pelouse verte fut autrement intéressante. Voici le jeune Nisus sur le point d'atteindre au but quand, brusquement, il glisse et tombe sur le sol. Mais il renverse du pied celui qui le suivait et permet à son cher Euryalc, qui avait les larmes aux yeux, de remporter le prix.
La fête se terminait par une cavalcade d'enfants que présidait le jeune Iule, monté sur le coursier de Tyr que lui avait donné la belle Didon. Aufrustin ne se lassait pas de repaître son imagination et sa sensibilité de ces spectacles : Je livre qui les contenait devenait pour lui un vrai trésor.
Il se fit bien vite remarquer parmi ses condisciples. On le désigna pour composer un devoir qu'il déclamerait dans une séance publique. Le sujet avait été choisi dans VEnéide. Il s'agissait de développer à grands renforts de véhémence et de pathétique les paroles oii Junon, la protectrice des Carthaginois, exhale sa douleur et sa colère de ne pouvoir empêcher les Troyens de pénétrer dans le Tibre et do fonder la puissance romaine (i).
Quelle belle occasion pour le jeune Africain, inspiré par le professeur, de montrer son patriotisme, d'évoquer les gloires de l'ancienne rivale de Borne. Malgré les tempêtes soulevées par la
(i) Virgile, Enéide, I, 87-40.
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déesse jalouse, maigre les combats qu'il faudra livrer dans le Latium., Enée et ses comipagnons réussiront à fonder un nouvel Ilion. Rome, cependant, trouvera en Afrique une émule digne d'elle.
Et, enflant sa pedte voix, l'orateur montrait l'illustre vengeur de Junon. Annibal franchit les Alpes, remportant les victoires de Trasimène et de Cannes ; et la fumée qui montait de son camp pouvait s'^apercevoir du Capitole.
Venait alors une véhémente apostrophe au grand capitaine. Pourquoi s'arrêter ainsi à miroute, pourquoi plier les voiles et jeter l'ancre quand on touchait au port, pourquoi ne pas marcher sur Rome et assurer pour toujours la victoire de Carthage ? (i).
Augustin se voyait applaudi pour la première fois. Les parents et les amis assistaient parfois à ces fêtes scolaires. Le poète Perse se souvenait qu'en pareille circonstance, il humectait ses yeux de jus d'olive, afin de mieux débiter le discours sublime qu'il prêtait à Caton d'Utique sur le point de se tuer ; son père, entouré d'amis, suait en l'écoutant (2).
Patrice n'eut sans doute pas le bonheur d'être témoin du premier triomphe de son fils ; mais une lettre enthousiaste vint lui en apporter les échos. L'ambition, le désir de briller caractérisa
(i) Ce point était un thème classique pour les amplifications des élèves, cf. Juvénal, Satires, VII, 160. (2) Satires, III, v. 47.
d'abord celui qui serait plus tard, par la parole et par l'exemple, le grand docteur de l'humilité (i).
Homère était au programme du grammairien de Madaure, mais Vlliade et l'Odyssée n'avaient pas pour les élèves les mêmes attraits que les poèmes de Virgile. Lui aussi, comme le poète de Mantoue, avait tissé avec beaucoup d'habileté et de douceur des récits fabuleux. Pourquoi avaitil moins de charmes pour le fils de Monique ?
Les Confessions expliquent très finement ce dégoût de l'écolier. Sa passion pour Virgile se comprenait fort bien : le poète lui racontait des choses très douces dans une langue parfaitement connue et aimée. Ne l'avait-il pas apprise dans toute la spontanéité de son cœur, au milieu des caresses de sa mère ?
Le grec, au contraire, avait été péniblement étudié à l'école de Thagaste. Il était resté associé h la triste férule, à l'image odieuse du primus niaqistcr. <( Il me s<^mble, écrit-il, que les enfants de la Grèce auraient éprouvé le même dégoût en face de Virgile, s'ils avaient dû l'apprendre, comme moi j'ai appris Homère. La difficulté à savoir, la difficulté de comprendre une langue étrangère, répandait comme du, fiel sur toutes les suavités de ces légendes grecques. » (2)
Un autre écrivain, un prosateur, devait être cher au professeur de Madaure : Lucius Apulée.
(i) Conf., I. 37.
(2) Ihid., l, 23.
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C'était la gloire de la cité, il avait des statues dans tout le pays. Il naquit en 114. Son père avait été le premier niai^istrat de la ville, et sa mère était la nièce de Plutarque.
Après avoir étudié à Carthage et à Athènes, Apulée fît de longs voyages, recueillant partout des traditions populaires qui entrèrent plus tard dans ses écrits. De retour en Afrique, il épousa une riche veuve de son pays. Accusé par les héritiers de l'avoir séduite au moyen d'incantations magiques, il se défendit lui-même dans un discours qui nous est parvenu sous le nom. d'-4po- Joqie.
En dépit de son éloquence et du succès de son spirituel plaidoyer, il conserva la réputation de magicien, aui devait le rendre célèbre. On le comparait à Apollonius de Tvane : on disait même, pour faire pièce aux chrétiens, au'il avait accompli autant de miracles que Jésus-Christ (i).
Après V Enéide, ce furent probablement les contes d'Apulée, intitulés VAne cVor, qui hantèrent le plus délicieusement la jeune imagination d'Augustin. Tls ont été pour lui ce aue sont pour les jeunes Français les rom.ans de Jules Verne. Parmi tous ces récits, plus fantastiques les uns aue les autres, il goûtait spécialement l'épisode de Psyché, cette lén-ende qui a inspiré tant de poètes et tant d'artistes.
Celui qui suivait nvec tant d'intérêt le pieux Enée à travers ses aventures, qui pleurait sur
(i) Epist. i36, I. i38, 18-19. De Civit. Dei, YIIL 19.
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la mort de Didon, ne pouvait que sympathiser avec la jeune héroïne victime de la jalousie d'une impitoyable déesse ; mais, servie par les plus petites des créatures. Voici les fourmis aux mille pieds qui viennent par myriades l'aider à démêler le tas de grains qu'elle doit trier avant la nuit. C'est le roseau du fleuve, ce doux organe de l'harmonie, qui murmure à son oreille des conseils prudents et de radieuses promesses (i).
Certaines pages de VApologie, étincelantes de verve et d'ironie, enthousiasmaient le jeune littérateur. Ne lui arrivait-il jamais, en les déclamant, de sentir sa poitrine se gonfler d'espoir et d'ambition P Comme Lucius Apulée, n'était-ii pas luimême destiné à devenir un écrivain, un orateur qui aurait sa statue sur les places publiques et son nom sur les lèvres des hommes ?
Tout sentait le paganisme dans renseignem.ent du grammairien. La pensée religieuse se nourrissait de la mythologie des poètes ; des instructions plus positives pour la conduite de la vie se tiraient de la loi des Douze Tables, de l'histoire des hommes illustres. Les fêtes elles-mêmes, qui apportaient un peu de répit dans les études étaient toutes païennes. Les élèves avaient coutume, ces jours-là, d'offrir des cadeaux au professeur.
Augustin était désormais trop grand garçon pour jouer aux noix et au cerceau. Les exercices du sport ne devaient pourtant pas le passionner beaucoup. Du reste, les jeux un peu violents
(i) L'Ane d'or, V, VI.
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n'étaient guère en honneur chez les Romains de la décadence. Properce enviait pour son pays les divertissements de Sparte oii la jeune fille ellemême s'exerçait à la palestre et chassait à cheval dans les montagnes : (( 0 Rome, s'écriait-il, si tu imitais les lois et les jeux de Lacédémone, cet avantage te rendrait encore plus chère à mes yeux. » (i) Horace, lui aussi, s'affligeait de voir le jeune Romain incapable de se tenir a cheval, habile seulement à pousser le cerceau et à rouler les dés (2).
Les jeux de hasard étaient interdits, mais continuaient tout de même. Les dés comportaient de gros enjeux et se réservaient plutôt aux grandes personnes. Les osselets étaient plus à la portée des adolescents et de leur bourse. C'est aux osselets principalement que s'amusaient les écoliers de Madaure au temps des récréations. Ils jouaient aussi à la balle, voire même au ballon gonflé d'air ou bourré de plumes.
Les vacances de juillet ramenaient Augustin à Thagaste auprès de ses parents. Ses études lui donnaient une grande supériorité sur ses anciens amis, mais il n'en tenait guère compte : il avait trop besoin de leur compagnie pour se divertir.
Monique voyait avec tristesse les enseignements chrétiens qu'elle avait donnés à son fils ensevehs sous le fatras des lectures et des habitudes païennes. PaUice, lui, n'envisageait qu'une
(i) Elégies, III, i4.
(2) Odes, m, 24-56.
chose : le succès de l'élève, l'espoir d'une carrière brillante. Pour lo récompenser, il le conduisit sans doute passer quelques jours au bord de la Méditerranée, sur les plages d'Hippone, situées à quelques lieues de là. Augustin vit pour la première fois cet océan qu'il pourra plus tard contempler à loisir, et qui lui fournira pour illustrer ses écrits tant d'images et de comparaisons.
L'auteur des Confessions gronde fort le jeune écolier de s'être engoué des poètes païens, d'avoir pleuré la fabuleuse reine de Cartilage, d'avoir mis son intelligence et sa voix au service de Junon. (' JN'y avait-il donc rien d'autre capable d'exercer mon esprit et ma langue ? Tes louanges, Seigneur, tes louanges enseignées dans tes Ecritures auraient fixé le tendre rameau de mon coeur, l'auraient empêché de se perdre dans les vides frivolités, de devenir la vile proie des oiseaux. » (i)
Malgré ces scrupules et ces invectives, Augustin restera toujours un fervent de Virgile. Dans la campagne de Cassiciacum, la lecture expliquée de V Enéide alternera avec le chant des psaumes. Lorsque le vieil évêque composera la Cité de Dieu, les réminiscences virgiliennes se presseront sous sa plume et elles seront accueillies avec complaisance. Il ne soijgera jamais à supprimer son cher poète du programme de l'enseignement. « C'est le plus grand, écrira-t-il, c'est le meilleur de tous les poètes. On le met entre les mains des enfants,
(i) Conf., 27.
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afin qu'ils s'en imbibent de bonne heure, et qu'ils en conservent longtemps le parfum. » i )
Madaure laissera de bonnes impressions dans la mémoire de son illustre élève. Ecrivant à ses habitants pour les supplier de se convertir au christianisme, l'évêque d'Hippone les appellera ses parents et ses frères, en souvenir des années d'enfance qu'il passa chez eux (2).
(i) De Cîvit. Dei, L 3.
(2) Epist., 282.